Mémoires de Mme la marquise de La Rochejaquelein écrits par elle-même
Part 15
Les généraux vendéens, assemblés à Beaupréau, résolurent de tenter un dernier effort pour chasser les républicains. On pouvait encore espérer le succès; l'armée était nombreuse et les soldats animés par la vengeance et la nécessité de vaincre. Cependant M. de Bonchamps, prévoyant qu'on pouvait être battu, et, dans ce cas, qu'il fallait avoir une retraite, proposa de détacher un petit nombre d'hommes pour aller surprendre Varades, sur la rive droite de la Loire, afin de passer le fleuve en cas de défaite. Il avait toujours pensé qu'il y aurait de grands avantages à faire la guerre sur la rive droite; il connaissait la Bretagne; il était sûr qu'elle se joindrait aux Vendéens, et cette opération ne lui paraissait pas aussi fâcheuse qu'aux autres chefs du pays. S'il eût vécu, et qu'il eût pris le commandement de l'armée, les insurgés auraient peut-être tiré un grand parti d'un événement qui fit leur perte. Il mourut sans que personne connût ses projets, ses relations, ni la direction qu'il comptait prendre; et cette entreprise de Varades fit un mal sensible; elle éloigna de l'armée des officiers qui eussent été bien utiles en un jour décisif; elle montra aux soldats que l'on ne comptait pas absolument sur le gain de la bataille, et leur fit entrevoir un moyen de retraite. Beaucoup de chefs ont pensé qu'il aurait mieux valu, même après la défaite, ne point quitter la rive gauche. On aurait pu reformer une armée nombreuse, car la plupart des Poitevins n'avaient pu encore rejoindre, et se trouvaient dispersés derrière les républicains; on aurait aussi fini par déterminer M. de Charette à faire une diversion.
MM. de Talmont, d'Autichamp et Duhoux furent donc envoyés, à la tête de quatre mille Bretons ou Angevins, presque tous de la rive droite, pour passer la Loire à Saint-Florent et occuper Varades. Les coups de canon que nous entendions à Beausse provenaient de cette attaque; ceux que nous entendions en même temps du côté de Mont-Jean venaient d'une tentative que les bleus y avaient faite; ils se rembarquèrent, voyant que nous attaquions Varades.
Le 17 au matin, MM. d'Elbée, de Bonchamps, de La Rochejaquelein, de Royrand, mon père et tous les autres chefs marchèrent sur Chollet à la tête de quarante mille hommes. Les républicains avaient fait leur jonction avec les divisions de Bressuire: ils étaient quarante-cinq mille. Ce fut sur la lande en avant de Chollet, du côté de Beaupréau, que les armées se rencontrèrent. M. de La Rochejaquelein et Stofflet entamèrent l'attaque avec fureur; pour la première fois, les Vendéens marchaient en colonne serrée comme la troupe de ligne; ils enfoncèrent le centre de l'ennemi, le culbutèrent jusque dans les faubourgs de Chollet, et furent un instant maîtres du grand parc de leur artillerie. Le général Beaupuy, qui commandait les républicains, venait d'être abattu de son cheval pour la seconde fois, en tâchant de rallier ses soldats: peu s'en fallut qu'il ne fût pris; la déroute se mettait parmi les bleus, lorsqu'arriva la réserve des Mayençais: les Vendéens soutinrent leur premier choc et les repoussèrent; ils recommencèrent d'autres charges qui eurent plus de succès. Nos gens plièrent, et le désordre se mit parmi eux; alors tous les chefs firent des prodiges de valeur pour les rallier; ils en ramenèrent quelques-uns, et on se battit en furieux, faisant acheter bien cher la victoire. MM. d'Elbée et de Bonchamps furent mortellement blessés, et enfin la déroute devint complète. Cependant M. de Piron arriva avec une grande partie de la division de M. de Lyrot, et protégea un peu la fuite des Vendéens; on put relever les blessés; d'ailleurs les républicains avaient tant souffert, qu'ils ne songèrent pas à poursuivre; ils rentrèrent à Chollet, mirent le feu à la ville, et se livrèrent, pendant toute la nuit, à leurs horreurs accoutumées.
MM. de Bonchamps et d'Elbée furent transportés d'abord à Beaupréau: M. d'Elbée y demeura; M. de Bonchamps fut porté ensuite à Saint-Florent où se rassemblaient tous les débris des armées de la Vendée. On laissa une arrière-garde à Beaupréau: elle fit peu de défense. Westermann s'empara, le 18, de la ville; il la brûla, ainsi que les villages voisins; mais il n'avança pas au-delà.
CHAPITRE XIV.
Passage de la Loire.--Marche par Ingrande, Candé, Château-Gonthier et Laval.
Je n'ai pu retrouver dans ma mémoire les récits que je vais faire; j'avais trop de douleur pour voir distinctement ce qui se passait autour de moi; on m'a raconté depuis des détails qui étaient confus dans mon souvenir.
MM. de Talmont et d'Autichamp avaient réussi dans leur entreprise sur Varades; ils en avaient chassé les bleus, et le passage de la Loire était assuré. Dès le 17, une foule de soldats s'étaient enfuis, sans s'arrêter, jusqu'à Saint-Florent; pendant toute la nuit, les Vendéens s'étaient portés sur ce point; nos soldats bretons et les gens de la rive droite avaient amené quelques bateaux; ils appelaient les fugitifs, disant: «Venez, nos amis, venez dans notre pays; vous ne manquerez de rien, nous vous secourrons; nous sommes tous aristocrates.» Les Vendéens se précipitaient en foule dans les barques.
Ainsi, lorsque le 18 au matin les officiers arrivèrent, le passage était commencé. Nous avions quitté Chaudron pendant la nuit; on portait M. de Lescure dans un lit qu'on avait couvert du mieux qu'il avait été possible: il souffrait horriblement. Je voyageais à côté de lui; j'étais grosse de trois mois: tant de douleur et d'inquiétude rendaient mon état affreux. Nous parvînmes de bonne heure à Saint-Florent; et alors parut à mes yeux le spectacle le plus grand et le plus triste qu'on puisse imaginer; spectacle qui ne sortira jamais de la mémoire des malheureux Vendéens.
Les hauteurs de Saint-Florent forment une sorte d'enceinte demi-circulaire, au bas de laquelle règne une vaste plage unie qui s'étend jusqu'à la Loire, fort large en cet endroit; quatre-vingt mille personnes se pressaient dans cette vallée; soldats, femmes, enfans, vieillards, blessés, tous étaient pêle-mêle, fuyant le meurtre et l'incendie; derrière eux, ils apercevaient la fumée s'élever des villages que brûlaient les républicains; on n'entendait que des pleurs, des gémissemens et des cris. Dans cette foule confuse, chacun cherchait à retrouver ses parens, ses amis, ses défenseurs; on ne savait quel sort on allait rencontrer sur l'autre rive; cependant on s'empressait pour y passer, comme si au-delà du fleuve on avait dû trouver la fin de tous les maux. Une vingtaine de mauvaises barques portaient successivement les fugitifs qui s'y entassaient, d'autres cherchaient à traverser sur des chevaux: tous tendaient les bras vers l'autre bord, suppliant qu'on vînt les chercher. Au loin, du côté opposé, on voyait une autre multitude dont on entendait le bruit plus sourd; enfin au milieu était une petite île couverte de monde. Beaucoup d'entre nous comparaient ce désordre, ce désespoir, cette terrible incertitude de l'avenir, ce spectacle immense, cette foule égarée, cette vallée, ce fleuve qu'il fallait traverser, aux images que l'on se fait du redoutable jour du jugement dernier.
Quand les officiers poitevins virent cet empressement à quitter la rive gauche, et le passage de la Loire devenu nécessaire par ce mouvement désordonné de toute l'armée, ils se livrèrent au désespoir. M. de La Rochejaquelein était comme un furieux; il voulait rester sur le rivage, et s'y faire tuer par les bleus: on lui représentait vainement qu'il fallait céder au torrent; que jamais on ne pourrait ranimer le courage des soldats, et les ramener au combat; que c'était là le seul moyen de sauver tout ce peuple; il n'écoutait rien. Il vint avec un grand nombre d'officiers trouver M. de Lescure qu'on avait retiré dans une maison à Saint-Florent, et il lui raconta, en pleurant de rage, ce qui se passait. M. de Lescure se ranima pour protester qu'il voulait aussi mourir, se faire achever dans la Vendée; mais on lui représenta son état: il ne pouvait pas se soutenir; on lui dépeignit la situation de l'armée dont une partie avait déjà passé, et que certainement on ne pourrait engager à revenir; on lui parla de cette foule de blessés, de femmes, d'enfans, de vieillards, de l'armée républicaine victorieuse qui s'avançait de moment en moment, et des flammes qui se rapprochaient de plus en plus; on lui fit observer qu'il n'y avait plus de munitions ni aucun moyen de défense. Enfin il se rendit: il vit que se maintenir était un effort au-dessus du génie et des forces humaines; il consentit à être porté sur l'autre bord.
Un petit nombre d'officiers qui avaient ou qui croyaient avoir de l'influence sur la rive droite, furent les seuls qui virent sans douleur ce passage de la Loire. M. de Bonchamps, qui l'avait conseillé et préparé, était sans connaissance: il expirait.
On avait amené à Saint-Florent, cinq mille prisonniers républicains. M. Cesbrons d'Argogries, vieux chevalier de Saint-Louis et commandant de Chollet, les avait conduits: c'était un homme fort dur; il en avait fait fusiller en route neuf, qui avaient cherché à s'échapper. Cependant on ne pouvait pas les traîner plus loin, ni leur faire passer la rivière; les officiers délibérèrent sur le sort de ces prisonniers. J'étais présente; M. de Lescure était couché sur un matelas et je le soignais: chacun fut d'avis, dans le premier mouvement, de les faire fusiller sur-le-champ. M. de Lescure me dit, d'une voix affaiblie et qui ne fut point entendue: C'est une horreur! Mais quand il fallut aller donner l'ordre et faire exécuter ces malheureux, personne ne voulut s'en charger: l'un disait que cette affreuse boucherie était au-dessus de ses forces; l'autre, qu'il ne voulait pas faire office de bourreau; quelques-uns ajoutaient qu'il y avait de l'atrocité à exercer des représailles sur de pauvres gens qui, prisonniers depuis quatre mois, n'étaient pour rien dans les crimes des républicains: on disait aussi que ce serait autoriser les massacres des bleus; que leur cruauté en redoublerait, et qu'ils ne laisseraient pas une seule créature vivante sur la rive gauche; enfin il fut décidé qu'on leur rendrait la liberté. Depuis, quelques-uns ont trouvé le moyen de témoigner leur reconnaissance en sauvant madame de Bonchamps à Nantes; ils ont signé un certificat qui attestait que M. de Bonchamps, d'après la sollicitation de sa femme, avait obtenu leur grâce de l'armée vendéenne. Madame de Bonchamps n'a pas pu revoir son mari; on lui avait caché l'état où il était. A la vérité, les prisonniers devaient avoir pour elle une reconnaissance particulière; elle avait rencontré sur la place le vieux M. d'Argognes, qui échauffait les soldats pour faire massacrer les prisonniers; et par ses reproches, elle l'avait forcé à se retirer[15].
[Note 15: On voit dans la Vie de M. de Bonchamps, qui a paru après mes Mémoires, une quantité de certificats qui assurent que ce général, ayant appris sur son lit de mort que les prisonniers risquaient d'être massacrés par une émeute, avait fait crier grâce en son nom. Je l'avais ignoré; ce qui est simple, au milieu de l'affreux désordre de notre armée dans ce moment.]
Nous nous préparâmes à passer sur l'autre bord; on enveloppa M. de Lescure dans des couvertures, et on le posa sur un fauteuil de paille, garni d'une espèce de matelas. Nous descendîmes de Saint-Florent sur la plage, au milieu de la foule: beaucoup d'officiers nous accompagnaient; ils tirèrent leurs sabres, se mirent en cercle autour de nous, et nous arrivâmes au bord de l'eau. Nous trouvâmes la vieille madame de Meynard, qui s'était cassé la jambe en arrivant à Saint-Florent; sa fille était auprès d'elle, et me pria de les recevoir dans notre bateau. On embarqua M. de Lescure; M. Durivault, ma petite fille, mon père et moi, ainsi que nos domestiques, nous montâmes dans la barque. Le brancard de madame de Meynard ne pouvant y tenir, sa fille ne voulut pas la quitter: elles restèrent toutes deux. Nous ne trouvions plus ma mère; elle était à cheval et avait passé à gué, jusque dans la petite île qui était non loin de la rive gauche: elle courut de fort grands risques, et nous causa d'affreuses inquiétudes pendant long-temps; car nous ne la revîmes qu'à Varades.
Quand nous fûmes embarqués, mon père dit au matelot qui nous conduisait, de faire le tour de la petite île et d'aller à Varades sans s'arrêter, pour éviter à M. de Lescure la souffrance d'être débarqué et rembarqué une fois de plus: cet homme s'y refusa absolument; ni prières, ni menaces ne purent le décider; mon père s'emporta et tira son sabre: «Hélas! Monsieur, lui dit le matelot, je suis un pauvre prêtre; je me suis mis par charité à passer les Vendéens; voilà huit heures que je conduis cette barque; je suis accablé de fatigue, et je ne suis pas habile dans ce métier: je courrais risque de vous noyer si je voulais traverser le grand bras de la rivière.» Il fallut donc descendre dans l'île au milieu du désordre; nous trouvâmes un bateau, et nous arrivâmes de l'autre côté.
Il y avait sur la plage une multitude de Vendéens assis sur l'herbe; chacun, pour aller plus loin, attendait que ses amis eussent passé. Mon père se mit à la recherche de ma mère. J'envoyai chercher du lait pour ma fille dans un petit hameau tout brûlé qui était au bord delà Loire.
Varades est à un quart de lieue, sur le penchant d'un coteau; M. de Lescure était impatient d'y arriver; le temps était serein, mais le vent était froid. On passa deux piques sous le fauteuil, et les soldats se mirent à le porter; ma femme de chambre et moi, nous soutenions ses pieds enveloppés dans des serviettes; M. Durivault nous suivait avec peine.
Nous avancions dans la plaine, lorsqu'un jeune homme à cheval passa près de nous, et s'arrêta un instant: c'était M. d'Autichamp; je ne l'avais pas vu depuis Paris. Il nous dit qu'il allait rassembler trois mille hommes pour attaquer Ancenis et assurer un gué pour notre artillerie; il chercha à calmer un peu le désespoir où il me voyait.
Un instant après, j'entendis que dans Varades on criait _aux armes;_ et bientôt le bruit des tambours et de la mousqueterie commença: jamais je ne m'étais trouvée si près d'un combat, et encore dans quel moment nous attaquait-on! Je m'arrêtai tout effrayée: les coups de fusil ranimèrent M. de Lescure qui était presque sans connaissance; il demanda ce que c'était; je le suppliai de se laisser porter dans un bois voisin; il me répondit que les bleus lui rendraient service en l'achevant, et que les balles lui feraient moins de mal que le froid et le vent. Je ne l'écoutai point; on le porta dans le bois: ma fille m'y rejoignit. Beaucoup de personnes s'y réfugièrent.
Au bout d'une heure, nous sûmes que tout était tranquille; un détachement de hussards s'était présenté devant Varades sans savoir qu'il était occupé, et s'était retiré en toute hâte. Nous continuâmes notre route et nous arrivâmes dans le bourg; comme j'y entrais, un paysan que je ne connaissais pas vint à moi, et me serrant la main, me dit: «Nous avons quitté notre pays; nous voilà à présent tous frères et soeurs; nous ne nous quitterons pas: je vous défendrai jusqu'à la mort, et nous périrons ensemble.» On me donna une petite chambre pour M. de Lescure; mon père, ma mère et ma tante vinrent nous joindre. La maison, comme toutes celles de Varades, était remplie de fugitifs qui ne savaient que devenir; beaucoup souffraient de la faim; mais la plupart de ces braves gens étaient si éloignés de se porter au désordre, que dans notre maison il y en eut qui ne voulurent pas prendre des pommes de terre dans le jardin, comme je le leur conseillais, avant que le maître du logis le leur eût permis.
M. d'Autichamp trouva les Vendéens maîtres d'Ancenis. L'armée de M. de Lyrot, après avoir passé la rivière à gué en face de cette ville, l'avait courageusement attaquée et emportée. Ce fut là qu'on fît passer les canons et les caissons; on emmena aussi des bestiaux.
Le passage s'acheva pendant la nuit. On se coucha sur des matelas, sur de la paille, le plus grand nombre dehors.
M. de Bonchamps était mort lorsqu'on l'avait descendu de la barque sur la plage: il fut enseveli le lendemain. Quelques jours après, les républicains l'exhumèrent pour lui trancher la tête et l'envoyer à la Convention. On ne savait ce qu'était devenu M. d'Elbée; l'armée était sans général en chef. M. de Lescure envoya chercher les principaux officiers des diverses divisions, et leur dit qu'il fallait élire un chef; on lui répondit que c'était évidemment lui qui était général, et qu'il commanderait quand il serait rétabli. «Messieurs, leur dit-il, je suis blessé mortellement; et même, si je dois vivre, ce que je ne crois pas, je serai long-temps hors d'état de servir. Il est nécessaire que l'armée ait sur-le-champ un chef actif, aimé de tout le monde, connu des paysans, ayant la confiance de tous, c'est le seul moyen de nous sauver. M. de La Rochejaquelein est le seul qui se soit fait connaître des soldats de toutes les divisions; M. de Donnissan, mon beau-père, n'est pas du pays; on ne le suivrait pas si volontiers; de plus, il ne s'en soucie pas. Le choix que je propose ranimera le courage des Vendéens; je vous conseille et vous prie de nommer M. de La Rochejaquelein. Quant à moi, si je vis, vous savez que je n'aurai pas de querelle avec Henri: je serai son aide-de-camp.»
Ces messieurs se retirèrent et formèrent un conseil de guerre où fut élu M. de La Rochejaquelein. On voulut nommer un général en second; M. de La Rochejaquelein répondit que c'était lui qui l'était; qu'il prendrait les avis de M. de Donnissan, et qu'il le regardait comme son supérieur.
M. de La Rochejaquelein, loin de désirer cet honneur, le craignait beaucoup, et de bonne foi en fut très-affligé. Il avait représenté qu'à vingt-un ans, il n'avait ni assez d'expérience, ni assez d'âge pour en imposer: c'était là en effet son seul défaut. Au combat, sa valeur subjuguait, animait toute l'armée, et on lui obéissait aveuglément; mais il négligeait le conseil: n'attachant pas assez, d'importance à son propre avis, il le disait sans le soutenir, et, par trop de modestie, laissait gouverner l'armée par d'autres. Quand il ne pensait pas comme eux, il disait aux officiers de ses amis: «Ils n'ont pas le sens commun; mais quand viendra le combat, ce sera à notre tour à commander, et l'on nous obéira.» Malgré cet inconvénient, on ne pouvait choisir que lui pour gênerai. Les paysans aimaient tant à le suivre, il leur inspirait tellement tout son courage et toute son activité, il avait si bien ce qu'il faut pour entraîner une armée sur ses pas, qu'il n'eût pas été raisonnable de penser à d'autres. Mon père ne désirait pas la charge difficile de conduire une foule de paysans qui ne le connaissaient point, et qui d'ailleurs aimaient mieux être conduits par des jeunes gens que par des chefs âgés.
M. de La Rochejaquelein fut donc proclamé général, aux acclamations de tous les Vendéens. M. de Lescure, qui les entendait, me pria d'aller chercher Henri: il s'était caché dans un coin, et pleurait à chaudes larmes. Je l'amenai: il se jeta au cou de M. de Lescure, répéta qu'il n'était pas digne d'être général, qu'il ne savait que se battre, qu'il était beaucoup trop jeune, et qu'il ne saurait jamais imposer silence aux personnes qui viendraient traverser ses desseins. Il supplia M. de Lescure de reprendre le commandement dès qu'il serait guéri. «Je ne l'espère pas, lui répondit-il; mais si cela arrive, je serai ton aide-de-camp; je t'aiderai à vaincre cette timidité qui t'empêche de te livrer à la force de ton caractère et d'imposer silence aux brouillons et aux ambitieux.»
On rassembla ensuite un conseil pour délibérer sur la marche de l'armée. M. de Lescure fut d'avis de marcher sur Nantes. Il pensait qu'une brusque attaque sur cette ville dont la garnison était entrée dans la Vendée, pourrait avoir un heureux succès; outre l'importance de la position, c'était un moyen de rentrer dans notre pays et de concerter les opérations avec l'armée de M. de Charette. On n'avait pas de ses nouvelles; mais il paraissait probable que notre perte avait dû le sauver, en attirant l'ennemi sur nous. On parla aussi de marcher sur Rennes: on était assuré que la Bretagne était prête à se révolter; moins d'obstacles devaient nous arrêter sur cette route. Les paysans se souvenaient de leur défaite sous les murs de Nantes, et cela pouvait les décourager. Il fut décidé qu'on se dirigerait sur Rennes. Le chevalier de Beauvolliers fut envoyé sur-le-champ avec une petite avant-garde pour occuper Ingrande. Après le conseil, M. de Lescure, à qui l'occupation de tant de choses importantes avait rendu une sorte de force, retomba dans une espèce d'anéantissement d'autant plus grand, que son esprit avait été plus tendu. Vers le soir, les prisonniers que nous avions laissés libres à Saint-Florent, ramassèrent quelques canons, et tirèrent à toute volée sur Varades: on leur riposta; mais il n'y eut pas de mal de part ni d'autre.
L'armée devait, le lendemain, se rendre à Ingrande; on décida que M. de Lescure partirait dès le soir. Un jeune homme des environs avait offert de le cacher, ainsi que ma mère, ma tante et moi; il répondait de la sûreté de l'asile qu'il nous donnait. M. de Lescure ne voulut pas entendre parler de quitter l'armée. Je fus tentée de profiter de cette offre pour ma fille; mais la crainte qu'on ne la portât aux enfans trouvés, l'espérance qu'elle continuerait à se bien porter, me décidèrent à la garder. On ne pouvait se résoudre à se séparer de ce qu'on aimait; on éprouvait le besoin de courir les mêmes dangers et d'avoir un sort commun.
Nous partîmes sur le soir: on ne put pas trouver de voiture pour M. de Lescure; on le plaça dans une charrette dont les mouvemens trop durs le faisaient souffrir si horriblement qu'il poussait des cris de douleur. Quand il arriva à Ingrande, il était presque sans connaissance: nous nous arrêtâmes dans la première maison; on donna un mauvais lit à M. de Lescure; je couchai sur du foin, et nous eûmes à peine de quoi souper. Il y avait un tel désordre, qu'on fut obligé de battre la caisse pour se procurer un chirurgien qui vînt le panser. Le chevalier de Beauvolliers vint nous voir; il avait appris, dans les lettres qu'il avait prises à la poste, que Noirmoutier venait d'être surpris par M. de Charette. Le lendemain matin, le gros de l'armée arriva et continua sa marche sur Candé et Segré. Nous ne savions comment emporter M. de Lescure; il ne pouvait supporter le mouvement de la charrette; la calèche où voyageait ma tante était trop petite; j'allai dans le bourg avec MM. de Beaugé et de Mondyon; nous fîmes faire une sorte de brancard avec un vieux fauteuil; on mit des cerceaux par-dessus et l'on ajusta des draps pour garantir de l'air le malheureux blessé. Je me décidai à aller à pied, auprès du brancard, avec ma femme de chambre Agathe, et quelques-uns de mes gens; ma mère, ma tante et ma fille étaient parties devant. On se réunissait et l'on marchait par famille et par société d'amis; chacun avait des protecteurs et des défenseurs parmi les officiers et les soldats; on tâchait de ne pas se quitter. Les combattans, après avoir fait leur devoir, songeaient à préparer des logemens et des vivres aux femmes, aux enfans, aux vieillards, aux prêtres et aux blessés qui s'étaient ainsi attachés à eux.
Nous nous mîmes en marche. M. de Lescure jetait des cris de souffrance qui me déchiraient; j'étais accablée de fatigue et de malaise; mes bottes me blessaient les pieds. Au bout d'une demi-heure, je priai Forêt de me prêter son cheval; on l'avait chargé de commander l'escorte qui gardait M. de Lescure; nous voyagions entre deux files de cavalerie, et un assez gros corps d'infanterie était derrière nous.