Memoires De Marmontel Volume 1 Of 3 Memoires D Un Pere Pour Ser
Chapter 7
Tout fier de cette commission, j'allai m'en acquitter, et j'y mis, comme l'on peut croire, l'attention la plus scrupuleuse; mais, pour avoir voulu trop bien faire, je fis très mal. L'une des ailes du bâtiment avoit un étage, et l'autre aile n'en avoit point. Je trouvai cette inégalité choquante, et je la corrigeai en élevant une aile comme l'autre. «Eh! mon enfant, qu'avez-vous fait? me dit le recteur.--J'ai rendu, lui dis-je, mon père, l'édifice régulier.--Et c'est précisément ce qu'il ne falloit pas. Ce plan est destiné à montrer le contraire, d'abord au père confesseur, et, par son entremise, au ministre et au roi lui-même: car il s'agit d'obtenir des fonds pour élever l'étage qui manque à l'une des deux ailes.» Je m'en allai bien vite corriger ma bévue, et, quand le recteur fut content: «Voulez-vous bien, mon père, me permettre, lui dis-je, une observation? Ce collège qu'on vient de vous bâtir est beau, mais il n'y a point d'église. Vous y dites la messe dans une salle basse. Est-ce que dans le plan on auroit oublié l'église?» Le jésuite sourit de ma naïveté. «Votre observation, me dit-il, est très juste; mais vous avez dû remarquer aussi que nous n'avons point de jardin.--Et c'est aussi de quoi je me suis étonné.--N'en soyez plus en peine; nous aurons l'un et l'autre.--Comment cela, mon père? je n'y vois point d'emplacement.--Quoi! vous ne voyez pas en dehors du fer à cheval qui ferme l'enceinte du collège, vous ne voyez pas cette église des Pères augustins, et ce jardin dans leur couvent?--Eh bien! mon père?--Eh bien! ce jardin, cette église, seront les nôtres, et c'est la Providence qui semble les avoir placés si près de nous.--Mais, mon père, les augustins n'auront donc plus ni jardin, ni église?--Au contraire, ils auront une église plus belle et un jardin encore plus vaste: nous ne leur ferons aucun tort, à Dieu ne plaise! et, en les délogeant, nous saurons les dédommager.--Vous délogerez donc les Pères augustins?--Oui, mon enfant, et leur maison sera, pour nos vieillards, une infirmerie, un hospice, car il faut bien que nos vieillards aient une maison de repos.--Rien n'est plus juste, assurément; mais je cherche où vous logerez les Pères augustins.--N'en ayez point d'inquiétude: ils auront le couvent, l'église et le jardin des Pères cordeliers. N'y seront-ils pas à leur aise, et beaucoup mieux qu'ils ne sont là?--Fort bien! mais que deviennent les Pères cordeliers?--Je me suis attendu à cette objection, et il est juste que j'y réponde: Clermont et Mont-Ferrand faisoient deux villes autrefois; maintenant elles n'en font qu'une, et Mont-Ferrand n'est plus qu'un faubourg de Clermont: aussi dit-on Clermont-Ferrand. Or, vous saurez qu'à Mont-Ferrand les cordeliers ont un couvent superbe, et vous concevez bien qu'il n'est pas nécessaire qu'une ville ait deux couvens de cordeliers. Donc, en faisant passer ceux de Clermont à Mont-Ferrand on ne fait du mal à personne, et nous voilà, sans préjudice pour autrui, possesseurs de l'église, du jardin, du couvent de ces bons Pères augustins, qui nous sauront gré de l'échange, car il en faut toujours agir en bons voisins. Au reste, mon enfant, ce que je vous confie est encore le secret de la société; mais vous n'y êtes pas étranger, et je me plais, dès à présent, à vous regarder comme étant l'un des nôtres.»
Tel fut, autant qu'il m'en souvient, ce dialogue, où Blaise Pascal auroit trouvé le mot pour rire, et qui ne me parut que sincère et naïf. Ce que j'en infère aujourd'hui, c'est que ce ne fut pas sans intention préméditée que le professeur de rhétorique de Clermont, le P. Nolhac[28], en passant par ma ville pour aller à Toulouse, vint me demander à dîner.
Ma bonne mère, qui ne se doutoit point de sa mission, non plus que moi, le reçut de son mieux; et, pendant le dîner, il la rendit heureuse, en lui exagérant mes succès dans l'art d'enseigner. À l'entendre, mes écoliers étoient distingués dans leurs classes, et il étoit aisé de reconnoître, en lisant les devoirs, ceux qui avoient passé sous mes yeux. Je trouvois bien dans cette flatterie une politesse excessive, mais je n'en voyois pas le but.
Vers la fin du repas, ma mère, selon l'usage du pays, nous ayant laissés seuls à table, mon jésuite fut à son aise. «À présent, me dit-il, parlons de vos projets. Que vous proposez-vous, et quelle route allez-vous prendre?» Je lui confiai les avances que mon évêque m'avoit faites, et le dessein où nous étions, ma mère et moi, d'en profiter. Il m'écouta d'un air pensif et dédaigneux. «Je ne sais pas, me dit-il enfin, ce que vous trouvez de flatteur et de séduisant dans ces offres. Pour moi, je n'y vois rien qui soit digne de vous. D'abord le titre de docteur de Bourges est décrié au point d'en être ridicule; et, au lieu d'y prendre des grades, vous allez vous y dégrader. Ensuite... mais ceci est un article trop délicat pour y toucher. Il est des vérités qu'on ne peut dire qu'à son ami intime, et je n'ai pas avec vous le droit de m'expliquer si librement.» Cette réticence discrète eut l'effet qu'il en attendoit. «Expliquez-vous, mon père, et soyez sûr, lui dis-je, que je vous saurai gré de m'avoir parlé à coeur ouvert.--Vous le voulez, dit-il, et en effet je sens que, dans un moment aussi critique, je ferois mal de vous dissimuler ce que je pense d'une affaire où je ne vois pour vous rien d'assuré que des dégoûts.--Et quels dégoûts? lui demandai-je avec étonnement.
--Votre évêque, poursuivit-il, est le meilleur homme du monde; ses intentions sont droites, et il ne vous veut que du bien, j'en suis persuadé. Mais quel bien pense-t-il vous faire en vous mettant sous la dépendance et à la merci de cet archevêque de Bourges? Durant vos cinq années de théologie et de séminaire, vous serez à sa pension et vous vivrez de ses bienfaits; je veux croire aussi qu'il aidera votre famille de quelques secours charitables (ces mots me glacèrent les sens); mais, vous et votre mère, êtes-vous faits pour être sur la liste de ses aumônes? et en êtes-vous réduits là?--Assurément non, m'écriai-je.--C'est pourtant là, et pour longtemps peut-être, ce que l'on vous propose, ce que l'on vous fait espérer.--Il me semble, lui dis-je, que l'Église a des biens dont la dispensation est remise aux évêques, des biens qu'ils n'ont pas droit de posséder eux-mêmes, et dont seulement ils disposent; et ces biens-là, ces bénéfices, on peut les recevoir de leurs mains sans rougir.--Vraiment, c'est là, me dit-il, l'appât dont ils agacent l'ambition des jeunes gens. Mais quand et à quel prix leur viennent ces biens qu'ils attendent? Vous ne connoissez pas l'esprit de domination et d'empire qu'exercent sur leurs protégés ces tardifs et lents bienfaiteurs. Leur crainte est qu'on ne leur échappe; et ils prolongent le plus longtemps qu'ils peuvent l'état de dépendance et d'asservissement où ils tiennent ces malheureux. Ils donnent aisément et libéralement à la faveur, à la naissance; mais, si le mérite infortuné en obtient jamais quelque grâce, il l'achète bien chèrement!--Vous me montrez, lui dis-je, bien des ronces et des épines où je ne voyois que des fleurs; mais, dans ma situation, chargé d'une famille qu'il faut que je soutienne, et qui a besoin de mon appui, que me conseillez-vous de faire?--Je vous conseille, me dit-il, de vous mettre en position de vous protéger vous-même, et non pas d'être protégé. Je connois un état où tout homme qui se distingue a du crédit et des amis puissans. Cet état, c'est le mien. Toutes les voies de la fortune et de l'ambition nous sont personnellement interdites; mais elles sont toutes ouvertes à tout ce qui nous appartient.--Vous me conseillez donc de me faire jésuite?--Oui, sans doute! et bientôt, par des moyens qui nous sont connus, votre mère sera tranquille, ses enfans seront élevés, l'État lui-même en prendra soin; et, lorsque arrivera le temps de les pourvoir, il n'est point de facilités que nos relations ne vous donnent. Voilà pourquoi la fleur de la jeunesse de nos collèges ambitionne et sollicite l'avantage d'être reçue dans cette société puissante; voilà pourquoi les chefs des plus grandes maisons veulent y être affiliés.--J'ai regardé, lui dis-je, votre société comme une source de lumières; et, pour un homme qui veut s'instruire et développer ses talens, je me suis dit cent fois qu'il n'y avoit rien de mieux que de vivre au milieu de vous; mais dans vos règlemens deux choses me répugnent: la longueur du noviciat et l'obligation de commencer par enseigner les basses classes.--Pour le noviciat, me dit-il, ce sont deux ans d'épreuve qu'il faut subir: la loi en est invariable; mais, pour les basses classes, je crois pouvoir répondre que vous en serez dispensé.» En discourant ainsi, nous buvions d'un vin capiteux. La tête du jésuite s'exaltoit en jactance de la considération dont jouissoit sa compagnie, et de l'éclat qui en rejaillissoit sur les individus. «Rien, disoit-il, n'est comparable aux agrémens dont jouit dans le monde un jésuite, homme de mérite: tous les accès lui sont faciles; partout l'accueil le plus favorable, le plus flatteur, lui est assuré.» Son éloquence fut si pressante qu'à la fin elle m'entraîna.
«Me voilà décidé, lui dis-je, à remercier mon évêque. Le reste demande un peu plus de réflexion. Mais je compte aller à Toulouse; et là, si ma mère y consent, j'achèverai de suivre vos conseils.»
Je communiquai à ma mère les observations du jésuite sur le désagrément d'aller à Bourges me constituer le pensionnaire de l'archevêque. Elle eut la même délicatesse et la même fierté que moi, et nos deux lettres à mon évêque furent écrites dans cet esprit. Il ne me manquoit plus que de la consulter sur le dessein de me faire jésuite. Je n'en eus jamais le courage. Ni sa foiblesse ni la mienne n'auroient pu soutenir cette consultation: pour la raisonner de sang-froid, il falloit être éloigné l'un de l'autre. Je me réservai de lui écrire, et je me rendis à Toulouse, irrésolu moi-même encore sur ce que j'allois devenir. Dirai-je qu'en chemin je manquai encore ma fortune?
Un muletier d'Aurillac, qui passoit sa vie sur le chemin de Clermont à Toulouse, voulut bien se charger de moi. J'allois sur l'un de ses mulets, et lui, le plus souvent à pied, cheminoit à côté de moi. «Monsieur l'abbé, me dit-il, vous serez obligé de passer chez moi quelques jours, car mes affaires m'y arrêtent. Au nom de Dieu, employez ce temps-là à guérir ma fille de sa folle dévotion. Je n'ai qu'elle, et pas pour un diable elle ne veut se marier. Son entêtement me désole.» La commission étoit délicate; je ne la trouvai que plaisante, je m'en chargeai volontiers.
Je me figurois, je l'avoue, comme une bien pauvre demeure celle d'un homme qui trottoit sans relâche à la suite de ses mulets, ayant tantôt la pluie, tantôt la neige sur le corps, et par les chemins les plus rudes. Je ne fus donc pas peu surpris lorsque, en rentrant chez lui, je vis une maison commode, bien meublée, d'une propreté singulière, et qu'une espèce de soeur grise, jeune, fraîche, bien faite, vint au-devant de Pierre (c'étoit le nom du muletier) et l'embrassa en l'appelant son père. Le souper qu'elle nous fit servir n'avoit pas moins l'air de l'aisance. Le gigot étoit tendre et le vin excellent. La chambre que l'on me donna avoit, dans sa simplicité, presque l'élégance du luxe. Jamais je n'avois été si mollement couché. Avant de m'endormir, je réfléchis sur ce que j'avois vu. «Est-ce, dis-je en moi-même, pour passer quelques heures de sa vie à son aise que cet homme en tracasse et consume le reste en de si pénibles travaux? Non, c'est une vieillesse tranquille et reposée qu'il travaille à se procurer, et ce repos, dont il jouit en espérance, le soulage de ses fatigues. Mais cette fille unique qu'il aime tendrement, par quelle fantaisie, jeune et jolie comme elle est, s'est-elle vêtue en dévote? Pourquoi cet habit gris, ce linge plat, cette croix d'or sur sa poitrine et cette guimpe sur son sein? Ces cheveux qu'elle cache comme sous un bandeau sont pourtant d'une jolie teinte. Le peu que l'on voit de son cou est blanc comme l'ivoire. Et ces bras? ils sont aussi de cet ivoire pur, et ils sont faits au tour!» Sur ces réflexions je m'endormis, et le lendemain j'eus le plaisir de déjeuner avec la dévote. Elle me demanda obligeamment des nouvelles de mon sommeil. «Il a été fort doux, lui dis-je; mais il n'a pas été tranquille, et les songes l'ont agité. Et vous, Mademoiselle, avez-vous bien dormi?--Pas mal, grâce au Ciel! me dit-elle.--Avez-vous fait aussi des rêves?» Elle rougit, et répondit qu'elle rêvoit bien rarement. «Et, quand vous rêvez, c'est aux anges?--Quelquefois aux martyrs, dit-elle en souriant.--Sans doute aux martyrs que vous faites?--Moi! je ne fais point de martyrs.--Vous en faites plus d'un, je gage, mais vous ne vous en vantez pas. Pour moi, lorsque dans mon sommeil je vois les cieux ouverts, ce n'est presque jamais qu'aux vierges que je rêve. Je les vois, les unes en blanc, les autres en corset et en jupon de serge grise, et cela leur sied mieux que ne feroit la plus riche parure. Rien dans cet ajustement simple n'altère la beauté naturelle de leurs cheveux ni de leur teint; rien n'obscurcit l'éclat d'un front pur, d'une joue vermeille; aucun pli ne gâte leur taille; une étroite ceinture en marque et en dessine la rondeur. Un bras pétri de lis et une jolie main avec ses doigts de roses sortent, tels que Dieu les a faits, d'une manche unie et modeste, et ce que leur guimpe dérobe se devine encore aisément. Mais, quelque plaisir que j'aie à voir en songe toutes ces jeunes filles dans le ciel, je suis un peu affligé, je l'avoue, de les y voir si mal placées.--Où les voyez-vous donc placées? demanda-t-elle avec embarras.--Hélas! dans un coin, presque seules, et (ce qui me déplaît encore bien davantage) auprès des pères capucins.--Auprès des pères capucins! s'écria-t-elle en fronçant le sourcil.--Hélas! oui, presque délaissées, tandis que d'augustes mères de famille, environnées de leurs enfans qu'elles ont élevés, de leurs époux qu'elles ont rendus bienheureux déjà sur la terre, de leurs parens qu'elles ont consolés et réjouis dans leur vieillesse en leur assurant des appuis, sont dans une place éminente, en vue à tout le ciel, et toutes brillantes de gloire.--Et les abbés, demanda-t-elle d'un air malin, où les a-t-on mis?--S'il y en a, répondis-je, on les aura peut-être aussi nichés dans quelque coin éloigné de celui des vierges.--Oui, je le crois, dit-elle, et l'on a fort bien fait, car ce seroit pour elles de dangereux voisins.»
Cette querelle sur nos états réjouissoit le bonhomme Pierre. Jamais il n'avoit vu sa fille si éveillée et si parlante: car j'avois soin de mettre dans mes agaceries, comme diroit Montaigne, une aigre-douce pointe de gaieté piquante et flatteuse qui sembloit la fâcher, et dont elle me savoit gré. Son père, enfin, la veille de son départ et du mien pour Toulouse, me mena seul dans sa chambre, et me dit: «Monsieur l'abbé, je vois bien que sans moi jamais vous et ma fille vous ne seriez d'accord. Il faut pourtant que cette querelle de dévote et d'abbé finisse. Il y a bon moyen pour cela: c'est de jeter tous les deux aux orties, vous ce rabat, elle ce collet rond, et j'ai quelque doutance que, si vous le voulez, elle ne se fera pas longtemps tirer l'oreille pour le vouloir aussi. Pour ce qui me regarde, comme dans le commerce j'ai fait dix ans les commissions de votre brave homme de père, et que chacun me dit que vous lui ressemblez, je veux agir avec vous rondement et cordialement.» Alors, dans les tiroirs d'une commode qu'il ouvrit, me montrant des monceaux d'écus: «Tenez, me dit-il, en affaire il n'y a qu'un mot qui serve: voilà ce que j'ai amassé, ce que j'amasse encore pour mes petits-enfans, si ma fille m'en donne; pour vos enfans, si vous voulez et si vous lui faites vouloir.»
Je ne dirai point qu'à la vue de ce trésor je ne fus point tenté. L'offre en étoit pour moi d'autant plus séduisante que le bonhomme Pierre n'y mettoit d'autre condition que de rendre sa fille heureuse. «Je continuerai, disoit-il, de mener mes mulets: à chaque voyage, en passant je grossirai ce tas d'écus dont vous aurez la jouissance. Ma vie, à moi, c'est le travail et la fatigue. J'irai tant que j'aurai la force et la santé, et, lorsque la vieillesse me courbera le dos et me roidira les jarrets, je viendrai achever de vivre et me reposer près de vous.--Ah! mon bon ami Pierre, qui mieux que vous, lui dis-je, aura mérité ce repos d'une heureuse et longue vieillesse? Mais à quoi pensez-vous de vouloir donner pour mari à votre fille un homme qui a déjà cinq enfans?--Vous, Monsieur l'abbé! cinq enfans à votre âge!--Hélas! oui. N'ai-je pas deux soeurs et trois frères? Ont-ils d'autre père que moi? C'est de mon bien, et non pas du vôtre, que ceux-là doivent vivre; c'est à moi de leur en gagner.--Et pensez-vous en gagner avec du latin, me dit Pierre, comme moi avec mes mulets?--Je l'espère, lui dis-je, mais au moins ferai-je pour eux tout ce qu'il dépendra de moi.--Vous ne voulez donc pas de ma dévote? Elle est pourtant gentille, et surtout à présent que vous l'avez émoustillée.--Assurément, lui dis-je, elle est jolie, elle est aimable, et j'en serois tenté plus que de vos écus. Mais, je vous le dis, la nature m'a déjà mis cinq enfans sur les bras; le mariage m'en donneroit bientôt cinq autres, peut-être plus, car les dévotes en font beaucoup, et ce seroit trop d'embarras.--C'est dommage, dit-il; ma fille ne voudra plus se marier.--Je crois pouvoir vous assurer, lui dis-je, qu'elle n'a plus pour le mariage le même éloignement. Je lui ai fait voir que dans le Ciel les bonnes mères de famille étoient fort au-dessus des vierges; et, en lui choisissant un mari qui lui plaise, il vous sera facile de lui mettre dans l'âme ce nouveau genre de dévotion.» Ma prédiction s'accomplit.
Arrivé à Toulouse, j'allai voir le P. Nolhac. «Votre affaire est bien avancée, me dit-il; j'ai trouvé ici plusieurs jésuites qui vous connoissent, et qui ont fait chorus avec moi. Vous êtes proposé, agréé; dès demain vous entrerez, si vous voulez. Le provincial vous attend.» Je fus un peu surpris qu'il se fût tant pressé; mais, sans lui en faire aucune plainte, je me laissai conduire chez le provincial. Je le trouvai, en effet, disposé à me recevoir aussitôt que bon me semblerait, si ma vocation, disoit-il, étoit sincère et décidée. Je répondis qu'en quittant ma mère je n'avois pas eu le courage de lui déclarer ma résolution, mais que je n'irois pas plus avant sans la consulter et lui demander son aveu; que je me réservois le temps de lui écrire et de recevoir sa réponse. Le provincial trouva tout cela convenable, et en le quittant j'écrivis.
La réponse arriva bien vite; et quelle réponse, grand Dieu! quel langage et quelle éloquence! Aucune des illusions dont le P. Nolhac m'avoit rempli la tête n'avoit fait impression sur l'esprit de ma mère. Elle n'avoit vu que la dépendance absolue, le dévouement profond, l'obéissance aveugle dont son fils alloit faire voeu en prenant l'habit de jésuite.
_Et comment puis-je croire,_ me disoit-elle, _que vous serez à moi? Vous ne serez plus à vous-même. Quelle espérance puis-je fonder pour mes enfans sur celui qui lui-même n'aura plus d'existence que celle dont un étranger pourra disposer d'un coup d'oeil? On me dit, on m'assure que, si, par le caprice de vos supérieurs, vous êtes désigné pour aller dans l'Inde, à la Chine, au Japon, et que le général vous y envoie, il n'y a pas même à balancer, et que, sans résistance et sans réplique, il faut partir. Eh quoi! mon fils, Dieu n'a-t-il fait de vous un être libre, ne vous a-t-il donné une raison saine, un bon coeur, une âme sensible; ne vous a-t-il doué d'une volonté si naturellement droite et juste, et des inclinations qui font l'homme de bien, que pour vous réduire à l'état d'une machine obéissante? Ah! croyez-moi, laissez les voeux, laissez les règles inflexibles à des âmes qui sentent le besoin qu'elles ont d'entraves. J'ose vous assurer, moi qui vous connois bien, que plus la vôtre sera libre, plus elle sera sûre de ne rien vouloir que d'honnête et de louable. Ô mon cher fils! rappelez-vous ce moment horrible et cher à ma mémoire, tout déchirant qu'en est pour moi le souvenir, ce moment où, au milieu de votre famille accablée, Dieu vous donna la force de relever ses espérances en vous déclarant son appui. Le rendrez-vous meilleur, en le rendant esclave, ce coeur que la nature a fait capable de ces mouvemens? Et, lorsqu'il aura renoncé à la liberté de les suivre, lorsque rien de vous-même ne sera plus à vous, que deviendront ces résolutions vertueuses de ne jamais abandonner vos frères, vos soeurs, votre mère? Ah! vous êtes perdu pour eux: ils n'attendent plus rien de vous. Mes enfans! votre second père va mourir au monde et à la nature; pleurez-le; et moi, mère désespérée, je pleurerai mon fils, je pleurerai sur vous qu'il aura délaissés. Ô Dieu! c'était donc là ce qui se méditoit chez moi à mon insu, avec ce perfide jésuite! Il venoit dérober un fils à une pauvre veuve, et un père à cinq orphelins! Homme cruel, impitoyable! et avec quelle douceur traîtresse il me flattoit! C'est là, dit-on, leur génie et leur caractère. Mais vous, mon fils, vous qui jamais n'avez eu de secret pour moi, vous me trompiez aussi! Il vous a donc appris la dissimulation? et votre coup d'essai a été de me tendre un piège! Ce noble et généreux motif de refuser les secours d'un évêque n'étoit qu'un vain prétexte pour me donner le change et me déguiser vos desseins! Non, rien de tout cela ne peut venir de vous: j'aime mieux croire à un prestige qui vous a fasciné l'esprit. Je ne veux point cesser d'estimer et d'aimer mon fils; ce sont deux sentimens auxquels je tiens plus qu'à la vie. Mon fils s'est enivré d'ambitieuses espérances. Il a cru se sacrifier pour moi, pour mes enfans. Sa jeune tête a été foible, mais son coeur sera toujours bon. Il ne lira point cette lettre, baignée des larmes de sa mère, sans détester les conseils perfides qui l'ont un moment égaré._
Ah! ma mère avoit bien raison: il me fut impossible d'achever de lire sa lettre sans être suffoqué de pleurs et de sanglots. Dès ce moment l'idée de me faire jésuite fut chassée de mon esprit, et je me hâtai d'aller dire au provincial que j'y renonçois. Sans désapprouver mon respect pour l'autorité de ma mère, il voulut bien me témoigner quelque regret qui m'étoit personnel, et il me dit que la compagnie me sauroit toujours gré de mes bonnes intentions. En effet, je trouvai les régens du collège favorablement disposés à me donner, comme à Clermont, des écoliers de toutes classes; mais alors mon ambition étoit d'avoir une école de philosophie. Ce fut de quoi je m'occupai.
Mon âge étoit toujours le premier obstacle à mes vues. En commençant mes grades par la philosophie, je me croyois au moins capable d'en enseigner les élémens; mais presque aucun de mes écoliers ne seroit moins jeune que moi. Sur cette grande difficulté je consultai un vieux répétiteur appelé Morin, le plus renommé dans les collèges. Il causa longtemps avec moi, et me trouva suffisamment instruit. Mais le moyen que de grands garçons voulussent être à mon école! Cependant il lui vint une idée qui fixa son attention. «Cela seroit plaisant, dit-il en riant dans sa barbe. N'importe, je verrai: cela peut réussir.» Je fus curieux de savoir quelle étoit cette idée. «Les bernardins ont ici, me dit-il, une espèce de séminaire où ils envoient de tous côtés leurs jeunes gens faire leurs cours. Le professeur de philosophie qu'ils attendoient vient de tomber malade, et, pour le suppléer jusqu'à son arrivée, ils se sont adressés à moi. Comme je suis trop occupé pour être ce suppléant, ils m'en demandent un, et je m'en vais vous proposer.»