Mémoires de Mme la marquise de La Rochejaquelein écrits par elle-même

Part 17

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Nous séjournâmes neuf jours à Laval. La sur-veille de notre départ, j'étais le matin couchée sur un matelas, près du lit de M. de Lescure: je le croyais assoupi; tout le monde était sorti de la chambre, même M. Durivault; il m'appela et me dit avec sa douceur accoutumée, qu'il reprit alors et qui ne le quitta plus: «Ma chère amie, ouvre les rideaux.» Je me levai, je les ouvris. «Le jour est-il clair? continua-t-il.--Oui, répondis-je.--J'ai donc comme un voile devant les yeux; je ne vois plus distinctement. J'ai toujours cru que ma blessure était mortelle: je n'en doute plus. Chère amie, je vais te quitter: c'est mon seul regret, et aussi de n'avoir pu remettre mon roi sur le trône. Je te laisse au milieu d'une guerre civile, grosse et avec un enfant; voilà ce qui m'afflige: tâche de te sauver, déguise-toi, cherche à passer en Angleterre.» Quand il me vit étouffant de larmes: «Oui, continua-t-il, ta douleur seule me fait regretter la vie; pour moi, je meurs tranquille. Assurément j'ai péché; mais cependant je n'ai rien fait qui puisse me donner des remords et troubler ma conscience: j'ai toujours servi Dieu avec piété; j'ai combattu et je meurs pour lui; j'espère en sa miséricorde. J'ai souvent vu la mort de près, et je ne la crains pas; je vais au ciel avec confiance. Je ne regrette que toi: j'espérais faire ton bonheur. Si jamais je t'ai donné quelque sujet de plainte, pardonne-moi.» Son visage était serein; il semblait qu'il fût déjà dans le ciel; seulement, quand il me répétait: «Je ne regrette que toi,» ses yeux se remplissaient de larmes; il me disait encore: «Console-toi, en songeant que je serai au ciel: Dieu m'inspire cette confiance. C'est sur toi que je pleure.» Enfin, ne pouvant soutenir tant de douleur, je passai dans un cabinet voisin. M. Durivault revint; M. de Lescure lui dit d'aller me chercher et de me ramener. Il me trouva à genoux, suffoquée par les larmes; il chercha à me rendre quelque courage, et me reconduisit dans la chambre.

M. de Lescure continua de me parler avec tendresse et piété; et voyant ce que je souffrais, il ajouta avec complaisance, que peut-être il se trompait sur son état, et qu'il fallait faire une assemblée de médecins. Je les fis venir tout de suite. Il leur dit: «Messieurs, je ne crains pas la mort; dites-moi la vérité: j'ai quelques préparatifs à faire.»

Il voulait, je pense, recevoir les sacremens et renouveler un testament qu'il avait fait en ma faveur; mais je repoussai avec horreur tout ce qui pouvait annoncer une mort prochaine. Les médecins donnèrent quelque espoir. Il leur répondit tranquillement: «Je crois que vous vous trompez; mais ayez soin de m'avertir quand le moment approchera.»

On quitta Laval le 2 novembre, sans avoir décidé bien formellement si l'on marchait sur Rennes; la route de Vitré était plus courte pour y aller. Stofflet, de sa propre autorité, prit le chemin de Fougères avec les drapeaux et les tambours qui d'ordinaire étaient sous sa direction.

En route, M. de Lescure apprit une nouvelle que je lui avais cachée avec soin, et qui lui fit bien du mal. La voiture étant arrêtée, quelqu'un vint lui lire, dans une gazette, les détails de la mort de la reine; il s'écria: «Ah! les monstres l'ont donc tuée! Je me battais pour la délivrer! Si je vis, ce sera pour la venger: plus de grâce!» Cette idée ne le quitta plus; il parla sans cesse de ce crime.

Le soir, nous nous arrêtâmes à Mayenne; le lendemain nous continuâmes notre route. L'armée, après un léger combat où elle obtint un succès complet, entra à Ernée; nous y couchâmes.

J'étais accablée de fatigue; je me jetai sur un matelas auprès de M. de Lescure, et je m'endormis profondément. Pendant mon sommeil, on s'aperçut tout-à-coup que le malade perdait ses forces et qu'il devenait agonisant: on lui mit les vésicatoires. Il demanda le même confesseur qu'il avait eu à Varades; mais un instant après il perdit la parole et ne put lui parler; il reçut l'absolution et l'extrême-onction. On n'avait pas fait de bruit pour ne pas me réveiller. A une heure du matin le sommeil me quitta, et je vis l'état affreux où était tombé M. de Lescure. Il avait encore sa connaissance, sans pouvoir parler; il me regardait et levait les yeux au ciel en pleurant; il me serra même la main plusieurs fois. Je passai douze heures dans un état de désespoir et d'égarement impossible à dépeindre. On ne conçoit pas qu'on ait pu supporter tant de douleur.

Vers midi il fallut quitter Ernée et continuer le voyage; cela me parut impossible. Je voulus qu'on nous laissât, au risque de tomber entre les mains des bleus. Le chevalier de Beauvolliers demandait à rester avec nous. On me représenta que m'exposer à une mort affreuse, c'était désobéir à M. de Lescure; on me dit que son corps tomberait au pouvoir des républicains. Je m'étais déjà frappée de cette idée. Les indignités auxquelles avait été livré le corps de M. de Bonchamps, m'avaient fait une profonde impression d'horreur, et je ne pouvais soutenir l'image d'une pareille profanation; on me décida à quitter Ernée. Quelle guerre affreuse! quels ennemis nous avions! On était obligé de dérober à leur fureur un mourant qui les avait si généreusement combattus, et qui tant de fois les avait épargnés! Ainsi je fus condamnée à voir ses derniers momens troublés et hâtés par l'agitation de ce funeste voyage. Je me mis d'abord dans la voiture, sur un matelas, auprès de M. de Lescure; Agathe était de l'autre côté. Il souffrait et gémissait. Tous nos amis me représentèrent que le chirurgien était plus utile que moi, et que je l'empêchais de donner les secours nécessaires. On me fit sortir de la voiture; on me remit à cheval. Ma mère, le chevalier de Beauvolliers, MM. Jagault, Durivault, le chevalier de Mondyon, m'entouraient et prenaient soin de moi. Je ne voyais rien; j'étais anéantie; je ne distinguais ni les objets, ni même ce que j'éprouvais intérieurement: tout était enveloppé dans un nuage sombre, dans un vague affreux.

J'avouerai que ce jour-là, trouvant sur la route les corps de plusieurs républicains, une sorte de rage secrète et involontaire me faisait, sans rien dire, pousser mon cheval, de manière à fouler aux pieds ceux qui avaient tué M. de Lescure.

Au bout d'une heure environ, j'entendis quelque bruit dans la voiture, et des sanglots: je voulus m'y élancer. On me dit que M. de Lescure était dans le même état; que le froid l'incommoderait si l'on ouvrait la portière: on m'éloigna. Je me doutai de mon malheur, mais je n'osai insister; je craignais la réponse qu'on me ferait; je repoussais et n'osais envisager le triste soupçon qui avait traversé mon ame; j'étais sans nulle force; je m'abandonnai à ce qu'on voulut faire de moi.

Je demeurai sept heures à cheval auprès de cette voiture. Le temps était pluvieux. En approchant de Fougères, nous sûmes que la ville avait été prise après un combat qui avait été meurtrier pour les républicains. Ils avaient élevé quelques remparts en terre devant l'entrée, et nos gens avaient fait dans ces fortifications une ouverture où un seul chariot pouvait passer; ainsi il y avait beaucoup d'encombrement à notre arrivée. On nous dit qu'il fallait bien deux heures avant que la voiture pût entrer dans la ville; il était même presque impossible de passer à cheval. On me supplia de m'en aller à pied. Je souffrais des douleurs de reins insupportables. On me représenta que c'était un devoir de me conserver pour l'enfant dont j'étais grosse, et dont j'avais tant exposé l'existence. Je me laissai conduire, en exigeant du chevalier de Beauvolliers sa parole d'honneur qu'il me mènerait auprès de M. de Lescure, dès que la voilure serait arrivée. Ma mère s'y opposait; déjà plus d'une fois elle avait voulu m'arracher de ce spectacle de douleur.

Quand je voulus marcher, j'éprouvai que cela m'était comme impossible; la souffrance et la fatigue m'avaient courbée; je ne pouvais me relever. Il était nuit close. La foule et l'obscurité furent cause que, séparée de ma famille et de mes gens, le chevalier de Beauvolliers se trouva seul par hasard près de moi; il voulut essayer de me porter; mais bien qu'il fût très-robuste, il était lui-même tellement abattu, qu'il ne put y réussir. Nous arrivâmes, en nous traînant, dans la première maison de Fougères. De bons soldats qui y étaient logés, me firent chauffer, me donnèrent un peu de vin, et prirent soin de moi jusqu'au moment où une voiture, envoyée par ma mère, vint me prendre et me conduire au logement qu'elle avait dans la ville. J'y trouvai un lit préparé: on voulut me faire coucher. Je me mis auprès du feu, sans rien dire. Je demandais, de temps en temps, si la voiture de M. de Lescure arrivait. Quand je l'entendis, je fis sortir tout le monde, et je demandai au chevalier de Beauvolliers de remplir sa promesse; lui seul alors et moi nous ignorions que c'en était fait. Il sortit; un instant après il rentra baigné de larmes, me prit les mains, et me dit qu'il fallait songer à sauver mon enfant. Tout le monde rentra; on me mit au lit.

En effet, le moment où j'avais entendu du bruit dans la voiture, avait été le dernier pour M. de Lescure. Le chirurgien était sorti; Agathe avait voulu en faire autant; mais songeant ensuite qu'en la voyant, je serais sûre de mon sort, elle avait eu le courage de passer sept heures de suite, sans quitter cette malheureuse place: en descendant, elle resta évanouie pendant plus de deux heures. Elle avait été élevée avec M. de Lescure, dès son enfance.

La chambre où j'étais couchée, à Fougères, servait de passage. Les allées et venues continuelles, la présence de nos gens qui traversaient, bien qu'ils n'osassent me parler, étaient un supplice pour moi. Je crois pourtant que si j'étais restée livrée à mon désespoir, sans contrainte, je n'aurais pu y résister. Je commençais à sentir des douleurs qui semblaient annoncer une fausse couche; mes souffrances redoublaient et devenaient si violentes, qu'elles m'arrachaient des cris. On fit appeler M. Putaud, médecin, chez lequel nous logions. Il déclara que je ferais une fausse couche, si l'on ne me saignait à l'instant. M. Allard se trouvait là; et ne sachant pas où les chirurgiens étaient logés, il descendit dans la rue en criant: «Un chirurgien! au secours, c'est une femme qui se meurt!» Un homme se présenta: il me l'amena sur-le-champ. Je n'ai jamais su le nom de ce chirurgien; mais sa figure et la frayeur qu'il me causa me sont encore présentes; il avait six pieds, un air féroce, quatre pistolets à sa ceinture et un grand sabre. Je lui dis que la saignée me faisait peur. «Hé bien! moi, je n'ai pas peur, dit-il; j'ai tué plus de trois cents hommes à la guerre; encore ce matin j'ai coupé le cou à un gendarme: je saurai bien saigner une femme. Allons, donnez votre bras.» Je le tendis, il me piqua; le sang sortait avec peine: je me trouvai mal. Cependant, à force de secours et de soins, on me sauva. Toute la nuit, M. Putaud me donna des soins empressés.

Le lendemain, MM. de La Rochejaquelein, de Beaugé, Desessarts et le chevalier de Beauvolliers, entrèrent dans ma chambre; ils s'assirent loin de moi, sans proférer une parole, en pleurant amèrement. Au bout d'un quart-d'heure, Henri se leva et vint m'embrasser. «Vous avez perdu votre meilleur ami, lui dis-je; après moi, vous étiez ce qu'il avait de plus cher en ce monde.» Il me répondit, avec un accent de douleur que jamais je n'oublierai: «Ma vie peut-elle vous le rendre? prenez-la.» Le vieux M. d'Auzon vint m'embrasser aussi. Tout le monde pleurait; pour tous ceux qui l'avaient connu, la perte de M. de Lescure était un grand et sensible malheur.

Bientôt ce fut pour moi une sorte de consolation que de parler sans cesse de M. de Lescure, de rappeler tous les souvenirs qui avaient rapport à lui, de me rapprocher de tous les objets qui lui étaient chers, d'entendre dire combien il était regretté, et combien il méritait d'admiration, et de douleur. Ce sentiment ne me quittera jamais; il sera celui de ma vie entière: c'est lui qui m'a inspiré d'abord le besoin d'écrire ces récits.

J'avais toujours une terreur affreuse de voir le corps de M. de Lescure en proie aux outrages des républicains; je voulais le faire embaumer et le porter avec moi dans la voiture: on s'y opposa, en me représentant les dangers où j'exposais l'enfant que je portais. Je fis promettre à M. l'abbé Jagault qu'il se chargerait de ce triste devoir. Il fit célébrer un service solennel à Fougères, et il y fit inhumer les entrailles. Le corps fut mis dans un cercueil et placé sur un chariot. On avait trouvé sur ce corps les marques du cilice que M. de Lescure avait porté dans sa jeunesse, à l'insu de tout le monde.

M. Jagault tomba malade quelques jours après à Avranches; on profita de cette circonstance pour faire disparaître si secrètement le cercueil, que, malgré mes recherches, je n'ai jamais pu savoir ni où ni comment. Je crois que ce fut mon père qui l'ordonna ainsi; il avait toujours fortement combattu mon dessein de ne pas m'en séparer, parce qu'il voyait que notre position rendait la chose impossible. Quoi qu'il en soit, c'est encore pour moi un sujet de regret d'ignorer où furent déposés ses restes: j'ai du moins la certitude qu'ils ne sont pas tombés entre les mains des républicains, ce qui ne pouvait guère manquer d'arriver, sans les sages dispositions de mon père.

Les vives inquiétudes que l'on avait sur ma santé se calmèrent un peu; il ne me resta plus qu'une fièvre lente et continue, qui dura plus de six mois, et qui me réduisit à un état de faiblesse et d'étisie.

CHAPITRE XVI.

Arrivée de deux émigrés envoyés d'Angleterre.--Route par Pontorson et Avranches.--Siège de Granville.--Retour par Avranches, Pontorson et Dol.

Je vais continuer mon triste récit. Mon malheur ne pouvait plus croître, mais les souffrances des Vendéens devaient encore augmenter beaucoup.

On s'occupa à Fougères de ce qui avait déjà été tenté à Laval, de remettre un peu d'ordre dans la conduite de l'armée. Il fut réglé que le conseil de guerre serait composé de vingt-cinq personnes: M. de Donnissan, mon père, gouverneur des pays conquis et président du conseil; M. de La Rochejaquelein, général en chef; M. Stofflet, major-général; M. de Talmont, général de la cavalerie; M. Debargues, adjudant-général; M. le chevalier Duhoux, adjudant en second; M. de Beauvolliers, trésorier-général; M. d'Oppenheim, commandant le génie; M. de Marigny, commandant l'artillerie; M. de Péraults, commandant en second; M. Desessarts, commandant la division poitevine de M. de Lescure; M. le chevalier de Beauvolliers, commandant en second; M. de Villeneuve de Cazeau, commandant la division de M. de La Rochejaquelein; M. de la Ville de Beaugé, commandant en second; M. de Fleuriot, commandant la division de M. de Bonchamps; M. d'Antichamp, commandant en second; MM. de Lyrot, d'Isigny, de Piron, de Rostaing, le chevalier Destouches, ancien chef d'escadre; de la Marsonnière, Berard, aide-major de M. Stofflet, et M. de Lacroix. Le curé de Saint-Laud pouvait aussi assister au conseil de guerre.

Tous les officiers qui entraient au conseil devaient porter, comme marque distinctive, une ceinture blanche avec un noeud de couleur qui devait marquer la différence de grade. M. de La Rochejaquelein avait un noeud noir, M. Stofflet un noeud rouge, etc. Les officiers inférieurs avaient pour signe une écharpe blanche autour du bras. Tout cela était devenu nécessaire. Sur la rive gauche, chacun connaissait son chef; on marchait par paroisses. Depuis le passage de la Loire, il en était autrement; des paroisses entières avaient passé le fleuve, hommes, femmes et enfans; dans quelques autres, pas un individu n'avait suivi l'armée, des compagnies se trouvaient sans leurs commandans, et des commandans sans leurs compagnies.

Pendant les trois jours que l'on passa à Fougères, deux émigrés arrivèrent d'Angleterre. Je ne suis pas sûre de me rappeler précisément leurs noms; cependant il me semble que c'étaient M. Fresloc, conseiller au parlement de Rennes, et M. Bertin: tous deux étaient déguisés en paysans; les dépêches étaient cachées dans un bâton creux. On lut d'abord une lettre du roi d'Angleterre, flatteuse pour les Vendéens, et où des secours leur étaient généreusement offerts. Une lettre de M. Dundas entrait dans de bien plus grands détails. Il commençait par redemander quels étaient notre but et notre opinion politique: il ajoutait que le gouvernement anglais était tout disposé à nous secourir; que des troupes de débarquement étaient prêtes à se porter sur le point que nous désignerions; il indiquait Granville, comme lui paraissant préférable à tout autre. Les deux envoyés étaient autorisés à convenir, avec les généraux, des mesures nécessaires pour concerter le débarquement, et l'on nous marquait que ce qu'ils nous promettraient serait en effet accompli.

Lorsque les deux émigrés eurent remis les dépêches anglaises et donné quelques explications, ils cassèrent le bâton plus bas, et en, tirèrent une petite lettre de M. du Dresnay, un des principaux émigrés bretons, qui avait eu beaucoup de rapports directs avec le ministère anglais, et qui se trouvait pour lors à Jersey. M. du Dresnay mandait aux généraux qu'il ne fallait pas avoir confiance entière aux promesses des Anglais; qu'à la vérité, tous les préparatifs d'un débarquement étaient faits, que tout semblait annoncer qu'on s'en occupait réellement; mais qu'il voyait si peu de zèle et de véritable intérêt pour nous, qu'on ne devait pas compter absolument sur ces apparences. Il ajoutait que les émigrés continuaient à être traités comme avant par le gouvernement anglais; que de tous ceux qui étaient à Jersey, aucun ne pouvait obtenir la permission tant désirée de passer dans la Vendée, et que même on venait d'en désarmer un grand nombre. Nous apprîmes aussi, par cette lettre, que les princes n'étaient point encore en Angleterre.

Les deux émigrés dirent qu'ils partageaient entièrement l'opinion de M. du Dresnay, et qu'il était impossible de ne pas avoir des doutes, sinon sur la bonne foi, du moins sur l'activité des Anglais à nous servir. Ils furent déchirés de la situation de l'armée, montrèrent peu d'espoir et beaucoup de tristesse. Ainsi leur mission porta le même caractère que celle de M. de Tinténiac.

Mais cependant il fallait bien accepter les offres des Anglais, tout en n'y prenant pas une confiance entière. Dans la position désespérée où se trouvait l'armée, on pensa que c'était encore la chance la plus favorable qui pût être tentée. Ce qui détermina surtout les généraux, ce fut l'espoir de prendre et de conserver, avec l'aide des Anglais, un port où l'on pourrait déposer la foule nombreuse des femmes, des enfans, des blessés, qui embarrassaient la marche de l'armée. On avait déjà parlé de Granville; M. d'Oppenheim la disait facile à surprendre. On se décida pour cette attaque: les signaux furent convenus avec les deux envoyés; si la ville était prise avant l'arrivée des secours, tout de suite un drapeau blanc, élevé entre deux drapeaux noirs, devait en avertir les Anglais.

On répondit avec respect et reconnaissance au roi d'Angleterre. Un mémoire pour M. Dundas fut rédigé avec détail; on l'assurait encore une fois que les Vendéens n'avaient d'autre intention que de remettre le roi sur le trône, sans s'occuper du mode de gouvernement qu'il lui plairait d'établir pour le bonheur de son peuple; on demandait, plus que toute chose, un prince de la maison royale pour commander l'armée, ou l'envoi d'un maréchal de France qui fît cesser le conflit des prétentions personnelles; on sollicitait ensuite des renforts en troupes de ligne, ou du moins en artilleurs ou ingénieurs; enfin, l'on exposait à quel point on était dénué de munitions, d'effets militaires et même d'argent, et l'on disait que cinq cent mille francs seulement seraient une grande ressource.

Les deux émigrés furent chargés de remercier verbalement M. du Dresnay. Toutes ces dépêches furent rédigées par le chevalier Desessarts, dans un conseil présidé par mon père, et signées de tous les membres du conseil.

Une autre mission moins importante avait précédé celle-là de quelques jours. M. de Saint-Hilaire, officier de marine, était arrivé à Saint-Florent, à la nage, pendant le passage de la Loire. Il n'était point chargé, comme M. Bertin, de traiter entre les Anglais et les Vendéens; il n'avait même aucune dépêche des ministres; mais il apportait un bref du pape, adressé aux généraux. Ce bref portait que le soi-disant évêque d'Agra, ce prétendu vicaire apostolique, était un imposteur sacrilège. Le curé de Saint-Laud fut appelé pour lire ce bref, qui était en latin, comme cela est d'usage. Les généraux demeurèrent confondus d'étonnement, et furent embarrassés de ce qu'ils avaient à faire: ils se résolurent à tenir la chose secrète, de peur de trop de scandale, et de l'effet que produirait cette nouvelle dans l'armée. On en parla si peu, que je ne le sus qu'à Pontorson, où M. de Beaugé me confia le tout, en me disant que, si on prenait Granville, on embarquerait secrètement l'évêque. On était indigné de ce qu'il avait abusé toute l'armée dans une matière si sainte et si respectable. D'ailleurs, on croyait que son mensonge était lié à quelque trahison concertée avec les républicains.

Ainsi, depuis Saint-Florent, on commença à le traiter froidement, à lui retirer toute confiance: cela ne fit pas un grand changement; car déjà la nullité de ses talens et de son caractère, et les menées du curé de Saint-Laud, avaient détruit peu à peu presque toute son influence. Il avait fait un séjour à Beaupréau, qui lui avait nui aussi. Au lieu de s'y contraindre, et d'être édifiant et régulier, comme il l'était toujours à Châtillon, il s'était livré à la société, et avait passé cinq semaines sans dire la messe. Madame d'Elbée m'avait raconté cela confidemment quand je la vis à Beaupréau. Cependant on avait toujours conservé de l'affection pour lui, parce qu'il était doux et bon homme: même après l'arrivée du bref, quelques personnes le plaignaient et savaient mauvais gré au curé de Saint-Laud, qui, à ce que l'on supposait, se doutant de la fraude, parce que la jalousie l'avait rendu meilleur observateur, avait trouvé moyen d'écrire secrètement en cour de Rome pour solliciter le bref; ce qui, je crois, lui a été impossible. L'évêque s'aperçut bientôt que l'on savait quelque chose, et il fut encore bien plus sûr de sa perte, lorsqu'en passant à Dol, il y fut reconnu: c'était là qu'étant vicaire, il avait prêté le serment que depuis il avait rétracté. Alors il devint profondément triste, bien que toujours calme en apparence.

Il y eut encore à Fougères une négociation d'un autre genre. M. Allard avait fait prisonnier un avocat de Normandie, qu'on avait enrôlé par force dans un bataillon: cet homme offrit de rendre un grand service aux Vendéens; il raconta qu'il était fort lié avec un M. Bougon, procureur-syndic du Calvados, qui avait pris une grande part à la révolte de ce département, au mois de juin 1793; il dit que M. Bougon serait heureux de rejoindre l'armée, et qu'il serait sûrement très-utile par ses talens, son courage et son influence dans le Calvados; il demandait un sauf-conduit pour aller le chercher: on hésita long-temps; enfin on le lui accorda. M. de Bougon arriva; c'était en effet un homme de beaucoup d'esprit; il parlait facilement, et semblait aussi propre à l'exécution qu'au conseil, il proposa de marcher en Normandie, et assura qu'on y exciterait facilement une insurrection. Son projet séduisit plusieurs chefs. M. de Talmont surtout s'engoua beaucoup de M. Bougon; mais on avait promis d'attaquer Granville, il n'y avait plus à revenir.