Mémoires de Mme la marquise de La Rochejaquelein écrits par elle-même

Part 27

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Tandis que M. de La Rochejaquelein était caché à Bordeaux, MM. de Tauzia et de Mondenard, attachés à la municipalité, et qui étaient du complot, veillaient à sa sûreté. Pendant ce temps-là, MM. de Monbadon et de Barante faisaient, avec un zèle extrême, des démarches pour faire révoquer cet ordre. Le ministre, après quelques difficultés, répondit que M. de La Rochejaquelein n'avait qu'à venir à Paris pour lui donner des explications nécessaires. Je n'ajoutais pas une foi entière à ces assurances; cependant elles furent répétées si fortement, les moyens d'agir semblaient tellement rendus impossibles par les négociations des alliés avec Bonaparte, et par l'attente journalière de la paix, que je penchais quelquefois, je l'avoue, pour le parti d'aller trouver le ministre; j'avais d'ailleurs la certitude qu'il n'existait pas une ligne d'écriture de mon mari qui déposât contre lui; je m'effrayais d'une longue séparation et d'un avenir de persécution. Pour lui, au contraire, il n'hésitait nullement: il prévoyait avec raison que, lors même que le ministre tiendrait sa parole et ne le mettrait point en prison, il se trouverait gêné, soit par un exil, soit par l'offre impérative de quelque place dans l'armée; il voulait conserver la liberté d'agir; sa pensée se portait toujours vers le projet de faire soulever la Vendée, quand le moment serait venu. M. de La Rochejaquelein tournait ses regards de ce côté, et il y était appelé naturellement par son nom, par son influence sur les habitans de ce pays dont il avait une connaissance parfaite; d'ailleurs l'intention du roi le fixait d'une manière invariable à ce projet.

Dès qu'une fois il fut caché à Bordeaux, il devint le moyen de réunion de plusieurs associations secrètes, qui jusqu'alors s'étaient occupées séparément du même but. En effet, la persécution dirigée contre lui l'avait désigné pour chef du parti, et tous les gens dévoués cherchaient à se mettre en relation avec lui; il en avertissait M. Taffard qui ne pouvait prudemment laisser connaître qu'il fût commissaire du roi[25].

[Note 25: MM. de Gombauld, Ligier, vitrier; Chabaud, instituteur; Radin, l'abbé Rousseau, Dupouy, etc., avaient des réunions particulières. MM. Ligier et Chabaud, hommes dévoués et entreprenans, avaient déjà organisé huit compagnies: ils y avaient travaillé dès 1809.]

Dans le mois de décembre, un des capitaines de la garde royale, M. Gipoulon, maître d'armes, fut arrêté, conduit à Paris, mis aux fers, et resta inébranlable dans quinze interrogatoires: rien ne fut découvert.

Vers le 1er de janvier 1814, M. de La Rochejaquelein vint passer trois jours avec moi à Citran; il parcourut ensuite pendant quelque temps le Bas-Médoc, avec son ami M. Luetkens, l'homme le plus dévoué au roi, et remarquable par sa hardiesse froide et calme. Ils communiquèrent à ceux sur lesquels on pouvait compter, ce que l'on concertait à Bordeaux; ils les mirent en intelligence avec cette ville. Mais l'ardeur de tous avait beau croître chaque jour, la position de l'armée française entre Bordeaux et les Anglais arrêtait toute tentative.

M. de La Rochejaquelein revint s'établir à Citran; nos enfans et tous nos domestiques le voyaient; sans cesse des personnes que nous ne connaissions pas auparavant, venaient conférer avec lui; et cependant jamais sa retraite n'a été troublée, tant il y a eu de discrétion.

La police n'avait point cessé ses recherches; mais elles étaient plus vivement continuées en Poitou et à Nantes, à cause de l'amitié de M. de Barante.

Depuis le mois de décembre, quelques mouvemens avaient eu lieu dans la Vendée; des conscrits refusaient d'obéir et se battaient contre les gendarmes: mais le gouvernement, qui craignait la guerre civile, et qui n'aurait pas eu la force de la réprimer, consentait à montrer quelque indulgence, exigeait beaucoup moins de sacrifices du pays, y demandait moins de levées que partout ailleurs, et n'imposait pas ces énormes réquisitions qui accablaient le reste des Français[26]. Ce système de prudence, combiné avec la présence d'environ deux mille gendarmes, empêcha la guerre d'éclater pendant l'hiver, bien qu'il y eût des bandes de conscrits insoumis qui se défendaient les armes à la main, et qu'une résistance générale se manifestât de toutes parts[27]. D'ailleurs les chefs ne voulaient rien faire d'incomplet, et attendaient, pour se déclarer, le moment où l'insurrection pourrait être générale: l'apparence continuelle de la paix paralysait les plus hardis.

[Note 26: La Vendée insurgée étant composée de parties de quatre départemens, il y eut dans chacune des adoucissemens de différens genres.]

[Note 27: Dans le département des Deux-Sèvres, c'était Guyot, paysan de Gourlay, qui les commandait.]

Cependant M. de La Rochejaquelein revenait sans cesse au dessein d'aller se jeter parmi les braves Vendéens: mais c'était se précipiter dans un péril certain; il y était plus exactement recherché qu'à Bordeaux; il ne pouvait entreprendre de suivre les grandes routes où il était trop connu; les chemins de traverse, cette année, étaient devenus impraticables par des débordemens extraordinaires. Enfin nous le fîmes, à grand'peine, consentir à ne se décider qu'après que M. Jagault aurait fait une tournée dans l'ouest, pour s'assurer de la position des choses et lui préparer les moyens d'arriver dans la Vendée. Il partit le 26 janvier; il devait parcourir la Saintonge, prévenir M. de Beaucorps, mon beau-frère, conférer avec M. de la Ville de Beaugé, chercher à communiquer avec les anciens chefs, se rendre à Paris, se concerter avec M. de Duras et mes cousins de Lorge, tout mettre d'accord pour un plan vaste et général, et finir par Nantes où il aurait confié le tout à M. de Barante.

C'étaient précisément ces mêmes provinces et ce même ensemble d'insurrection, que MONSIEUR avait indiqués quinze ans auparavant, lorsqu'il avait donné des instructions à M. Jagault.

Arrivé à Thouars, il écrivit, le 5 février, qu'il était impossible à M. de La Rochejaquelein de pénétrer sur-le-champ dans la Vendée, et d'y rien commencer d'important; qu'il allait continuer sa route vers Paris, et qu'à son retour il espérait que tout serait mieux disposé pour l'entreprise. De tels délais ne pouvaient s'accorder avec l'impatience de mon mari.

Depuis quelque temps, la nouvelle de l'arrivée de monseigneur le duc d'Angoulême à l'armée anglaise s'était répandue; et, dans les derniers jours, ce bruit s'étant accrédité, M. de La Rochejaquelein se décida sur-le-champ à se rendre auprès de lui pour recevoir ses ordres et lui rendre compte de ce qui se passait. M. Armand d'Armailhac était venu, trois jours auparavant, lui offrir un bâtiment qui partait pour Saint-Sébastien. Il quitta Citran pour se concerter avec MM. Taffard et de Gombauld.

En rentrant à Bordeaux, M. de La Rochejaquelein pria M. de Mondenard de dire à M. Lynch, revenu depuis deux jours de Paris, qu'il souhaitait lui témoigner sa reconnaissance et lui ouvrir son coeur. Celui-ci vint le trouver. M. de La Rochejaquelein lui dit qu'il croyait ne pouvoir mieux reconnaître le service si grand qu'il en avait reçu, qu'en lui apprenant ce qui avait été préparé à Bordeaux en son absence, les secrets des royalistes, et son départ pour Saint-Jean-de-Luz. M. Lynch, saisi de joie et de surprise, lui dit sans hésiter: «Assurez monseigneur le duc d'Angoulême de tout mon dévouement; dites-lui que je serai le premier à crier _vive le roi_, et à lui rendre les clefs de la ville.» M. Lynch étant à Paris, et prévoyant la chute de Bonaparte, avait trouvé un prétexte pour entrer dans la maison de santé où étaient détenus MM. de Polignac; et, après une longue conférence, leur avait donné sa parole d'honneur, que si Bordeaux se soulevait un jour pour le roi, il prendrait le premier la cocarde blanche. Ces messieurs lui recommandèrent de s'entendre avec MM. de La Rochejaquelein et de Gombauld, avec lesquels ils avaient eu des relations depuis long-temps. M. de Gombauld avait déjà prévenu M. le comte Maxime de Puységur, adjoint municipal, tout dévoué au roi.

C'était sur un bâtiment commandé par le capitaine Moreau, qui avait une licence pour l'Espagne, que M. d'Armailhac avait préparé le passage de M. de La Rochejaquelein; mais il était bien difficile d'arriver jusqu'à ce bâtiment. Outre toutes les visites qu'il devait subir avant de sortir de la rivière, des douaniers devaient monter à bord, y rester jusqu'à quatre lieues en mer, et revenir dans un canot.

Je venais de recevoir de M. le sénateur Boissy-d'Anglas, commissaire extraordinaire dans la douzième division, une lettre très-rassurante sur la persécution que nous éprouvions; M. de La Rochejaquelein l'emporta, pour prouver à monseigneur que ce n'était pas la nécessité de fuir qui l'amenait à ses pieds; il nous quitta le 15 février au soir; je n'eus de force que pour demander à Dieu le dernier sacrifice que nous pouvions faire au roi.

M. de La Rochejaquelein et M. François Queyriaux, qui voulut absolument courir les mêmes périls, s'embarquèrent, la nuit du 17, dans la chaloupe de Taudin, pilote côtier de Royan, pour aller joindre le bâtiment du capitaine Moreau; ils se couchèrent dans la tille sans pouvoir changer de position durant quarante-deux heures. On réussit à passer devant _le Régulus_, vaisseau stationnaire, qui visitait la moindre embarcation. Une tempête affreuse se déclara, et fit courir les plus grands dangers à la barque. Le bâtiment du capitaine Moreau perdit son ancre; on crut un instant qu'il serait forcé de retourner à Bordeaux: on trouva une ancre à Royan. Pendant ce retard, la chaloupe de Taudin était mouillée au milieu de tous les bateaux de ce port, et mille hasards pouvaient, à chaque minute, trahir les deux fugitifs. Le capitaine Moreau mit en mer; il fallait un prétexte pour aller le joindre: Taudin s'avise de demander à un de ses fils, à haute voix et devant tous ceux qui étaient sur le quai, s'il a remis à Moreau les pains qu'il devait lui donner: le fils répond que non; le père s'emporte, lui reproche son oubli; sa colère éloigne toute méfiance; il va chercher les pains dans sa maison à Royan, et en même temps il confie son secret au pilote qui allait rechercher les douaniers; ils conviennent tous deux qu'ils aborderont au même instant le vaisseau par le travers, Taudin du côté de la mer, l'autre du côté de la terre; ainsi, tandis que les douaniers descendent dans la chaloupe, MM. de La Rochejaquelein et Queyriaux se glissent à plat ventre dans le bâtiment, par le bord opposé.

La traversée fut rapide; en vingt-deux heures on arriva devant le port du Passage. Une violente tempête venait de s'élever; elle fit périr, quelques heures après, plusieurs navires à la vue de terre; cependant M. Moreau parvint à aborder. M. de La Rochejaquelein et son compagnon trouvèrent à Renteria lord Dalhousie, et lui confièrent le motif de leur voyage; il les accueillit avec empressement, leur fit les offres les plus obligeantes, les pressa même d'accepter de l'argent. M. de La Rochejaquelein ne lui demanda qu'à être conduit vers monseigneur le duc d'Angoulême qui était à Saint-Jean-de-Luz. Dans ce moment, lord Dalhousie n'avait point là de chevaux; il donna deux soldats pour guides à ces messieurs qui marchèrent toute la nuit. Ils se rendirent chez le prince: il était arrivé depuis quinze jours seulement, sous le nom de comte de Pradelles, accompagné du comte Etienne de Damas. Lord Wellington lui avait rendu ses hommages. Le maire de Saint-Jean-de-Luz, les habitans de quelques petites paroisses voisines, étaient, jusqu'alors, les seuls Français qui lui eussent secrètement fait connaître leurs sentimens et leurs voeux. Sitôt qu'il sut les plans de Bordeaux, la situation de la Vendée et l'opinion générale, son coeur se rouvrit à l'espérance, et il déclara que rien ne lui ferait quitter le sol de cette France où il retrouvait encore des sujets fidèles, et qu'il y périrait plutôt que de jamais se séparer d'eux. Il apprit à ces messieurs que MONSIEUR était en Suisse, monseigneur le duc de Berry à l'île de Jersey, et qu'ils cherchaient, comme lui, à se jeter en France.

M. le duc de Guiche fut chargé de conduire les voyageurs au quartier-général de lord Wellington, alors à Garitz. Cet illustre général les reçut fort bien; il avait, dès le premier instant, montré un grand attachement à la cause de la maison de Bourbon; mais lorsque les alliés et l'Angleterre consentaient ou semblaient consentir encore à négocier avec Bonaparte, lord Wellington ne pouvait pas se porter à une démarche éclatante en faveur de nos princes; d'ailleurs, il tombait dans l'erreur commune aux étrangers, et ne croyait pas les esprits en France aussi bien disposés qu'ils l'étaient: il avait devant lui un général habile et l'armée française à combattre; tout devait se rapporter à ce but. Telles étaient les objections que M. de La Rochejaquelein avait à vaincre; quoique présentées avec de grands égards pour nos princes, et même avec regret, elles n'étaient ni moins fortes ni moins raisonnables. M. de La Rochejaquelein demanda d'abord l'occupation de Bordeaux, promettant que la ville se déclarerait pour le roi; puis, afin d'opérer en même temps une puissante diversion qui préservât Bordeaux, il insista pour obtenir un ou deux bâtimens et quelques centaines d'hommes seulement, pour débarquer de nuit sur les côtes du Poitou, l'escorter à deux lieues dans les terres, et l'y laisser; qu'ils se retireraient pour se rembarquer tout de suite et attirer sur eux l'attention des troupes, pendant qu'il poursuivrait sa route. Lord Wellington lui dit positivement qu'il ne pouvait disposer d'aucune troupe pour une expédition que son gouvernement ne lui avait pas désignée. M. de La Rochejaquelein fut donc obligé de renoncer, pour le moment, à se rendre dans la Vendée, dont toutes les côtes étaient gardées avec la plus scrupuleuse exactitude par les douaniers.

Lord Wellington se décida à marcher en avant. M. de La Rochejaquelein le suivit le lendemain au passage du Gave d'Oléron; il retourna ensuite auprès de monseigneur; il y arriva en même temps que MM. Okeli et de Beausset, députés de Toulouse, qui venaient offrir au prince les voeux et les services de cette ville. On apprit au même moment la fameuse bataille d'Orthez. Monseigneur partit pour le quartier-général; M. de La Rochejaquelein le suivit, et M. Queyriaux prit le chemin de Bordeaux pour aller instruire le conseil[28] du succès de leur voyage, et porter la proclamation du prince; il fit sa route au milieu des conscrits et des habitans que la bataille d'Orthez, avait mis en fuite.

[Note 28: Le conseil royal était composé de MM. Taffard, Lynch, de Gombauld, de Budos, Alexandre de Saluces, de Pommiers, Queyriaux aîné et Luetkens.]

Il arriva le soir. M. Bontemps-Dubarry était parti le matin, envoyé par M. Taffard, sous prétexte de commerce, pour avertir lord Wellington que la ville de Bordeaux était sans défense, que l'on désirait vivement la présence de monseigneur le duc d'Angoulême. Ce rapport acheva de décider lord Wellington; il ordonna au maréchal Beresford de se diriger, avec trois divisions, sur Bordeaux. M. Bontemps revint sur-le-champ rendre compte de sa mission; il courut de grands risques de Saint-Sever à Bordeaux, et ne s'en tira que par beaucoup de courage et de sang-froid. Le lendemain de son départ, l'armée anglaise se mit en marche, et M. de La Rochejaquelein, qui partait avec l'avant-garde, alla prendre les derniers ordres de S.A.R.: monseigneur lui dit que lord Wellington, qu'il venait de quitter, était toujours persuadé que Bordeaux n'oserait pas se déclarer. Alors M. de La Rochejaquelein affirma que Bordeaux ferait le mouvement; qu'il en répondait sur sa tête; qu'il lui demandait seulement la permission de précéder les Anglais de trente-six heures. «Vous êtes donc bien sûr de votre fait?--Autant qu'on peut l'être d'une chose humaine.» Monseigneur reprit vivement: «J'ai confiance en vous; partez.»

M. de La Rochejaquelein se tint avec les troupes légères jusqu'à Langon d'où il alla chez M. Alexandre de Saluces, à Preignac; de-là, M. de Valens[29] lui servit de guide pour entrer dans la ville, à travers des détachemens de troupes françaises et de gendarmerie, et il arriva à Bordeaux, le 10 mars, à dix heures du soir. Il apprit que le conseil venait d'envoyer prier le maréchal Beresford de retarder son mouvement, afin qu'on eût le temps de mieux préparer les esprits, de prendre des mesures, de réunir les royalistes des environs à ceux de la ville, etc. M. de La Rochejaquelein représenta vivement l'inconvénient de ce délai; qu'il ne fallait pas laisser le temps de la réflexion aux esprits timides; qu'on devait profiter de l'élan des royalistes; que c'était par un mouvement spontané que l'opinion de la ville se manifesterait. On revint à son avis, et successivement MM. Luetkens, François Queyriaux, Valens, d'Estienne et de Canolle, furent envoyés à la rencontre du prince et des Anglais, pour les supplier de hâter leur marche.

[Note 29: Aujourd'hui garde-du-corps de la compagnie du duc de Luxembourg.]

Pendant ce temps, toutes les autorités supérieures avaient quitté Bordeaux, ainsi que le peu de troupes qui y étaient. Cette ville n'avait aucune défense du côté des landes. Le gouvernement avait cependant envoyé M. Auguste Baron pour fortifier la rivière de Leyre; mais, tout dévoué au roi, il ne s'occupa qu'à rejoindre Monseigneur le duc d'Angoulême.

Enfin le 12, à huit heures du matin, tout fut prêt pour recevoir Monseigneur le duc d'Angoulême; on se réunit à l'hôtel-de-ville. Les hussards anglais commençaient à entrer dans la ville; on craignit qu'arrivant ainsi, avant que les habitans fussent prévenus de ce qui allait se passer, il n'en résultât quelque inconvénient; M. de La Rochejaquelein monta vite à cheval avec M. de Pontac, et se rendit auprès du maréchal Beresford, pour le prier de faire sortir les hussards, afin que le mouvement royaliste fût fait avant l'entrée des Anglais. Il l'obtint, et demeura avec le maréchal. M. de Puységur resta à l'hôtel-de-ville pour y proclamer le roi en même temps qu'il le serait hors des portes.

La garde royale avait eu ordre de se rendre sur la route avec des armes cachées; les chefs suivaient, sans affectation, le cortége de la municipalité. M. Lynch était en voiture; il descendit hors la ville, et dit en substance au maréchal, que s'il entrait à Bordeaux comme vainqueur, il lui laissait prendre les clefs, n'ayant nul moyen de les défendre; mais que si c'était au nom du roi de France et de son allié le roi d'Angleterre, il les lui remettrait avec joie. Le maréchal répondit qu'il avait l'ordre d'occuper et de protéger la ville; qu'elle était libre de prendre le parti qu'elle voudrait. Aussitôt M. Lynch cria _vive le roi!_ et mit la cocarde blanche; toutes les personnes de la garde royale en firent autant: on vit au même instant le drapeau blanc arboré sur le clocher de Saint-Michel par plusieurs royalistes qui l'y avaient apporté la veille et s'y étaient enfermés. Aussitôt on répandit parmi les royalistes et les curieux qui avaient suivi M. Lynch, que Monseigneur le duc d'Angoulême arriverait dans la journée. Alors les cris de _vive le roi!_ furent universels; chacun se faisait des cocardes de papier blanc, et courait dans les rues en annonçant cette nouvelle imprévue. Quand, une heure après, M. le duc de Guiche annonça Monseigneur le duc d'Angoulême, la joie anima tous les cours; et oubliant tout danger, on peut dire que la ville entière sortit avec M. Lynch et son cortège. Presque tout le monde se jetait à genoux; des gens du peuple criaient: «Celui-là est de notre sang!» Tous voulaient toucher ses habits et son cheval; on le porta, pour ainsi dire, dans la cathédrale où l'attendait Monseigneur l'archevêque; il fut pendant quelques momens séparé de sa suite, et pensa être étouffé par la foule.

Cependant, le premier des voeux, comme le premier des besoins, était de faire parvenir, en Angleterre, au roi de France, une si importante nouvelle. Cette honorable mission fut confiée, au nom de la ville, à M. Both de Tauzia, adjoint du maire, qui, ami de M. Luetkens, et confident des projets des chefs royalistes, avait, par son zèle et ses soins vigilans, si utilement contribué à préparer le 12 mars. Monseigneur le duc d'Angoulême lui adjoignit M. de la Barthe, qui l'avait accompagné à Bordeaux.

Leur traversée fut si heureuse, que, partis de cette ville le 14 mars, et, obligés d'aller s'embarquer au port du Passage en Espagne, ils arrivèrent à Hartwell le 25 [30].

[Note 30: C'était le jour de l'Annonciation. On célébrait la messe. Le roi et _Madame_ n'interrompirent pas leurs prières, malgré les cris de _vive le roi!_ qui retentissaient dans les cours, et la vue de la cocarde blanche. La piété de _Madame_, duchesse d'Angoulême, ne manqua pas d'observer une si remarquable époque. Ainsi, par un de ces singuliers rapprochemens que la Providence semble quelquefois se plaire à ménager pour manifester sa protection, surtout dans les événemens extraordinaires, le même jour de l'Annonciation, on annonça à Bordeaux la nouvelle importante de l'heureuse entrée de MONSIEUR en France par la Franche-Comté; à Paris, celle de la rupture des négociations de Châtillon; et au roi de France, à Hartwell, avec quel courage et quels transports de joie son neveu avait été reçu à Bordeaux.]

Je n'avais pas le bonheur de jouir de ce spectacle; j'étais restée à la campagne. Le souvenir de la guerre de la Vendée, qui avait commencé vingt-un ans auparavant le 12 mars, remplissait mon ame de tant d'émotions, que je restai plus de trente heures anéantie et dans un état de stupeur.

Dès la veille, la petite ville de Bazas cria _vive le roi!_ sans savoir si Bordeaux en ferait autant, et cela, dès que le prince y arriva, et malgré lui, car sa bonté lui faisait craindre que les royalistes ne se compromissent par un mouvement partiel.

M. de La Rochejaquelein demanda sur-le-champ à Monseigneur le duc d'Angoulème la permission de lever un corps de cavalerie. Le prince, qui arrivait dans un pays ruiné et accablé de tant de sacrifices, d'où toutes les caisses publiques avaient été emportées, et ne voulant rien demander aux habitans, ne pouvait avoir des fonds pour former des corps soldés; cette cavalerie se composa donc de volontaires équipés à leurs frais. MM. Roger, François de Gombauld et de la Marthonie obtinrent aussi la permission de former des compagnies; mais M. de La Rochejaquelein, se regardant toujours comme destiné à combattre dans la Vendée, ne se chargeait que provisoirement de ce commandement.