Mémoires de Mme la marquise de La Rochejaquelein écrits par elle-même

Part 26

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Cependant ma mère obtint que je serais rappelée: elle avait représenté que mon exil était une violation de l'amnistie et de la paix signée avec les Vendéens, qui déclaraient non émigrés tous ceux qui avaient pris part à la guerre. Quelques protections firent écouter cette juste réclamation. Ma mère obtint qu'on enverrait au département de la Gironde la lettre que le ministre avait adressée secrètement, le 18 fructidor, aux départemens de l'ouest, pour faire rester en France les amnistiés; cette lettre avait été ignorée à Bordeaux: ainsi, je suis la seule vendéenne qui ait été obligée de sortir; je revins, même sans être mise en surveillance, car on reconnaissait que j'avais été mal à propos exilée. Ensuite le département de la Gironde me raya de la liste des émigrés. Il fallait que cette décision fût confirmée à Paris; il paraissait qu'elle le serait sans difficulté: mais des ennemis inconnus, ou de zélés républicains, dérobèrent dans les bureaux la moitié des pièces, et je fus maintenue sur la liste. Aussitôt je reçus un nouvel ordre de sortir de France dans le délai de vingt jours, sous peine d'être fusillée: tous mes biens furent mis en vente. Je retournai chez les bons Espagnols qui m'avaient déjà donné asile; j'y passai dix mois, et c'est là que j'ai commencé à écrire ces Mémoires. Je revins en France au mois de mai; toutes les choses avaient changé de face depuis le 18 brumaire.

Je retrouvai, contre toute attente, les biens que j'avais laissés en partant. Beaucoup avaient été vendus pendant la guerre de la Vendée; mais ce qui me restait ne le fut pas pendant mon exil. En Poitou, la mémoire de M. de Lescure m'avait protégée; des personnes que je ne connaissais pas, qui n'avaient pas les mêmes opinions que moi, mirent par reconnaissance pour lui, à mon insu, une chaleur et un dévouement extrêmes pour me conserver les biens qu'il était ordonné de vendre. En Gascogne, je dus tout à MM. Duchâtel, Deynaut, Magnan, et Descressonière.

Ma mère me pressait de me remarier. J'avais toujours pensé que je ne devais vivre que pour regretter ceux que j'avais perdus, et qu'après tant de malheurs, c'était là mon devoir; j'avais souvent projeté de fonder quelque hospice et de consacrer ma fortune et mes soins à secourir les pauvres blesses vendéens qui avaient combattu près de moi, et dont j'avais partagé la misère. Mais le monde réduit de tels desseins à n'être que des rêves de l'imagination; dans notre siècle, on les traite de folie et d'exaltation: je finis par écouter les conseils de ma mère. Cependant je regrettais de perdre un nom qui m'était si cher et si glorieux; je ne voulais pas renoncer à tous les souvenirs de la Vendée, pour recommencer une nouvelle existence. Il y a des circonstances auxquelles la vie entière doit toujours se rattacher.

Ainsi je ne pus songer à obéir à ma mère, que lorsque j'eus vu en Poitou M. Louis de La Rochejaquelein, frère de Henri. Il me sembla qu'en l'épousant, c'était m'attacher encore plus à la Vendée, unir deux noms qui ne devaient point se séparer, et que j'étais loin d'offenser la mémoire de celui que j'avais tant aimé. J'épousai M. Louis de La Rochejaquelein le 1er mars 1802.

FIN DES MÉMOIRES.

SUPPLÉMENT.

Lorsque j'écrivais ces Mémoires, qui vous étaient destinés, mes chers enfans, nous vivions à la campagne, évitant avec soin l'éclat et le bruit, ne venant jamais à Paris, conservant nos opinions, nos sentimens, et surtout l'espérance que Dieu nous rendrait un jour notre légitime souverain. M. de La Rochejaquelein se livrait à l'agriculture et à la chasse. Cette vie paisible et obscure ne pouvait nous dérober à l'action inquiète d'un gouvernement qui ne se contentait pas de notre soumission, et semblait s'irriter de ne pas avoir nos hommages et nos services.

Nous vivions en butte à une tyrannie qui ne nous laissait ni calme ni bonheur: tantôt on plaçait un espion parmi nos domestiques; tantôt on exilait loin de leur demeure quelques-uns de nos parens, en leur reprochant une charité qui leur attirait trop l'affection de leurs voisins; tantôt mon mari était obligé d'aller rendre compte de sa conduite à Paris; tantôt une partie de chasse était représentée comme une réunion de Vendéens; quelquefois on nous blâmait d'aller en Poitou, parce qu'on trouvait que notre influence y était trop dangereuse; d'autres fois on nous reprochait de ne pas y habiter, et de ne pas employer cette influence au profit de la conscription. Les gens en place croyaient se faire un mérite en nous inquiétant de mille manières. On voulait, soit par promesses, soit par menaces, attacher par quelque emploi notre famille au gouvernement. En 1805, on vint offrir à M. de La Rochejaquelein une place à la cour, en lui disant de _se mettre à prix;_ on alla jusqu'à lui promettre qu'il n'en exercerait pas les fonctions. On finit par employer, mais inutilement, les menaces. La considération attachée à des opinions fidèles et pures, et à une position indépendante, fatiguait le gouvernement: aussi notre existence était sans cesse troublée.

Ce fut dans ce temps, à peu près, que nous fîmes connaissance avec M. de Barante, alors sous-préfet de Bressuire.

Les souvenirs de la guerre de la Vendée lui avaient inspiré une grande admiration; il s'était fort attaché au caractère simple et loyal des habitans de ce pays; il montra franchement de l'estime pour notre constance dans nos sentimens; une confiance parfaite s'établit entre lui et nous. Autant qu'il fut en lui, il tâcha de rendre notre situation moins pénible; il disait hautement qu'il était hors de la justice et de la dignité d'exiger de nous autre chose que l'obéissance aux lois établies. Il savait que M. de La Rochejaquelein avait trop d'honneur et de raison pour exciter des troubles et faire répandre le sang inutilement, et qu'il n'entreprendrait rien, à moins que ce ne fût avec l'espérance de sauver son pays.

En 1809, la persécution devint plus avouée et plus directe; on voulut forcer M. de La Rochejaquelein à entrer dans l'armée comme adjudant-commandant, avec le grade de colonel. On savait qu'il avait fait, comme capitaine de grenadiers, cinq campagnes contre les nègres de Saint-Domingue. La lettre du ministre était aussi pressante que polie; il disait à M. de La Rochejaquelein que son frère s'étant illustré dans les armes, il devait désirer de suivre la même carrière. Il refusa: sa santé, cinq enfans que nous avions déjà, étaient des motifs à alléguer, mais que l'on n'eût peut-être pas admis sans le zèle et les bons offices de M. de Monbadon, notre parent.

Mon beau-frère, Auguste de La Rochejaquelein, fut aussi _invité_ à prendre du service, en même temps que MM. de Talmont, de Castries, et d'autres jeunes gens marquans; il alla à Paris et refusa. Dès qu'on vit qu'il avait des objections à faire, au lieu de les écouter, on le fit arrêter; il ne céda pas encore, demanda de quoi il était coupable, et ne voulut point comprendre pourquoi on le mettait en prison; de sorte qu'après plus de deux mois, il força du moins le ministre de s'expliquer sans détour, et de lui signifier qu'il serait prisonnier tant qu'il ne serait pas sous-lieutenant. On le plaça dans un régiment de carabiniers: il y passa trois ans. A la bataille de la Moskwa, il fut couvert de blessures, fait prisonnier et conduit à Saratow; il y fut bien traité, et son sort fut tout-à-fait adouci à la recommandation du roi qui eut l'extrême bonté de faire écrire en sa faveur.

Vers la fin de 1811, ma santé et le désir de revoir nos parens, nous conduisirent, ma mère et moi, à Paris, où je n'étais pas venue depuis 1792. M. de La Rochejaquelein vint m'y joindre. L'expédition de Russie était alors décidée. Les personnes qui, comme nous, étaient restées invariablement attachées à la maison de Bourbon, ne voyaient jamais Bonaparte entreprendre une guerre, sans concevoir une secrète espérance que quelqu'une des chances qu'il bravait avec tant de folie, le renverserait. Cette fois surtout, le caractère gigantesque et extravagant de cette expédition, la distance des armées, la nature du pays où elles allaient combattre, et l'inutilité, si claire pour les yeux les plus fascinés, d'une entreprise ainsi conçue, donnaient l'idée qu'il courait vers la fin de sa prospérité. Nous nous entretînmes de cet espoir avec ceux qui partageaient nos sentimens. M. de La Rochejaquelein vit et rechercha les hommes les plus marquans par leur nom et leur constance, entre autres MM. de Polignac, malgré la surveillance de leur prison.

Nous revînmes en Poitou, et de-là en Médoc, où nous passâmes l'hiver de 1813. Les désastres de Russie, la destruction de l'armée, les mesures qu'il fallait prendre pour réparer ces pertes, les levées multipliées, les sacrifices de toute espèce que le gouvernement imposait, l'odieuse formation des régimens de gardes-d'honneur, tout semblait devoir précipiter le dénoûment et amener une révolution à laquelle il fallait se préparer.

Ce fut au mois de mars de la même année, que M. Latour arriva à Bordeaux, portant les ordres du roi. Avant de parler de sa mission, il est nécessaire de rendre compte de ce qui s'était passé dans cette ville depuis 1795. Le parti royaliste y avait toujours été nombreux; les jeunes gens y étaient zélés et entreprenans, la masse du peuple excellente; les émigrés que l'on y emprisonnait avaient souvent été délivrés par adresse ou à main armée; une multitude de réquisitionnaires y avaient trouvé un asile; les prisonniers espagnols y avaient reçu l'accueil le plus favorable; mille autres circonstances avaient assez prouvé quelle était l'opinion des Bordelais: mais, outre cela, l'élite des royalistes était secrètement formée en compagnies armées, la plupart composées d'artisans qui n'ont jamais reçu aucune paie. La discrétion de tant de personnes est encore plus remarquable que leur fidélité. Je vais expliquer l'origine de cette organisation.

L'époque qui a suivi la seconde guerre de la Vendée, c'est-à-dire 1796, est celle où les royalistes ont eu le plus d'espérances et concerté le plus d'entreprises. Le directoire n'avait, pour ainsi dire, aucune puissance; on jouissait d'une grande liberté, et jamais les opinions n'ont eu un cours aussi peu contraint. Le roi avait des intelligences dans presque toutes les provinces; partout il y avait une sorte d'organisation, à peine secrète, du parti royaliste. Des commissaires nommés par le roi, alors à Véronne, travaillaient à servir sa cause: c'était M. Dupont-Constant qui était commissaire à Bordeaux; il présidait un conseil nombreux; ses principaux agens étaient MM. Archbold, Dupouy, Cosse, Estebenet, etc.

Quelques mois auparavant (après la seconde guerre de la Vendée), MM. Forestier et de Céris vinrent passer quelques jours à Bordeaux: ces messieurs se rendaient à Baréges pour leur santé. Nous ne connaissions pas ce dernier, parce qu'étant émigré, il n'était arrivé dans la Vendée qu'en 1794. M. de Céris revint, de la part de M. de Forestier, nous dire qu'ils avaient résolu de passer en Espagne et en Angleterre; il demanda à ma mère des lettres de recommandation; elle lui en donna de fort pressantes pour M. le duc d'Havré, son ami intime, et pour mon oncle le duc de Lorge. Elle n'avait pas l'idée que MM. Forestier et de Céris travaillassent à l'exécution de quelque entreprise; peut-être qu'eux-mêmes n'avaient pas de pensées bien arrêtées à cet égard. L'accueil flatteur qu'ils reçurent, les entretiens qu'on eut avec eux, l'état de la France, qui semblait de plus en plus présenter des chances favorables, redoublèrent leur zèle. Au mois de mai 1797, ils revinrent, apportant à ma mère une lettre de la main de MONSIEUR, qui la chargeait de réunir le parti du roi à Bordeaux. Il y avait des instructions du duc d'Havré, et aussi du prince de la Paix. Elle vit bien que MM. Forestier et de Céris avaient tout exagéré dans leur discours, et présenté les choses sous un aspect beaucoup trop favorable; cependant elle regarda comme un devoir sacré de répondre à la confiance dont les princes l'honoraient. Elle confia le tout à M. Dudon, ancien procureur-général, et à son fils; elle conféra avec eux de ce qu'il y avait à faire. Ce digne magistrat, malgré son grand âge, était plein d'énergie; il découvrit tout de suite que M. Dupont-Constant était commissaire du roi, et ces messieurs formèrent un conseil secret, composé seulement de MM. Dupont-Constant, Dudon, Deynaut, et de l'abbé Jagault, ancien secrétaire du conseil supérieur de la Vendée. On jugea qu'il importait, avant tout, d'éclairer les princes sur la véritable situation de la France, qu'on leur avait présentée d'une manière trop flatteuse et inexacte.

M. Jagault partit pour Edimbourg; il rédigea et remit à MONSIEUR un Mémoire où il exposait la vérité.

La journée du 18 fructidor vint bientôt confirmer ses sincères observations: les espérances des royalistes furent détruites, et leurs projets renversés par cet événement.

Quand, un an après, le gouvernement du directoire commença à être ébranlé; quand les Autrichiens et les Russes obtinrent en Italie de grands succès, que tout sembla présager un changement en France, on reprit avec plus d'ardeur le dessein d'agir. Ma mère avait gagné depuis long-temps au parti du roi M. Papin, négociant. Ce jeune homme était parti, quelques années auparavant, à la tête des volontaires de Bordeaux; il avait fait la guerre d'Espagne avec une grande distinction, avait obtenu le grade de général de brigade sur le champ de bataille; il avait aimé la révolution, et c'était dans cette disposition qu'il était parti pour les armées. A son retour, apprenant quels excès s'étaient commis en son absence, il ne voulut point être mêlé aux hommes qui s'en étaient rendus coupables, et se plaignit à M. Deynaut de ce qu'on avait voulu le mettre sur la liste d'un club de jacobins.

Ma mère voulut connaître M. Papin; elle exalta en lui l'horreur qu'il avait conçue pour la révolution, et parvint à vaincre l'hésitation qui l'empêchait de se ranger dans un autre parti, en lui disant qu'il n'y avait de honte qu'à rester fidèle à une mauvaise cause.

Ma mère le présenta à MM. Dudon et Dupont, arec une confiance qu'il méritait bien. Il les voyait rarement; M. Queyriaux était l'intermédiaire entre eux et lui. Ces messieurs l'ayant nommé général, pour le roi, de tout le département, il s'occupa aussitôt à former un corps qui s'intitula _Garde royale_, qui, depuis, n'a cessé d'exister. M. Papin fut surtout secondé par MM. de Maillan, Sabès, Labarte, Gautier, Latour-Olanier, Roger, Aquart, Marmajour, Rollac, Dumas, Delpech, etc.

Jamais on ne s'était cru si près du succès: la loi des otages avait allumé la troisième guerre de la Vendée, renouvelé et étendu celle des chouans; à Bordeaux, on en vint aux mains; les jacobins, aidés par un régiment, attaquèrent ouvertement les jeunes gens.

M. Eugène de Saluces fut grièvement blessé, et mis en prison avec plus de quarante autres, qui sortirent successivement; mais il y resta quatre mois avec un brave menuisier nommé Louis Hagry, homme d'un zèle extraordinaire. Ceci se passa pendant l'été de 1799: nous étions alors en Espagne où ma mère avait eu la permission de m'accompagner dans mon second exil, et de passer quelque temps avec moi. Nous rencontrâmes à Oyarsun M. Richer-Serisy, que son esprit et son zèle avaient rendu fort célèbre à cette époque. Après avoir long-temps conféré avec ma mère, il partit pour Madrid avec M. Alexandre de Saluces; il voulait essayer si l'on pourrait décider la cour d'Espagne à prendre les armes pour la maison de Bourbon, et à seconder les efforts victorieux des Autrichiens et des Russes.

Le retour du général Bonaparte, le 18 brumaire, et enfin la bataille de Marengo, arrêtèrent encore une fois les projets des royalistes; tout fut suspendu, hormis les désirs et les liens mutuels qui existaient parmi les nombreux serviteurs du roi.

MM. Dudon moururent, ainsi que l'excellent M. Latour-Olanier; on arrêta un grand nombre de royalistes qui restèrent dix-huit mois en prison, entre autres MM. Dupont, Dupouy, Dumas. M. Papin échappa par la fuite, et trouva le moyen de se justifier par la protection des maréchaux Moncey et Augereau, ses amis. Lors de l'affaire de Pichegru, il était de retour à Bordeaux; on y fit de nouvelles arrestations; il s'échappa encore, et retourna auprès du général Moncey. On eut l'air de le croire innocent à cause de ses protecteurs; mais à peine fut-il de retour à Bordeaux, avec la promesse de n'être pas inquiété qu'on vint pour l'arrêter: il se cacha; mais voyant que les renseignemens contre lui étaient positifs, il quitta la France. Il fut jugé par une commission militaire, qui le condamna à mort par contumace; sa femme et ses enfans se jetèrent vainement aux pieds de Bonaparte pour obtenir sa grâce: depuis ce temps il resta en Amérique jusqu'en 1816; MM. Forestier, de Céris, du Chenier, furent aussi condamnés par contumace; M. Goguet fut exécuté en Bretagne; l'intrépide M. Dupérat enfermé pour le reste de ses jours[22]. Tout rentra dans le silence, et l'on n'eut plus de communications avec le roi.

[Note 22: Il n'est sorti qu'à la restauration.]

Ma mère avait été très-compromise, après la bataille de Marengo, sur ce qui s'était passé à Bordeaux; elle pensa être mise en prison et jugée; elle en eut toute la peur: mais elle fut bien servie, et l'on put heureusement la défendre, parce qu'elle vivait tranquillement à la campagne, sans se mettre en évidence, et sans se vanter de la confiance des princes. Après avoir montré sa lettre à M. Dudon, elle l'avait brûlée devant lui, et n'en avait plus parlé. M. Queyriaux, notre ami, plein d'un zèle sans bornes, était presque toujours le seul qui la mît en communication avec tous les royalistes: elle était souvent consultée; mais loin de s'en prévaloir, elle ne s'en mêlait que pour entretenir l'union. Cette conduite tenait à son caractère, et non à un sentiment de crainte; ma mère ne cachait pas son opinion, et peut-être même que sa franchise et sa simplicité à cet égard l'ont sauvée, en bannissant toute méfiance; on ne pouvait croire qu'il y eut quelque chose à deviner chez des personnes qui parlaient si ouvertement et qui avaient une conduite si calme[23].

[Note 23: C'est au point qu'étant parvenu à introduire chez nous un espion pour domestique, il s'en alla au bout de quinze jours, disant qu'il n'y avait rien à examiner dans une maison où les maîtres et les domestiques criaient jusque sur les toits qu'ils étaient royalistes.]

En 1808, l'enlèvement des princes d'Espagne excita une vive indignation à Bordeaux. M. de Rollac organisa un plan avec MM. Pedesclaux, consul d'Espagne, Taffard de Saint-Germain, Roger et quelques autres, pour enlever Ferdinand VII et le conduire à la station anglaise. Ils envoyèrent M. Dias, maître de langue espagnole à Bordeaux, pour l'en prévenir, et il vint à bout de s'introduire quelques instans dans sa chambre et de lui parler: mais le prince ne prit aucune confiance dans une personne inconnue; ces messieurs attendirent en vain ses ordres, et le projet manqua.

M. de Rollac fit, peu de temps après, un complot pour livrer Pampelune aux Espagnols: il fut sur le point de réussir; mais, étant découvert, il fut obligé de fuir. M. Taffard, son ami, le fit embarquer pour l'Angleterre; il emporta un mot de ma mère pour mon oncle de Lorge, et, par ce moyen, fut accrédité du roi, parla du dévouement des Bordelais, et surtout du courage et du zèle de M. Taffard auquel il devait la vie. Les relations avec Bordeaux se trouvèrent ainsi rétablies. Il n'en résulta rien pendant quelques années; mais lorsqu'en 1813 la retraite de Moscou eut fait renaître l'espérance, M. Latour arriva à Bordeaux, apportant à M. Taffard une lettre de son ami, pour l'inviter à rallier le parti royaliste: M. Latour l'en chargea de la part du roi. Il était loin de s'attendre à cet honneur; peu riche, ayant une famille nombreuse, sans ambition, M. Taffard n'avait songé, en servant M. Rollac, qu'à remplir les devoirs de l'amitié; et tout attaché qu'il était à la maison de Bourbon, il n'avait pas eu l'idée de former un parti: les ordres du roi lui parurent sacrés.

M. Latour était chargé par S.M. de voir aussi M. de La Rochejaquelein, et de lui dire qu'elle comptait sur lui pour la Vendée. Mon mari se rendit à Bordeaux, et eut, dès le soir, une conférence de quatre heures avec MM. Latour et Taffard.

Dès-lors, M. Taffard reprit avec MM. Queyriaux, Marmajour et autres, les anciens plans de la garde royale. M. de La Rochejaquelein partit pour le Poitou: il parcourut l'Anjou et la Touraine, avec M. de la Ville de Beaugé, celui des anciens chefs qui lui avait toujours montré le plus d'attachement; allant partout voir leurs amis et les anciens Vendéens; sondant tous les esprits.

A Tours, il trouva tous les jeunes gens de la Vendée qui avaient été forcés d'entrer dans les gardes-d'honneur; leur ressentiment était extrême. Il ne leur cacha point ses désirs et ses espérances, et leur recommanda de se réserver avec prudence pour le moment décisif. Il fut question d'enlever à Valençay, Ferdinand VII. M. Thomas de Poix, gentilhomme de Berry, un des meilleurs amis de M. de La Rochejaquelein, devait être le chef de cette entreprise; il est mort au moment où il eût pu agir. Mon mari continua son voyage, passa quinze jours à Nantes chez M. de Barante, son ami, alors préfet; il vit, dans ses courses, le prince de Laval, venu de Paris dans les mêmes vues que lui; MM. de Sesmaisons, M. de Suzannet, etc.

Cependant les jeunes gardes d'honneur de Tours ne furent pas aussi discrets qu'on le leur avait recommandé; ils firent plusieurs coups de tête: quelques-uns furent arrêtés, entre autres M. de Charette, brave jeune homme, digne de son nom[24].

[Note 24: Il a été tué en 1815, emportant les regrets éternels des Vendéens.]

M. de La Rochejaquelein revint en Médoc; j'accouchai le 30 octobre. Le 6 novembre, M. Lynch, maire de Bordeaux, ancien et respectable ami de ma mère, envoya un exprès à mon mari pour lui apprendre qu'on partait pour l'arrêter. M. Lynch allait en députation à Paris; il ne se mit en route qu'après avoir eu la certitude que M. de La Rochejaquelein était sauvé. Mon mari me laissa ignorer tout ce qui se passait, et s'en alla à Bordeaux avec MM. Queyriaux; il avait dîné à Castelnau, et y avait vu arriver les gendarmes qui venaient pour le prendre. M. Bertrand les commandait; il savait bien ce qu'il venait faire; mais comme il n'était pas porteur de l'ordre, et qu'il était seulement chargé de prêter main-forte à un commissaire de police, il laissa passer M. de La Rochejaquelein qu'il reconnut parfaitement. Le commissaire de police, qui venait en voiture, s'embourba et fut retardé dans sa marche. Dès la pointe du jour, le château fut investi; les domestiques, ne sachant pas le départ de leur maître, répondirent qu'il était dans la maison; eux et les paysans, qui arrivaient en foule pour la messe, étaient plongés dans l'affliction et voulaient tomber sur les gendarmes pour le délivrer, s'il venait à être saisi; plusieurs de nos voisins, que nous connaissions peu, montèrent à cheval dans la même intention. La visite fut longue, brutale et ridiculement minutieuse. Le commissaire de police était furieux d'avoir manqué sa proie. Nous avons su depuis que l'ordre portait, en secret, de prendre M. de La Rochejaquelein mort ou vif; on devait le conduire en poste jour et nuit, et, à quelque heure que ce fût, l'amener au ministre.