Mémoires de Marmontel (Volume 1 of 3) Mémoires d'un Père pour servir à l'Instruction de ses enfans

Part 8

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On m'accepta sur sa parole; mais, lorsqu'il m'amena le lendemain, je vis distinctement l'effet du ridicule qui naissoit du contraste de mes fonctions et de mon âge. Presque toute l'école avoit de la barbe, et le maître n'en avoit point. Au sourire un peu dédaigneux qu'excitoit ma présence, j'opposai un air froid et modeste avec dignité; et, tandis que Morin causoit avec les supérieurs, je m'informai avec les jeunes gens de la règle de leur maison pour le temps des études et pour l'heure des classes; je leur indiquai quelques livres dont ils avoient à se pourvoir, afin d'approprier leurs lectures à leurs études; et, dans tous mes propos, j'eus soin qu'il n'y eût rien ni de trop jeune, ni de trop familier; si bien que, vers la fin de la conversation, je m'aperçus que, de leur part, une attention sérieuse avoit pris la place du ton léger et de l'air moqueur par où elle avoit commencé.

Le résultat de celle que Morin venoit d'avoir avec les supérieurs fut que le lendemain matin j'irois donner ma première leçon.

J'étois piqué du sourire insultant que j'avois essuyé en me présentant chez ces moines. Je voulus m'en venger, et voici comment je m'y pris. Il est du bel usage de dicter à la tête des leçons de philosophie une espèce de prolusion qui soit comme le vestibule de ce temple de la sagesse où l'on introduit ses disciples, et qui, par conséquent, doit réunir un peu d'élégance et de majesté. Je composai ce morceau avec soin, je l'appris par coeur; je traçai et j'appris de même le plan qui devoit présenter l'ordonnance de l'édifice; et, la tête pleine de mon objet, je m'en allai gravement et fièrement monter en chaire. Voilà mes jeunes bernardins assis autour de moi, et leurs supérieurs debout, appuyés sur le dos des bancs, et impatiens de m'entendre. Je demande si l'on est prêt à écrire sous ma dictée. On me répond que oui. Alors, les bras croisés, sans cahier sous les yeux, et comme en parlant d'abondance, je leur dicte mon préambule, et puis ma distribution de ce cours de philosophie, dont je marque en passant les routes principales et les points les plus éminens.

Je ne puis me rappeler sans rire l'air ébahi qu'avoient mes bernardins, et avec quelle estime profonde ils m'accueillirent lorsque je descendis de chaire. Cette première espièglerie m'avoit trop bien réussi pour ne pas continuer et soutenir mon personnage. J'étudiois donc tous les jours la leçon que j'allois dicter; et, en la dictant de mémoire, j'avois l'air de produire et de composer sur-le-champ. À quelque temps de là, Morin alla les voir, et ils lui parlèrent de moi avec l'étonnement dont on parleroit d'un prodige. Ils lui montrèrent mes cahiers; et, lorsqu'il voulut bien me témoigner lui-même sa surprise que cela fût dicté de tête, je lui répondis par une sentence d'Horace et que Boileau a traduite ainsi:

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, Et les mots, pour le dire, arrivent aisément.

Ainsi, chez les Gascons, je débutai par une gasconnade; mais elle m'étoit nécessaire, et il arriva que, le professeur bernardin étant venu prendre sa place, Morin, qui ne pouvoit suffire au nombre d'écoliers qui s'adressoient à lui, m'en donna tant que je voulus. D'un autre côté, la fortune vint encore au-devant de moi.

Il y avoit à Toulouse un hospice fondé pour les étudians de la province du Limosin. Dans cet hospice, appelé le collège de Sainte-Catherine[29], les places donnoient un logement et 200 livres de revenu durant les cinq années de grades. Lorsqu'une de ces places étoit vacante, les titulaires y nommoient au scrutin, bonne et sage institution. Ce fut dans l'une de ces vacances que mes jeunes compatriotes voulurent bien penser à moi. Dans ce collège, où la liberté n'avoit pour règle que la décence, chacun vivoit à sa manière; le portier et le cuisinier étoient payés à frais communs. Ainsi, par mon économie, je pus verser dans ma famille la plus grande partie du fruit de mon travail; et cette épargne, qui suivoit tous les ans l'accroissement de mon école, devint assez considérable pour commencer à mettre mes parens à leur aise. Mais, tandis que la fortune me procuroit les jouissances les plus douces, la nature me préparoit les plus déchirantes douleurs. J'eus cependant encore quelque temps de prospérité.

En feuilletant par hasard un recueil des pièces couronnées à l'Académie des Jeux Floraux, je fus frappé de la richesse des prix qu'elle distribuoit: c'étoient des fleurs d'or et d'argent. Je ne fus pas émerveillé de même de la beauté des pièces qui remportoient ces prix, et il me parut assez facile de faire mieux. Je pensai au plaisir d'envoyer à ma mère de ces bouquets d'or et d'argent, et au plaisir qu'elle auroit elle-même à les recevoir de ma main. De là me vint l'idée d'être poète. Je n'avois point étudié les règles de notre poésie. J'allai bien vite faire emplette d'un petit livre qui enseignoit ces règles; et, par les conseils du libraire, j'acquis en même temps un exemplaire des _Odes_ de Rousseau. Je méditai l'une et l'autre lecture, et incontinent je me mis à chercher dans ma tête quelque beau sujet d'ode. Celui auquel je m'arrêtai fut l'invention _de la poudre à canon_. Je me souviens qu'elle commençoit par ces vers:

Toi qu'une infernale Euménide Pétrit de ses sanglantes mains.

Je ne revenois pas de mon étonnement d'avoir fait une ode si belle. Je la récitois dans l'ivresse de l'enthousiasme et de l'amour-propre; et, en la mettant au concours, je n'avois aucun doute qu'elle ne remportât le prix. Elle ne l'eut point; elle n'obtint pas même le consolant honneur de l'accessit. Je fus outré, et, dans mon indignation, j'écrivis à Voltaire, et lui criai vengeance en lui envoyant mon ouvrage. On sait avec quelle bonté Voltaire accueilloit les jeunes gens qui s'annonçoient par quelque talent pour la poésie: le Parnasse françois étoit comme un empire dont il n'auroit voulu céder le sceptre à personne au monde, mais dont il se plaisoit à voir les sujets se multiplier. Il me fit donner une de ces réponses qu'il tournoit avec tant de grâce, et dont il étoit si libéral[30]. Les louanges qu'il y donnoit à mon ouvrage me consolèrent pleinement de ce que j'appelois l'injustice de l'Académie, dont le jugement ne pesoit pas, disois-je, un grain dans la balance contre un suffrage tel que celui de Voltaire; mais ce qui me flatta beaucoup plus encore que sa lettre, ce fut l'envoi d'un exemplaire de ses oeuvres, corrigé de sa main, dont il me fit présent. Je fus fou d'orgueil et de joie, et je courus la ville et les collèges avec ce présent dans les mains. Ainsi commença ma correspondance avec cet homme illustre et cette liaison d'amitié qui, durant trente-cinq ans, s'est soutenue jusqu'à sa mort sans aucune altération.

Je continuai de travailler pour l'Académie des Jeux Floraux, et j'obtins des prix tous les ans[31]; mais, pour moi, le dernier de ces petits triomphes littéraires eut un intérêt plus raisonnable et plus sensible que celui de la vanité, et c'est par là que cette scène mérite d'avoir place dans les souvenirs que je transmets à mes enfans.

Comme dans l'estime des hommes tout n'est apprécié que par comparaison, et qu'à Toulouse il n'y avoit rien en littérature de plus brillant que le succès dans la lice des Jeux Floraux, l'assemblée publique de cette Académie, pour la distribution des prix, avoit la pompe et l'affluence d'une grande solennité. Trois députés du parlement la présidoient; les capitouls et tout le corps de ville y assistoient en robe; toute la salle, en amphithéâtre, étoit remplie du plus beau monde de la ville et des plus jolies femmes. La brillante jeunesse de l'université occupoit le parterre autour du cercle académique; la salle, qui est très vaste, étoit ornée de festons de fleurs et de lauriers, et les fanfares de la ville, à chaque prix que l'on décernoit, faisoient retentir le Capitole d'un bruit éclatant de victoire.

J'avois mis cette année-là cinq pièces au concours, une ode, deux poèmes et deux idylles. L'ode manqua le prix; il ne fut point donné. Les deux poèmes se balancèrent; l'un des deux eut le prix de poésie épique, et l'autre un prix de prose qui se trouvoit vacant. L'une des deux idylles obtint le prix de poésie pastorale, et l'autre l'accessit. Ainsi les trois prix, et les seuls que l'Académie alloit distribuer, j'allois les recevoir. Je me rendis à l'assemblée avec des tressaillemens de vanité, que je n'ai pu me rappeler depuis sans confusion et sans pitié de ma jeunesse. Ce fut bien pis lorsque je fus chargé de mes fleurs et de mes couronnes. Mais quel est le poète de vingt ans à qui pareille chose n'eût pas tourné la tête?

On fait silence dans la salle; et, après l'éloge de Clémence Isaure, fondatrice des Jeux Floraux, éloge inépuisable, prononcé tous les ans au pied de sa statue, vient la distribution des prix. On annonce d'abord que celui de l'ode est réservé. Or on savoit que j'avois mis une ode au concours, on savoit aussi que j'étois l'auteur d'une idylle non couronnée: on me plaignoit, et je me laissois plaindre. Alors on nomme à haute voix le poème auquel le prix est accordé; et, à ces mots: _Que l'auteur s'avance_, je me lève, j'approche, et je reçois le prix. On applaudit, comme de coutume, et j'entends dire autour de moi: «Il en a manqué deux, il ne manque pas le troisième: il a plus d'une corde et plus d'une flèche à son arc.» Je vais modestement me rasseoir au bruit des fanfares; mais bientôt on entend l'annonce du second poème, auquel l'Académie a cru devoir, dit-elle, adjuger le prix d'éloquence, plutôt que de le réserver. L'auteur est appelé, et c'est encore moi qui me lève. Les applaudissemens redoublent, et la lecture de ce poème est écoutée avec la même complaisance et la même faveur que celle du premier. Je m'étois remis à ma place, lorsque l'idylle fut proclamée, et l'auteur invité à venir recevoir le prix. On me voit lever pour la troisième fois. Alors, si j'avois fait _Cinna_, _Athalie_ et _Zaïre_, je n'aurois pas été plus applaudi. L'effervescence des esprits fut extrême: les hommes, à travers la foule, me portoient sur les mains, les femmes m'embrassoient. Légère fumée de vaine gloire! Qui le sait mieux que moi, puisque de mes essais, qu'on trouvoit si brillans, il n'y en a pas un seul qui, quarante ans après, relu même avec indulgence, m'ait paru digne d'avoir place dans la collection de mes oeuvres? Mais ce qui me touche sensiblement encore de ce jour si flatteur pour moi, c'est ce que je vais raconter.

Au milieu du tumulte et du bruit du peuple enivré, deux grands bras noirs s'élèvent et s'étendent vers moi. Je regarde, je reconnois mon régent de troisième, ce bon P. Malosse, qui, séparé de moi depuis plus de huit ans, se retrouvoit à cette fête. À l'instant, je me précipite, je fends la foule, et me jetant dans ses bras avec mes trois prix: «Tenez, mon père; ils sont à vous, lui dis-je, et c'est à vous que je les dois.» Le bon jésuite levoit au ciel ses yeux pleins de larmes de joie, et je puis dire que je fus plus sensible au plaisir que je lui causois qu'à l'éclat de mon triomphe. Ah! mes enfans, ce qui intéresse le coeur et l'âme est doux dans tous les temps, on s'y complaît toute la vie. Ce qui n'a flatté que l'orgueil du bel esprit ne nous revient que comme un vain songe dont on rougit d'avoir trop follement chéri l'erreur.

Ces amusemens littéraires, quoique bien séduisans pour moi, ne prenoient pourtant rien sur mes occupations réelles. Je donnois aux vers des momens de promenade et de loisir; mais en même temps je vaquois assidûment à mes études et à celles de mon école. Dès ma seconde année de philosophie, n'ayant pu engager mon professeur jésuite à nous enseigner la physique newtonienne, je pris mon parti d'aller étudier à l'école des doctrinaires. Leur collège, appelé l'Esquille, avoit pour professeurs de philosophie deux hommes de mérite; mais l'un des deux, et c'étoit le mien, avec de l'instruction et de l'esprit, penchoit trop, ou par caractère, ou par foiblesse de complexion, vers l'indolence et le repos. Il trouva commode d'avoir en moi un disciple qui, ayant déjà fait sa philosophie, pût, de temps en temps, lui épargner la fatigue et l'ennui du travail de la classe.

«Montez, me disoit-il, montez sur le pupitre, et rendez-leur facile ce que vous saisissez vous-même si facilement.» Cet éloge me payoit bien des peines que je me donnois: car il me valoit la confiance des écoliers, et il fit souhaiter aux pensionnaires du collège de m'avoir pour répétiteur, excellente et solide aubaine.

Pour complaire à mon professeur, il fallut consentir, quoiqu'un peu malgré moi, à soutenir des thèses générales. Il attachoit une grande importance à me compter au nombre de ceux de ses disciples qu'il alloit produire en public, et, comme il étoit membre de l'Académie des sciences de Toulouse[32], il voulut que ce fût à cette compagnie que ma thèse fût dédiée; spectacle assez nouveau et assez frappant, disoit-il, qu'une thèse ainsi présidée! Ce fut par là qu'il voulut terminer sa carrière philosophique; et il imagina d'ajouter à la pompe de ce spectacle un coup de théâtre honorable pour moi, mais dont je fus étonné moi-même. Il n'y réussit que trop bien; et mon étonnement fut tel qu'il manqua de me rendre fou ou imbécile pour la vie.

Dans ces exercices publics, il étoit d'usage constant que le professeur fût dans sa chaire, et son écolier devant lui, sur ce qu'on appelle un pupitre, espèce de tribune inférieure à la chaire. Quand tout le monde fut en place, et que l'illustre Académie fut rangée devant la chaire, on m'avertit, et je parus. Vous pensez bien que j'avois préparé un compliment pour l'Académie, et dans cette petite harangue j'avois mis tout le peu que j'avois d'art et de talent. Je la savois par coeur, je l'avois vingt fois récitée sans aucune hésitation, et, pour le coup, j'étois si sûr de ma mémoire que j'avois négligé de me pourvoir du manuscrit. Je parois donc; et, au lieu de trouver mon professeur en chaire, je l'aperçois au rang des académiciens. Je lui fais respectueusement signe de venir se mettre à sa place. «Montez, Monsieur, me dit-il tout haut avec son air d'indolence et de sécurité, montez sur le pupitre ou dans la chaire, tout comme il vous plaira; vous n'avez pas besoin de moi.» Ce magnifique témoignage excita dans l'assemblée un murmure de surprise, et je crois d'approbation; mais son effet sur moi fut de glacer mes sens et de me troubler le cerveau. Saisi, tremblant, je monte les degrés du pupitre, et je m'y agenouille, selon l'usage, comme pour implorer les lumières du Saint-Esprit; mais, lorsque, avant de me lever, je veux me rappeler le début de mon compliment, je ne m'en souviens plus, et le bout du fil m'en échappe; je veux le chercher dans ma tête, je n'y vois qu'un épais brouillard. Je fais des efforts incroyables pour retrouver au moins le premier mot de mon discours; pas un mot, et pas une idée ne me revient. Dans cet état d'angoisse, je suis plusieurs minutes à suer sang et eau, et tout près de me rompre les veines et les nerfs de la tête par l'effroyable contention où ce long travail les avoit mis, lorsque tout à coup, et comme par miracle, le nuage qui enveloppoit mes esprits se dissipe; ma tête se dégage, mes idées renaissent, je ressaisis le fil de mon discours; et, bien fatigué, mais tranquille et rassuré, je le prononce. Je ne parle pas du succès qu'il eut; il est rare que les louanges soient mal reçues. J'avois assaisonné celles-ci de mon mieux. Je ne me vante pas non plus de la faveur qui me soutint dans tout cet exercice. En me faisant passer par les plus belles questions de la physique, ceux des académiciens qui daignèrent me provoquer ne s'occupèrent que du soin de faire briller mes réponses. Ils en agirent en vrais Mécènes, pleins d'indulgence et de bonté. Mais ce qu'il y eut de plus remarquable, de plus touchant pour moi, ce fut le noble procédé du professeur jésuite que j'avois trop légèrement quitté pour passer à l'Esquille, et qui, dans ce moment, vint me faire sentir mon tort; il m'argumenta le dernier sur le système de la gravitation, et, avec l'air de m'attaquer de vive force, il me ménagea les moyens les plus avantageux de me développer. Heureusement, dans mes réponses, je sus lui faire entendre qu'à sa manière de me combattre, on reconnoissoit la supériorité du maître qui exerce les forces de son disciple, mais qui ne veut pas l'accabler. Quand je descendis du pupitre, le président de l'Académie, en me félicitant, me dit qu'elle ne pouvoit mieux me marquer sa satisfaction qu'en m'offrant une place d'adjoint qui vaquoit dans la compagnie. Je l'acceptai avec une humble reconnoissance; et, au bruit de l'approbation publique, je reçus le prix du combat.

Mais ce qu'avoient de solide pour moi ces succès de jeunesse, c'étoit le nombre d'écoliers qui venoient grossir mon école, et contribuer aux secours que je faisois passer à Bort. Assez riche de mon travail pour soutenir dans ses études celui de mes frères qui venoit après moi, je lui tendis la main et je l'appelai à Toulouse. Il avoit quatorze ans, et il ne savoit pas un mot de latin; mais il avoit la conception très vive, la mémoire excellente, et un désir passionné de profiter de mes leçons. Je lui simplifiai les règles, je lui abrégeai la méthode; dans six mois il n'y eut plus pour lui de difficultés de syntaxe; et encore un an bien employé le mit en état d'aller seul et sans maître: c'étoit là son ambition, car il me voyoit accablé de travail, et il se sentoit soulagé de la peine qu'il m'épargnoit. Le pauvre enfant! son sentiment pour moi n'étoit pas seulement de l'amitié, c'étoit du culte. Le nom de frère avoit dans sa bouche un caractère de sainteté. Il me témoigna le désir d'être homme d'église, et j'en fus bien aise: car ce désir en moi commençoit à se refroidir pour plus d'une raison, et singulièrement par les difficultés épineuses et rebutantes dont on voulut semer ma route.

Le collège de Sainte-Catherine, où j'avois une place, avoit pour inspecteur et surveillant spirituel un promoteur de l'archevêque appelé Goutelongue, homme intrigant, rogue et hardi, on disoit même un peu fripon, lequel vouloit mener à son gré le collège, et disposer des places en y faisant nommer qui bon lui sembleroit. Sa qualité de promoteur, l'autorité de l'archevêque qu'il faisoit sonner, le crédit qu'il se vantoit d'avoir auprès de monseigneur, intimidant les uns et amorçant les autres, il s'étoit fait parmi nos camarades un parti subjugué par la crainte et par l'espérance; mais il trouva dans le collège un certain Pujalou, caractère franc, libre et ferme, qui, fatigué de sa domination, osa lui tenir tête et donner le signal de la rébellion contre ce pouvoir usurpé. «De quel droit, mes amis, dit-il aux jeunes Limosins ses camarades, cet homme-là vient-il intriguer dans nos assemblées et gêner nos élections? Le fondateur de ce collège, en nous laissant la liberté d'élire et de nommer nous-mêmes aux places vacantes parmi nous, a jugé sainement que la jeunesse est l'âge où l'équité naturelle a le plus de candeur, de droiture et d'intégrité. Pourquoi souffrirons-nous qu'on vienne la corrompre, cette équité qui nous anime? Parmi nous les places vacantes sont destinées aux plus dignes, et non pas aux plus protégés. Si Goutelongue veut avoir des créatures, qu'il leur obtienne les faveurs de son archevêque, et qu'il ne vienne pas les gratifier à nos dépens. Pour nous conduire dans nos choix, nous avons notre conscience qui vaut bien celle du promoteur. Moi qui le connois, je déclare que je crois à sa probité moins qu'à celle d'un maquignon.» Ce dernier trait, qui n'étoit pas de l'éloquence noble, fut celui qui porta: l'épithète de maquignon resta au promoteur, et ses intrigues dans le collège ne s'appelèrent plus que du maquignonnage.

J'arrivai dans ces circonstances, et Pujalou n'eut aucune peine à m'engager dans son parti. Dès ce moment je fus noté sur les tablettes du promoteur; mais bientôt, par un trait qui m'étoit personnel, j'y fus encore mieux signalé. Il y eut dans le collège une place vacante. Les deux partis se balançoient; et, en cas de partage, c'étoit à l'archevêque à décider l'élection. Notre parti consulta ses forces, et il se croyoit sûr de l'emporter, mais d'une seule voix. Or, la veille de l'élection, cette voix nous fut enlevée. L'un de nos camarades, honnête et bon jeune homme, mais timide, avoit disparu: nous apprîmes que, dans un village à trois lieues de Toulouse, il avoit un oncle curé, et que cet oncle étoit venu le prendre, et l'avoit emmené chez lui passer les fêtes de Noël. Nous ne doutâmes point que ce ne fût une manoeuvre de Goutelongue. On sut quel étoit le village, et la route en étoit connue; mais il étoit nuit sombre; il tomboit une pluie mêlée de neige et de verglas, et il y avoit de la folie à croire que, par ce temps-là, le curé consentît à laisser partir son neveu, surtout l'ayant emmené lui-même par égard pour le promoteur. «N'importe! dis-je tout à coup, je me fais fort d'aller le prendre et de vous l'apporter en croupe. Que l'on me donne un bon cheval.» J'en eus un dans l'instant; et, affublé du long manteau de Pujalou, j'arrivai en deux heures à la porte du presbytère, au moment où le curé, son neveu, sa servante, alloient se coucher. Mon camarade, en me voyant descendre de cheval, vint à moi, et en l'embrassant: «Du courage, lui dis-je, ou tu es déshonoré.» Le curé, à qui je m'annonçai comme étant du collège de Sainte-Catherine, me demanda ce qui m'amenoit. «Je viens, lui dis-je, au nom de Jésus-Christ, le père universel des pauvres, vous conjurer de n'être pas complice de l'expoliateur des pauvres, de cet homme injuste et cruel qui leur dérobe leur substance pour la prodiguer à son gré.» Alors je lui développai les intrigues de Goutelongue pour usurper sur nous le droit de nommer à nos places et les donner à la faveur. «Demain, lui dis-je, nous avons à élire ou un écolier qu'il protège et qui n'a pas besoin de la place vacante, ou un pauvre écolier qui la mérite et qui l'attend. Auquel des deux voulez-vous qu'elle tombe?» Il répondit que le choix ne seroit pas douteux s'il dépendoit de lui. «Et il dépend de vous, lui dis-je: il ne manque au parti du pauvre qu'une voix; cette voix lui étoit assurée, et, à la sollicitation, aux instances de Goutelongue, vous êtes venu la lui ôter. Rendez-la-lui, rendez-lui son pain que vous lui avez arraché.» Interdit et confus, il répondit encore que son neveu étoit libre, qu'il l'avoit amené pour passer avec lui les fêtes, et qu'il ne l'avoit point forcé. «S'il est libre, qu'il vienne avec moi, répliquai-je; qu'il vienne remplir son devoir, qu'il vienne sauver son honneur: car son honneur est perdu, si l'on croit qu'il est vendu à Goutelongue.» Alors regardant le jeune homme, et le voyant disposé à me suivre: «Allons, lui dis-je, embrassez votre oncle, et venez prouver au collège que vous n'êtes ni l'un ni l'autre les esclaves du promoteur.» À l'instant nous voilà tous les deux à cheval, et déjà bien loin du village.

Nos camarades ne s'étoient point couchés; nous les retrouvâmes à table, et avec quels transports de joie on nous vit arriver ensemble! je crus que Pujalou m'étoufferoit en m'embrassant. Nous étions mouillés jusqu'aux os. On commença par nous sécher, et puis le jambon, la saucisse, le vin, nous furent prodigués; mais, prudent au milieu de tant d'ivresse, je demandai que le sujet de notre joie fût inconnu au parti opposé jusqu'au moment de l'assemblée; et, en effet, l'apparition soudaine du transfuge fut pour nos adversaires un coup de surprise accablant. Nous enlevâmes la place vacante comme à la pointe de l'épée; et Goutelongue, qui en sut la cause, ne me le pardonna jamais.