Mémoires de Mme la marquise de La Rochejaquelein écrits par elle-même
Part 28
Un des premiers soins des Anglais devait être de forcer l'entrée de la rivière, pour établir la communication des deux rives, et pour se préserver des attaques d'une flotille assez nombreuse que l'on avait équipée à la hâte, et qui menaçait sans cesse le Médoc et même Bordeaux. On expédia un courrier pour Saint-Jean-de-Luz, afin que de là on envoyât des ordres à l'escadre anglaise; mais on pensa que ces ordres arriveraient plus tôt en faisant partir un aviso du petit port de la Teste. Lord Dalhousie confia ses dépêches à MM. Eugène de Saluces, Paillès et Moreau. La Teste était le 12 mars, occupée par un poste d'infanterie et trois cents gardes nationaux d'élite. MM. de Mauléon et de Mallet de Roquefort, qui commandaient ces derniers, leur firent prendre la cocarde blanche; ils trouvèrent de la résistance dans les habitans et les soldats de ligne; ils coururent de grands dangers: leur fermeté seule les sauva. Ils arrivèrent à Bordeaux, amenant une grande partie de leurs gardes nationaux et du détachement d'infanterie; le reste alla, de son côté, rejoindre les troupes françaises qui étaient à Blaye. Cependant M. de Saluces et ses compagnons ne purent, s'embarquer à la Teste, comme ils l'avaient cru; le maire et quelques habitans s'opposèrent à leur départ: il fallut revenir à Bordeaux. S. A. R. chargea alors M. de La Rochejaquelein de se porter sur la Teste avec deux cent cinquante Anglais, une partie des gardes nationaux de M. de Mallet, et quelques volontaires. Les habitans furent d'abord très-effrayés; mais comme ils connaissaient M. de La Rochejaquelein, et qu'il était chargé par le prince de leur porter des paroles de bonté et d'indulgence, tout se passa à l'amiable; les trois plus mutins furent seulement mis en prison pour quelques jours. Mon mari en passa huit à la Teste, s'occupant à faire reconnaître l'autorité du roi sur toute la côte, à dissiper les préventions des habitans, et à réunir la poudre et les canons des batteries pour les envoyer à Bordeaux.
Peu de jours après, lord Dalhousie partit pour attaquer Saint-André-de-Cubzac et Blaye: il proposa à M. de La Rochejaquelein de venir avec lui, à cause de la connaissance qu'il avait du pays, et de l'espoir d'établir des relations avec l'intérieur, surtout avec la Vendée; sa compagnie de volontaires voulait le suivre; lord Dalhousie la refusa, et voulut qu'il vînt seul. On rencontra les troupes françaises à Etauliers: elles étaient inférieures en nombre, et furent repoussées. M. de La Rochejaquelein courut là de grands dangers, ayant chargé avec le panache et l'uniforme bordelais, au milieu des troupes anglaises.
Mon mari profita du passage des rivières pour faire repartir M. de Ménard, gentilhomme des environs de Luçon, qui était venu, à travers mille périls, prendre les ordres du prince pour la Vendée. M. de Ménard fut arrêté à Saintes, et sauvé par le général Rivaux, qui, au milieu de toutes ces circonstances, fermait les yeux sur les démarches des royalistes, et voulait empêcher d'inutiles rigueurs: il arriva dans la Vendée; il courut sur-le-champ pour faire insurger ce pays; mais les nouvelles de Paris ne lui en donnèrent pas le temps. M. de La Rochejaquelein n'avait pu réussir, jusque-là, à faire parvenir l'ordre de soulèvement.
Tout de suite après le combat d'Étauliers, M. de La Rochejaquelein vit arriver M. Louis d'Isle. Celui-ci, depuis long-temps dans la conspiration, était venu sur-le-champ près de Monseigneur le duc d'Angoulême, et avait porté ses ordres à M. de Beaucorps, à Saint-Jean-d'Angely, pour faire soulever la Vendée. Il était revenu en traversant les troupes françaises pendant le combat, et avait couru des risques inouis pendant toute sa mission. Il venait annoncer que le soulèvement aurait lieu le lundi de Pâques. Presque en même temps, M. Bascher arriva à Etauliers. Mon mari l'avait vu dans les gardes d'honneur; il avait déserté de Troyes, et s'était caché chez un de ses parens, près de Nantes, où il avait trouvé M. de Suzannet, qui l'envoyait à M. de La Rochejaquelein. Il venait annoncer que tout était prêt dans l'Ouest, que l'ardeur des paysans était de plus en plus vive; que le tocsin sonnerait dans la semaine après Pâques, et que les paroisses de notre ancienne armée désiraient M. de La Rochejaquelein pour les commander. On demandait quinze mille fusils, et surtout de la poudre dont on manquait absolument: il n'y avait besoin d'aucune troupe pour débarquer ces objets puisque le pays devait se soulever auparavant.
Cette mission de M. Bascher lui avait fait courir beaucoup de risques: il avait été poursuivi. Enfin, à travers le désordre des troupes françaises, il était parvenu jusqu'à Étauliers. Mon mari l'envoya sur-le-champ au prince, que M. d'Isle était allé retrouver.
Lord Dalhousie revint à Bordeaux pour préparer l'attaque de la citadelle de Blaye; l'amiral Penrose la bombardait déjà du côté de la rivière dont il avait forcé le passage. M. Deluc, maître de la ville, avait, dès le 13 mars, fait assurer S. A. R. de son dévouement, et avait fait de vains efforts pour décider la garnison à se rendre.
Cependant on n'était pas sans inquiétude à Bordeaux: une forte division française arrivait par Périgueux; les Anglais n'étaient pas nombreux. On ignorait que le marquis de Buckingham, avec cinq mille hommes de milice anglaise, avait demandé et obtenu de s'embarquer pour défendre Bordeaux, dès qu'on avait su l'insurrection de cette ville; le vent contraire les empêchait d'entrer dans la Gironde. On n'avait pas eu le temps de former assez de corps français; mais les royalistes redoublaient d'ardeur: l'amour pour le prince s'augmentait de la manière la plus vive. Il sortait tous les jours pour visiter les postes militaires, accompagné seulement de deux ou trois personnes, allant au pas dans les rues, et au milieu d'une foule qui, de plus en plus charmée de sa bonté et de sa confiance, ne cessait de crier: _Vive le roi! vive Monseigneur le duc d'Angouléme!_ On était électrisé par l'idée qu'il affrontait tous les dangers pour le salut de la France, et chacun aurait donné sa vie pour lui. Le comte Etienne de Damas donnait l'exemple du dévouement: chargé de toutes les affaires de Monseigneur, il sera à jamais cher aux Bordelais, par l'affabilité et le zèle infatigable avec lesquels il y travaillait jour et nuit. On se rassurait aussi en pensant que l'insurrection de l'Ouest allait enfin éclater. Lord Dalhousie, qui montrait autant d'habileté que d'attachement au prince, avait consenti à tout ce qui pouvait faciliter ce mouvement. Le jour était fixé au 13 avril, pour le départ de M. de La Rochejaquelein; sa compagnie de volontaires voulait le suivre; on lui donnait la poudre et les armes demandées, on expédiait un aviso à Jersey pour Monseigneur le duc de Berry qui ne demandait qu'à se jeter dans la Vendée. Nous étions dans toutes ces agitations si vives de crainte et d'espérance, le 10 avril jour de Pâques, quand le courrier arriva à quatre heures. Apprenant que Paris avait reconnu le roi, et que tout était fini, l'ivresse fut générale et impossible à décrire; toute la ville se livra à l'enthousiasme du bonheur. Monseigneur le duc d'Angoulême donna à M. de La Rochejaquelein la récompense la plus flatteuse, en daignant le charger de porter à Paris ses dépêches pour Monsieur, et d'aller prendre les ordres du roi. Il arriva un instant avant Sa Majesté à Calais. Quand le duc de Duras le nomma, le roi dit: «C'est à lui que je dois le mouvement de ma bonne ville de Bordeaux,» et tendit la main à M. de La Rochejaquelein qui se jeta à ses pieds.
FIN DU SUPPLÉMENT
PIÈCES OFFICIELLES.
PROCLAMATION
_Imprimée en Angleterre et distribuée le 16 mai 1815, en débarquant_.
DE PAR LE ROI.
Vendéens, honneur de la France! rappelez-vous la gloire que vous avez acquise dans la guerre généreuse que vous avez soutenue pendant plusieurs années; vous êtes destinés à renverser pour jamais l'empire du crime et du mensonge, pour mettre la vertu sur le trône légitime. Le roi vous aime; il n'a pas dépendu de lui de vous mieux traiter: vous le croirez, puisque je vous le dis.
Le roi cherchait à calmer tous les partis; mais il ne vous a jamais oubliés.
Je vous apporte des armes et des munitions en abondance; les nations de l'Europe, pleines d'admiration pour votre courage, vous donnent les moyens nécessaires pour coopérer au rétablissement de l'autel et du trône.
Rappelez-vous combien de fois mon frère vous a conduits à la victoire! Essayant de marcher sur ses traces, je ne ferai que vous répéter ses paroles, qui surent si bien enflammer vos coeurs généreux: _Si j'avance, suivez-moi; si je recule, tuez-moi; si je meurs, vengez-moi._
Je ne viens point ici pour allumer le flambeau de la guerre civile et attirer sur ma noble patrie les maux qui l'ont rendue si célèbre; je viens par ordre du roi, pour détruire les factieux.
Sachez que Buonaparte affecte de ne pas vous craindre; le monstre n'ignore pas que votre réveil sera le signal de sa destruction. Vendéens! rappelez-vous votre antique valeur; ne perdez pas de vue le titre de peuple de géans: l'usurpateur lui-même vous l'a donné. L'Europe a les yeux fixés sur vous; elle marche pour vous soutenir. Déjà le crime frissonne, et sa chute est prochaine. Souvenez-vous de ces paroles mémorables du roi: _Je devrai ma couronne aux Vendéens!_
Marchons, et que ce cri de l'honneur français nous guide à la victoire;
Vive le roi!
_Signé_ le marquis DE LA ROCHEJAQUELEIN, _Maréchal-de-camp_.
_Extrait des délibérations du Conseil d'administration de l'ancienne compagnie des Grenadiers à cheval de la maison du Roi_.
_Séance du 1er août 1816._
Le conseil d'administration assemblé, cejourd'hui 1er août 1816, dans le lieu ordinaire de ses séances, pour procéder à la liquidation de ses comptes;
Présens: M. le comte de Gibon-Kérisouet, président; M. le baron Perrot, M. le comte de Termes et M. le comte de Reynaud;
Considérant que son travail va bientôt être terminé, et que par conséquent les registres de ses délibérations vont cesser d'être à sa disposition;
Arrête:
Que la résolution prise par les officiers de la compagnie, la veille de son licenciement, et dont la teneur suit, sera consignée sur les registres de ses délibérations.
«Les officiers de la compagnie, profondément affectés de toucher au terme où ils vont cesser de faire partie de la maison de Sa Majesté:
Plusieurs d'entre eux ayant de plus la douleur de ne pouvoir même faire partie du 1er régiment de grenadiers à cheval de la garde royale, où va être incorporée la compagnie; Et tous joignant aux bien vifs regrets de se voir ainsi séparés de leurs compagnons d'armes, ceux inexprimables d'avoir perdu leur intrépide chef, qui, comme feu son frère, de si héroïque mémoire, est allé combattre et mourir pour son roi à la tête de ses braves compatriotes de la Vendée;
Voulant consacrer à la fois les sentimens de fidélité, d'amour et de vénération dont ils ne cesseront jamais d'être animés pour Sa Majesté, et les souvenirs douloureux qu'ils conserveront aussi toujours de la perte de leur ancien capitaine-lieutenant;
Ont unanimement résolu,
Qu'il sera fait des anneaux portant en dessus, en conformité des anciens étendards de la compagnie des grenadiers à cheval, une grenade éclatante, avec la devise: _Undiquè térror, undiquè lethum_; d'un côté de cette grenade, le mot _Honneur_, et de l'autre celui de _Fidélité_; en dedans, deux mains réunies, et d'un côté écrit, _le marquis de La Rochejaquelein_; de l'autre, le nom de l'officier, sous-officier ou grenadier qui devra porter ledit anneau; et que ces anneaux seront distribués par le digne frère de feu leur brave capitaine-lieutenant, M. le comte Auguste de La Rochejaquelein, colonel du premier régiment des grenadiers à cheval de la garde royale.»
Le conseil, considérant ensuite que les anneaux adoptés ont été distribués, conformément à la résolution ci-dessus, aux officiers, sous-officiers et grenadiers de l'ancienne compagnie, et que tous ont de nouveau juré, en les recevant, de verser tout leur sang pour le service du roi, à l'exemple de leur valeureux chef, dont les hautes qualités et le religieux dévouement ne s'effaceront jamais de leur mémoire;
Arrête de plus,
Que son président, M. le général comte de Gibon, sera chargé de faire parvenir au pied du trône copie de la présente délibération, comme un nouvel hommage de l'entier dévouement de toute la compagnie des grenadiers pour le service de Sa Majesté et son auguste dynastie.
Fait et clos en séance, les jour, mois et au susdits, et ont signé: le comte de Gibon, le baron Perrot, le comte de Termes, le comte de Reynaud.
Séance du 29 août 1816.
Le conseil d'administration assemblé, cejourd'hui 29 août 1816;
Présens: M. le comte de Gibon, président; M. le baron Perrot, M. le comte de Termes et M. le comte de Reynaud.
M. le président a déposé sur le bureau la lettre du 28 de ce mois, que M. le duc de Gramont, capitaine des gardes, lui a adressée, et relative à la délibération précédente.
Le conseil, considérant que cette lettre est la preuve que son président a fait toutes les diligences nécessaires pour que la délibération du conseil soit mise sous les yeux du roi;
Arrête:
Que la lettre de M. le duc de Gramont sera entièrement et littéralement transcrite ci-après:
Paris, le 28 août 1816.
«Monsieur le Comte,
«J'ai eu l'honneur de mettre sous les yeux du roi la délibération du conseil d'administration de l'ex-compagnie des grenadiers à cheval de sa maison militaire, que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser.
«Sa Majesté a lu cette délibération avec intérêt; elle m'a chargé de témoigner au conseil que vous présidez, combien elle est satisfaite des sentimens qui y sont exprimés, et qu'elle compte toujours sur le dévouement et la fidélité de ses braves grenadiers à cheval.
«Je me félicite, Monsieur le Comte, d'avoir à vous communiquer les sentimens du roi pour l'objet de la délibération dont il s'agit; je saisis avec empressement cette occasion de vous témoigner l'assurance delà haute considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
«Monsieur le comte,
«Votre très-humble et très-obéissant serviteur, Le capitaine des gardes de service, Signé le duc de Gramont.»
Le conseil, considérant de plus que sa délibération de 1er août, qui a été mise sous les yeux de Sa Majesté, et la réponse de M. le duc de Gramont, en date du 28 dudit, contiennent l'expression des sentimens dont il est pénétré pour la mémoire de feu son capitaine-lieutenant, et l'approbation flatteuse que le roi a bien voulu y donner;
Arrête;
Que les copies de la délibération et de la lettre de M. le duc de Gramont seront adressées, par son président, à madame la marquise de La Rochejaquelein.
Fait et clos les jours, mois et au susdits, et ont signé: le comte de Gibon, le baron Perrot, le comte de Termes, le comte de Reynaud.
«Madame la Marquise,
Le conseil d'administration de l'ancienne compagnie des grenadiers à cheval, qui a subsisté jusqu'à ce jour pour la liquidation de ses comptes, a cru devoir consigner sur ses registres les témoignages de ses éternels regrets pour le héros que nous pleurons avec vous, et désirer qu'il fussent mis sous les yeux de Sa Majesté.
M, le duc de Gramont, capitaine des gardes de service, par lequel j'ai dû lui faire présenter la délibération qui les contient, m'a fait, de sa part, une réponse si flatteuse, que le conseil d'administration a pareillement jugé la devoir consigner sur ses registres; mais, de plus, Madame, il m'a chargé de vous adresser des copies de cette délibération et de cette réponse.
Quoiqu'il nous en coûte sûrement beaucoup de vous rappeler des souvenirs si déchirans, et qui feront de nouveau couler vos larmes, nous n'avons pu résister au désir de vous témoigner que nous ne cesserons jamais d'y mêler aussi les nôtres, et que tous ceux qui ont fait partie de la compagnie des grenadiers à cheval, ne cesseront jamais d'être animés des sentimens de la plus grande vénération et du plus vif attachement pour tout ce qui porte le nom de La Rochejaquelein.
«Veuillez être persuadée qu'aucun ne peut être plus pénétré que moi de ces sentimens.
Je suis avec respect, Madame la Marquise, Votre très-humble et très-obéissant serviteur, _Signé_ le comte de Gibon.»
Paris, le 1er août 1816.
«Sire,
Le conseil d'administration de l'ancienne compagnie des grenadiers à cheval, que j'ai eu l'honneur de présider jusqu'à ce jour, en remplacement de notre si digne chef feu M. le marquis de La Rochejaquelein, vient de terminer la liquidation de ses comptes; et comme il n'aurait plus à se rassembler que dans le cas où, par suite de leur examen, il lui serait demandé quelques éclaircissemens, c'est probablement pour la dernière fois que je serai chargé par lui de solliciter une grâce de Votre Majesté, en mettant à ses pieds l'hommage de nos respects, de notre fidélité et de notre dévouement.
La compagnie des grenadiers à cheval, conformément à l'ordonnance de son rétablissement, du 15 juillet 1814, avait deux étendards semblables à celui de l'ancienne compagnie: ils portaient, d'un côté, les armes de Votre Majesté; de l'autre, une grenade éclatante, avec la devise, _Undiquè terror, undiquè lethum_.
Ils nous rappelaient à la fois et notre amour et nos devoirs. Si ces étendards avaient été bénis, sans doute ils devraient être déposés dans un des temples de la religion; mais comme ils ne l'avaient point encore été, nous osons demander à Votre Majesté qu'ils soient déposés dans un temple de l'honneur, en étant, par ses ordres, confiés à l'illustre famille de La Rochejaquelein. Nous disons confiés, car ne nous serait-il pas permis encore d'espérer qu'il pourrait, par la suite, convenir à Votre Majesté, qui a conservé ses fidèles gardes-du-corps, de rétablir de nouveau sa compagnie de grenadiers à cheval, qui lui a donné aussi de si grandes preuves de dévouement et de fidélité, et dont la principale destination avait toujours été de leur servir d'avant-garde?
Alors quel serait le bonheur de tous ceux qui auraient celui d'être rappelés pour en faire partie, de retrouver à la fois dans la maison du héros qui les avait commandés, et leurs étendards, et un autre La Rochejaquelein pour les guider dans le chemin de la gloire et de l'honneur!
Je suis, etc. _Signé le comte de Gibon,
_Maréchal-de-camp, Commandeur de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, Chef d'escadron de l'ancienne compagnie des Grenadiers à cheval.»
Paris, le 25 octobre 1816.
MINISTÈRE DE LA MAISON DU ROI.
_Paris, le 12 novembre 1816.
«Le Roi, Monsieur le Comte, vous autorise à remettre les étendards de l'ancienne compagnie des grenadiers à cheval à la famille de feu M. le marquis de La Rochejaquelein. Ils ne peuvent être confiés à des mains plus dignes de garder les enseignes qui devaient servir de guides au courage et à la fidélité.
Recevez, Monsieur le Comte, l'assurance de ma considération distinguée, etc.
_Signé_ comte de Pradel.»
Paris, le 10 mars 1816.
Madame la Marquise,
J'attendais votre arrivée avec impatience, pour avoir l'honneur de vous adresser la lettre que j'ai reçue de M. le comte de Pradel, et qu'il m'a écrite en réponse à celle que je l'avais prié de mettre sous les yeux de Sa Majesté.
J'en joins ici la copie.
Vous verrez que le roi a daigné favorablement accueillir ma demande, dictée par le voeu de tous ceux qui ont eu l'honneur de faire partie de la compagnie des grenadiers à cheval.
Je ne saurais assez vous exprimer combien je me trouve heureux d'avoir à vous transmettre cette grâce de Sa Majesté.
Je remettrai donc à votre volonté, Madame, les étendards de ce corps, et nous verrons tous avec une vive satisfaction la famille de l'incomparable chef qui nous était si cher, en devenir dépositaire.
Vous ne les trouverez pas tout-à-fait semblables à la description que j'en avais faite dans ma lettre au roi.
Comme ils n'avaient encore été ni bénis, ni reçus; comme ce n'était pas d'ailleurs la compagnie qui avait été chargée de leur confection, nous ne les avions pas encore vus, et nous les croyions, d'après des rapports un peu inexacts, tels que je les avais dépeints.
Mais quand ils nous ont été remis, nous avons remarqué que les deux côtés représentaient une explosion de grenades avec la devise: _Undiquè terror, undiquè lethum_, et que les armes du roi étaient seulement rappelées par des fleurs de lis d'or brodées sur les cravates.
Nous nous sommes de plus assurés, par des recherches positives au dépôt de la guerre, qu'ils étaient absolument conformes à celui qui fut donné par Louis XIV à l'ancienne compagnie des grenadiers à cheval, qui a été supprimée le 1er janvier 1776. J'ai l'honneur, etc.
_Lettre à M. le comte de Gibon, lieutenant-commandant d'escadron de l'ancienne compagnie des Grenadiers à cheval de la garde-du-corps du roi, maréchal-de-camp, commandeur de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis._
18 décembre 1816.
Nous avons reçu, Monsieur le Comte, avec une bien vive reconnaissance, les étendards de l'ancienne compagnie des grenadiers à cheval de la garde du roi, dont Sa Majesté daigne nous confier la conservation. C'est et ce sera à jamais pour nous un témoignage bien honorable et une preuve touchante que Sa Majesté apprécie les services de celui que nous pleurons.
La France a vu avec admiration un corps si nouvellement formé et composé des vétérans de l'usurpateur, conserver une fidélité inébranlable au roi. Combien il a fallu que celui qui en avait le commandement fût bien secondé par ceux qui lui étaient associés! Nous savons, Monsieur le Comte, tout le zèle que vous avez montré; M. de La Rochejaquelein vous regardait comme un autre lui-même. Nous n'oublierons jamais que c'est à votre demande que nous devons l'honorable dépôt de ces étendards. Puisse ce corps, qui a fini au moment où il venait de se couvrir de gloire, être rétabli et confié encore à ses anciens chefs! avec quel empressement nous remettrions ces étendards en leurs mains!
Agréez, Monsieur le Comte, l'assurance de notre vive reconnaissance, et les sentimens de la considération avec laquelle nous avons l'honneur d'être, etc.
Donnissan, marquise de La Rochejaquelein. Auguste, comte de La Rochejaquelein.
_Lettre à M. le comte de Pradel, directeur-général du ministère de la maison du roi, ayant le portefeuille_.
19 décembre 1816.
Il m'est impossible de vous dire, Monsieur le Comte, tous les sentimens dont je suis pénétrée. Je viens de recevoir une lettre de M. le comte de Gibon qui me transmet celle par laquelle vous lui annoncez que Sa Majesté daigne confier à la famille de La Rochejaquelein la conservation des étendards de l'ancienne compagnie des grenadiers à cheval de sa garde.
Hélas! dans ma douleur profonde, je ne me croyais susceptible d'aucune consolation. J'ai perdu, pour la cause du roi, tant d'êtres qui m'étaient chers, que je me trouve, pour ainsi dire, isolée dans le monde avec mes huit enfans; mais cette marque de bonté de Sa Majesté remet quelque sentiment de calme dans mon ame flétrie par tant de perles cruelles, et je sens que je puis jouir encore des témoignages d'estime et de confiance que Sa Majesté veut bien accorder à la famille de mon mari.
Ces étendards, nous les conserverons avec orgueil. Veuillez donc, Monsieur le Comte, déposer aux pieds de Sa Majesté l'hommage de notre profonde reconnaissance. Je voudrais même, s'il était possible, la consacrer en quelque sorte, en changeant le support de nos armes, et en prenant les deux étendards à la place des deux lions; on les réunirait par une bande, sur laquelle seraient ces mots: _Vendée, Bordeaux, Vendée_. Cela indiquerait à la fois les différens temps et les différens théâtres sur lesquels la famille a versé son sang pour son roi. Je vous prie, Monsieur le Comte, de vouloir bien demander l'autorisation de Sa Majesté, et lui dire en même temps que tout ce qui peut rappeler à mes enfans les nobles exemples du dévouement de leur père et de leur famille, m'occupera jusqu'à mes derniers momens.