Memoires De Marmontel Volume 1 Of 3 Memoires D Un Pere Pour Ser
Chapter 9
Lors donc que j'allai demander à l'archevêque de vouloir bien obtenir pour moi ce qu'on appelle un dimissoire pour recevoir les ordres de sa main, je lui trouvai la tête pleine de préventions contre moi: «Je n'étois qu'un abbé galant tout occupé de poésie, faisant ma cour aux femmes, et composant pour elles des idylles et des chansons, quelquefois même sur la brune allant me promener et prendre l'air au cours avec de jolies demoiselles.» Cet archevêque étoit La Roche-Aymon[33], homme peu délicat dans sa morale politique, mais affectant le rigorisme pour les péchés qui n'étoient pas les siens; il voulut m'envoyer en faire pénitence dans le plus crasseux et le plus cagot des séminaires. Je reconnus l'effet des bons offices de Goutelongue, et mon dégoût pour le séminaire de Calvet me révéla, comme un secret que je me cachois à moi-même, le refroidissement de mon inclination pour l'état ecclésiastique.
Ma relation avec Voltaire, à qui j'écrivois quelquefois en lui envoyant mes essais, et qui voulut bien me répondre, n'avoit pas peu contribué à altérer en moi l'esprit de cet état.
Voltaire, en me faisant espérer des succès dans la carrière poétique, me pressoit d'aller à Paris, seule école du goût où pût se former le talent. Je lui répondis que Paris étoit pour moi un trop grand théâtre, que je m'y perdrais dans la foule; que, d'ailleurs, étant né sans bien, je ne saurois qu'y devenir; qu'à Toulouse je m'étois fait une existence honorable et commode, et qu'à moins d'en avoir une à Paris à peu près semblable, j'aurois la force de résister au désir d'aller rendre hommage au grand homme qui m'y appeloit.
Cependant il falloit bientôt me décider pour un parti. La littérature à Paris, le barreau à Toulouse, ou le séminaire à Limoges, voilà ce qui s'offroit à moi, et dans tout cela je ne voyois que lenteur et incertitude. Dans mon irrésolution, je sentis le besoin de consulter ma mère: je ne la croyois point malade, mais je la savois languissante; j'espérois que ma vue lui rendroit la santé: j'allai la voir. Quels charmes et quelles douceurs auroit eus pour moi ce voyage, si l'effet en eût répondu à une si chère espérance!
Je laisse mon frère à Toulouse, et, sur un petit cheval que j'avois acheté, je pars, j'arrive à ce hameau de Saint-Thomas où étoit ma métairie. C'étoit un jour de fête. Ma soeur aînée, avec la fille de ma tante d'Albois, étoit venue s'y promener. Je m'y repose et j'y fais ma toilette, car je portois en trousse, dans ma valise, tout l'ajustement d'un abbé. De Saint-Thomas à Bort, en passant à gué la rivière, il n'y avoit plus qu'une prairie à traverser. Je fais passer sur mon cheval la rivière à mes deux fillettes, je la passe de même, et j'arrive à la ville par cette belle promenade. Pardon de ces détails: je le répète encore, c'est pour mes enfans que j'écris.
Quand je passai devant l'église on disoit vêpres, et, en y allant, l'un de mes anciens condisciples, le même qui depuis a épousé ma soeur, Odde, me rencontra, et alla répandre à l'église la nouvelle de mon arrivée. D'abord mes amis, nos voisines, et insensiblement tout le monde s'écoule; l'église est vide, et bientôt ma maison est remplie et environnée de cette foule qui vient me voir. Hélas! j'étois bien affligé dans ce moment. Je venois d'embrasser ma mère; et, à sa maigreur, à sa toux, au vermillon brûlant dont sa joue étoit colorée, je croyois reconnoître la même maladie dont mon père étoit mort. Il n'étoit que trop vrai qu'avant l'âge de quarante ans ma mère en étoit attaquée. Cette fatale pulmonie, contagieuse dans ma famille, y a fait des ravages cruels. Je pris sur moi autant qu'il me fut possible pour dissimuler á ma mère la douleur dont j'étois saisi. Elle, qui connoissoit son mal, l'oublia, ou du moins parut l'oublier en me revoyant, et ne me parla que de sa joie. J'ai su depuis qu'elle avoit exigé du médecin et de nos tantes de me flatter sur son état, et de ne m'en laisser aucune inquiétude. Ils s'entendirent tous avec elle pour me tromper, et mon âme reçut avidement la douce erreur de l'espérance.
Je reviens à nos habitans.
L'enchantement où étoit ma mère de mes succès académiques s'étoit répandu autour d'elle. Ces fleurs d'argent que je lui envoyois, et dont tous les ans elle ornoit le reposoir de la Fête-Dieu, avoient donné de moi, dans ma ville, une idée indéfinissable. Ce peuple, qui depuis s'est peut-être laissé dénaturer comme tant d'autres, étoit alors la bonté même. Il n'est point d'amitiés dont chacun à l'envi ne s'empressât de me combler. Les bonnes femmes se plaisoient à me rappeler mon enfance; les hommes m'écoutoient comme si mes paroles avoient dû être recueillies. Ce n'étoient guère cependant que des mots simples et sensibles que mon coeur ému me dictoit. Comme tout le monde venoit féliciter ma mère, Mlle B*** y vint aussi avec ses soeurs; et, selon l'usage, il fallut bien qu'elle permît à l'arrivant de l'embrasser. Mais, au lieu que les autres appuyoient le baiser innocent que je leur donnois, elle s'y déroba en retirant doucement sa joue. Je sentis cette différence, et j'en fus vivement touché.
De trois semaines que je passai près de ma mère, il me fut impossible de ne pas dérober quelques momens à la nature pour les donner à l'amitié reconnoissante. Ma mère l'exigeoit; et, pour ne pas priver nos amis du plaisir de m'avoir, elle venoit assister elle-même aux petites fêtes qu'on me donnoit. Ces fêtes étoient des dîners où l'on s'invitoit tour à tour. Là, continuellement occupée et continuellement émue de ce qu'on disoit à son fils, de ce que son fils répondoit, observant jusqu'à mes regards, et inquiète à tout moment sur la manière dont j'allois rendre, tantôt à l'un, tantôt à l'autre, les attentions dont j'étois assailli, ces longs dîners étoient pour son âme un travail et un effort pénibles pour ses frêles organes. Nos conversations tête à tête, en l'intéressant davantage, la fatiguoient beaucoup plus encore. Je tâchois bien de lui ménager de longs silences, ou par mes longs récits, ou par ma diligence à couper le dialogue pour m'étendre en réflexions; mais, aussi animée en m'écoutant qu'en parlant elle-même, l'attention n'étoit pas moins nuisible à sa santé que la parole, et je ne pouvois voir, sans le plus douloureux attendrissement, pétiller dans ses yeux le feu qui consumoit son sang.
Enfin je lui parlai du ralentissement de mon ardeur pour l'état ecclésiastique, et de l'irrésolution où j'étois sur le choix d'un nouvel état. Ce fut alors qu'elle parut calme et qu'elle me parla froidement.
«L'état ecclésiastique, me dit-elle, impose essentiellement deux devoirs, celui d'être pieux et celui d'être chaste: on n'est bon prêtre qu'à ce prix, et sur ces deux points c'est à vous de vous examiner. Pour le barreau, si vous y entrez, j'exige de vous la parole la plus inviolable que vous n'y affirmerez jamais que ce que vous croirez vrai, que vous n'y défendrez jamais que ce que vous croirez juste. À l'égard de l'autre carrière que M. de Voltaire vous invite à courir, je trouve sage la précaution de vous assurer à Paris une situation qui vous laisse le temps de vous instruire et d'acquérir plus de talens: car, il ne faut point vous flatter, ce que vous avez fait est peu de chose encore. Si M. de Voltaire peut vous la procurer, cette situation honnête, libre et sûre, allez, mon fils, allez courir les hasards de la gloire et de la fortune, je le veux bien; mais n'oubliez jamais que la plus honorable et la plus digne compagne du génie, c'est la vertu.» Ainsi parloit cette femme étonnante, qui n'avoit eu d'autre éducation que celle du couvent de Bort.
Son médecin crut devoir m'avertir que ma présence lui étoit nuisible. «Son mal est, me dit-il, un sang trop vif, trop allumé; je le calme tant que je puis; et vous, sans le vouloir, sans même pouvoir l'éviter, vous l'agitez encore, et tous les soirs je lui trouve le pouls plus fréquent et plus élevé. Monsieur, si vous voulez que sa santé se rétablisse, il faut vous éloigner, et surtout prendre garde de ne pas trop laisser vos adieux l'attendrir.» Je les fis, ces adieux cruels, et ma mère eut dans ce moment un courage au-dessus du mien: car elle ne se flattoit plus, et moi, je me flattois encore. Au premier mot que je lui dis de la nécessité d'aller retrouver mes disciples: «Oui, mon fils, me répondit-elle, il faut vous en aller. Je vous ai vu. Nos coeurs se sont parlé. Nous n'avons plus rien à nous dire que de tendres adieux, car je n'ai pas besoin de vous recommander...» Elle s'interrompit, et comme ses yeux se mouilloient: «Je pense, me dit-elle, à cette bonne mère que j'ai perdue et qui t'aimoit tant. Elle est morte comme une sainte; elle auroit eu bien de la joie à te voir encore une fois. Mais tâchons de mourir aussi saintement qu'elle; nous nous reverrons devant Dieu.» Ensuite, changeant de propos, elle me parla de Voltaire. Ce beau présent qu'il m'avoit fait d'un exemplaire de ses oeuvres, je le lui avois envoyé: l'édition en étoit châtiée; elle les avoit lues, elle les relisoit encore. «Si vous le voyez, me dit-elle, remerciez-le des doux momens qu'il aura fait passer à votre mère; dites-lui qu'elle savoit par coeur le second acte de _Zaïre_, qu'elle arrosoit _Mérope_ de ses larmes, et que ces beaux vers de _la Henriade_ sur l'espérance ne sont jamais sortis de sa mémoire et de son coeur:
Mais aux mortels chéris à qui le Ciel l'envoie Elle n'inspire point une infidèle joie; Elle apporte de Dieu la promesse et l'appui; Elle est inébranlable et pure comme lui.
Cette façon de parler d'elle-même comme d'une personne qui bientôt ne seroit plus me déchiroit le coeur. Mais, comme il m'étoit recommandé d'éviter avec soin tout ce qui l'auroit trop émue, je dissimulai ce présage; et le lendemain, renfermant l'un et l'autre la douleur de nous séparer, nous ne donnâmes à nos adieux que ce qu'il nous fut impossible de refuser à la nature.
Dès que je fus éloigné d'elle, je me laissai tomber dans l'affliction la plus profonde, et tous les souvenirs qui me suivirent dans mon voyage s'accordèrent pour m'accabler. «Dans peu je ne l'aurai donc plus cette mère qui, depuis ma naissance, n'avoit respiré que pour moi, cette mère adorée à qui je craignois de déplaire comme à Dieu, et, si je l'osois dire, encore plus qu'à Dieu même.» Car je pensois à elle bien plus souvent qu'à Dieu; et, lorsqu'il me venoit quelque tentation à vaincre, quelque passion à réprimer, c'étoit toujours ma mère que je me figurois présente. «Que diroit-elle si elle savoit ce qui se passe en moi? Quelle en seroit sa honte, ou quelle en seroit sa douleur!» Telles étoient les réflexions que je m'opposois à moi-même, et dès lors ma raison reprenoit son empire, secondée par la nature, qui faisoit de mon coeur tout ce qu'elle vouloit. Ceux qui, comme moi, l'ont connu, cet amour filial si tendre, n'ont pas besoin que je leur dise quels étoient la tristesse et l'abattement de mon âme. Cependant je tenois encore à une fragile espérance; elle m'étoit trop chère pour ne pas m'y attacher jusqu'au dernier moment.
J'allai donc achever le cours de mes études; et, comme j'avois pris à deux fins mes premières inscriptions à l'école du droit canon, il est vraisemblable que ma résolution ultérieure auroit été pour le barreau. Mais, vers la fin de cette année, un petit billet de Voltaire vint me déterminer à partir pour Paris. «Venez, m'écrivoit-il, et venez sans inquiétude. M. Orry, à qui j'ai parlé, se charge de votre sort.» _Signé_: VOLTAIRE. Qui étoit M. Orry? Je ne le savois point. J'allai le demander à mes bons amis de Toulouse, et je leur montrai mon billet. «M. Orry! s'écrièrent-ils; eh! cadedis! c'est le contrôleur général des finances. Ah! cher ami, ta fortune est faite; tu seras fermier général. Souviens-toi de nous dans ta gloire. Protégé du ministre, il te sera facile de gagner son estime, sa confiance et sa faveur. Te voilà tout à l'heure à la source des grâces. Cher Marmontel, fais-en couler vers nous quelques ruisseaux. Un petit filet du Pactole suffit à notre ambition.» L'un auroit bien voulu une recette générale, l'autre se contentoit d'une recette particulière ou de quelque autre emploi de deux ou trois mille petits écus; et cela dépendoit de moi.
J'ai oublié de dire qu'entre nous jeunes gens, et en rivalité de l'Académie des Jeux Floraux, nous avions formé une société littéraire, déjà célèbre sous le nom de _Petite Académie_[34]. C'étoit là qu'à l'envi l'on exaltoit mes espérances: je n'eus donc rien de plus pressé que de partir; mais, comme mon opulence future ne me dispensoit pas dans ce moment du soin de ménager mes fonds, je cherchois les moyens de faire mon voyage avec économie, lorsqu'un président au parlement, M. du Puget, me fit prier de l'aller voir, et me proposa, en termes obligeans, d'aller à frais communs avec son fils[35] en litière à Paris. Je répondis à monsieur le président que, quoique la litière me parût lente et ennuyeuse, l'avantage d'y être en bonne compagnie compensoit ce désagrément; mais que, pour les frais de ma route, mon calcul étoit fait; qu'il ne m'en coûteroit que quarante écus par la messagerie, et que j'étois décidé à m'en tenir là. Monsieur le président, après avoir inutilement essayé de tirer de moi quelque chose de plus, voulut bien se réduire à ce que je lui offrois; aussi bien auroit-il fallu qu'il eût payé seul la litière, et ma petite part étoit tout gain pour lui.
Je laissai mon frère à Toulouse, et ma place au collège de Sainte-Catherine lui auroit été bien assurée, s'il eût été en philosophie; mais c'étoit aux cinq ans de grades que la concession en étoit réservée. Il fallut donc pour le moment renoncer à cet avantage, et je donnai pour asile à mon frère le séminaire des Irlandois. Je payai un an de sa pension d'avance, et, en l'embrassant, je lui laissai tout le reste de mon argent, n'ayant plus moi-même un écu lorsque je partis de Toulouse; mais, en passant à Montauban, j'y allois trouver de nouveaux fonds.
Montauban, ainsi que Toulouse, avoit une académie littéraire qui tous les ans donnoit un prix. Je l'avois gagné cette année, et je ne l'avois point retiré. Ce prix étoit une lyre d'argent d'une valeur de cent écus. En arrivant, j'allai recevoir cette lyre, et tout d'un temps je la vendis. Ainsi, après avoir payé d'avance au muletier les frais de mon voyage, et bien régalé mes amis, qui en cavalcade m'avoient accompagné jusqu'à Montauban, je me trouvai riche encore de plus de cinquante écus. En falloit-il tant à un homme que la fortune attendoit à Paris? Jamais on n'est allé plus lentement au-devant d'elle.
Ce voyage en litière ne fut pourtant pas aussi ennuyeux pour moi que je l'aurois pensé. J'étois fait pour trouver des muletiers honnêtes gens. Celui-ci nous faisoit une chère délicieuse. Jamais je n'ai mangé ni de meilleures perdrix rouges, ni des dindes si succulentes, ni des truffes si parfumées. J'avois honte d'être si bien nourri pour mes quarante écus, et je me promettois bien de gratifier ce brave homme sitôt que je serois en état d'être libéral.
Il est vrai que mon compagnon de voyage le payoit mieux que moi: aussi voulut-il bien se prévaloir de cet avantage; mais il ne me trouva pas disposé à l'en laisser jouir. Le premier jour, je lui avois cédé le fond de la litière, et, quelque mal de coeur que me causât le balancement de la voiture et cette allure à reculons, j'en souffris l'incommodité. Je dissimulai même l'ennui d'entendre le plus sot des enfans gâtés m'étaler longuement, avec une puérile emphase, et sa noble origine, et sa grande fortune, et cette dignité de président dont son père étoit revêtu. Je lui laissois vanter la beauté de ses gros yeux bleus et les charmes de sa figure, dont il me disoit naïvement que toutes les femmes étoient folles. Il me parloit de leurs agaceries, de leurs caresses, de leurs baisers sur ses beaux yeux; je l'écoutois patiemment, et je me disois à moi-même: «Voilà pourtant le ridicule que se donne la vanité.»
Le lendemain je le vis monter le premier en voiture et s'asseoir dans le fond. «Tout beau, Monsieur le marquis, lui dis-je, sur le devant, s'il vous plaît. C'est aujourd'hui mon tour d'être à mon aise.» Il me répondit qu'il étoit à sa place, et que monsieur son père avoit entendu qu'il occupât le fond. Je répliquai que, si monsieur son père avoit sous-entendu cela dans son marché, je ne l'avois pas, moi, entendu dans le mien; que, s'il me l'avoit proposé, je ne me serois pas emboîté comme un sot dans cette caisse dandinante; qu'actuellement au même prix je serois en plein air et sur un bon cheval à voir librement la campagne; que j'étois déjà assez dupe d'avoir si mal employé mes quarante écus, et que je ne le serois pas au point de lui céder à demeure la bonne place. Il persistoit à vouloir la garder; mais, quoiqu'il fût aussi grand que moi, je le priai de ne pas m'obliger à l'en tirer de force et à le mettre à terre. Il entendit cette raison, et il se mit sur le devant; il en eut de l'humeur jusqu'à la dînée. Cependant il se contenta de me priver de son entretien; mais à dîner sa supériorité lui revint dans la tête. On nous servit une perdrix rouge; il se piquoit de bien couper les viandes:
_Quo gestu lepores, et quo gallina secetur_.
Et, en effet, cet exercice étoit entré dans son éducation. Il prit donc la perdrix sur son assiette, en détacha très adroitement les deux cuisses et les deux ailes, garda les deux ailes pour lui, et me laissa les cuisses et le corps. «Vous aimez donc, lui dis-je, les ailes de perdrix?--Oui, me dit-il, assez.--Et moi aussi», lui dis-je. Et en riant, sans m'émouvoir, je rétablis l'égalité. «Vous êtes bien hardi, me dit-il, de prendre une aile sur mon assiette!--Vous l'êtes bien plus, lui répondis-je d'un ton ferme, d'en avoir pris deux dans le plat.» Il étoit rouge de colère, mais il se modéra, et nous dînâmes paisiblement. Le reste du jour il se retrancha dans la dignité du silence, et à souper, comme ce fut une aile de dindon qu'on nous servit, et que je lui en donnai la meilleure partie, nous n'eûmes aucun démêlé.
Le lendemain: «C'est à vous, lui dis-je, d'occuper le fond de la voiture.» Il s'y mit en disant: «Vous me faites bien de la grâce.» Et le tête-à-tête alloit être aussi silencieux que la veille, lorsqu'un incident l'anima. Monsieur le marquis prenoit du tabac, j'en prenois aussi, grâce à une jeune et jolie buraliste qui m'en avoit donné le goût. En boudant, il ouvrit sa belle tabatière, et moi, qui ne boudois point, je tendis la main, et je pris du tabac, comme si nous avions été le mieux du monde ensemble. Il m'en laissa prendre, et, après quelques minutes de réflexion: «Il faut, me dit-il, que je vous raconte une histoire arrivée à M. de Maniban[36], premier président au parlement de Toulouse.» Je prévis qu'il alloit me dire quelque insolence, et j'écoutai.» M. de Maniban, continua-t-il, donnoit audience dans son cabinet à un _quidam_ qui avoit un procès et qui venoit le solliciter. En l'écoutant le magistrat ouvrit sa tabatière, le _quidam_ y prit du tabac; monsieur le premier président ne s'en émut point; mais il sonna ses valets de chambre, et, jetant le tabac où le _quidam_ avoit touché, il en demanda d'autre.» Je ne fis pas semblant de m'appliquer la parabole; et, quelque temps après, mon fat ayant tiré sa tabatière, j'y repris du tabac aussi tranquillement que la première fois. Il en parut surpris; et moi, en souriant: «Sonnez donc, Monsieur le marquis.--Il n'y a point de sonnettes.--Vous êtes bien heureux qu'il n'y en ait point, lui dis-je, car le _quidam_ vous donneroit vingt coups de pieds dans le ventre pour la peine d'avoir sonné.» Vous concevez l'étonnement que ma réplique lui causa. Il voulut s'en fâcher, mais à mon tour j'étois en colère. «Tenez-vous tranquille, lui dis-je, ou je vous arrache les oreilles. Je vois bien que l'on m'a donné un jeune sot à corriger, et dès ce moment je vous déclare que je ne vous passerai aucune impertinence. Songez que nous allons dans une ville où un fils de président de province n'est rien, et commencez dès à présent à être simple, honnête et modeste, si vous pouvez: car, dans le monde, la suffisance, la fatuité, le sot orgueil, vous feroient essuyer des dégoûts encore plus amers.» Tandis que je parlois, il avoit les mains sur ses yeux, et il pleuroit. J'en eus pitié, et je pris avec lui le ton d'un ami véritable. Je lui fis faire l'examen de ses ridicules jactances, de ses puériles vanités, de ses folles prétentions, et insensiblement je croyois voir sa tête se désenfler du vent dont elle étoit remplie. «Que voulez-vous? me dit-il enfin, c'est ainsi qu'on m'a élevé[37].» Aux marques de ma bienveillance j'ajoutai le bon procédé de lui céder presque toujours le fond, car j'étois plus accoutumé que lui à l'incommodité d'aller à reculons, et cette complaisance acheva de le réconcilier avec moi. Cependant, comme nos entretiens étoient coupés par de longs silences, j'eus le temps de traduire en vers le poème de _la Boucle de cheveux enlevée_; amusement dont le produit alloit être bientôt pour moi d'une si grande utilité.
J'avois aussi dans mes rêveries deux abondantes sources d'agréables illusions. L'une étoit l'idée de ma fortune, et, si le Ciel me conservoit ma mère, l'espérance de l'attirer, de la posséder à Paris; l'autre étoit le tableau fantastique et superbe que je me faisois de cette capitale, où ce que je me figurois de moins magnifique étoit d'une élégance noble ou d'une belle simplicité. L'une de ces illusions fut détruite dès mon arrivée à Paris; l'autre ne tarda point à l'être. Ce fut aux bains de Julien[38] que je logeai en arrivant, et dès le lendemain matin je fus au lever de Voltaire.
LIVRE III
Les jeunes gens qui, nés avec quelque talent et de l'amour pour les beaux-arts, ont vu de près les hommes célèbres dans l'art dont ils faisoient eux-mêmes leurs études et leurs délices, ont connu comme moi le trouble, le saisissement, l'espèce d'effroi religieux que j'éprouvai en allant voir Voltaire.
Persuadé que ce seroit à moi de parler le premier, j'avois tourné de vingt manières la phrase par laquelle je débuterois avec lui, et je n'étois content d'aucune. Il me tira de cette peine. En m'entendant nommer, il vint à moi, et, me tendant les bras: «Mon ami, me dit-il, je suis bien aise de vous voir. J'ai cependant une mauvaise nouvelle à vous apprendre: M. Orry[39] s'étoit chargé de votre fortune; M. Orry est disgracié.»