Mémoires de Marmontel (Volume 1 of 3) Mémoires d'un Père pour servir à l'Instruction de ses enfans

Part 15

Chapter 153,628 wordsPublic domain

Vers la fin de l'automne, l'ennui lui fit quitter sa triste maison de campagne, et peu de temps après arriva l'aventure qui le sépara de sa femme. Un jour[63] que dans la plaine des Sablons le maréchal de Saxe donnoit au public le spectacle de la revue de ses hulans, La Popelinière, plus excédé que jamais des lettres anonymes qui lui répétoient que sa femme recevoit chez elle toutes les nuits le maréchal de Richelieu, prit le temps où elle étoit à la revue pour visiter son appartement, et voir comment un homme pouvoit y être introduit malgré la vigilance d'un portier dont il étoit sûr. Il avoit avec lui, pour l'aider dans cette recherche, Vaucanson et Balot[64]; celui-ci, petit avocat, d'un esprit fin et pénétrant, mais personnage assez grotesque par la singularité d'un langage trivial et hyperbolique, et d'un caractère mêlé de bassesse et d'orgueil, fier et haut par boutades, et servile par habitude. C'étoit lui qui louoit M. de La Popelinière sur la finesse de sa peau, et qui, dans un moment d'humeur, disoit de lui: _Qu'il s'en aille cuver son or_. Pour Vaucanson, tout son esprit étoit en génie, et, hors des mécaniques, rien de plus ignorant et rien de plus borné que lui.

En visitant l'appartement de Mme de La Popelinière, Balot fit la remarque que, dans le cabinet où étoit son clavecin, on avoit tendu un tapis de pied, et que cependant il n'y avoit dans la cheminée de cette pièce ni bois, ni cendres, ni chenets, quoique le temps fût déjà froid et que l'on fît du feu partout. Par induction, il s'avisa de frapper de sa canne la plaque de la cheminée: la plaque sonna creux. Alors Vaucanson, s'approchant, s'aperçut qu'elle étoit montée à charnière, et si parfaitement unie au revêtement des côtés que la jointure en étoit presque imperceptible. «Ah! Monsieur, s'écria-t-il en se tournant vers La Popelinière, le bel ouvrage que je vois là! et l'excellent ouvrier que celui qui l'a fait! Cette plaque est mobile, elle s'ouvre, mais la charnière en est d'une délicatesse!... non, il n'y a point de tabatière mieux travaillée. L'habile homme que celui-là!--Quoi! Monsieur, dit La Popelinière en pâlissant, vous êtes sûr que cette plaque s'ouvre?--Vraiment! j'en suis sûr, je le vois, dit Vaucanson, ravi d'admiration et d'aise; rien n'est plus merveilleux.--Et que me fait votre merveille? il s'agit bien ici d'admirer!--Ah! Monsieur, de tels ouvriers sont fort rares! J'en ai de bons, assurément; mais je n'en ai pas un qui...--Laissons là vos ouvriers, interrompit La Popelinière, et qu'on m'en appelle un qui fasse sauter cette plaque.--C'est dommage, dit Vaucanson, de briser un chef-d'oeuvre aussi parfait que celui-là.»

Derrière la plaque une ouverture faite au mur mitoyen étoit fermée par un panneau de boiserie, qui, couvert d'une glace dans la maison voisine, s'ouvroit à volonté, et donnoit une libre entrée dans le cabinet de musique au locataire clandestin de l'appartement contigu. Le malheureux La Popelinière, qui ne cherchoit, je crois, qu'un moyen légitime de se délivrer de sa femme, envoya quérir un commissaire, et fit constater sur-le-champ, par un procès-verbal, sa découverte et sa disgrâce[65].

Sa femme étoit encore à la revue lorsqu'on vint l'avertir de ce qui se passoit chez elle. Pour y rentrer, ou de gré, ou de force, elle pria le maréchal de Loewendal de l'y accompagner; mais la porte lui fut fermée, et le maréchal ne voulut pas prendre sur lui de la forcer. Elle eut recours au maréchal de Saxe. «Que je rentre chez moi, lui dit-elle, et que je parle à mon mari; c'est assez; vous m'aurez sauvée.» Le maréchal la fit monter dans son carrosse; et, en arrivant à la porte, il descendit et frappa lui-même. Le fidèle portier, en entr'ouvrant la porte, voulut lui dire qu'il lui étoit défendu... «Et ne me connoissez-vous pas? lui dit le maréchal. Apprenez que pour moi il n'y a point de porte fermée. Entrez, Madame, entrez chez vous.» Il lui donna la main et monta avec elle.

La Popelinière, effarouché, vint au-devant de lui. «Eh bien, mon ami, qu'est-ce? lui dit le maréchal: un esclandre, des scènes, un spectacle pour le public? Il n'y a pour vous dans tout cela que du ridicule à gagner. Ne voyez-vous pas qu'on ne cherche qu'à vous brouiller ensemble, et qu'on y emploie toutes sortes de ruses? N'en soyez point la dupe. Écoutez votre femme, qui se justifiera pleinement à vos yeux, et qui ne demande qu'à vivre convenablement avec vous.» La Popelinière se contint respectueusement en silence; et le maréchal s'en alla en leur recommandant la décence et la paix.

Tête à tête avec son mari, Mme de La Popelinière s'arma de tout son courage et de toute son éloquence. Elle lui demanda sur quel nouveau soupçon, sur quelle délation nouvelle, il lui avoit fait fermer sa porte. Et, lorsqu'il parla de la plaque, elle s'indigna qu'il la crût complice de cette coupable invention. N'étoit-ce pas chez lui, bien plutôt que chez elle, qu'on avoit voulu pénétrer? Et, pour avoir à leur insu pratiqué ce passage d'une maison à l'autre, que falloit-il qu'un domestique et deux ouvriers corrompus? Mais quoi! y avoit-il à douter de la cause d'un stratagème si visiblement inventé pour la perdre dans son esprit? «J'étois trop heureuse avec vous, lui dit-elle, et c'est mon bonheur qui irrite contre moi l'envie. Les lettres anonymes ne lui ont pas suffi; il lui falloit des preuves, et dans sa rage elle a imaginé cette détestable machine. Que dis-je? et, depuis que l'envie s'obstine à me persécuter, n'avez-vous pas dû voir quel étoit à ses yeux mon crime? Quelle est dans Paris l'autre femme dont le repos, l'honneur, soient si violemment attaqués? Ah! c'est qu'aucune d'elles n'a le tort que j'avois et que j'aurois encore si vous aviez été plus juste. Je contribuois au bonheur d'un homme dont l'esprit, les talens, la considération, l'honorable existence, font le tourment des envieux. C'est vous qu'ils veulent rendre et ridicule et malheureux. Oui, c'est là le motif de ces libelles anonymes que vous recevez tous les jours; et c'est le succès qu'on espère de ce piège grossier que l'on vous a tendu.» Alors, se jetant à ses pieds: «Ah! Monsieur, rendez-moi votre estime, votre confiance, j'ose dire votre tendresse, et mon amour vous vengera en me vengeant moi-même du mal que nous ont fait nos communs ennemis.»

Malheureusement trop convaincu, La Popelinière fut inflexible. «Madame, lui dit-il, tout l'artifice de vos paroles ne me fait point changer de résolution; nous n'habiterons plus ensemble. Si vous vous retirez modestement, sans bruit, je prendrai soin de votre sort. Si vous m'obligez de recourir aux voies de rigueur pour vous faire sortir de chez moi, je les emploierai; et tout sentiment d'indulgence et de bonté pour vous sera étouffé dans mon âme.» Elle sortit. Il lui donna, je crois, vingt mille livres de pension alimentaire, avec quoi elle alla vivre ou plutôt mourir dans un réduit obscur, délaissée de ce beau monde qui l'avoit tant flattée, et qui la méprisa lorsqu'elle fut dans le malheur. Une glande qu'elle avoit au sein fut le foyer d'une humeur corrosive qui la dévora lentement. Le maréchal de Richelieu, qui se donnoit ailleurs des passe-temps et des plaisirs, tandis qu'elle se consumoit dans les douleurs les plus cruelles, ne laissoit pas de lui rendre en passant quelques devoirs de bienséance; aussi disoit-on dans le monde, après qu'elle eut cessé de vivre: «En vérité, M. de Richelieu a eu pour elle des procédés bien admirables! il n'a pas cessé de la voir jusqu'à son dernier moment.»

C'étoit pour être aimée ainsi que cette femme, qui chez elle, avec une conduite honnête, auroit joui de l'estime publique et des agrémens d'une vie honorée et délicieuse, avoit sacrifié son repos, sa pudeur, sa fortune, tous ses plaisirs; et ce qui rend plus effrayant encore ce délire de la vanité, c'est que ni le coeur ni les sens n'y avoient eu qu'une part très légère. Mme de La Popelinière, avec une tête assez vive, étoit d'une extrême froideur; mais un duc à bonnes fortunes lui avoit paru, comme à bien d'autres, une glorieuse conquête: ce fut là ce qui la perdit.

La Popelinière, séparé de sa femme, ne songea plus qu'à vivre en homme libre et opulent. Sa maison de Passy redevint le séjour le plus charmant, mais le plus dangereux pour moi. Il avoit à ses gages le meilleur concert de musique qui fût connu dans ce temps-là. Les joueurs d'instrumens logeoient chez lui, et préparoient ensemble le matin, avec un accord merveilleux, les symphonies qu'ils dévoient exécuter le soir. Les premiers talens des théâtres, et singulièrement les chanteuses et les danseuses de l'Opéra, venoient embellir ses soupers. À ces soupers, après que de brillantes voix avoient charmé l'oreille, on étoit agréablement surpris de voir, au son des instrumens, Lany, sa soeur, la jeune Puvigné, quitter la table, et, dans la même salle, danser les airs qu'exécutoit la symphonie. Tous les habiles musiciens qui venoient d'Italie, violons, chanteuses et chanteurs, étoient reçus, logés, nourris dans sa maison, et chacun à l'envi brilloit dans ces concerts. Rameau y composoit ses opéras; et, les jours de fête, à la messe de la chapelle domestique, il nous donnoit sur l'orgue des morceaux de verve étonnans. Jamais bourgeois n'a mieux vécu en prince, et les princes venoient jouir de ses plaisirs.

À son théâtre, car il en avoit un, on ne jouoit que des comédies de sa façon, et dont les acteurs étoient pris dans sa société. Ces comédies, quoique médiocres, étoient d'assez bon goût, et assez bien écrites pour qu'il n'y eût pas une complaisance excessive à les applaudir. Le succès en étoit d'autant plus assuré que le spectacle étoit suivi d'un splendide souper auquel l'élite des spectateurs, les ambassadeurs de l'Europe, la plus haute noblesse et les plus jolies femmes de Paris étoient invités.

La Popelinière en faisoit les honneurs en homme qui avoit pris dans le monde le sentiment des convenances, dont l'air, le ton et les manières n'avoient rien que de bienséant, dont l'orgueil même savoit s'envelopper de politesse et de modestie, et qui, dans les respects qu'il rendoit aux grands, ne laissoit pas de garder encore un certain air de civilité libre et simple qui lui alloit bien, parce qu'il lui étoit naturel. Personne, quand il vouloit plaire, n'étoit plus aimable que lui. Il avoit de l'esprit, de la galanterie, et, sans aucune étude ni beaucoup de culture, assez de talent pour les vers. Hors de chez lui, ceux même qui venoient de jouir de son luxe et de sa dépense ne manquoient pas de trouver ridicule l'existence qu'il se donnoit; mais, chez lui, il ne s'entendoit que féliciter et louer; et, avec plus ou moins de complaisance, chacun lui payoit en flatterie les plaisirs qu'il lui avoit donnés. C'étoit bien, comme on le disoit, un vieil enfant gâté de la fortune; mais moi qui le voyois habituellement et de près, et qui m'affligeois quelquefois de le trouver un peu trop vain, je m'étonne aujourd'hui qu'il ne le fût pas davantage.

Un défaut bien plus déplorable que cette vanité de richesse et de faste, c'étoit en lui une soif de Tantale pour un genre de voluptés dont il ne pouvoit plus ou presque plus jouir. Le financier de La Fontaine se plaignoit «qu'au marché l'on ne vendît pas le dormir comme le manger et le boire». Pour celui-ci, ce n'étoit point le dormir qu'il auroit voulu payer au poids de l'or.

Les plaisirs le sollicitoient; mais, en contraste avec la fortune qui les lui amenoit en foule, la nature lui en prescrivoit une abstinence humiliante; et cette alternative de tentations continuelles et de continuelles privations étoit un supplice pour lui. Le malheureux ne pouvoit se persuader que la cause en fût en lui-même. Il ne manquoit jamais d'en accuser l'objet présent, et, toutes les fois qu'un objet nouveau lui sembloit avoir plus d'attraits, on le voyoit galant, enjoué, comme épanoui par ce doux rayon d'espérance; c'étoit alors qu'il étoit aimable, il faisoit des contes joyeux, il chantoit des chansons qu'il avoit composées, et d'un style tantôt plus libre, tantôt plus délicat, selon l'objet qui l'animoit; mais autant il avoit été vif et charmé le soir, autant le lendemain il étoit triste et mécontent.

Cependant moi, qu'environnoient les occasions de faillir, je n'étois rien moins qu'infaillible. Je sentois bien qu'elles m'étoient nuisibles, et que, pour m'en défendre, il eût fallu m'en éloigner; mais je n'en avois pas la force. Le corridor où je logeois étoit le plus souvent peuplé de filles de spectacle. Avec un pareil voisinage, il étoit difficile que je fusse économe et des heures de mon sommeil et de celles de mon travail. Les plaisirs de la table contribuoient aussi à obscurcir en moi les facultés intellectuelles. Je ne me doutois pas que la tempérance fût la nourrice du génie, et cependant rien n'est plus véritable. Je m'éveillois la tête trouble et les idées appesanties des vapeurs d'un ample souper. Je m'étonnois que mes esprits ne fussent pas aussi purs, aussi libres que dans la rue des Mathurins ou que dans celle des Maçons. Ah! c'est que le travail de l'imagination ne veut pas être embarrassé par celui des autres organes. Les muses, a-t-on dit, sont chastes; il auroit fallu ajouter qu'elles étoient sobres; et l'une et l'autre de ces maximes étoient chez moi dans un profond oubli.

J'avois négligemment fini la tragédie de _Cléopâtre_; et cette pièce qui, dans le recueil de mes oeuvres, est aujourd'hui ce que j'ai travaillé avec le plus de soin, «se ressentoit alors, comme je l'ai dit ailleurs[66], de la précipitation avec laquelle on écrit dans un âge où l'on n'a pas encore senti combien il est difficile de bien écrire». Elle eut besoin de toute l'indulgence du public pour obtenir un demi-succès de onze représentations. J'avois mis sur le théâtre le dénouement que me donnoit l'histoire, et Vaucanson avoit bien voulu me fabriquer un aspic automate qui, dans le moment où Cléopâtre le pressoit sur son sein pour en exciter la morsure, imitoit presque au naturel le mouvement d'un aspic vivant; mais la surprise que causoit ce petit chef-d'oeuvre de l'art faisoit diversion au véritable intérêt du moment. J'ai préféré depuis un dénouement plus simple. Au reste, je dois reconnoître que j'avois trop présumé de mes forces, en espérant de faire pardonner à Antoine l'excès de son égarement. L'exemple en est terrible, mais l'extrême difficulté étoit de le rendre touchant.

Je cherchai un sujet plus pathétique, et je crus le trouver dans la fable des _Héraclides_. Il y avoit quelque ressemblance avec l'_Iphigénie en Aulide_; mais, par les caractères et les incidens de l'action, ces deux sujets étoient si différens que le même poète grec, Euripide, les avoit traités l'un et l'autre. Cependant, à peine ma pièce eut-elle été reçue et mise en répétition que le bruit courant dans le monde fut que, dans un sujet tout semblable à celui de Racine, je voulois jouter avec lui.

À ce bruit répandu avec l'affectation d'une malveillance marquée, je m'aperçus que j'avois des ennemis; je fus même averti que j'en avois une nuée. J'en demandois la cause, je l'ignorois alors; mais depuis j'ai bien su pourquoi. Au théâtre, la douce et perfide Gaussin m'avoit aliéné tout son parti, et il étoit nombreux: car il étoit formé d'abord de ses amis, et puis des ennemis de Mlle Clairon, auxquels se rallioient les zélés partisans de Mlle Du Mesnil. Clairon, par ses succès, enlevoit toujours quelque rôle à l'une et à l'autre de ces actrices; et moi, son poète fidèle, j'étois aussi l'objet de leur inimitié. Parmi les amateurs et les intrigans des coulisses, j'avois de même contre moi tous les ennemis de Voltaire, et, de plus, ses enthousiastes, qui, bien moins généreux que lui, ne toléroient pas même des succès au-dessous des siens. Bien des sociétés que j'avois négligées après y avoir été reçu m'en vouloient de n'avoir pas mieux répondu à leurs prévenances, et l'amitié qu'avoit pour moi La Popelinière faisoit rejaillir contre moi la haine de ses envieux. Ajoutez-y cette foule de gens naturellement disposés à rabaisser ceux qui s'élèvent et à jouir de la disgrâce de ceux qu'ils ont vus prospérer, vous concevrez comment, sans avoir fait du mal, sans même en vouloir à personne, j'avois déjà tant d'ennemis. J'en avois même parmi les jeunes gens, qui, ayant entendu parler dans le monde de mes frivoles aventures, me supposoient en galanterie toutes les prétentions de leur fatuité, et qui ne me pardonnoient pas de rivaliser avec eux: ce qui prouve, en passant, que l'ancienne maxime, _Cache ta vie_, ne convient à personne mieux qu'à l'homme de lettres, et que ce n'est que par ses écrits qu'il lui est permis d'être célèbre.

Mais un ennemi plus terrible que tous ceux-là pour moi, ce fut le café de Procope. J'avois d'abord fréquenté ce café, le rendez-vous des habitués et des arbitres du parterre, et j'y étois assez bien venu; mais, après le succès de _Denys_ et d'_Aristomène_, on m'avoit donné le conseil imprudent de n'y plus aller, et j'avois suivi ce conseil. Une retraite si soudaine et si brusque, attribuée à ma vanité, me fit le plus grand tort; et autant cette espèce de tribunal m'avoit été favorable, autant il me devint contraire. C'est pour vous, mes enfans, un avis d'être réservés dans vos liaisons de jeunesse, car il est difficile de se tirer de celles où l'on s'est engagé sans y laisser d'amers ressentimens et de cruelles inimitiés. Au lieu de dénouer insensiblement, je rompis: ce fut une très grande faute.

Enfin, trop de sincérité, peut-être aussi trop de roideur que j'avois dans le caractère, ne me permit jamais de dissimuler l'aversion et le mépris dont j'étois plein pour ces malheureux journalistes, qui «attaquent tous les jours, disoit Voltaire, ce que nous avons de meilleur, qui louent ce que nous avons de plus mauvais, et qui font de la noble profession des lettres un métier aussi lâche et aussi méprisable qu'eux». Dès mes premiers succès, je m'en vis assailli comme par un essaim de guêpes; et, depuis Fréron jusqu'à l'abbé Aubert, il n'y a pas un de ces vils écrivains qui ne se soit vengé de mes mépris par son déchaînement contre tous mes ouvrages.

Telles étoient les dispositions d'une partie du public, lorsque je mis au jour la tragédie des _Héraclides_[67]. C'étoit la plus foiblement écrite de mes pièces de théâtre, mais la plus pathétique; et, aux répétitions, je ne puis exprimer l'impression qu'elle avoit faite. Mlle Du Mesnil y jouoit le rôle de Déjanire, Mlle Clairon celui d'Olympie; et, dans leurs scènes, l'expression de l'amour et de la douleur de la mère étoit si déchirante que celle qui jouoit la fille en étoit pénétrée au point de ne pouvoir parler. L'auditoire fondoit en larmes. M. de La Popelinière, ainsi que tous les assistans, me répondoient d'un plein succès.

J'ai fait entendre ailleurs par quel événement tout l'effet de ce pathétique fut détruit à la première représentation. Mais, ce que je n'ai pas voulu expliquer dans une préface, je puis le dire clairement dans des mémoires particuliers. Mlle Du Mesnil aimoit le vin, elle avoit coutume d'en boire un gobelet dans les entr'actes, mais assez trempé d'eau pour ne pas l'enivrer. Malheureusement, ce jour-là, son laquais le lui versa pur, à son insu. Dans le premier acte, elle venoit d'être sublime et applaudie avec transport. Toute bouillante encore, elle avala ce vin, et il lui porta à la tête. Dans cet état d'ivresse et d'étourdissement, elle joua le reste de son rôle, ou plutôt le balbutia d'un air si égaré, si hors de sens, que le pathétique en devint risible; et l'on sait que, lorsqu'une fois le parterre commence à prendre le sérieux en raillerie, rien ne le touche plus, et, en froid parodiste, il ne cherche plus qu'à s'égayer.

Comme on ne savoit pas dans le public ce qui étoit arrivé dans la coulisse, on ne manqua point d'attribuer au rôle l'extravagance de l'actrice; et le bruit de Paris fut que le ton de ma pièce étoit d'une familiarité si folle et si plaisante qu'on en avoit ri aux éclats.

Quoique Mlle Du Mesnil ne m'aimât point, comme elle s'attribuoit au moins une partie de ma disgrâce, elle crut devoir faire ses efforts pour la réparer. On redonna, malgré moi, la pièce; elle fut jouée, par les deux actrices, aussi bien qu'il étoit possible; le peu de monde qui la voyoit y répandoit de douces larmes; mais, la prévention contraire une fois établie, le coup étoit porté. Elle ne s'en releva point, et, à la sixième représentation, je voulus qu'on l'interrompît.

Mes enfans auront lu le récit que j'ai fait ailleurs[68] de la fête qui m'attendoit à Passy le jour de la première représentation des _Héraclides_, et dont le contretemps auroit mis le comble à mon humiliation si je n'avois eu la présence d'esprit d'en éviter le ridicule en posant sur la tête de Mlle Clairon cette couronne de laurier qu'on m'offroit si mal à propos. Je ne rappelle ici cet incident que pour faire voir avec quelle assurance M. de La Popelinière avoit compté sur le succès de mon ouvrage. Il persista dans l'opinion qu'il en avoit eue, et son amitié redoubla de chaleur pour me tirer de l'abattement où j'étois comme anéanti.

Mon esprit, en se relevant, prit un caractère un peu plus mâle, et même une teinte de philosophie, grâce à l'adversité, grâce peut-être aussi aux liaisons que j'avois formées. Mon enchantement à Passy n'étoit pas tel qu'il me fît oublier Paris; et, plus souvent que n'eût voulu M. de La Popelinière, j'y faisois de petits voyages. Chez ma bonne Mme Harenc, que je n'ai jamais négligée, j'avois fait connoissance avec d'Alembert et la jeune Mme de Lespinasse, qui, tous les deux, y accompagnoient Mme du Delfand toutes les fois qu'elle y venoit souper. Je ne fais que nommer ici ces personnages intéressans; j'en parlerai à loisir dans la suite.