Mémoires de Mme la marquise de La Rochejaquelein écrits par elle-même
Part 25
Ils pénétrèrent jusqu'à Châtillon, et même y entrèrent pendant la nuit: la sentinelle leur cria _qui vive!_ ils ne répondirent point, et s'échappèrent. De-là ils allèrent à Saint-Aubin, chez mademoiselle de La Rochejaquelein qui y était cachée, et passèrent trois jours avec elle. Henri était abîmé de douleur; il était accablé de son sort, et semblait ne plus chercher que l'occasion de mourir les armes à la main. L'affaire du Mans, le chagrin d'avoir été séparé de son armée d'une manière si funeste, l'avaient frappé de désespoir. Ayant pris des informations sur l'état du pays, il se résolut à se montrer à ses anciens Poitevins, à en rassembler les débris, et à combattre encore à leur tête.
Il apprit en ce moment que M. de Charette s'était porté sur Maulévrier; il s'y rendit pendant la nuit avec ses compagnons. Il en fut reçu froidement; le général, qui allait déjeuner, ne lui offrit pas même de se mettre à table. Ils causèrent de la campagne d'outre-Loire. M. de Charette demanda quelques détails, mais vaguement: ils se séparèrent. M. de La Rochejaquelein alla manger chez un paysan. Quelques heures après, on battit l'appel pour le départ de l'armée; Henri vint retrouver M. de Charette qui lui dit: «Vous allez me suivre.--Je ne suis pas accoutumé à suivre, mais à être suivi, Monsieur,» répondit-il, et il lui tourna le dos. Les deux généraux se quittèrent ainsi. Tous les paysans des environs de Châtillon et de Chollet, qui venaient de se joindre à l'armée de M. de Charette, le laissèrent, et vinrent se ranger autour de Henri, dès qu'ils le virent, sans qu'il leur eût même adressé la parole.
M. de La Rochejaquelein commença alors à attaquer les bleus. Son premier rassemblement se fit dans la paroisse de Néry. Il marcha toute la nuit, et enleva un poste républicain à huit lieues de-là. Pendant quatre nuits de suite, il fit une expédition semblable, mais toujours à de grandes distances; de sorte qu'il jeta beaucoup d'incertitude sur sa marche. Les républicains imaginèrent qu'il y avait plusieurs troupes, et envoyèrent beaucoup de monde dans le pays. Henri s'établit alors dans la forêt de Vesins. De-là, il faisait des excursions, surprenait des postes, enlevait des convois et de petits détachemens. Un jour, on lui amena un adjudant--général qu'on venait de prendre; cet officier fut bien surpris de voir M. de La Rochejaquelein, le général de l'armée vendéenne, habitant une cahute de branchages, vêtu presque en paysan, un gros bonnet de laine sur la tête, et le bras en écharpe; car le manque de repos empêchait sa blessure de guérir. M. de La Rochejaquelein l'interrogea et lui dit: «Le conseil de l'armée royale vous condamne;» puis on le fusilla. Il avait dans sa poche un ordre de promettre l'amnistie aux paysans, et de les faire massacrer à mesure qu'ils se rendraient. Henri fit connaître cet ordre dans toutes les campagnes.
Sa petite troupe prenait peu à peu de l'accroissement, et devenait successivement maîtresse de tout le pays; mais les garnisons de Mortagne et de Châtillon étaient trop fortes pour qu'il songeât à les attaquer. Enfin le mercredi des Cendres[21], 4 mars 1794, en se portant de Trémentine sur Nouaille, où il avait remporté un léger avantage, il aperçut deux grenadiers républicains; on voulut tomber sur eux. «Non, dit-il, je veux les faire parler.» Il courut en criant: «Rendez-vous, je vous fais grâce.» L'un des grenadiers se retourna, tira sur lui à bout portant: la balle le frappa au front; il tomba mort; le grenadier se mit en devoir de lui arracher sa carabine, pour tirer un second coup sur M. de Beaugé et quelques autres qui arrivaient précipitamment; ils sabrèrent le grenadier, et, pénétrés de douleur, ils creusèrent une fosse où l'on ensevelit à la hâte Henri et son meurtrier, parce qu'une colonne ennemie arrivait.
[Note 21: J'ai donné pour date le mercredi des Cendres, parce que plusieurs Vendéens qui étaient à ce combat m'ont d'abord indiqué ce jour. Depuis, beaucoup d'autres m'ont assuré que Henri avait été tué vers la fin de février, sans pouvoir assigner un jour précis. Enfin, il y a peu de temps, on a trouvé dans les papiers de mademoiselle de La Rochejaquelein une note qui indique la date du 6 février. Je crois celle-ci trop avancée. Cette incertitude est une preuve bien frappante de la séparation absolue qui existait alors entre les Vendéens et le reste des hommes.]
Ainsi finit, à vingt-un ans, celui des chefs de la Vendée dont la carrière a été la plus brillante. Il était l'idole de son armée: encore à présent, quand les anciens Vendéens se rappellent l'ardeur et l'éclat de son courage, sa modestie, sa facilité, et ce caractère de héros et de bon enfant, ils parlent de lui avec fierté et avec amour; il n'est pas un paysan dont on ne voie le regard s'animer quand il raconte comment il a servi sous _monsieur Henri_.
Après avoir pris le commandement, M. Stofflet continua à faire une guerre de partisan aux républicains, et eut plusieurs succès. Il réussit même à emporter le poste important de Chollet.
Ce fut à cette époque que M. de Marigny traversa la Loire. Il s'en alla dans le canton qu'il connaissait le mieux, du côté de Bressuire; il rassembla les restes de la division de M. de Lescure, et en peu de temps il se forma une armée nombreuse dont il était adoré; car, malgré la dureté qu'il montrait contre les bleus, personne n'avait habituellement un caractère aussi bon et aussi aimable. L'insurrection se trouva alors divisée en trois armées indépendantes: l'armée du Bas-Poitou, commandée par M. de Charette; l'armée d'Anjou, par M. Stofflet; et l'armée du Poitou, par M. de Marigny.
M. de Marigny débuta par un combat brillant et heureux. Le vendredi-saint, 18 avril, il attaqua les bleus dans les allées de mon château de Clisson, les battit complètement, et leur tua douze cents hommes. Ce succès leur inspira une grande crainte; ils évacuèrent Bressuire, et se renfermèrent dans le camp qu'ils avaient établi à Chiché. M. de Marigny fit de Cérizais le centre de ses expéditions; elles lui réussirent presque toutes; et des trois généraux, aucun alors ne préservait aussi bien son canton des incursions des bleus. M. de Marigny poussa même jusqu'à Mortagne: il ne conserva pas ce poste; mais il y battit les républicains. Plusieurs de nos anciens officiers abandonnèrent les autres armées pour venir le joindre; M. de Beaugé et le chevalier de Beaurepaire, entre autres, quittèrent l'Anjou pour combattre avec lui.
MM. de Charette et Stofflet devinrent bientôt jaloux des succès et de l'influence qu'acquérait chaque jour M. de Marigny. Il y eut entre eux une sorte de correspondance et de concert fondés sur cet indigne motif; ils firent proposer à M. de Marigny une conférence, pour convenir d'un plan commun d'opérations. Il se rendit avec eux à Jallais. Il fut arrêté qu'on rassemblerait les trois armées pour attaquer les postes républicains qui garnissaient toute la rive gauche de la Loire.
Au jour indiqué, M. de Marigny arrive au rendez-vous après une longue marche. On venait de distribuer des vivres aux soldats de MM. Stofflet et de Charette: il en demanda pour les siens; on ne lui en donna pas assez. Les gens de M. de Marigny, déjà mécontens d'être entraînés à une expédition si éloignée de leurs cantonnemens, se mutinèrent et retournèrent sur leurs pas. M. de Marigny, voyant que le conseil ne voulait pas écouter ses justes plaintes, s'emporta avec véhémence, suivit ses soldats et revint à Cérizais. Peu de jours auparavant, ces messieurs avaient pu lui proposer de se démettre de son commandement, et de n'être plus que général d'artillerie, comme auparavant.
L'expédition de MM. de Charette et Stofflet n'eut point lieu; ils coururent après M. de Marigny jusqu'à Cernais: il n'y était plus, et son armée était dissoute. Alors ils convoquèrent un conseil de guerre, firent le procès à M. de Marigny, et le condamnèrent à mort par contumace. M. de Charette fit fonction de rapporteur, et conclut à la mort.
Les paysans de M. de Marigny montrèrent un vif ressentiment de cet inique jugement, et jurèrent de défendre leur général. Il apprit cette condamnation assez tranquillement; il ne pouvait croire que ses camarades voulussent réellement le faire périr; cela lui paraissait plus absurde encore que cruel. Il était fort malade, et se retira dans une petite maison de campagne, à une lieue de Cérizais, il passa là quelque temps, d'autant moins inquiet que Stofflet avait répété plusieurs fois qu'il lui était tout dévoué: il croyait donc que, par jalousie, on cherchait seulement à le mettre à l'écart. Aussi Stofflet s'étant rapproché de Cérizais, M. de Marigny ne profita pas de l'offre que lui fit alors M. de Charette de venir dans ses cantonnemens. Il y avait dans ce moment environ neuf cents soldats de M. de Marigny rassemblés à Cérizais. Ils le firent supplier de venir parmi eux, prêts à se battre contre Stofflet. Il ne le voulut pas, de peur d'exposer les Vendéens à une double guerre civile. Il refusa aussi de se cacher, ayant trop de grandeur d'ame et de mépris de la vie pour prendre aucune précaution.
Cependant le curé de Saint-Laud arriva de l'armée de Charette, où il avait passé quelque temps. Il avait pris depuis long-temps sur Stofflet une influence absolue; le lendemain de son arrivée, ce général partit du château de la Morosière où il avait couché; en même temps il donna ordre à quelques Allemands d'aller fusiller M. de Marigny. Ces misérables obéirent. Il n'avait que ses domestiques avec lui, et ne pouvait croire à une telle horreur: enfin, quand il vit qu'on voulait réellement sa mort, il demanda un confesseur; on le lui refusa durement; alors il passa dans le jardin, et dit aux soldats: «C'est à moi à vous commander; à vos rangs, chasseurs;» puis il leur cria: «En joue, feu;» et tomba mort. De tous les Vendéens aucun assurément n'a péri d'une mort plus déplorable et plus révoltante.
M. Stofflet vint à Cerizais; il entra à l'état-major de M. de Marigny avec un air sombre et embarrassé; après un instant: «Messieurs, dit-il, M. de Marigny était condamné à mort, il vient d'être exécuté.» On garda un morne silence: il sortit. Le curé de Saint-Laud entra dans le même moment, montra ou feignit de montrer de la surprise, mais aucune indignation. Comme il n'avait pas encore paru en public, il prétendit tout ignorer et arriver d'outre-Loire: il paraît certain qu'il avait eu, la veille, une conférence avec Stofflet; on le croit généralement, et l'on suppose que, de lui-même, celui-ci n'eût jamais pris un tel parti. Un instant avant de donner l'ordre aux chasseurs, il avait promis à M. Soyer l'aîné, le plus habile officier de son armée et plein de loyauté, qu'il ne serait fait aucun mal à M. de Marigny.
Dès que la nouvelle de cette mort fut répandue, il y eut une sorte d'émeute. Les domestiques de M. de Marigny avaient été mis en prison; on fut forcé de les relâcher. L'armée se débanda, et refusa de marcher sous les ordres de celui qui avait assassiné son général; les officiers passèrent, les uns dans l'armée de M. de Charette, les autres dans celle de M. Stofflet.
Peu de chefs vendéens ont laissé une mémoire aussi chérie que M. de Marigny. Il avait pour le pays tant de ménagemens, et s'occupait tellement des moyens de le mettre à l'abri des dévastations des républicains, que les paysans poitevins du département des Deux--Sèvres étaient remplis de reconnaissance et d'attachement pour lui. Aussi leur haine pour Stofflet dure-t-elle encore, et ils ne parlent jamais sans un vif ressentiment du supplice de leur ancien général.
M. de Beaugé, qui était fort attaché à M. de Marigny, déclara hautement qu'il continuerait à se battre, parce que cela était nécessaire, mais comme simple soldat: Stofflet le fit mettre en prison. M. de Beaurepaire vint alors se dénoncer comme coupable de la même opinion et des mêmes dispositions: sa fermeté imposa à Stofflet. Le lendemain il y eut un combat; les gardes de M. de Beaugé le laissèrent libre: il prit un fusil et alla se battre. Après l'affaire, il alla se remettre en prison; mais les soldats dirent qu'ils ne voulaient plus le garder. Il continua de suivre l'armée comme soldat, n'approchant jamais de Stofflet qui n'avait aucun rapport avec lui. Dès que M. de Charette eut accepté l'amnistie, il en profita; et quand il vit les intrigans qui entouraient Stofflet retarder la pacification pour des intérêts particuliers, il aida de tout son pouvoir les républicains à ramener, par des moyens de douceur et de persuasion, les paysans de M. de Marigny, qui étaient restés dans les bois depuis sa mort, sans vouloir reconnaître aucun chef ni suivre aucune armée, et se bornaient à tirer sur les patrouilles républicaines qui venaient les inquiéter.
Après la mort de M. de Marigny, il ne resta plus, à proprement parler, que deux armées: cependant une troisième existait dans le canton où avait commandé M. de Royrand; mais elle était peu considérable. M. de Sapinaud, qui l'avait formée à son retour d'outre-Loire, était d'un caractère fort doux, et fut toujours plein d'une condescendance absolue pour les deux autres chefs: son armée s'appelait l'armée du centre.
Ainsi toute l'insurrection se trouva dans les mains de MM. de Charette et Stofflet: ils ne s'accordèrent jamais entre eux; ils étaient l'un et l'autre dévorés d'ambition et d'une mutuelle jalousie. La guerre perdit le caractère qu'elle avait eu d'abord; on ne vit plus cette union des chefs, cette abnégation de soi-même, cette pureté de motifs, cette élévation d'âme, qui avaient distingué les premiers temps de la Vendée. Les paysans étaient découragés; il fallait, pour les contenir, une force et une dureté qui ne ressemblaient en rien à la manière avec laquelle on avait pu les conduire d'abord. Il n'y avait plus de grandes batailles. La guerre s'était mêlée de brigandages et de mille désordres; la férocité des républicains avait endurci les âmes les plus douces, et des représailles vengeaient les massacres des prisonniers, les noyades de Nantes, les promesses violées, les villages brûlés avec leurs habitans, et toutes les horreurs que la postérité aura peine à croire. Des colonnes républicaines, qui s'intitulaient _infernales_, avaient parcouru le pays dans tous les sens, massacrant hommes, femmes et enfans. Il est arrivé plus d'une fois que le général républicain, après avoir écrit au maire qu'il épargnerait les habitans d'une commune s'ils voulaient se rassembler sans crainte, les faisait cerner et égorger jusqu'au dernier. On ne saurait croire comment, à chaque instant, on manquait de foi à ces malheureux paysans.
Tel était devenu le théâtre de la guerre. M. de Charette y acquit une gloire incontestable: la ténacité de ses résolutions, la constance inébranlable qu'il conservait dans une situation presque désespérée, son esprit de ressource, incapable de découragement, font de lui un homme bien remarquable. Il avait un mélange de vertus et de défauts qui le rendaient éminemment propre à la situation, et en taisaient un vrai chef de guerre civile. Il n'avait peut-être pas une de ces âmes pures et chevaleresques dont la mémoire pénètre à la fois d'attendrissement et d'admiration; mais l'imagination est subjuguée en songeant à ces caractères, tout composés de force, sur lesquels aucun sentiment ne peut avoir de prise, qui vont à leur but sans que rien les arrête, qu'une sorte d'insouciance soldatesque rend inaccessibles à l'abattement, aussi insensibles à leurs propres souffrances qu'à celles d'autrui. M. de Charette était d'une fermeté d'ame inaltérable. Au plus fort de la détresse, quand tout semblait perdu sans ressource, on le voyait, le sourire sur les lèvres, relever le courage de ceux qui l'entouraient, les mener au combat, les pousser sur l'ennemi, et les maintenir devant lui jusqu'à la dernière extrémité. On n'oubliera jamais que ce général, blessé, poursuivi d'asile en asile, n'ayant pas douze compagnons avec lui, a inspiré encore assez de crainte aux républicains, pour qu'on lui ait fait offrir un million et le libre passage en Angleterre, et qu'il a préféré combattre jusqu'au jour où il a été saisi pour être traîné au supplice.
Stofflet avait quelques qualités du même genre; peut-être même avait-il plus de talens militaires: mais il était dur et brutal dans sa manière de commander. Cependant il était facile de le gouverner: le curé de Saint-Laud s'était emparé entièrement de son esprit, et avait fini par dicter toutes ses démarches et toutes ses paroles. C'est à l'état-major de Stofflet, dont il était l'absolu dominateur, que l'abbé Bernier a acquis la réputation d'ambition, d'égoïsme et de vanité, qu'il a laissée dans la Vendée. Pour parvenir à cette position, pour arriver au pouvoir et à la renommée, il avait montré un esprit, une prudence et des talens qui l'abandonnèrent dès qu'ayant atteint son but, il ne fut plus obligé de soigner sa conduite. Tout le monde sait avec quel courage inébranlable MM. de Charette et Stofflet ont subi leur supplice.
Beaucoup d'officiers se distinguèrent dans les trois armées, et il s'y passa de fort beaux faits d'armes, qui furent peu connus, parce que cette guerre n'avait aucun grand résultat. Pierre Cathelineau, qui avait formé un rassemblement après le passage de la Loire, se montra digne de son nom, et périt glorieusement. Deux autres frères, quatre beaux-frères et seize cousins-germains du général Cathelineau, sont morts les armes à la main. Ce général a laissé un fils que le roi a nommé porte-drapeau dans un régiment de sa garde, et quatre filles dont l'une a épousé Lunel, paysan si fameux par sa bravoure.
La santé de ma mère nous retint deux jours à Nantes. Le peu de personnes qui me virent et qui ne me connaissaient point auparavant, furent bien surprises. On avait fait aux dames vendéennes, et surtout à moi, une telle réputation militaire, qu'on se figurait madame de Lescure comme une femme grande et forte, qui s'était battue à coups de sabre, et qui ne craignait rien. J'étais obligée de désavouer tous mes hauts faits, et de raconter tout bonnement combien le moindre danger me trouvait faible et effrayée.
Nous nous hâtâmes de partir pour le Médoc: il fallait un passe-port. M. Mac-Curtin me donna un ordre des représentans, qui enjoignait à la municipalité de donner des passe-ports à Victoire Salgues et à Marie Citran. J'avais pensé qu'il valait mieux, sur la route, cacher nos noms. Je me rendis à la municipalité, toujours vêtue en paysanne: beaucoup de personnes attendaient, et, en les expédiant, on les rudoyait désagréablement. Une religieuse était avant moi; la municipalité, qui, comme les représentans, ménageait beaucoup ceux qu'on égorgeait quelque temps auparavant, traita fort bien cette religieuse: cela m'encouragea. Je m'avançai, et ce fut encore plus fort. Au nom d'_amnistiée_, tout le monde se leva, me fit des révérences, m'appela madame; on me fit mille politesses, même des offres de service; et ce bon accueil n'était pourtant que pour la pauvre Victoire, à qui son titre de Vendéenne valait tout cela. Tandis qu'on venait de traiter si brusquement de bons républicains que l'on tutoyait, on me parlait toujours à la troisième personne.
Nous partîmes avec nos femmes dans une voiture que nous achetâmes: nous emmenions Mademoiselle de Concise dont la mère avait péri à Nantes, et qui ne savait en ce moment que devenir. Tous nos paquets étaient renfermés dans deux petits paniers: ce qui étonnait beaucoup les postillons. Avant Ancenis, je m'arrêtai pour aller voir les gens à qui j'avais confié ma fille aînée: je voulais toujours douter de sa mort; je m'imaginais que c'était peut-être pour la mieux cacher qu'ils avaient dit qu'elle avait péri; j'en étais si persuadée, que je leur offris imprudemment trois mille francs comptant et douze cents francs de pension s'ils me rendaient ma fille: ils auraient pu supposer un autre enfant; mais ils me répétèrent, en fondant en larmes, qu'elle était morte, et qu'avec elle ils avaient perdu leur fortune; ils eurent même la probité de vouloir me rendre l'argent que je leur avais laissé en la cachant.
A Ancenis, comme les Chouans se montraient souvent en force sur la route d'Angers, le district ne voulut pas nous laisser aller plus loin sans escorte; et il y avait cependant des postes républicains toutes les demi-lieues. Nous n'osâmes point dire que nous n'avions nulle peur des brigands; nous fûmes deux jours à attendre l'arrivée d'un aide-de-camp du général Canclaux, qui devait passer, parce qu'on voulait faire un seul convoi: il sut qui nous étions, et eut alors la politesse de faire passer notre voiture la première; pensant, j'imagine, que nous le défendrions mieux contre les Chouans, que les seize hussards qui nous escortaient.
Ainsi nous étions défendues par les bleus contre les brigands. Cette bizarrerie m'affligeait; mais, après Angers, il n'y eut plus besoin d'escorte. Nous continuâmes notre route pour Bordeaux, sans autres obstacles que ceux d'une saison très-rigoureuse; nous vîmes sur la route beaucoup de misère et de famine; nous fûmes arrêtées onze jours par les glaces au passage de Saint-André-de-Cubzac; enfin nous arrivâmes à Bordeaux le 8 février. Mon oncle de Courcy avait été dangereusement et long-temps malade, et cette circonstance l'avait préservé de la persécution. Citran n'était pas vendu.
Tous nos amis, au milieu du plaisir de nous revoir, en éprouvaient une sorte de frayeur; ils ne pouvaient croire à l'amnistie, dont on ignorait les détails à Bordeaux; chacun s'empressait autour de nous, et nous regardait, comme des personnes extraordinaires. Nous allâmes au département pour faire enregistrer notre amnistie; nous étions toujours vêtues en paysannes. On nous reçut froidement, mais honnêtement. Le commissaire du département voulut nous faire une petite exhortation, et dit qu'on devait compter sur notre repentir. Je me sentis offensée de cette phrase; je rougis, et le regardai d'une façon qui inquiéta mes amis; mais il n'en arriva rien. Nous rentrâmes tranquillement à Citran.
Je perdis ma petite fille au moment où l'on venait de la sevrer, à seize mois, et lorsque j'espérais la revoir. Les lois nouvelles me faisaient son héritière, et me donnaient tous les biens de M. de Lescure; telles avaient été aussi ses intentions; il les avait consignées dans un testament; sans cela, j'aurais laissé des collatéraux fort éloignés se partager une succession qui ne leur était pas destinée.
Lorsque la crise du 18 fructidor arriva, on s'aperçut que j'étais sur la liste des émigrés, et il me fallut sortir de France, sous peine de mort, comme les autres émigrés non rayés. Il était cependant bien clair que je n'avais pas quitté la France! Je m'en allai en Espagne avec M. de Courcy, inscrit aussi sur la liste: ma mère ne s'y trouvait pas. Je passai huit mois sur la frontière d'Espagne; je trouvai, dans les habitans de ce pays, des sentimens nobles et élevés, qui m'y attachèrent sincèrement; depuis, je n'ai point été surprise de leur héroïque résistance contre Bonaparte.