Mémoires de Mme la marquise de La Rochejaquelein écrits par elle-même

Part 14

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Les soldats revinrent dans leurs foyers, bien triomphans de tant de victoires; on chanta des _Te Deum_ dans toutes les paroisses: j'assistai à celui de Châtillon; M. le chevalier de *** le fit célébrer en grande pompe: c'était un général parfait pour les processions; il mettait dans les cérémonies une gravité et une dévotion qui charmaient tous les paysans; d'ailleurs il en était fort aimé, à cause du soin qu'il prenait des blessés. Il vint à la tête des habitans prendre l'évêque d'Agra, les généraux et le conseil supérieur. M. de Lescure, qui venait de montrer tant de courage et de mériter les louanges de toute l'armée, et que tout le pays appelait son sauveur, était là à genoux derrière une colonne, se dérobant aux hommages et aux regards, et remerciant Dieu avec sincérité et ferveur.

Le soir, comme j'étais à me promener, j'entendis crier: «Aux armes, les prisonniers se révoltent!» Il y en avait dix-huit cents dans une abbaye mal close: deux pièces de canon chargées étaient en face de la porte; mais le service était fait sans aucun soin. Je craignais qu'ils ne se portassent à l'état-major qui était auprès, et qu'ils ne surprissent ces messieurs; j'y courus tout éperdue. Ils sautèrent sur leurs sabres et volèrent aux prisons: c'était une fausse alerte. Au reste, on avait souvent des inquiétudes de ce genre-là; quelquefois il s'était trouvé dans la ville infiniment plus de prisonniers que de soldats. Il y avait déjà eu une révolte dans laquelle on avait été contraint de tirer sur les mutins. Un autre jour, deux prisonniers avaient prêté serment au roi en demandant à servir dans l'armée, puis avaient cherché à ouvrir les prisons: ils avaient été fusillés. En apprenant les massacres que les bleus faisaient de nos prisonniers, il avait été question plus d'une fois d'user de représailles; mais cette cruelle proposition avait toujours été repoussée avec horreur. Dans les premiers mois, les républicains avaient épargné une partie de nos prisonniers et se bornaient à les retenir. Ils faisaient périr les plus marquans sur l'échafaud; mais il n'y avait pas eu encore de massacres, ni de proscription générale comme à cette époque.

Deux jours après la séparation des armées, M. de Charette envoya, des Herbiers, un officier à Châtillon pour réclamer le partage d'une caisse de 7,000 francs en assignats qui avait été prise à Saint-Fulgent; cette demande ne souffrait aucune difficulté. M. de Lescure était convenu avec M. de Charette, avant de le quitter, qu'ils attaqueraient de concert, après un peu de repos. La grande armée l'avait sauvé; il était bien juste qu'il l'aidât à son tour. Chantonnay et la Châtaigneraie étaient occupés par l'ennemi; ce dernier poste surtout, fort avancé dans le Bocage, nous inquiétait beaucoup. M. de Lescure voulait que nos efforts fussent dirigés sur ce point. Un de MM. de la Roberie, qui était venu au nom de M. de Charette, dit de sa part que son opinion était qu'il fallait d'abord se porter sur Chantonnay. M. de Lescure et ses officiers écrivirent à M. de Charette qu'ils se faisaient un devoir de déférer à son avis, et que, malgré les motifs qui semblaient commander de préférence l'attaque de la Châtaigneraie, ils s'en rapportaient à ses talens et à son expérience; en conséquence, ils lui promettaient qu'ils seraient aux Herbiers le surlendemain avec leur armée. Je vis la lettre; elle fut signée de MM. de Lescure, de Beauvolliers, Desessarts et de Beaugé, les seuls chefs qui fussent à Châtillon.

Le lendemain, on fut bien surpris d'apprendre que M. de Charette avait quitté les Herbiers et s'était rendu à Mortagne; il y demanda le partage du butin pris à Saint-Fulgent. Mon père n'était pas à Mortagne; il était auprès de Tiffauges, à l'armée de MM. de Bonchamps et d'Elbée; M. de Charette ne trouva que M. de Marigny, qui, généreux et peu réfléchi, avait déjà distribué aux soldats les souliers, les vestes et autres effets; de manière que M. de Charette ne put en avoir sa part, qui du reste eût été petite, car le butin était peu considérable.

M. de Charette se montra fort mécontent, et partit brusquement, sans prévenir personne de ses projets: il rentra dans ses anciens cantonnemens de Légé. Il aurait dû juger que son sort dépendait de celui de notre armée.

Cette retraite changea tous les plans: aucun chef n'avait maintenant assez de forces pour prendre l'offensive. M. de Lescure parut devant la Châtaigneraie sans attaquer, se bornant à quelques escarmouches pour contenir l'ennemi; puis, apprenant que le général Westermann marchait sur Châtillon, il revint prendre la position de Saint-Sauveur. Cela ne sauva pas Bressuire, que les bleus occupèrent; mais ils n'avancèrent pas au-delà. Une ou deux fois il y eut de petites rencontres. M. de Lescure attaqua Bressuire une nuit: il n'avait pas de succès marqués, mais il arrêtait les républicains.

J'étais à cette époque bien inquiète; ma mère avait une fièvre maligne. Pendant que je la soignais à la Boulaye, j'appris que M. de Lescure venait d'arriver à Châtillon. Il envoyait un courrier pour remettre une lettre à mon père; mais il était à Mortagne. Le courrier avait ordre d'aller, sans s'arrêter, le joindre quelque part qu'il fût. Je ne pus résister à mes inquiétudes; j'avoue que j'ouvris la lettre. M. de Lescure demandait du secours et de la poudre; il s'attendait à être attaqué par Westermann. Je recachetai cette dépêche et fis repartir le courrier; puis j'allai précipitamment revoir M. de Lescure et lui dire toutes mes alarmes. Je retournai la même nuit près de ma mère, et lui à Saint-Sauveur.

CHAPITRE XIII.

Combat du Moulin-aux-Chèvres.--Reprise de Châtillon.--Batailles de la Tremblaye et de Chollet.

Les armées républicaines pressaient chaque jour davantage les insurgés et s'avançaient dans le Bocage; les divisions de Chantonnay, de la Châtaigneraie et de Bressuire avaient fait leur jonction; Cérizais était occupé; on avait brûlé tout auprès le château de Puyguyon qui appartenait à M. de Lescure; Châtillon et la Boulaye n'étaient plus une retraite sûre: nous partîmes pour Chollet. Ma mère était à peine convalescente; ses jambes étaient enflées; on la mit à cheval: elle n'y était pas montée depuis vingt ans. Nous avions avec nous ma tante l'abbesse et ma petite fille qu'il avait fallu sevrer à neuf mois: le chagrin et l'inquiétude avaient fait tarir le lait de sa nourrice. Nous nous mimes en route pendant la nuit, au milieu du brouillard et de la pluie.

Mon père était à Chollet, occupé à rassembler des soldats pour les envoyer sur tous les points menacés; c'était du côté de M. de Lescure que les secours étaient le plus nécessaires. MM. d'Elbée et de Bonchamps étaient toujours à Clisson en face des Mayençais qui n'avaient point repris l'offensive; M. de Lescure avait abandonné Saint-Sauveur pour se replier devant Châtillon. Il n'avait que trois ou quatre mille hommes; les bleus en avaient plus de vingt mille à Bressuire, et l'on voyait qu'ils n'allaient pas tarder à attaquer. M. de La Rochejaquelein, tout blessé qu'il était, vint rejoindre M. de Lescure; ils envoyaient sans cesse demander des renforts à mon père. On ne pouvait, pour le moment, compter sur les paysans de la Châtaigneraie, de Cérizais et de Bressuire; ils étaient occupés à sauver de l'incendie leurs familles, leurs bestiaux et leurs effets, et à les emmener plus avant dans le pays.

M. de Talmont, retenu à Chollet par la goutte, crut, ainsi que quelques autres, qu'il était plus pressant d'envoyer des secours à M. d'Elbée qu'à M. de Lescure. Cette discussion, que mon père ne termina qu'en usant de son autorité, mit du retard dans la marche des troupes qui étaient envoyées vers Bressuire. M. des Sorinières, entre autres, qui avait amené une fort bonne troupe de deux mille hommes, ne put arriver qu'à la fin du combat.

Les républicains attaquèrent M. de Lescure au Moulin-aux-Chèvres; ils avaient une telle supériorité de nombre, qu'ils s'emparèrent de cette position et mirent les Vendéens en fuite. On aurait perdu beaucoup de monde, si MM. de Lescure, de La Rochejaquelein et quelques officiers ne s'étaient fait poursuivre pendant deux heures par les hussards en se nommant à eux; les soldats s'échappaient pendant ce temps-là par d'autres routes. M. Stofflet, qui était venu de l'Anjou secourir l'armée de Châtillon, fut, ainsi que le chevalier de Beauvolliers, bien près d'être atteint. Ils furent enveloppés dans un chemin creux; mais se mettant debout sur la selle de leurs chevaux, ils sautèrent par-dessus la haie: quelques soldats les suivirent; le chevalier de Beauvolliers en tua deux à coups de pistolets; il mit le sabre à la main, les autres s'enfuirent. M. Durivault fut grièvement blessé d'une balle qui lui traversa les chairs près de la poitrine; M. de Lescure eut le pouce effleuré d'une balle.

Un M. de S***, chevalier de Saint-Louis, qui avait proposé des plans, qui avait voulu former un corps de maréchaussée et qui faisait l'important, avait, jusqu'à ce moment, trouvé moyen de ne pas se battre. Il venait de passer l'été aux eaux de Johannet, que les médecins lui avaient, disait-il, ordonné de prendre pendant vingt-un ans; je ne sais comment M. des Sorinières avait réussi à l'amener. Quand il vit nos gens en fuite, il se sauva honteusement en criant: «Courage, mes amis, ralliez-vous et laissez-moi passer.»

Châtillon fut pris le même jour: les braves paroisses des Aubiers, de Saint-Aubin, de Nueil, de Rorthais, etc., furent saccagées et brûlées.

Les généraux vinrent nous retrouver à Chollet. Le paysan qui portait mon drapeau vint me montrer que le bâton était entaillé de coups de sabre: il s'était battu corps à corps avec un bleu, se défendant avec la lance du drapeau.

MM. de Bonchamps et d'Elbée n'avaient pas quitté leur position. Ils envoyaient sans cesse prier M. de Charette d'attaquer les Mayençais sur leurs derrières; il ne répondit même pas à leurs lettres; nous devions croire qu'il ne les recevait pas. Quelle que fût l'importance de leur poste, on vit qu'il était encore plus pressant de réunir toutes les forces pour reprendre Châtillon. On prit le parti d'évacuer, de Mortagne à Beaupréau, les munitions, les blessés et les prisonniers. Je m'y rendis aussi avec ma mère, ma tante, ma petite fille et M. Durivault que M. de Lescure m'avait recommandé de soigner comme son frère: tout le monde s'y réfugiait. Nous y trouvâmes madame d'Elbée; c'était son frère, M. Duhoux d'Hautrive, qui commandait la ville.

Toute la grande armée se rassembla promptement, et revint sur Châtillon deux jours après le combat du Moulin-aux-Chèvres. L'ardeur des soldats était extrême. MM. de Bonchamps, de La Rochejaquelein, Duchaffault, étaient là, le bras en écharpe; tous les officiers blessés qui pouvaient monter à cheval s'y étaient rendus. La ville fut bientôt emportée, et l'armée républicaine mise dans une déroute complète; elle perdit tous ses canons et ses bagages; elle fut poursuivie avec acharnement: jamais combat n'a été plus meurtrier pour nos ennemis. M. Duchaffault se fit beaucoup remarquer dans cette bataille. Il était d'abord de l'armée de Charette: venu de sa part, il se trouva au moment d'un combat de notre armée, s'y distingua fort, fut blessé, et resta avec nous. Son jeune frère, qui avait quinze ans, était aussi plein d'ardeur: leur père avait émigré avec deux fils aînés.

La victoire était complète; on poursuivait l'ennemi de toutes parts. M. de Lescure et la plupart des chefs suivaient la route de Saint-Aubin; M. Girard de Beaurepaire, le brave Lejeay, paysan de la paroisse de Chanzeau, capitaine de cavalerie, et quelques autres, s'étaient lancés sur le chemin de Bressuire: c'était par-là que s'enfuyait le général Westermann. Se voyant poursuivi par un si petit détachement, il s'arrêta, repoussa vivement nos cavaliers, et conçut le hardi projet de rentrer pour un instant dans Chàtillon. Il prit cent hussards, fit monter cent grenadiers en croupe, et arriva à minuit aux portes de la ville: il n'y avait ni sentinelles, ni gardes; les paysans avaient pillé l'eau-de-vie dans les équipages qu'on venait de prendre: la plupart étaient ivres. Les cavaliers, qui avaient d'abord poursuivi Westermann, s'efforcèrent de l'arrêter, et se battirent courageusement; M. Girard de Beaurepaire fut abattu par douze coups de sabre; Lejeay perdit son cheval; alors il courut à l'hôpital où son frère était blessé; il le prit dans ses bras, le plaça derrière un cavalier qui fuyait hors de la ville, retourna dans la mêlée, tua un hussard, monta sur son cheval, et continua à se battre. Mais Westermann était déjà entré dans la ville, et c'était dans les rues qu'on combattait. Au milieu de tout ce désordre, commença un épouvantable carnage; les hussards étaient ivres presque autant que nos gens; dans l'obscurité on combattait pêle-mêle à coups de sabre et de pistolet; les bleus massacraient les femmes et les enfans dans les maisons; ils mettaient le feu partout. Pendant ce temps-là, des officiers vendéens tuèrent un grand nombre de républicains qui étaient si égarés qu'ils égorgeaient tous ceux qu'ils trouvaient, sans songer à se défendre eux-mêmes. Le brave Loizeau reçut plusieurs coups de sabre, mais il tua trois républicains. M. Allard se jeta au milieu de cette mêlée, et tira plusieurs coups de pistolet à bout portant sur ces furieux. Le prince de Talmont, en descendant un escalier, fut renversé par les hussards qui montaient; ils ne lui firent aucun mal, et allèrent assassiner la maîtresse de la maison et sa fille qui étaient cependant connues pour opposées aux Vendéens; il y eut des femmes, dont les maris étaient soldats républicains, qui furent massacrées par les gens de Westermann. Après avoir passé quatre ou cinq heures à Châtillon, Westermann se retira. Dans l'obscurité et le désordre, on ne se hasarda plus à faire aucun mouvement; les chefs qui étaient hors de la ville, attendirent le jour pour y rentrer, et ce fut alors qu'on put juger des horreurs de la nuit: les maisons étaient en feu, les rues étaient jonchées de cadavres, de blessés et de débris; on laissa cette malheureuse ville. L'armée qui l'avait attaquée était en déroute, et il fallait courir pour aller repousser d'un autre côté des agressions plus redoutables encore.

Les Mayençais, après avoir fait leur jonction avec toutes les divisions de l'ouest, avaient occupé Mortagne, le i4 octobre; la troupe de M. de Royrand fuyait devant eux: ils marchaient sur Chollet. M. de Lescure me fit dire de quitter Beaupréau, et de me rendre à Vezins; je ne pus emmener M. Durivault qui était trop souffrant; nous nous égarâmes dans les chemins de traverse, et le 15 au soir nous arrivâmes à Trémentine.

Ce jour-là même on devait attaquer les républicains à Chollet; on ne doutait pas qu'ils n'eussent avancé jusque-là. Le 14, M. de Bonchamps devait venir les surprendre par le chemin de Tiffauges, et la grande armée par celui de Mortagne, en passant sur les derrières de l'armée. Mais les bleus avaient marché plus lentement qu'on ne l'avait supposé; M. de Lescure, qui commandait l'avant-garde, les rencontra dans les avenues du château de la Tremblaye, à moitié chemin de Mortagne à Chollet; et M. de Bonchamps, ne trouvant, personne à Chollet, ne put se joindre assez tôt aux autres divisions.

M. de Lescure se porta en avant avec le jeune Beauvolliers; il monta sur un tertre, et découvrit à vingt pas de lui un poste républicain: «Mes amis, en avant!» cria-t-il. Au même instant une balle vint le frapper auprès du sourcil gauche, et sortit derrière l'oreille; il tomba sans connaissance. Des paysans s'étant élancés, passèrent sur le corps de leur général sans le voir, et firent vivement reculer les républicains. Le petit de Beauvolliers avait jeté son sabre, et criait en pleurant: «Il est mort, il est mort!» L'alarme commença à se mettre parmi les Vendéens; une réserve de Mayençais revint sur eux, et les mit en fuite. Pendant ce temps-là, Bontemps, domestique de M. de Lescure, était arrivé; il avait trouvé son maître respirant encore, mais baigné dans son sang; M. Renou, exposé à une grêle de balles, cherchait à arrêter le sang; il attacha M. de Lescure en croupe derrière Bontemps, et retourna au combat: deux soldats à pied soutenaient le blessé, et de la sorte, ils le conduisirent, comme par miracle, jusqu'à Beaupréau, au milieu de la déroute. Les Vendéens se réfugièrent à Chollet; et comme on ne revit plus M. de Lescure, tout le monde le crut mort.

Nous avions couché à Trémentine. Le 16 au matin je me rendis à l'église où une foule de femmes priaient Dieu, pendant qu'on entendait le canon du côté de Chollet. Tout d'un coup quelques fuyards arrivent; je vois M. de Pérault qui vient à moi et me prend les mains en pleurant. Il s'aperçut à ma figure que je ne savais rien; alors il me dit qu'il pleurait sur la perte de la bataille. Je demandai où était M. de Lescure: il me répondit qu'il était à Beaupréau; il ne pensait pas qu'il fût vivant, et ne se sentait pas la force de m'apprendre l'affreuse nouvelle de sa mort.

Il me conseilla aussi de retourner à Beaupréau: les hussards pouvaient à chaque instant arriver à Trémentine. On ne pouvait pas trouver de boeufs pour conduire ma pauvre vieille tante en voiture; je ne l'attendis pas; j'étais mourante de frayeur; je montai à cheval; je pris ma fille dans mes bras, et je partis avec ma mère. Nous nous arrêtâmes à Chemillé; ma tante nous y rejoignit. A peine était-elle arrivée, qu'on nous fit repartir pour aller plus loin; nous nous remîmes en route; je mis ma fille dans la voiture. Un instant après on se mit à crier: «Voilà les bleus! à la déroute!» La frayeur me saisit; je pris le galop; et comme la route était embarrassée de voitures, je montai sur un petit sentier qui était élevé de deux pieds au-dessus du chemin; mais ce sentier allait toujours s'élevant au-dessus du vallon; alors je fis sauter mon cheval entre les charrettes, et je grimpai de l'autre côté de la route, dans un champ, pour pouvoir gagner la tête de la colonne. Un instant après la raison me revint, et je rejoignis ma famille. Il n'y avait eu aucun danger réel: c'étaient des canonniers vendéens qui, pour faire déblayer les rues de Chemillé, pleines de femmes et de charrettes, et faire passer leurs pièces, avaient imaginé de donner cette alarme. Nous continuâmes à marcher; mais nous nous égarions sans cesse dans ces chemins de traverse; et au lieu d'arriver à Beaupréau, nous nous trouvâmes à la nuit dans le village de Beausse, à une lieue et demie de la Loire, en face de Mont-Jean; nous nous jetâmes sur des lits dans une chambre pleine de soldats qui allaient rejoindre l'armée de M. de Bonchamps.

A trois heures du matin, le 17 octobre, nous fûmes réveillés par le bruit du canon; on l'entendait à la fois du côté de Saint-Florent et du côté de Mont-Jean, le long de la Loire. On se leva pour aller à la grand'messe que le curé devait célébrer dans la nuit, pour que les paysans eussent le temps de rejoindre l'armée: nous y allâmes; l'église était pleine. Le prêtre, qui était un bon vieillard d'une figure respectable, exhorta les soldats de la manière la plus touchante; il les engagea à aller courageusement défendre leur Dieu, leur roi, leurs femmes et leurs enfans que l'on massacrait. Les coups de canon se faisaient entendre par intervalle pendant son discours; ce bruit, notre position, l'incertitude où nous étions sur le sort de l'armée et des personnes qui nous étaient chères, l'obscurité de la nuit, tout contribuait à faire sur chacun une impression lugubre et affreuse. Le prêtre finit par donner l'absolution aux pauvres gens qui allaient se battre.

Après la messe, je voulus me confesser. On avait dit au prêtre que M. de Lescure était mort, et qu'on était embarrassé pour m'annoncer cet horrible malheur: on le pria de m'y préparer. Ce vieil ecclésiastique me parla avec une bonté ingénieuse, évitant de porter de trop rudes coups. Il me fit un grand éloge de M. de Lescure et de sa piété; il me dit que je devais bien de la reconnaissance à Dieu pour m'avoir donné un tel mari; que cela m'imposait de grands devoirs; que je ne devais pas me contenter de remplir les obligations d'une simple chrétienne; que madame de Lescure était appelée à une plus grande sainteté; que Dieu me ferait sans doute la grâce de m'éprouver par de grands malheurs; que je devais me résigner, et ne songer qu'au ciel et à la récompense qui m'y attendait. Sa voix s'élevait et devenait comme prophétique: toute glacée d'effroi, je le regardais, ne sachant que croire, et, pendant ce temps-là, le bruit du canon redoublait; les coups se multipliaient et semblaient s'approcher de nous. Il fallut sortir de l'église: je faillis tomber évanouie; on me mit à cheval; nous continuâmes à fuir sans trop savoir où nous trouverions un refuge. A une lieue de Beausse, l'abbé Jagault trouva des personnes qui lui annoncèrent que M. de Lescure, blessé, était à Chaudron. J'appris alors ce qu'on avait cru et ce qu'on m'avait caché. Nous n'étions pas éloignés de Chaudron; j'y courus. Je trouvai M. de Lescure dans un état affreux: sa tête était toute fracassée; son visage était prodigieusement enflé; il pouvait à peine parler. Mon arrivée le soulagea d'une horrible inquiétude; il avait envoyé trois courriers qui n'avaient pu me rencontrer, ni savoir de mes nouvelles: il s'imaginait que j'étais tombée entre les mains des républicains. Le village de Chaudron était rempli de fugitifs et de blessés: je retrouvai là M. Durivault.

La blessure de M. de Lescure, et le retard de l'arrivée de l'armée de Bonchamps, avaient dans le moment ralenti l'ardeur de nos soldats et même de nos officiers, et l'affaire de la Tremblaye fut plutôt une retraite qu'une défaite. Les Vendéens étaient rentrés à Chollet, et de-là ils avaient, pendant la nuit, marché vers Beaupréau pour s'y rallier. Quelques chefs, entre autres M. de La Rochejaquelein, voulaient qu'on défendît Chollet dont la position était bonne; mais on ne put y retenir les soldats; on y laissa de la cavalerie et quelques petites pièces de canon. Le 16 au matin, ces détachemens firent semblant de se défendre pendant quelques momens, pour laisser à l'armée le temps de se rallier à Beaupréau: c'était la cause des coups de canon que nous entendions de Trémentine; et lorsque je vis M. de Pérault, il quittait Chollet pour aller rejoindre l'armée. Les républicains entrèrent avec de grandes précautions à Chollet, et n'avancèrent pas davantage ce jour-là.