Mémoires de Marmontel (Volume 1 of 3) Mémoires d'un Père pour servir à l'Instruction de ses enfans
Part 12
La même année que j'avois eu le malheur de perdre ma mère, Vauvenargues étoit mort; j'avois besoin de me soulager des regrets que j'en ressentois, et, dans mon épître à Voltaire, il me fut doux de les répandre. Cette épître est de tous mes ouvrages celui que j'ai écrit avec le plus de rapidité. Les vers couloient de source; je la fis dans une soirée, et depuis je n'y ai rien changé.
Ce que m'avoit prédit Voltaire m'arriva. En un jour, presque en un moment, je me trouvai riche et célèbre. Je fis de ma richesse l'usage convenable. Il n'en fut pas de même de ma célébrité. Elle devint la cause de ma dissipation et la source de mes erreurs. Jusque-là ma vie avoit été obscure et retirée. Je logeois dans la rue des Mathurins, avec deux hommes studieux, Lavirotte[48] et l'abbé de Prades: celui-ci occupé à traduire la théologie d'Huet[49], et l'autre la physique de Mac-Laurin, disciple de Newton. Avec nous demeuraient aussi deux abbés gascons[50], aimables fainéans, d'une gaieté intarissable, lesquels alloient courant le monde, tandis que nous étions appliqués au travail, et revenoient le soir nous réjouir des nouvelles qu'ils avoient recueillies, ou des contes qu'ils inventoient. Les maisons que je fréquentois étoient celles de Mme Harenc et de Mme Desfourniels, son amie, où j'étois toujours désiré; celle de Voltaire, où je jouissois avec délices des entretiens de mon illustre maître, et celle de Mme Denis, sa nièce, femme aimable avec sa laideur, et dont l'esprit naturel et facile avoit pris la teinture de l'esprit de son oncle, de son goût, de son enjouement, de son exquise politesse, assez pour faire rechercher et chérir sa société. Toutes ces liaisons contribuoient à me remplir l'âme et l'esprit de courage et d'émulation, et à répandre dans mon travail plus de chaleur et de lumière.
Surtout quelle école pour moi que celle où tous les jours, depuis deux ans, l'amitié des deux hommes les plus éclairés de leur siècle m'avoit permis d'aller m'instruire! Les conversations de Voltaire et de Vauvenargues étoient ce que jamais on put entendre de plus riche et de plus fécond: c'étoit, du côté de Voltaire, une abondance intarissable de faits intéressans et de traits de lumière; c'étoit, du côté de Vauvenargues, une éloquence pleine d'aménité, de grâce et de sagesse. Jamais dans la dispute on ne mit tant d'esprit, de douceur et de bonne foi; et, ce qui me charmoit plus encore, c'étoit, d'un côté, le respect de Vauvenargues pour le génie de Voltaire, et, de l'autre, la tendre vénération de Voltaire pour la vertu de Vauvenargues: l'un et l'autre, sans se flatter, ni par de vaines adulations, ni par de molles complaisances, s'honoroient à mes yeux par une liberté de pensée qui ne troubloit jamais l'harmonie et l'accord de leurs sentimens mutuels. Mais dans le moment dont je parle, l'un de ces deux amis illustres n'étoit plus, et l'autre étoit absent. Je fus trop livré à moi-même.
Après le succès de _Denys_, un monde curieux, séduisant et frivole s'étant saisi de moi, je me vis emporté dans le tourbillon de Paris. C'étoit comme une mode d'attirer, de montrer chez soi l'auteur de la pièce nouvelle; et moi, flatté de cet empressement, je ne savois pas m'en défendre. Tous les jours invité à des dîners, à des soupers, dont les hôtes et les convives m'étoient également nouveaux, je me laissois comme enlever d'une société dans une autre, sans savoir bien souvent où j'allois ni d'où je venois: si fatigué de la mobilité perpétuelle de ce spectacle que, dans mes momens de repos, je n'avois plus la force de m'appliquer à rien. Cependant cette variété, ce mouvement de scènes, me plaisoient, je l'avoue, et mes amis eux-mêmes, en me recommandant la sagesse et la modestie, pensoient que je devois céder à ce premier désir qu'on avoit de me voir. «Si ce n'est pas de l'amitié, ce sera, disoient-ils, de la bienveillance et de l'estime personnelle que vous vous acquerrez en vous conduisant bien. Vous avez besoin de connoître les moeurs, les goûts, le ton, les usages du monde; ce n'est qu'en le voyant de près que l'on peut bien l'étudier, et vous êtes heureux d'y être si favorablement et de si bonne heure introduit.»
Ah! mes amis avoient raison, si j'avois su modérément profiter de cet avantage; mais une extrême facilité fut le défaut de ma jeunesse, et, lorsque l'occasion eut l'attrait du plaisir, je n'y sus jamais résister.
Dans ce temps de dissipation et d'étourdissement, je vis un jour arriver chez moi un certain Monet, qui depuis fut directeur de l'Opéra-Comique, et que je ne connoissois pas. «Monsieur, me dit-il, je suis chargé auprès de vous d'une commission qui, je crois, ne vous déplaira point. N'avez-vous pas entendu parler de Mlle Navarre[51]?» Je lui répondis que ce nom étoit nouveau pour moi. «C'est, poursuivit Monet, le prodige de notre siècle pour l'esprit et pour la beauté. Elle vient de Bruxelles, où elle faisoit l'ornement et les délices de la cour du maréchal de Saxe; elle a vu _Denys le Tyran_; elle brûle d'envie d'en connoître l'auteur, et m'envoie vous inviter à dîner aujourd'hui chez elle.» Je m'y engageai sans peine.
Jamais je n'ai été plus ébloui que je le fus en la voyant. Elle avoit encore plus d'éclat que de beauté. Vêtue en Polonoise, de la manière la plus galante, deux longues tresses flottoient sur ses épaules; et sur sa tête des fleurs jonquilles, mêlées parmi ses cheveux, relevoient merveilleusement l'éclat de ce beau teint de brune qu'animoient de leurs feux deux yeux étincelans. L'accueil qu'elle me fit redoubla le péril de voir de si près tant de charmes; et son langage eut bientôt confirmé l'éloge qu'on m'avoit fait de son esprit. Ah! mes enfans! si j'avois pu prévoir tous les chagrins que ce jour devoit me causer, avec quel mouvement d'effroi ne me serois-je pas sauvé du danger que j'allois courir! Ce ne sont point ici des fables; c'est l'exemple de votre père qui va vous apprendre à redouter la plus séduisante des passions.
Parmi les convives que mon enchanteresse avoit réunis ce jour-là, je trouvai des gens instruits, des gens aimables. Le dîner fut brillant de galanterie et de gaieté, mais avec bienséance. Mlle Navarre savoit tenir d'une main légère les rênes de la liberté. Elle savoit aussi mesurer ses attentions; et, jusque vers la fin du dîner, elle les distribua si bien que personne n'eut à se plaindre; mais insensiblement elles se fixèrent sur moi d'une manière si marquée, et à la la promenade, dans son jardin, elle laissa si clairement apercevoir l'envie d'être seule avec moi, que les convives, l'un après l'autre et sans bruit, s'écoulèrent. Tandis qu'ils défiloient, son maître de danse arriva. Je lui vis prendre sa leçon. La danse qu'elle exécuta étoit connue alors sous le nom de l'_Aimable vainqueur_. Elle y déploya toutes les grâces d'une taille élégante, avec des mouvemens, des pas, des attitudes tantôt fières, et tantôt remplies de mollesse et de volupté. La leçon ne dura guère plus d'un quart d'heure, et Lany fut congédié. Alors, en fredonnant l'air qu'elle avoit dansé, Mlle Navarre me demanda si je savois les paroles de cet air-là. Je les savois; en voici le début:
Aimable vainqueur, Fier tyran d'un coeur, Amour, dont l'empire Et le martyre Sont pleins de douceur! etc.
«Si je ne savois pas ces paroles, je les inventerois, lui dis-je, tant le moment est propre à me les inspirer!» Une conversation qui commençoit ainsi ne devoit pas sitôt finir. Nous passâmes la soirée ensemble; et, dans quelques momens tranquilles, elle me demanda quel étoit le nouvel ouvrage dont j'étois occupé. Je lui en dis le sujet, et je lui en exposai le plan; mais je me plaignis de la dissipation involontaire à laquelle j'étois forcé. «Voulez-vous, me dit-elle, travailler en paix, à votre aise, et sans distraction? venez-vous-en passer quelques mois en Champagne, dans le village d'Avenay, où mon père a des vignes et une petite maison[52]. Mon père est à Bruxelles, à la tête d'un magasin qu'il ne peut quitter; et c'est moi qui viens vaquer à ses affaires. Je pars demain pour Avenay; j'y serai seule, jusque après les vendanges. Dès que j'aurai tout arrangé pour vous y recevoir, venez m'y joindre. Il y aura bien du malheur si, avec moi et d'excellent vin de Champagne, vous ne faites pas de beaux vers.» Quelle raison, quelle sagesse, quelle force, aurois-je opposées au charme irrésistible d'une pareille invitation? Je promis de partir au premier signal qu'elle me donnerait. Elle exigea de moi ma parole la plus sacrée de n'avoir aucun confident. Elle avoit, disoit-elle, les plus fortes raisons de cacher notre intelligence.
Depuis son départ jusqu'au mien pour Avenay l'intervalle fut de deux mois; et, quoiqu'il fût rempli par une correspondance assidue et très animée, tout ce qui dans l'absence peut le plus vivement intéresser l'esprit et l'âme ne me sauvoit pas de l'ennui. Les lettres que je recevois, inspirées par une imagination vive et brillante, en exaltant la mienne par les plus doux prestiges, ne me faisoient que plus ardemment désirer de revoir celle qui, même en son absence, me causoit ces ravissemens. J'employai ce temps-là à dénouer le plus grand nombre des liaisons que j'avois formées, faisant entendre aux uns que mon nouveau travail me demandoit la solitude, et prétextant avec les autres un voyage dans mon pays. Sans m'expliquer avec Mme Harenc ni avec Mlle Clairon, je prévins leurs inquiétudes; mais, redoutant la curiosité et la pénétration de Mme Denis, je gardai avec elle un silence absolu sur mon projet d'évasion. Ce fut un tort, je le confesse. Son amitié pour moi n'avoit pas attendu des succès pour se déclarer. Inconnu dans le monde, j'étois reçu chez elle aussi cordialement que chez monsieur son oncle. Rien n'étoit négligé de tout ce qui pouvoit me rendre sa maison agréable. Mes amis y étoient accueillis; ils étoient devenus les siens. Mon vieil ami l'abbé Raynal se souvient, comme moi, des soupers agréables que nous faisions chez elle. L'abbé Mignot son frère, le bon Cideville, mes deux abbés gascons de la rue des Mathurins, y portoient une gaieté franche; et moi, jeune et jovial encore, je puis dire qu'à ces soupers j'étois le héros de la table; j'y avois la verve de la folie. La dame et ses convives n'étoient guère plus sages ni moins joyeux que moi; et, quand Voltaire pouvoit s'échapper des liens de sa marquise du Châtelet, et de ses soupers du grand monde, il étoit trop heureux de venir rire aux éclats avec nous. Ah! pourquoi ce bonheur facile, égal, paisible, inaltérable, ne suffisoit-il pas à mes désirs? Que falloit-il de plus à mes délassemens, à la fin d'un long jour de travail et d'étude, et que voulois-je aller chercher dans ce dangereux Avenay?
Elle arriva enfin, cette lettre tant désirée, si impatiemment attendue, qui devoit marquer mon départ. Je logeois seul alors dans le voisinage du Louvre. Délivré du souci de la dépense de ma table, je m'étois séparé de mes compagnons de ménage, n'ayant à mon service qu'une vieille femme à six francs par mois, et qu'un barbier au même prix. Ce fut à mon barbier que je confiai le soin de me trouver un courrier de la poste aux lettres, qui, dans sa carriole, voulût me porter jusqu'à Reims avec ma petite valise. Il s'en offrit un à point nommé, et je partis. De Reims à Avenay j'allai à franc étrier, et, quoiqu'on dise que l'amour a des ailes, en vérité il n'en eut pas pour moi: j'étois brisé en arrivant.
Ici, mes enfans, je jette un voile sur mes déplorables folies. Quoique ce temps soit éloigné, et que je fusse bien jeune encore, ce n'est pas dans un état d'enivrement et de délire que je veux paroître à vos yeux.
Mais ce que vous devez savoir, c'est que les perfides douceurs dont j'étois abreuvé furent mêlées des plus affreuses amertumes; que la plus séduisante des femmes étoit en même temps la plus capricieuse; que, parmi ses enchantemens, sa coquetterie inventoit à chaque instant quelque moyen nouveau d'exercer sur moi son empire; qu'à tout moment sa volonté changeoit, et qu'à tout moment il falloit que la mienne lui fût soumise; qu'elle sembloit se faire un jeu d'avoir en moi, tour à tour, presque en même temps, l'amant le plus heureux, et le plus malheureux esclave. Nous étions seuls, et elle avoit l'art de troubler notre solitude par des incidens imprévus. La mobilité de ses nerfs, la vivacité singulière des esprits qui les animoient, lui causoient des vapeurs, qui seules auraient fait mon tourment. Lorsqu'elle étoit le plus brillante d'enjouement et de santé, ses accès lui prenoient par des éclats de rire involontaires; au rire succédoient une tension dans tous ses membres, un tremblement et des mouvemens convulsifs qui se terminoient par des larmes. Ces accidens étoient plus douloureux pour moi que pour elle-même; mais ils me la rendoient plus chère et plus intéressante encore; heureux si ses caprices n'avoient pas occupé l'intervalle de ses vapeurs! Tête à tête au milieu des vignes de Champagne, quels moyens d'affliger et de tourmenter un jeune homme? C'étoit là son étude, c'étoit là son génie. Tous les jours elle imaginoit quelque nouvelle épreuve à faire sur mon âme. C'étoit comme un roman qu'elle composoit en action, et dont elle amenoit les scènes.
Les religieuses du village lui refusoient-elles l'entrée de leur jardin, c'étoit pour elle une privation odieuse et insoutenable; toute autre promenade lui étoit insipide. Il falloit, avec elle, escalader les murs du jardin défendu. Le garde venoit avec son fusil nous prier d'en sortir; elle n'en tenoit compte. Il me couchoit en joue; elle observoit ma contenance. J'allois à lui, et fièrement je lui glissois un écu dans la main, mais sans qu'elle s'en aperçût, car elle eût pris cela pour un trait de foiblesse. Enfin elle prenoit son parti d'elle-même, et nous nous retirions sans bruit, mais en bon ordre et à pas lents.
Une autre fois, elle venoit avec l'air de l'inquiétude, tenant en main la lettre, ou véritable ou supposée, d'un amant malheureux, jaloux et furieux de mon bonheur, qui menaçoit de venir se venger sur moi de ses mépris. En me communiquant cette lettre, elle regardoit si je la lirois de sang-froid, car elle n'estimoit rien tant que le courage; et, si j'avois paru troublé, j'aurois été perdu dans son esprit.
Dès que j'étois sorti d'une épreuve, elle en inventoit d'autres, et ne me laissoit pas le temps de respirer; mais, des situations par où elle me fit passer, la plus critique fut celle-ci. Son père, ayant appris qu'un jeune homme étoit avec elle, lui en avoit fait quelque reproche. Elle m'exagéra la colère où il en étoit. À l'entendre, elle étoit perdue, son père alloit venir nous chasser de chez lui; il n'y avoit, disoit-elle, qu'un seul moyen de l'apaiser, et ce moyen dépendoit de moi; mais elle eût mieux aimé mourir que de me l'indiquer: c'étoit à mon amour pour elle à me l'apprendre. Je l'entendois très bien, mais l'amour, qui près d'elle me faisoit oublier le monde, ne me faisoit pas oublier moi-même. Je l'adorois comme maîtresse, mais je n'en voulois point pour femme. J'écrivis à M. Navarre en lui faisant l'éloge de sa fille, et en lui témoignant pour elle l'estime la plus pure, la plus innocente amitié. Je n'allai pas plus loin. Le bon homme me répondit que, si j'avois sur elle des vues légitimes (comme elle apparemment le lui faisoit entendre), il n'étoit point de sacrifices qu'il ne fût disposé à faire pour notre bonheur. Je répliquai en appuyant sur l'estime, sur l'amitié, sur les louanges de sa fille; je glissai sur le reste. J'ai lieu de croire qu'elle en fut mécontente, et, soit pour se venger du refus de sa main, soit pour connoître quel seroit, dans un accès de jalousie, le caractère de mon amour, elle choisit, pour me percer le coeur, le trait le plus aigu et le plus déchirant. Dans un de ces momens où je devois la croire tout occupée de moi seul, comme j'étois occupé d'elle, le nom de mon rival, de ce rival jaloux dont elle m'avoit menacé, fut celui qu'elle prononça. J'entendis de sa bouche: _Ah! mon cher Béthizy!_ Figurez-vous, s'il est possible, de quel transport je fus saisi: je sortis éperdu, et, à grands cris appelant ses valets, je demandai des chevaux de poste. Mais, à peine m'étois-je enfermé dans ma chambre pour me préparer à partir, elle accourut échevelée, et, frappant à ma porte avec des cris perçans et une violence effroyable, elle me força de lui ouvrir. Certes, si elle ne vouloit voir en moi qu'un malheureux hors de lui-même, elle dut triompher; mais, effrayée de l'état où elle m'avoit mis, je la vis à son tour, désolée et désespérée, se jeter à mes pieds, et me demander grâce pour une erreur dont, disoit-elle, sa langue seule étoit coupable, et à laquelle ni sa pensée ni son coeur n'avoient consenti. Que cette scène fût jouée, c'est ce qui paroît incroyable, et alors j'étois loin moi-même d'y penser; mais plus j'ai réfléchi depuis à l'inconcevable singularité de ce caractère romanesque, plus j'ai trouvé possible qu'elle eût voulu me voir dans cette situation nouvelle, et que, touchée après de la violence de ma douleur, elle eût voulu la modérer. Au moins est-il vrai que jamais je ne la vis si sensible et si belle que dans cet horrible moment. Aussi, après avoir été assez longtemps inexorable, me laissai-je à la fin persuader et fléchir; mais, peu de jours après, son père l'ayant rappelée à Bruxelles, il fallut nous quitter. Nos adieux furent des sermens de nous aimer toujours, et, avec l'espérance de la revoir bientôt, m'étant séparé d'elle, je revins à Paris.
La cause de mon évasion n'étoit plus un mystère: un poète chansonnier, l'abbé de Lattaignant, chanoine de Reims, où il étoit alors, ayant appris cette aventure, en avoit fait le sujet d'une épître à Mlle Navarre, et cette épître couroit le monde[53]. Je me trouvai donc avoir acquis la réputation d'homme à bonnes fortunes, dont je me serois bien passé, car elle me fit des jaloux, c'est-à-dire des ennemis.
Le lendemain de mon arrivée, je vis venir chez moi mes deux abbés gascons de la rue des Mathurins, et j'en reçus une semonce du sérieux le plus comique. «D'où venez-vous? me dit l'abbé Forest. Voilà une belle conduite! Vous vous échappez comme un voleur, sans dire un mot d'adieu à vos meilleurs amis! Vous vous en allez en Champagne! on vous cherche, on vous cherche en vain. Où est-il? Personne n'en sait rien; et cette femme intéressante, cette femme sensible que vous abandonnez, que vous laissez dans les alarmes, dans les pleurs, quelle barbarie! Allez, libertin que vous êtes, vous ne méritez pas l'amour qu'elle a pour vous.--Quelle est, lui demandai-je, cette _Ariane_ en pleurs? Et de qui parlez-vous?--De qui? reprit l'abbé Debon; de cette amante désolée qui vous a cru noyé, qui vous a fait chercher jusqu'aux filets de Saint-Cloud, et qui depuis a su que vous l'avez trahie, de Mme Denis enfin.--Messieurs, leur dis-je d'un ton ferme et d'un air sérieux, Mme Denis est mon amie, et rien de plus. Elle n'a pas le droit de se plaindre de ma conduite. Je lui en ai fait mystère, ainsi qu'à vous, parce que je l'ai dû.--Oui, du mystère, reprit Forest, pour Mlle Navarre, pour une...!» Je l'interrompis. «Tout beau, Monsieur, lui dis-je; vous n'avez pas, je crois, l'intention de m'offenser, et vous m'offenseriez si vous alliez plus loin. Je ne me suis jamais permis de réprimande avec vous, je vous prie de n'en pas user avec moi.--Eh! sandis! répliqua Forest, vous en parlez bien à votre aise! vous vous en allez lestement en Champagne boire le meilleur vin du monde avec une fille charmante, et nous ici nous en payons les pots cassés. On nous accuse d'avoir été vos confidens, vos approbateurs, vos complices. Mme Denis elle-même nous voit de mauvais oeil, nous reçoit froidement; enfin, puisqu'il faut vous le dire, ajouta-t-il d'une voix pathétique, il n'y a plus de soupers chez elle: la pauvre femme est dans le deuil.--Ah! j'entends: voilà donc, lui dis-je, le grand crime de mon absence. Vraiment! je ne m'étonne plus que vous m'ayez grondé si fort. Plus de soupers! Allons, il faut les rétablir. Vous serez invités demain.» Un air de jubilation se répandit sur leur visage. «Tu crois donc, me dit l'un, qu'on va te pardonner?--Oui, dit l'autre, elle est bonne femme, et la paix sera bientôt faite.--La paix de l'amitié, leur dis-je, sera toujours facile à faire: il n'en est pas de même de celle de l'amour; et la preuve qu'il n'est pour rien dans la querelle, c'est qu'il n'en restera demain aucune trace. Adieu, je vais voir Mme Denis.»
Elle me reçut avec un peu d'humeur, et se plaignit de l'inquiétude que mon escapade lui avoit causée, comme à tous mes amis. J'essuyai ses reproches, et je confessai qu'à mon âge on n'étoit exempt ni de foiblesse, ni de folie. Quant au secret de mon voyage, il m'étoit commandé; je n'avois pas dû le trahir. «N'allez pas, Madame, ajoutai-je, en paroître offensée; on vous croiroit jalouse, et c'est un bruit qu'il faut démentir plutôt que de l'autoriser.--Le démentir! dit-elle, est-ce qu'il se répand?--Non, pas encore, lui dis-je, mais vos convives dispersés pourroient bien le faire courir. Je viens d'en voir deux ce matin qui m'ont fait la scène la plus vive, et à qui vos soupers interrompus font croire que vous êtes au désespoir.» Je lui racontai cette scène; elle en rit avec moi, et sentit qu'en effet il étoit convenable de les inviter au plus vite pour leur ôter l'idée d'une _Ariane en pleurs_. «Voilà, lui dis-je, ce qui s'appelle de l'amitié: facile, indulgente et paisible, rien ne l'altère, et avec elle on vit content, joyeux, de bon accord toute la vie, au lieu qu'avec l'amour...--Avec l'amour! s'écria-t-elle, que le Ciel m'en préserve! Cela n'est bon qu'en tragédie, et le comique, à moi, est le genre qui me convient. Vous, Monsieur, qui devez savoir exprimer les tourmens, les fureurs, les transports de l'amour tragique, vous avez besoin de quelqu'un qui vous en donne des leçons, et j'entends dire que pour cela vous vous êtes bien adressé. Je vous en fais mon compliment.»
Hélas! oui, je savois déjà, par ma fatale expérience, combien la passion de l'amour, même lorsqu'on le croit heureux, est encore un état pénible et violent: mais jusque-là je n'en avois connu que les peines les plus légères; il me réservoit un supplice bien plus long et bien plus cruel!
La première lettre que je reçus de Mlle Navarre fut vive et tendre. La seconde fut tendre encore, mais elle fut moins vive. La troisième se fit attendre, et ce n'étoient plus que de pâles étincelles d'un feu mourant. Je m'en plaignis, et cette plainte eut pour réponse de légères excuses. Des fêtes, des spectacles, du monde à recevoir, étoient les causes qu'on m'alléguoit de cette négligence et de cette froideur. Je devois connoître les femmes: l'amusement et la dissipation avoient pour elles tant d'attraits qu'il falloit au moins dans l'absence leur permettre de s'y livrer. Ce fut alors que commença pour moi le vrai supplice de l'amour. À trois lettres brûlantes et déchirantes, plus de réponse. Je trouvai d'abord ce silence si incompréhensible qu'après que les facteurs avoient passé et m'avoient dit ces mots accablans: _Il n'y a rien pour vous_, j'allois à la poste moi-même voir si quelque lettre à mon adresse n'étoit pas restée au bureau; et, après y avoir été, j'y retournois encore. Dans cette attente continuelle et tous les jours trompée, je séchois, je me consumois.