Mémoires de Marmontel (Volume 1 of 3) Mémoires d'un Père pour servir à l'Instruction de ses enfans

Part 17

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Une liaison d'une autre espèce avec Cury et ses camarades, intendans des Menus-Plaisirs, date pour moi du même temps. Elle me coûta cher, comme on le verra dans la suite. Quant à présent, voici quelle en fut l'occasion. Quinault étoit l'un de mes poètes les plus chéris. Sensible à l'harmonie de ses beaux vers, charmé de l'élégante facilité de son style, je ne lisois jamais les belles scènes de _Proserpine_, de _Thésée_ et d'_Armide_, qu'il ne me prît envie de faire un opéra, non sans quelque espérance d'écrire comme lui; vaine présomption de jeunesse, mais qui faisoit l'éloge du poète qui me l'inspiroit: car l'un des caractères du vrai beau, comme a dit Horace, est d'être en apparence facile à imiter, et en effet inimitable:

_Ut sibi quivis Speret idem, sudet multum, frustraque laboret Ausus idem._

D'un autre côté, je passois ma vie avec Rameau; je le voyois travailler sur de mauvais poèmes, et j'aurois bien voulu lui en donner de meilleurs.

J'étois dans ces dispositions, lorsqu'à la naissance du duc de Bourgogne, le prévôt des marchands, Bernage, vint me proposer, à Passy, de faire, avec Rameau, un opéra relatif à cet heureux événement, et susceptible d'un grand spectacle. Il falloit que, dans cet ouvrage, paroles et musique, tout fût fait à la hâte et à jour nommé.

On se doute bien que de part et d'autre la besogne fut ébauchée. Cependant, comme _Acanthe et Céphise_[80] étoit un spectacle à grande machine, le mouvement du théâtre, la beauté des décorations, quelques grands effets d'harmonie, et peut-être aussi l'intérêt des situations, le soutinrent. Il eut, je crois, quatorze représentations; c'étoit beaucoup pour un ouvrage de commande.

Je fis moins mal deux actes détachés que Rameau voulut bien encore mettre en musique, _la Guirlande_[81] et les _Sybarites_[82]. Ils eurent tous deux du succès; mais j'entendois dans nos concerts des morceaux d'une mélodie après laquelle la musique françoise me sembloit lourde et monotone. Ces airs, ces duos, ces récits mesurés dont les Italiens composoient la scène lyrique, me charmoient l'oreille et me ravissoient l'âme. J'en étudiois les formes, j'essayois d'y plier et d'y accommoder notre langue, et j'aurois voulu que Rameau entreprît avec moi de transporter sur notre théâtre ces richesses et ces beautés; mais Rameau, déjà vieux, n'étoit pas disposé à changer de manière; et, dans celle des Italiens, ne voulant voir que le vice et l'abus, il feignoit de la mépriser. Le plus bel air de Léo, de Vinci, de Pergolèse, ou de Jomelli, le faisoit fuir d'impatience; ce ne fut que longtemps après que je trouvai des compositeurs en état de m'entendre et de me seconder. Dès lors pourtant je fus connu à l'Opéra parmi les amateurs, à la tête desquels, soit pour le chant, soit pour la danse, soit aussi pour la volupté, se distinguoient dans les coulisses les intendans des Menus-Plaisirs. Je m'engageai dans leur société par cette douce inclination qui naturellement nous porte à jouir de la vie; et leur commerce avoit pour moi d'autant plus d'attrait qu'il m'offroit, au sein de la joie, des traits de caractère d'une originalité piquante, et des saillies de gaieté du meilleur goût et du meilleur ton. Cury, le chef de la bande joyeuse, étoit homme d'esprit, bon plaisant, d'un sel fin dans son sérieux ironique, et plus espiègle que malin. L'épicurien Tribou[83], disciple du P. Porée, et l'un de ses élèves les plus chéris, depuis acteur de l'Opéra, et après avoir cédé la scène à Jélyotte, vivant libre et content de peu, étoit charmant dans sa vieillesse, par une humeur anacréontique qui ne l'abandonnoit jamais. C'est le seul homme que j'aie vu prendre congé gaiement des plaisirs du bel âge, se laisser doucement aller au courant des années, et dans leur déclin conserver cette philosophie _verte, gaie et naïve_, que Montaigne lui-même n'attribuoit qu'à la jeunesse.

Un caractère d'une autre trempe, et aussi aimable à sa manière, étoit celui de Jélyotte[84]: doux, riant, _amistoux_, pour me servir d'un mot de son pays, qui le peint de couleur natale, il portoit sur son front la sérénité du bonheur, et, en le respirant lui-même, il l'inspiroit. En effet, si l'on me demande quel est l'homme le plus complètement heureux que j'aie vu en ma vie, je répondrai: C'est Jélyotte. Né dans l'obscurité, et enfant de choeur d'une église de Toulouse dans son adolescence, il étoit venu de plein vol débuter sur le théâtre de l'Opéra, et il y avoit eu le plus brillant succès: dès ce moment il avoit été, et il étoit encore l'idole du public. On tressailloit de joie dès qu'il paroissoit sur la scène; on l'écoutoit avec l'ivresse du plaisir; et toujours l'applaudissement marquoit les repos de sa voix. Cette voix étoit la plus rare que l'on eût entendue, soit par le volume et la plénitude des sons, soit par l'éclat perçant de son timbre argentin. Il n'étoit ni beau ni bien fait; mais, pour s'embellir, il n'avoit qu'à chanter; on eût dit qu'il charmoit les yeux en même temps que les oreilles. Les jeunes femmes en étoient folles: on les voyoit, à demi-corps élancées hors de leurs loges, donner en spectacle elles-mêmes l'excès de leur émotion; et plus d'une des plus jolies vouloit bien la lui témoigner. Bon musicien, son talent ne lui donnoit aucune peine, et son état n'avoit pour lui aucun de ses désagrémens. Chéri, considéré parmi ses camarades, avec lesquels il étoit sur le ton d'une politesse amicale, mais sans familiarité, il vivoit en homme du monde, accueilli, désiré partout. D'abord c'étoit son chant que l'on vouloit entendre; et, pour en donner le plaisir, il étoit d'une complaisance dont on étoit charmé autant que de sa voix! Il s'étoit fait une étude de choisir et d'apprendre nos plus jolies chansons, et il les chantoit sur sa guitare avec un goût délicieux; mais bientôt on oublioit en lui le chanteur, pour jouir des agrémens de l'homme aimable; et son esprit, son caractère, lui faisoient dans la société autant d'amis qu'il avoit eu d'admirateurs. Il en avoit dans la bourgeoisie, il en avoit dans le plus grand monde; et, partout simple, doux et modeste, il n'étoit jamais déplacé. Il s'étoit fait, par son talent et par les grâces qu'il lui avoit obtenues, une petite fortune honnête; et le premier usage qu'il en avoit fait avoit été de mettre sa famille à son aise. Il jouissoit, dans les bureaux et les cabinets des ministres, d'un crédit très considérable, car c'étoit le crédit que donne le plaisir; et il l'employoit à rendre dans la province où il étoit né des services essentiels. Aussi y étoit-il adoré. Tous les ans il lui étoit permis, en été, d'y faire un voyage, et, de Paris à Pau, sa route étoit connue; le temps de son passage étoit marqué de ville en ville; partout des fêtes l'attendoient; et, à ce propos, je dois dire ce que j'ai su de lui à Toulouse avant mon départ. Il avoit deux amis dans cette ville, à qui jamais personne ne fut préféré: l'un étoit le tailleur chez lequel il avoit logé; l'autre son maître de musique lorsqu'il étoit enfant de choeur. La noblesse, le parlement, se disputoient le second souper que Jélyotte feroit à Toulouse; mais, pour le premier, on savoit qu'il étoit invariablement réservé à ses deux amis. Homme à bonnes fortunes, autant et plus qu'il n'auroit voulu l'être, il étoit renommé pour sa discrétion; et de ses nombreuses conquêtes on n'a connu que celles qui ont voulu s'afficher. Enfin, parmi tant de prospérités, il n'a jamais excité l'envie, et je n'ai jamais ouï dire que Jélyotte eût un ennemi.

Le reste de la société des Menus-Plaisirs étoit tout simplement des amis de la joie; et, parmi ceux-là, je puis dire que je tenois mon coin avec quelque distinction.

Or, après les dîners joyeux que je venois de faire avec ces messieurs-là, qu'on s'imagine me voir passer à l'école des philosophes, et aux spectacles des bouffons nouvellement arrivés d'Italie, dans le fameux coin de la reine, me glisser parmi les Diderot, les d'Alembert, les Buffon, les Turgot, les d'Holbach, les Helvétius, les Rousseau, tous brûlans de zèle pour la musique italienne, pleins d'ardeur pour élever cet édifice immense de l'_Encyclopédie_, dont on jetoit les fondemens; on dira de moi en petit ce qu'Horace a dit d'Aristippe:

Omnis Aristippum decuit color, et status, et res.

Oui, j'en conviens, tout m'étoit bon, le plaisir, l'étude, la table, la philosophie; j'avois du goût pour la sagesse avec les sages, mais je me livrois volontiers à la folie avec les fous. Mon caractère étoit encore flottant, variable et discord. J'adorois la vertu; je cédois à l'exemple et à l'attrait du vice. J'étois content, j'étois heureux, lorsque dans la petite chambre de d'Alembert, chez sa bonne vitrière, faisant avec lui tête à tête un dîner frugal, je l'entendois, après avoir chiffré tout le matin de sa haute géométrie, me parler en homme de lettres, plein de goût, d'esprit et de lumières; ou que sur la morale, déployant à mes yeux la sagesse d'un esprit mûr et l'enjouement d'une âme jeune et libre, il parcouroit le monde d'un oeil de Démocrite, et me faisoit rire aux dépens de la sottise et de l'orgueil. J'étois aussi heureux, mais d'une autre façon, plus légère et plus fugitive, lorsqu'au milieu d'une volée de jeux et de plaisirs échappés des coulisses, à table entre nos amateurs parmi les nymphes et les grâces, quelquefois parmi les bacchantes, je n'entendois vanter que l'amour et le vin. Je quittai tout cela pour me rendre à Versailles; mais, avant de me séparer des chefs de l'entreprise de l'_Encyclopédie_, je m'engageai à y contribuer dans la partie de la littérature; et, encouragé par les éloges qu'ils donnèrent à mon travail, j'ai fait plus que je n'espérois, et plus qu'on n'attendoit de moi.

Voltaire alors étoit absent de Paris; il étoit en Prusse. Le fil de mon récit a paru me distraire de mes relations avec lui; mais jusqu'à son départ elles avoient été les mêmes, et les chagrins qu'il avoit éprouvés sembloient encore avoir resserré nos liens. De ces chagrins le plus vif un moment fut celui de la mort de la marquise du Châtelet; mais, à ne rien dissimuler, je reconnus dans cette occasion, comme j'ai fait souvent, la mobilité de son âme. Lorsque j'allai lui témoigner la part que je prenois à son affliction: «Venez, me dit-il en me voyant, venez partager ma douleur. J'ai perdu mon illustre amie; je suis au désespoir, je suis inconsolable.» Moi, à qui il avoit dit souvent qu'elle étoit comme une furie attachée à ses pas, et qui savois qu'ils avoient été plus d'une fois dans leurs querelles aux couteaux tirés l'un contre l'autre, je le laissai pleurer et je parus m'affliger avec lui. Seulement, pour lui faire apercevoir dans la cause même de cette mort quelque motif de consolation, je lui demandai de quoi elle étoit morte. «De quoi! ne le savez-vous pas? Ah! mon ami! il me l'a tuée! le brutal. Il lui a fait un enfant.» C'étoit de Saint-Lambert, de son rival, qu'il me parloit. Et le voilà me faisant l'éloge de cette femme incomparable, et redoublant de pleurs et de sanglots. Dans ce moment arrive l'intendant Chauvelin[85], qui lui fait je ne sais quel conte assez plaisant; et Voltaire de rire aux éclats avec lui. Je ris aussi, en m'en allant, de voir dans ce grand homme la facilité d'un enfant à passer d'un extrême à l'autre dans les passions qui l'agitoient. Une seule étoit fixe en lui et comme inhérente à son âme: c'étoit l'ambition et l'amour de la gloire; et, de tout ce qui flatte et nourrit cette passion, rien ne lui étoit indifférent.

Ce n'étoit pas assez pour lui d'être le plus illustre des gens de lettres; il vouloit être homme de cour. Dès sa jeunesse la plus tendre, il avoit pris la flatteuse habitude de vivre avec les grands. D'abord, la maréchale de Villars, le grand-prieur de Vendôme, et, depuis, le duc de Richelieu, le duc de La Vallière, les Boufflers, les Montmorency, avoient été son monde. Il soupoit avec eux habituellement, et l'on sait avec quelle familiarité respectueuse il avoit l'art de leur écrire et de leur parler. Des vers légèrement et délicatement flatteurs, une conversation non moins séduisante que ses poésies, le faisoient chérir et fêter parmi cette noblesse. Or, cette noblesse étoit admise aux soupers du roi. Pourquoi lui n'en étoit-il pas? C'étoit l'une de ses envies. Il rappeloit l'accueil que Louis le Grand faisoit à Boileau et à Racine; il disoit qu'Horace et Virgile avoient l'honneur d'approcher d'Auguste, que l'_Énéide_ avoit été lue dans le cabinet de Livie. Addison et Prior valoient-ils mieux que lui? Et dans leur patrie n'avoient-ils pas été employés honorablement, l'un dans le ministère et l'autre en ambassade? La place d'historiographe étoit déjà pour lui une marque de confiance; et quel autre avant lui l'avoit remplie avec autant d'éclat?

Il avoit acheté une charge de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi: cette charge, communément assez oiseuse, donnoit pourtant le droit d'être envoyé auprès des souverains pour des commissions légères, et il s'étoit flatté que, pour un homme comme lui, ces commissions ne se borneroient pas à de stériles complimens de félicitation et de condoléance. Il vouloit, comme on dit, faire son chemin à la cour; et, lorsqu'il avoit un projet dans la tête, il y tenoit obstinément: l'une de ses maximes étoit ces mots de l'Évangile: _Regnum coelorum vim patitur, et violenti rapiunt illud_; il employa donc à s'introduire auprès du roi tous les moyens imaginables.

Lorsque Mme d'Étioles, depuis marquise de Pompadour, fut annoncée pour maîtresse du roi, et avant même qu'elle fût déclarée, il s'empressa de lui faire sa cour. Il réussit aisément à lui plaire; et, en même temps qu'il célébroit les victoires du roi, il flattoit sa maîtresse en faisant pour elle de jolis vers. Il ne doutoit pas que par elle il n'obtînt la faveur d'être admis aux soupers des petits cabinets, et je suis persuadé qu'elle l'auroit voulu.

Transplantée à la cour, et assez mal instruite du caractère et des goûts du roi, elle avoit d'abord espéré de l'amuser par ses talens. Sur un théâtre particulier, elle jouoit devant lui de petits actes d'opéra, dont quelques-uns étoient faits pour elle, et dans lesquels son jeu, sa voix, son chant, étoient justement applaudis. Voltaire, en faveur auprès d'elle, s'avisa de vouloir diriger ce spectacle. L'alarme en fut au camp des gentilshommes de la chambre et des intendans des Menus-Plaisirs. C'étoit empiéter sur leurs droits, et ce fut entre eux une ligue pour éloigner de là un homme qui les auroit tous dominés, s'il avoit plu au roi autant qu'à sa maîtresse; mais on savoit que le roi ne l'aimoit pas, et que son empressement à se produire ajoutoit encore à ses préventions contre lui. Peu touché des louanges qu'il lui avoit données dans son _Panégyrique_, il ne voyoit en lui qu'un philosophe impie et qu'un flatteur ambitieux. À grand'peine avoit-il enfin consenti à ce qu'il fût reçu à l'Académie françoise. Sans compter les amis de la religion, qui n'étoient point les amis de Voltaire, il avoit à l'entour du roi des jaloux et des envieux de la faveur qu'on lui voyoit briguer, et ceux-là étoient attentifs à censurer ce qu'il faisoit pour plaire. À leur gré, le poème de _Fontenoy_ n'étoit qu'une froide gazette; le _Panégyrique_ du roi étoit inanimé, sans couleur et sans éloquence; les vers à Mme de Pompadour furent taxés d'indécence et d'indiscrétion, et dans ces vers surtout,

Soyez tous deux sans ennemis, Et gardez tous deux vos conquêtes,

on fit sentir au roi qu'il étoit messéant de le mettre au niveau et de pair avec sa maîtresse.

Au mariage du dauphin avec l'infante d'Espagne, il fut aisé de relever l'inconvenance et le ridicule d'avoir donné pour spectacle à l'infante cette _Princesse de Navarre_, qui véritablement n'étoit pas faite pour réussir. Je n'en dis pas de même de l'opéra du _Temple de la Gloire_: l'idée en étoit grande, le sujet bien conçu et dignement exécuté. Le troisième acte, dont le héros étoit Trajan, présentoit une allusion flatteuse pour le roi: c'étoit un héros juste, humain, généreux, pacifique, et digne de l'amour du monde, à qui le temple de la Gloire étoit ouvert. Voltaire n'avoit pas douté que le roi ne se reconnût dans cet éloge. Après le spectacle, il se trouva sur son passage; et, voyant que Sa Majesté passoit sans lui rien dire, il prit la liberté de lui demander: «Trajan est-il content?» Trajan, surpris et mécontent qu'on osât l'interroger, répondit par un froid silence; et toute la cour trouva mauvais que Voltaire eût osé questionner le roi.

Pour l'éloigner, il ne s'agissoit que d'en détacher la maîtresse; et le moyen que l'on prit pour cela fut de lui opposer Crébillon.

Celui-ci, vieux et pauvre, vivoit avec ses chiens, dans le fond du Marais, travaillant à bâtons rompus à ce _Catilina_ qu'il annonçoit depuis dix ans, et dont il lisoit çà et là quelques lambeaux de scènes qu'on trouvoit admirables. Son âge, ses succès, ses moeurs un peu sauvages, son caractère soldatesque, sa figure vraiment tragique, l'air, le ton imposant, quoique simple, dont il récitoit ses vers âpres et durs, la vigueur, l'énergie qu'il donnoit à son expression, tout concouroit à frapper les esprits d'une sorte d'enthousiasme. J'ai entendu applaudir avec transport, par des gens qui n'étoient pas bêtes, ces vers qu'il avoit mis dans la bouche de Cicéron:

Catilina, je crois que tu n'es point coupable; Mais, si tu l'es, tu n'es qu'un homme détestable; Et je ne vois en toi que l'esprit et l'éclat Du plus grand des mortels, ou du plus scélérat.

Le nom de Crébillon étoit le mot de ralliement des ennemis de Voltaire. _Électre_ et _Rhadamiste_, qu'on jouoit quelquefois encore, attiroient peu de monde; tout le reste des tragédies de Crébillon étoit oublié, tandis que, de Voltaire, _Oedipe_, _Alzire_, _Mahomet_, _Zaïre_, _Mérope_, occupoient le théâtre dans tout l'éclat d'un plein succès. Le parti du vieux Crébillon, peu nombreux, mais bruyant, ne laissoit pas de l'appeler le Sophocle de notre siècle; et, même parmi les gens de lettres, les Marivaux disoient que devant le génie de Crébillon devoit pâlir et s'éclipser tout le bel esprit de Voltaire.

On parla devant Mme de Pompadour de ce grand homme abandonné, qu'on laissoit vieillir sans secours, parce qu'il étoit sans intrigue. C'étoit la prendre par son endroit sensible. «Que dites-vous? s'écria-t-elle; Crébillon est pauvre et délaissé!» Aussitôt elle obtint pour lui du roi une pension de cent louis sur sa cassette.

Crébillon s'empressa d'aller remercier sa bienfaitrice. Une légère incommodité la tenoit dans son lit lorsqu'on le lui annonça; elle le fit entrer. La vue de ce beau vieillard l'attendrit; elle le reçut avec une grâce touchante. Il en fut ému; et, comme il se penchoit sur son lit pour lui baiser la main, le roi parut. «Ah! Madame, s'écria Crébillon, le roi nous a surpris; je suis perdu!» Cette saillie d'un vieillard de quatre-vingts ans plut au roi; le succès de Crébillon fut décidé. Tous les Menus-Plaisirs se répandirent en éloges de son génie et de ses moeurs. «Il avoit, disoit-on, de la fierté, mais point d'orgueil, et encore moins de vaine gloire. Son infortune étoit la preuve de son désintéressement. C'étoit un caractère antique et vraiment l'homme dont le génie honoroit le règne du roi.» On parloit de _Catilina_ comme de la merveille du siècle. Mme de Pompadour voulut l'entendre. Le jour fut pris pour cette lecture; le roi, invisible et présent, l'entendit. Elle eut un plein succès; et, lorsque _Catilina_ fut mis au théâtre, Mme de Pompadour, accompagnée d'une volée de courtisans, vint assister à ce spectacle avec le plus vif intérêt. Peu de temps après, Crébillon obtint la faveur d'une édition de ses oeuvres à l'imprimerie du Louvre, aux dépens du trésor royal. Dès ce temps-là, Voltaire fut froidement reçu, et cessa d'aller à la cour.

On sait quelle avoit été sa relation avec le prince royal de Prusse. Ce prince, devenu roi, lui marquoit les mêmes bontés; et la manière infiniment flatteuse dont Voltaire y répondoit n'avoit peut-être pas laissé de contribuer en secret à lui aliéner l'esprit de Louis XV. Le roi de Prusse donc, en relation avec Voltaire, n'avoit cessé, depuis son avènement à la couronne, de l'inviter à l'aller voir; et la faveur dont Crébillon jouissoit à la cour, l'ayant piqué au vif, avoit décidé son voyage. Mais, avant de partir, il avoit voulu se venger de ce désagrément, et il s'y étoit pris en grand homme: il avoit attaqué son adversaire corps à corps pour se mesurer avec lui dans les sujets qu'il avoit traités, ne s'abstenant que de _Rhadamiste_, d'_Atrée_ et de _Pyrrhus_: de l'un sans doute par respect, de l'autre par horreur, et du troisième par dédain d'un sujet ingrat et fantasque.

Il commença par _Sémiramis_, et la manière grande et tragique dont il en conçut l'action, la couleur sombre, orageuse et terrible qu'il y répandit, le style magique qu'il y employa, la majesté religieuse et formidable dont il la remplit, les situations et les scènes déchirantes qu'il en tira, l'art enfin dont il sut en préparer, en établir, en soutenir le merveilleux, étoient bien faits pour anéantir la foible et froide _Sémiramis_ de Crébillon; mais alors le théâtre n'étoit pas susceptible d'une action de ce caractère. Le lieu de la scène étoit resserré par une foule de spectateurs, les uns assis sur des gradins, les autres debout au fond du théâtre et le long des coulisses, en sorte que Sémiramis éperdue et l'ombre de Ninus sortant de son tombeau étoient obligées de traverser une épaisse haie de petits-maîtres. Cette indécence jeta du ridicule sur la gravité de l'action théâtrale. Plus d'intérêt sans illusion, plus d'illusion sans vraisemblance; et cette pièce, le chef-d'oeuvre de Voltaire, du côté du génie, eut dans sa nouveauté assez peu de succès pour faire dire qu'elle étoit tombée. Voltaire en frémit de douleur; mais il ne se rebuta point. Il fit l'_Oreste_ d'après Sophocle, et il s'éleva au-dessus de Sophocle lui-même dans le rôle d'Électre, et dans l'art de sauver l'indécence et la dureté du caractère de Clytemnestre. Mais, dans le cinquième acte, au moment de la catastrophe, il n'avoit pas encore assez affaibli l'horreur du parricide, et, le parti de Crébillon n'étant là rien moins que bénévole, tout ce qui pouvoit donner prise à la critique fut relevé par des murmures ou tourné en dérision. Le spectacle en fut troublé à chaque instant, et cette pièce, qui depuis a été justement applaudie, essuya des huées. J'étais dans l'amphithéâtre, plus mort que vif. Voltaire y vint; et, dans un moment où le parterre tournoit en ridicule un trait de pathétique, il se leva et s'écria: «Eh! barbares! c'est du Sophocle!»

Enfin, il donna _Rome sauvée_, et, dans les personnages de Cicéron, de César, de Caton, il vengea la dignité du sénat romain, que Crébillon avoit dégradée en subordonnant tous ces grands caractères à celui de Catilina. Je me souviens qu'en venant d'écrire les belles scènes de Cicéron et de César avec Catilina, il me les lut dans une perfection dont jamais acteur n'approchera: simplement, noblement, sans aucune manière, mieux que jamais lui-même je ne l'avois entendu lire. «Ah! vous avez, lui dis-je, la conscience en repos sur ces vers-là; aussi ne les fardez-vous point, et vous avez raison: vous n'en avez jamais fait de plus beaux.» Cette pièce eut dans l'opinion des gens instruits un grand succès d'estime; mais elle n'étoit pas faite pour émouvoir la multitude, et cette éloquence du style, ce mérite d'avoir si savamment observé les moeurs et peint les caractères, fut peu sensible aux yeux de cette masse du public. Ainsi, avec des avantages prodigieux sur son rival, Voltaire eut la douleur de se voir disputer, refuser même le triomphe.

Ces dégoûts avoient déterminé son voyage en Prusse. Une seule difficulté le retardoit encore, et la manière dont elle fut levée est assez curieuse pour vous amuser un moment.