Mémoires de Marmontel (Volume 1 of 3) Mémoires d'un Père pour servir à l'Instruction de ses enfans
Part 5
Je n'avois pour toute richesse que deux petits écus que mon père m'avoit donnés pour mes menus plaisirs, et quelques pièces de douze sous que ma grand'mère, en me disant adieu, m'avoit glissées dans la main; mais la détresse où j'allois tomber étoit la moindre de mes peines. En quittant l'état que mon père me destinoit, j'allois contre sa volonté, je semblois me soustraire à son obéissance: me pardonneroit-il? ne viendroit-il pas me réduire et me ranger à mon devoir? et quand même, dans sa colère, il m'abandonneroit, avec quelle amertume n'accuseroit-il pas ma mère d'avoir contribué à mon égarement? La seule idée des chagrins que je causerois à ma mère étoit un supplice pour moi. L'esprit troublé, l'âme abattue, j'entrai dans une église, je me mis en prière, dernier recours des malheureux. Là, comme par inspiration, me vint une pensée qui tout à coup changea pour moi la perspective de la vie et le rêve de l'avenir.
Réconcilié avec moi-même, espérant l'être avec mon père par la sainteté du motif que j'avois à lui présenter, je commençai par me donner un gîte, en louant auprès du collège un cabinet aérien, où, pour meubles, j'avois un lit, une table, une chaise, le tout à dix sous par semaine, n'étant pas en état de faire un plus long bail. J'ajoutai à ces meubles un ustensile d'anachorète, et je fis ma provision de pain, d'eau claire et de pruneaux.
Après m'être établi, et avoir fait le soir chez moi une collation frugale, je me couchai; je dormis peu, et le lendemain j'écrivis deux lettres: l'une à ma mère, où je lui exposois le refus inhumain que j'avois essuyé de cet inflexible marchand; l'autre à mon père, où, faisant parler la religion et la nature, je le suppliois avec larmes de ne pas s'opposer à la résolution qui m'étoit inspirée de me consacrer aux autels. Le sentiment que je croyois avoir de cette sainte vocation étoit en effet si sincère, et ma foi aux desseins et aux soins de la Providence étoit si vive alors, que j'énonçai dans ma lettre à mon père l'espérance presque certaine de n'avoir plus dorénavant aucune dépense à lui causer; et, pour continuer mes études, je ne lui demandois que son consentement et sa bénédiction.
Ma lettre fut un texte pour l'éloquence de ma mère. Elle crut voir ma route tracée par les anges, et rayonnante de lumières, comme l'échelle de Jacob. Mon père, avec moins de foiblesse, n'avoit pas moins de piété. Il se laissa fléchir, et permit à ma mère de m'écrire qu'il adhéroit à mes saintes résolutions. En même temps, elle me fit passer quelques secours d'argent, dont je fis peu d'usage; et bientôt je fus en état de les lui rendre tels que je les avois reçus.
J'avois appris que le collège de Clermont, bien plus considérable que celui de Mauriac, faisoit seconder ses régens par des répétiteurs d'études; ce fut sur cet emploi que je fondai mon existence; mais, pour y être admis, il falloit au plus vite me faire un nom dans le collège, et, malgré mes quinze ans, gagner de haute lutte la confiance des régens.
J'ai oublié de dire qu'après la clôture des classes au collège de Mauriac, j'y étois allé prendre l'attestation de mon régent de rhétorique; il me l'avoit donnée la plus complète qu'il avoit pu; et, après l'avoir embrassé et remercié tendrement, je m'en allois, les yeux encore humides, lorsque je rencontrai dans le corridor ce préfet qui m'avoit si durement traité. «Vous voilà, Monsieur! me dit-il; d'où venez-vous?--Je viens, mon père, de voir le P. Balme, et de lui faire mes adieux.--Il vous aura donné sans doute une attestation favorable.--Oui, mon père, très favorable; et j'en suis bien reconnoissant.--Vous ne me demandez pas la mienne; vous croyez n'en avoir pas besoin.--Hélas! mon père, je serois bien heureux de l'obtenir, mais je n'ose pas l'espérer.--Entrez, me dit-il, dans ma chambre, je veux vous faire voir que vous ne m'avez pas connu.» J'entrai; il se mit à sa table; et, après avoir écrit une attestation plus exagérée en louanges que celle même de mon régent: «Lisez, dit-il en me la présentant avant d'y mettre le cachet; si vous n'en êtes pas content, je vous en donnerai une plus ample.» En la lisant, je me sentis accablé de confusion. Je fus devant le P. By comme Cinna devant Auguste. Tous les noms odieux que je lui avois donnés se présentèrent à ma pensée comme autant d'injures dont je l'avois noirci; et plus il étoit magnanime, plus j'étois confondu et humilié devant lui; enfin, mes yeux remplis de larmes osant se lever sur les siens, et voyant qu'il étoit touché de mon repentir: «Vous me pardonnez donc, mon père?» lui dis-je avec transport, et je me jetai dans ses bras. Je sais bien que les scènes qui nous sont personnelles ont pour nous un intérêt propre qui ne se fait sentir qu'à nous; mais je me trompe, ou celle-ci auroit été touchante même pour des indifférens.
Muni de ces attestations, je n'aurois eu qu'à les présenter au préfet du collège de Clermont, c'en étoit assez pour être envoyé en philosophie sur-le-champ et sans examen; mais ce n'étoit pas ce que je voulois. Un éloge en paroles, même le plus exagéré, ne fait qu'une impression vague; et il me falloit quelque chose de plus frappant, de plus intime: je voulus être examiné.
Je m'adressai donc au préfet, et, sans lui dire d'où je venois, je lui demandai son agrément pour entrer en philosophie. «D'où êtes-vous? me demanda-t-il.--Je suis de Bort, mon père.--Et où avez-vous étudié?» Ici je me permis de biaiser un peu. «Je viens, lui répondis-je, d'avoir pour maître un curé de campagne.» Ses sourcils et ses lèvres laissèrent échapper un signe de dédain; et, ouvrant un cahier de thèmes, il me proposa d'en faire un où il n'y avoit rien de difficile. Je le fis au trait de la plume et avec assez d'élégance. «Et vous avez, dit-il en le lisant, vous avez eu pour maître un curé de campagne?--Oui, mon père.--Ce soir, vous composerez en version.» Le hasard fit que ce fut un morceau de la harangue de Cicéron que j'avois vue en rhétorique; aussi fut-il traduit sans peine, et aussi vite que le thème avoit été fait. «Ainsi, dit-il encore, en lisant ma version, c'est chez un curé de campagne que vous avez étudié?--Vous devez bien le voir, lui dis-je.--Pour le voir encore mieux, je vous ferai composer demain en amplification.» Dans cet examen prolongé je crus apercevoir une curiosité qui m'étoit favorable. Le sujet qu'il me proposa ne fut pas moins encourageant: ce furent les regrets et les adieux d'un écolier qui quitte ses parens pour aller au collège. Quoi de plus analogue à ma situation et aux affections de mon âme? Je me rappellerois encore l'expression que je donnai aux sentimens du fils et de la mère. Ces mots dictés par la nature, et dont l'art n'imite jamais l'éloquente simplicité, furent arrosés de mes larmes, et le préfet s'en aperçut. Mais ce qui l'étonna le plus (parce que la vérité même y ressembloit à l'invention), ce fut l'endroit où, m'élevant au-dessus de moi-même, je fis parler le jeune homme à son père du courage qu'il se sentoit pour devenir un jour, à force d'application et de travail, la consolation, l'appui, l'honneur de sa vieillesse, et rendre à ses autres enfans ce qu'il lui auroit coûté pour son éducation. «Et vous avez étudié chez un curé de campagne?» s'écria plus fort mon jésuite. Pour cette fois je gardai le silence et ne fis que baisser les yeux. «Et les vers, reprit-il, ce curé de campagne vous a-t-il appris à les faire? Je répondis que j'en avois quelque notion, mais peu d'usage. «C'est ce que je serai bien aise de savoir, me dit-il avec un sourire. Venez ce soir avant la classe.» Le sujet des vers fut: _En quoi la feinte diffère du mensonge?_ C'étoit justement une excuse qu'il m'offroit peut-être à dessein.
Je m'appliquai à faire voir dans la feinte un pur badinage, ou un artifice innocent; un art ingénieux d'amuser pour instruire, et quelquefois un art sublime d'embellir la vérité même, et de la rendre plus aimable, plus touchante, plus attrayante, en lui prêtant un voile transparent et semé de fleurs. Dans le mensonge il me fut aisé de montrer la bassesse d'une âme qui trahit son sentiment ou sa pensée; l'impudence d'un esprit fourbe, qui, pour en imposer, altère, dénature la vérité, et dont le langage porte le caractère de la ruse et de la malice, de la fraude et de la noirceur.
«À présent, dites-moi, reprit l'adroit jésuite, si c'est feinte ou mensonge ce que vous m'avez dit, qu'un curé de campagne a été votre maître: car je suis presque sûr que c'est chez nous, à Mauriac, que vous avez étudié.--Quoique l'un et l'autre soient vrais, je conviens, lui dis-je, mon père, que je vous aurois fait un mensonge si mon intention avoit été de vous tromper; mais, en différant de vous dire ce que vous savez à présent, je n'ai pas eu envie de vous le déguiser, ni de vous laisser dans l'erreur. J'avois besoin d'être connu de vous mieux que par des attestations: j'en avois d'assez bonnes à vous produire, et les voici. Mais, sur ces témoignages et sans examen, vous m'auriez accordé ma première demande; et j'en avois une à vous faire bien plus essentielle pour moi. En étudiant, il faut que moi-même j'enseigne, et que vous ayez la bonté de me faire gagner ma vie en me donnant des écoliers. Ma famille est pauvre et nombreuse; je lui ai déjà trop coûté, je ne veux plus être un fardeau pour elle; et, en attendant que je puisse aller à son secours, je vous demande ce que dans l'infortune tout homme peut demander sans rougir, du travail et du pain.--Eh! mon enfant, me dit-il, à votre âge, le moyen de se faire écouter, obéir, respecter parmi ses pareils? Vous avez à peine quinze ans.--Il est vrai; mais, mon père, ne comptez-vous pour rien le malheur et son influence? croyez-vous qu'il n'avance pas l'autorité de la raison et la maturité de l'âge? Essayez de mon caractère, et vous le trouverez peut-être assez grave pour faire oublier mes quinze ans.--Je verrai, me dit-il, je consulterai.--Non, mon père, il n'y a point à consulter. Il faut dès à présent me mettre sur la liste des répétiteurs du collège et me donner des écoliers. Il n'importe de quelles classes; ils feront leur devoir, j'ose vous en répondre, et vous serez content de moi.» Il me le promit, quoiqu'un peu foiblement; et, avec un billet de sa main, j'allai étudier en logique.
Dès le lendemain je crus m'apercevoir que le professeur avoit pris quelque connoissance de moi. La _Logique de Port-Royal_, et l'habitude de parler latin avec mon curé de campagne, me donnoient sur mes camarades une avance considérable. Je me hâtai de me produire, et ne négligeai rien pour être remarqué. Cependant les semaines s'écouloient sans que le préfet me donnât aucune nouvelle. Pour ne pas me rendre importun, je l'attendois. Quelquefois seulement je me trouvois sur son passage, et je le saluois d'un air de suppliant; mais à peine étois-je aperçu. Même il sembloit que, n'ayant rien de bon à m'annoncer, il feignît de ne pas me voir. Je m'en allois bien triste, et dans mon cabinet, voisin des nues, me livrant à mes réflexions, je faisois en pleurant ma collation d'ermite; heureusement j'avois d'excellent pain.
Une bonne petite Mme Clément, qui logeoit au-dessous de moi, et qui avoit une cuisine, fut curieuse de savoir où étoit la mienne. Elle me vint voir un matin. «Monsieur, je vous entends, me dit-elle, monter chez vous à l'heure des repas, et vous êtes seul, et vous êtes sans feu, et personne après vous ne monte. Pardonnez, mais je suis inquiète sur votre situation.» Je lui avouai que, pour le moment, je n'étois pas fort à mon aise; mais j'ajoutai qu'incessamment j'allois avoir amplement de quoi vivre; que j'étois en état de tenir une école, et que les Pères jésuites vouloient bien s'occuper de moi. «Bon! me dit-elle, vos Pères jésuites! ils ont bien autre chose en tête! Ils vous berceront de promesses, et ils vous laisseront languir. Que n'allez-vous à Riom chez les Pères de l'Oratoire? Ceux-là vous donneront moins de belles paroles, mais ils feront pour vous plus qu'ils n'auront promis.» Je n'ai pas besoin de vous dire que je parlois à une janséniste. Sensible à l'intérêt qu'elle prenoit à moi, je parus disposé à suivre ses conseils, et je lui demandai quelques instructions sur les Pères de l'Oratoire. «Ce sont, me dit-elle, des gens de bien que les jésuites détestent et qu'ils voudroient anéantir. Mais il est l'heure de dîner, venez manger ma soupe: je vous en dirai davantage.» J'acceptai son invitation; et, quoique son dîner fût assurément bien frugal, je n'en ai jamais fait de meilleur en ma vie; surtout deux ou trois petits coups de vin pur qu'elle me fit boire ranimèrent tous mes esprits. Là j'appris dans une heure tout ce que j'avois à savoir de l'animosité des jésuites contre les oratoriens, et de la jalouse rivalité de l'un et l'autre collèges. Ma voisine ajouta que, si j'allois à Riom, j'y serois bien recommandé. Je la remerciai des bons offices qu'elle vouloit me rendre; et, fort de ses intentions et de mes espérances, j'allai voir le préfet. C'étoit un jour de congé pour les classes. Il parut surpris de me voir, et me demanda froidement ce qui m'amenoit. Cet accueil acheva de me persuader ce que m'avoit dit ma voisine. «Je viens, mon père, lui répondis-je, prendre congé de vous.--Vous vous en allez?--Oui, mon père, je m'en vais à Riom, où les Pères oratoriens me donneront dans leur collège autant d'écoliers que j'en voudrai.--Quoi! mon enfant, vous nous quittez! Vous, élevé dans nos écoles, vous en seriez transfuge!--Hélas! c'est à regret; mais vous ne pouvez rien pour moi; et j'ai l'assurance que ces bons pères...--Ces bons pères n'ont que trop l'art de séduire et d'attirer les jeunes gens crédules comme vous; mais soyez bien sûr, mon enfant, qu'ils n'ont ni le crédit ni le pouvoir que nous avons.--Ayez donc, mon père, celui de me donner à travailler pour vivre.--Oui, j'y pense, je m'en occupe, et en attendant je m'en vais pourvoir à vos besoins.--Qu'appelez-vous, mon père, pourvoir à mes besoins? Apprenez que ma mère se priveroit de tout plutôt que de souffrir qu'un étranger vînt à mon aide. Mais je ne veux plus recevoir aucun secours, même de ma famille; et c'est du fruit de mon travail que je demande à subsister. Donnez-m'en les moyens vous-même, ou je vais les chercher ailleurs.--Non, non, vous n'irez point, reprit-il; je vous le défends. Suivez-moi; votre professeur a pour vous de l'estime; allons le voir ensemble.» Et de ce pas il me mena chez mon professeur. «Savez-vous, lui dit-il, mon père, ce que va devenir cet enfant-là? On l'appelle à Riom. Les oratoriens, ces hommes dangereux, veulent s'en faire un prosélyte. Il va se perdre, et c'est à nous de le sauver.» Mon professeur prit feu dans cette affaire encore plus vivement que le Père préfet. Ils dirent l'un et l'autre des merveilles de moi à tous les régens du collège; dès lors ma fortune fut faite; j'eus une école, et, dans un mois, douze écoliers, à quatre francs par tête, me firent un état au-dessus de tous les besoins. Je fus bien logé, bien nourri, et à Pâques j'eus les moyens de me vêtir décemment en abbé, ce dont j'avois le plus d'envie, soit pour mieux assurer mon père de la sincérité de ma vocation, soit pour avoir dans le collège une sérieuse existence.
Quand je quittai mon cabinet, ma voisine, à qui j'allai dire ce qu'on faisoit pour moi, n'en fut pas aussi aise que je l'aurois voulu. «Ah! je serois bien plus contente, me dit-elle, de vous voir aller à Riom. C'est là qu'on fait de bonnes et de saintes études.» Je la priai de me garder ses bontés en cas de besoin, et, même dans mon opulence, j'allai la revoir quelquefois.
Mon habit ecclésiastique, les bienséances qu'il m'imposoit, et de plus cet ancien désir de considération personnelle que l'exemple d'Amalvy m'avoit laissé dans l'âme, eurent pour moi d'heureux effets, et singulièrement celui de me rendre sévère et réservé dans mes liaisons de collège. Je ne me pressai pas de choisir mes amis, et je n'en fis qu'un petit nombre: nous étions quatre, et toujours les mêmes, dans nos parties de plaisir, c'est-à-dire de promenade. À frais communs, et à peu de frais, nous étions abonnés pour nos lectures avec un vieux libraire; et, comme les bons livres sont, grâce au Ciel, les plus communs, nous n'en lisions que d'excellens. Les grands orateurs, les grands poètes, les meilleurs écrivains du siècle dernier, quelques-uns du siècle présent, car le libraire en avoit peu, se succédoient de main en main; et, dans nos promenades, chacun se rappelant ce qu'il en avoit recueilli, nos entretiens se passoient presque tous en conférences sur nos lectures. Dans l'une de nos promenades à Beauregard, maison de plaisance de l'évêché; nous eûmes le bonheur de voir le vénérable Massillon. L'accueil plein de bonté que nous fit ce vieillard illustre, la vive et tendre impression que firent sur moi sa vue et l'accent de sa voix, est un des plus doux souvenirs qui me restent de mon jeune âge.
Dans cet âge où les affections de l'esprit et celles de l'âme ont une communication réciproquement si soudaine, où la pensée et le sentiment agissent et réagissent l'un sur l'autre avec tant de rapidité, il n'est personne à qui quelquefois il ne soit arrivé, en voyant un grand homme, d'imprimer sur son front les traits du caractère de son âme ou de son génie. C'étoit ainsi que, parmi les rides de ce visage déjà flétri, et dans ces yeux qui alloient s'éteindre, je croyois démêler encore l'expression de cette éloquence si sensible, si tendre, si haute quelquefois, si profondément pénétrante, dont je venois d'être enchanté à la lecture de ses sermons. Il nous permit de lui en parler, et de lui faire hommage des religieuses larmes qu'elle nous avoit fait répandre.
Après un travail excessif, durant mon année de logique, ayant eu, sans compter mes études particulières, trois autres classes, soir et matin, à faire avec mes écoliers, j'allai chez moi prendre un peu de repos; et ce ne fut pas, je l'avoue, sans quelque sentiment d'orgueil que je parus devant mon père, bien vêtu, les mains pleines de petits présens pour mes soeurs, et avec quelque argent de réserve. Ma mère, en m'embrassant, pleura de joie; mon père me reçut avec bonté, mais froidement; tout le reste de la famille fut comme enchanté de me voir.
Mlle B*** n'eut pas une joie aussi pure, et je fus moi-même bien confus, bien mal à mon aise, lorsqu'en habit d'abbé il fallut paroître à ses yeux. Dans mon changement, il est vrai, je ne lui étois pas infidèle, mais j'étois inconstant: c'en étoit bien assez. Je ne savois comment me conduire avec elle. Je consultai ma mère sur un point aussi délicat. «Mon fils, elle a droit, me dit-elle, de vous témoigner du dépit, de la colère, et quelque chose même de plus piquant, de la froideur et du dédain. C'est à vous de tout endurer, de lui marquer toujours l'estime la plus tendre, et de traiter avec des ménagemens infinis un coeur que vous avez blessé.»
Mlle B*** fut douce, indulgente, et polie avec réserve et bienséance; seulement elle eut soin d'éviter avec moi tout entretien particulier. Ainsi, dans la société, nous fûmes assez bien ensemble pour ne pas laisser croire qu'auparavant nous eussions été mieux.
La seconde année de ma philosophie fut encore plus laborieuse que la première. Mon école étoit augmentée, j'y donnois tous mes soins; et, de plus, destiné à soutenir des thèses générales, il fallut prendre de longues veilles sur mes nuits pour m'y préparer.
Ce fut le jour où je venois de terminer, par cet exercice public, le cours de ma philosophie, que j'appris l'événement funeste qui nous plongeoit, ma famille et moi, dans un abîme de douleur.
Après mes thèses, selon l'usage, nous faisions, mes amis et moi, dans la chambre du professeur, une collation qu'auroit dû animer la joie; et, dans les félicitations qui m'étoient adressées, je ne vis que de la tristesse. Comme j'avois assez bien résolu les difficultés qu'on m'avoit proposées, je fus surpris que mes camarades, et que le professeur lui-même, n'eussent pas un air plus content. «Ah! si j'avois bien fait, leur dis-je, vous ne seriez pas tous si tristes.--Hélas! mon cher enfant, me dit le professeur, elle est bien vraie et bien profonde, cette tristesse qui vous étonne! et plût au Ciel qu'elle n'eût pour cause qu'un succès moins brillant que celui que vous avez eu! C'est un malheur bien plus cruel qui me reste à vous annoncer: vous n'avez plus de père.» Je tombai sous le coup, et je fus un quart d'heure sans couleur et sans voix. Rendu à la vie et aux larmes, je voulois partir sur-le-champ pour aller sauver du désespoir ma pauvre mère; mais, sans guide et par les montagnes, la nuit m'alloit surprendre; il fallut attendre le point du jour. J'avois douze grandes lieues à faire sur un cheval de louage; et, en le pressant le plus qu'il m'étoit possible, je n'allois que très lentement. Durant ce funèbre voyage, une seule pensée, un seul tableau présent à mon esprit, l'avoit occupé sans relâche, et toutes les forces de mon âme s'étoient réunies pour en soutenir l'impression; mais bientôt, en réalité, il fallut avoir le courage de le voir, de le contempler dans ses plus lugubres horreurs.
J'arrive, au milieu de la nuit, à la porte de ma maison. Je frappe, je me nomme, et dans le moment un murmure plaintif, un mélange de voix gémissantes, se fait entendre. Toute la famille se lève, on vient m'ouvrir, et, en entrant, je suis environné de cette famille éplorée, mère, enfans, vieilles femmes, tous presque nus, échevelés, semblables à des spectres, et me tendant les bras avec des cris qui percent et déchirent mon coeur. Je ne sais quelle force que la nature nous réserve, sans doute, pour le malheur extrême, se déploya tout à coup en moi. Jamais je ne me suis senti si supérieur à moi-même. J'avois à soulever un poids énorme de douleur; je n'y succombai point. J'ouvris mes bras, mon sein à cette foule de malheureux; je les y reçus tous; et, avec l'assurance d'un homme inspiré par le Ciel, sans marquer de foiblesse, sans verser une larme, moi qui pleure facilement: «Ma mère, mes frères, mes soeurs, nous éprouvons, leur dis-je, la plus grande des afflictions; ne nous y laissons point abattre. Mes enfans, vous perdez un père; vous en retrouvez un; je vous en servirai; je le suis, je veux l'être: j'en embrasse tous les devoirs, et vous n'êtes plus orphelins.»
À ces mots, des ruisseaux de larmes, mais des larmes bien moins amères, coulèrent de leurs yeux. «Ah! s'écria ma mère en me pressant contre son coeur, mon fils! mon cher enfant! que je t'ai bien connu!» Et mes frères, mes soeurs, mes bonnes tantes, ma grand'mère, tombèrent à genoux. Cette scène touchante auroit duré le reste de la nuit, si j'avois pu la soutenir. J'étois accablé de fatigue; je demandai un lit. «Hélas! me dit ma mère, il n'y a dans la maison que le lit de...» Ses pleurs lui coupèrent la voix. «Eh bien! qu'on me le donne, j'y coucherai sans répugnance.»
J'y couchai. Je ne dormis point: mes nerfs étoient trop ébranlés. Toute la nuit je vis l'image de mon père, aussi vive, aussi fortement empreinte dans mon âme que s'il avoit été présent. Je croyois quelquefois le voir réellement. Je n'en étois point effrayé; je lui tendois les bras, je lui parlois. «Ah! que n'est-il vrai, lui disois-je, que n'êtes-vous ce qu'il me semble voir! que ne pouvez-vous me répondre, et me dire du moins si vous êtes content de moi!» Après cette longue insomnie et ce pénible rêve qui n'étoit pas un songe, il me fut doux de voir le jour. Ma mère, qui n'avoit pas plus dormi que moi, croyoit attendre mon réveil. Au premier bruit qu'elle m'entendit faire, elle vint, et fut effrayée de la révolution qui s'étoit faite en moi. Ma peau sembloit avoir été teinte dans le safran.