Memoires De Marmontel Volume 1 Of 3 Memoires D Un Pere Pour Ser
Chapter 6
Le médecin, qu'elle appela, lui dit que c'étoit là un effet des grandes douleurs concentrées, et que la mienne pouvoit avoir les suites les plus redoutables, si l'on n'y faisoit pas quelque diversion. «Un voyage, une absence, et le plus tôt possible, est, dit-il, le meilleur et le plus sûr remède que je puisse vous indiquer; mais ne le lui proposez pas comme une dissipation: les grandes douleurs y répugnent; il faut, à leur insu, tâcher de les distraire, et les tromper pour les guérir.»
Le vieux curé qui m'avoit donné des leçons au temps des vacances s'offrit à m'attirer chez lui, au centre du diocèse où étoit son presbytère, et à m'y retenir aussi longtemps que l'exigeroit ma santé. Mais il falloit à ce voyage un motif: il s'en offrit un dans l'intention où j'étois moi-même de prendre la tonsure, des mains de mon évêque, avant d'aller plus loin: car l'une de mes espérances étoit l'heureux hasard d'un bénéfice simple que je tâcherois d'obtenir.
«Je vais, me dit ma mère, employer cette année à éclaircir et à régler les affaires de la maison. Toi, mon fils, hâte-toi d'entrer dans la carrière où Dieu t'appelle: fais-toi connoître de notre saint évêque et demande-lui ses conseils.»
Le médecin avoit raison: il est des douleurs plus attachantes que le plaisir même. Jamais, dans les plus heureux temps, lorsque la maison paternelle étoit pour moi si douce et si riante, je n'avois eu autant de peine à la quitter que lorsqu'elle fut dans le deuil. De six louis que j'avois amassés, ma mère me permit d'en laisser trois dans le ménage; et, assez riche encore, je me rendis avec mon vieil ami dans sa cure de Saint-Bonet.
LIVRE II
La tranquillité, le silence du hameau d'Abloville, où j'écris ces mémoires, me rappellent le calme que rendit à mon âme le village de Saint-Bonet[21]. Le paysage n'en étoit pas aussi riant, aussi fertile; le merisier et le pommier n'y ombrageoient pas les moissons de leurs rameaux chargés de fruits; mais la nature y avoit aussi sa parure et son abondance. La treille y formoit ses portiques, le verger ses salons, le gazon ses tapis; le coq y avoit sa cour d'amour, la poule sa jeune famille; le châtaignier avec assez de majesté y déployoit son ombre et y répandoit ses largesses; les champs, les prés, les bois, les troupeaux, la culture, la pêche des étangs, les grandes scènes de la campagne y étoient assez intéressantes pour occuper une âme oisive. La mienne, après le long travail de mes études et le cruel assaut de la mort de mon père, avoit besoin de ce repos.
Mon curé avoit quelques livres analogues à son état, qui alloit être le mien. Je me destinois à la chaire; il y dirigeoit mes lectures; il me faisoit goûter celle des livres saints, et, dans les pères de l'Église, il me montroit de bons exemples de l'éloquence évangélique. L'esprit de ce vieillard, naturellement gai, ne l'étoit avec moi qu'autant qu'il le falloit pour effacer tous les jours quelque teinte de ma noire mélancolie. Insensiblement, elle se dissipa, et je devins accessible à la joie. Elle venoit deux fois par mois présider, avec l'amitié, aux dîners que faisoient ensemble les curés de ce voisinage, et qu'ils se donnoient tour à tour. Admis à ces festins, ce fut là que je pris par émulation le goût de notre poésie. Presque tous ces curés faisoient des vers françois et s'invitoient par des épîtres, dont l'enjouement et le naturel me charmoient. Je fis, à leur imitation, quelques essais auxquels ils daignèrent sourire. Heureuse société de poètes, où l'on n'étoit point envieux, où l'on n'étoit point difficile, et où chacun étoit content de soi-même et des autres, comme si c'eût été un cercle d'Horaces et d'Anacréons!
Ce loisir n'étoit pas le but de mon voyage, et je n'oubliois pas que je m'étois approché de Limoges pour y aller prendre la tonsure; mais l'évêque[22] ne la donnoit en cérémonie qu'une fois l'an, et le moment en étoit passé. Il falloit ou l'attendre, ou bien solliciter une faveur particulière. J'aimai mieux me soumettre à la règle commune; en voici la raison. La cérémonie de la tonsure étoit tous les ans précédée d'une retraite chez les sulpiciens, lesquels observoient, disoit-on, le caractère des candidats, leurs dispositions naturelles, les qualités et les talens qu'ils annonçaient, pour en rendre compte à l'évêque. J'avois besoin d'être recommandé, et pour cela d'être aperçu, nommé, distingué dans la foule. _Nécessité l'ingénieuse_ me conseilla de me ménager cette occasion d'être connu des sulpiciens et de mon évêque; mais six mois d'attente et de séjour chez mon pauvre curé lui auroient été trop onéreux. Heureusement, un bon gentilhomme de ses amis et de ses voisins, le marquis de Linars[23], me fit témoigner, par son prieur, l'extrême désir qu'il avoit que je voulusse donner ce temps de mon repos à un petit chevalier de Malte, l'un de ses fils, aimable enfant, mais dont l'instruction avoit été jusque-là négligée. Je fis consentir mon curé, et puis je consentis moi-même à ce qui m'étoit proposé. Je n'ai qu'à me louer des marques de bienveillance et d'estime dont je fus honoré dans cette maison distinguée, où toute la noblesse du pays abondoit. La marquise elle-même, Mortemart de naissance, élevée à Paris, un peu haute de caractère, étoit bonne et simple avec moi, parce que j'étois auprès d'elle naturel avec bienséance et respectueux sans façon, caractère qui m'a toujours mis à mon aise dans le monde, et dont jamais personne n'a été mécontent.
Quand vint le temps d'aller recevoir la tonsure, je me rendis au séminaire, et je m'y trouvai en retraite, sous les yeux de trois sulpiciens, avec une douzaine d'aspirans comme moi. Le recueillement, le silence, qui régnoient parmi nous, et les exercices de piété dont on nous occupoit, me parurent d'abord peu favorables à mes vues; mais, lorsque je désespérois de pouvoir me faire connoître, l'occasion s'en offrit d'elle-même. Nous avions, deux fois le jour, une heure de récréation dans un petit jardin planté de tilleuls en allées; mes camarades s'y amusoient à jouer au petit palet, et moi, à qui le jeu ne plaisoit pas, je me promenois seul. Un jour, l'un de nos directeurs vint à moi, et me demanda pourquoi je m'isolois et ne me tenois pas en société avec mes camarades. Je lui répondis que j'étois le moins jeune, et qu'à mon âge on étoit bien aise d'avoir quelques momens à soi pour recueillir, classer et ranger ses idées; que j'aimois à me rendre compte de mes études, de mes lectures, et qu'ayant le malheur de manquer de mémoire, je ne pouvois y suppléer qu'à force de méditation. Cette réponse engagea l'entretien. Mon sulpicien voulut savoir où j'avois fait mes classes, quel système j'avois soutenu dans mes thèses, et pour quel genre de lecture je me sentois le plus de goût. Je répondis à tout cela. Vous pensez bien qu'un directeur du séminaire de Limoges ne s'attendoit pas, en interrogeant un écolier de dix-huit ans, à trouver en lui un grand fonds de connoissances, et que mon petit magasin dut lui paroître un petit trésor.
Je présumai bien du succès de mon début, lorsque le soir, à l'heure de la promenade, au lieu d'un sulpicien j'en vis arriver deux. Ce fut là que le fruit de mes lectures de Clermont acquit une valeur réelle. J'avois dit que mon goût de prédilection étoit pour l'éloquence, et j'avois rapidement nommé ceux de nos orateurs chrétiens que j'admirois le plus. On me remit sur cette voie. Il fallut les analyser, marquer distinctement leurs divers caractères, citer de chacun les endroits qui m'avoient le plus frappé d'étonnement, ou rempli d'émotion, ou ravi par l'éclat et le charme de l'éloquence. Les deux hommes dont je parlai avec le plus d'enthousiasme furent Bourdaloue et Massillon; mais le temps me manqua pour me développer; ce ne fut que le lendemain que j'amplifiai leur éloge. J'avois tous leurs plans dans ma tête; les extraits que j'avois écrits de leurs sermons m'étoient présens; leurs exordes, leurs divisions, leurs plus beaux traits, jusqu'à leurs textes, me revenoient en foule. Ah! je puis dire que ce jour-là ma mémoire me servit bien; au lieu des deux sulpiciens de la veille, j'en avois trois pour auditeurs, et tous les trois, après m'avoir écouté en silence, s'en allèrent comme étourdis.
Le reste de nos entretiens (car ils ne me quittèrent plus aux heures de la promenade) s'étendit plus vaguement sur les plus belles oraisons funèbres de Bossuet et de Fléchier, sur quelques sermons de La Rue[24], sur le petit recueil de ceux de Cheminais[25], que je savois presque par coeur. Ensuite je ne sais comment on parla des poètes. Je convins que j'en avois lu quelques-uns, et je nommai le grand Corneille. «Et le tendre Racine, me demanda l'un des sulpiciens, l'avez-vous lu?--Oui, je m'en accuse, lui dis-je; mais Massillon l'avait lu avant moi, et c'est de lui qu'il avoit appris à parler au coeur avec tant d'onction et de charme. Et pensez-vous, lui demandai-je, que Fénelon, l'auteur du _Télémaque_, n'eût pas lu et relu vingt fois dans l'_Énéide_ les amours de Didon?»
À propos de Virgile, on en vint aux livres classiques; et ces messieurs, qui ne savoient pas combien, grâce à mon infortune, je devois être imbu de cette vieille latinité, furent surpris de voir comme j'en étois plein. Vous croyez bien que je me donnois tout le plaisir de la répandre. Je n'en tarissois point. Vers et prose couloient de source, et j'avois encore l'air de n'en pas citer davantage de peur de les en accabler.
Je finis par un étalage de ma fraîche érudition de Saint-Bonet. Les livres de Moïse et ceux de Salomon avoient déjà passé sur le tapis; j'en étois aux saints pères lorsqu'arriva le jour d'aller recevoir la tonsure. Ce jour-là donc, après notre initiation à l'état ecclésiastique, nous allâmes, conduits par nos trois directeurs, rendre nos devoirs à l'évêque. Il nous reçut tous avec une égale bonté; mais, au moment que je me retirois avec mes camarades, il me fit rappeler. Le coeur me tressaillit.
«Mon enfant, me dit-il, vous ne m'êtes pas inconnu; votre mère vous a recommandé à moi. C'est une digne femme que votre mère, et j'en fais grand cas. Où vous proposez-vous d'aller achever vos études?» Je répondis que je n'avois encore aucun dessein pris là-dessus; que je venois d'avoir le malheur de perdre mon père; que ma famille, nombreuse et pauvre, attendoit tout de moi, et que j'allois tâcher de voir quelle université pourroit me procurer, durant le cours de mes études, le moyen d'exister et d'aller au secours de ma mère et de nos enfans. «Et de vos enfans? reprit-il, attendri de cette expression.--Oui, Monseigneur, je suis pour eux un second père; et, si je ne meurs à la peine, je me suis bien promis d'en remplir les devoirs.--Écoutez, me dit-il, j'ai pour ami l'archevêque de Bourges[26], l'un de nos plus dignes prélats; je puis vous adresser à lui; et, s'il veut bien, comme je l'espère, avoir égard à ma recommandation, vous n'aurez plus, pour vous et pour votre famille, qu'à mériter qu'il vous protège, en usant bien des dons que le Ciel vous a faits.» Je rendis grâces à mon évêque de ses bonnes intentions; mais je lui demandai le temps d'en instruire ma mère et de la consulter, ne doutant pas qu'elle n'y fût sensible autant que je l'étois moi-même.
Mon bon curé, de qui j'allai prendre congé, fut transporté de joie en apprenant ce qu'il appeloit un coup du Ciel en ma faveur. Qu'auroit-il dit, s'il avoit pu prévoir que cet archevêque de Bourges seroit grand aumônier, cardinal, ministre de la feuille des bénéfices, et que l'éloquence, à laquelle j'avois dessein de me vouer, alloit avoir sous ce ministère les occasions les plus intéressantes de se signaler à la cour? Il est certain que, pour un jeune ecclésiastique qui, avec beaucoup d'ambition, auroit eu assez de talens, il s'ouvroit devant moi une belle carrière. Une vaine délicatesse, une plus vaine illusion m'empêcha d'y entrer. J'ai eu lieu d'admirer plus d'une fois comment se noue et se dénoue la trame de nos destinées, et de combien de fils déliés et fragiles le tissu en est composé.
Arrivé à Linars, j'écrivis à ma mère que je venois de prendre la tonsure sous de favorables auspices; que j'avois reçu de l'évêque les plus touchantes marques de bonté; qu'au plus tôt j'irois l'en instruire. Le même jour je reçus d'elle un exprès avec une lettre presque effacée de ses larmes. «Est-il vrai, me demandoit-elle, que vous avez fait la folie de vous engager dans la compagnie du comte de Linars, frère du marquis, et capitaine au régiment d'Enghien[27]? Si vous avez eu ce malheur, marquez-le-moi; je vendrai tout le peu que j'ai pour dégager mon fils. Ô mon Dieu! est-ce bien là le fils que vous m'aviez donné!»
Jugez du désespoir où je tombai en lisant cette lettre. La mienne avoit fait un détour pour arriver à Bort; ma mère ne la recevroit que dans deux jours, et je la voyois désolée. Je lui écrivis bien vite que ce qu'on lui avoit dit étoit un horrible mensonge; que cette coupable folie ne m'étoit jamais venue dans la pensée; que j'avois le coeur déchiré du chagrin qu'elle en éprouvoit; que je lui demandois pardon d'en être la cause innocente; mais qu'elle auroit dû me connoître assez pour ne pas croire à cette absurde calomnie, et que j'irois incessamment lui faire voir que ma conduite n'étoit ni celle d'un libertin, ni celle d'un jeune insensé. L'exprès repartit sur-le-champ; mais, tant que je pus compter les heures où ma mère n'étoit pas encore détrompée, je fus au supplice moi-même.
Il y avoit, s'il m'en souvient, seize lieues de Linars à Bort; et, quoique j'eusse conjuré l'exprès d'aller toute la nuit, comment pouvois-je croire qu'il n'eût pas pris quelque repos? Il me fut impossible d'en prendre aucun, et je n'avois cessé de baigner mon lit de mes larmes, en songeant à celles que ma mère versoit pour moi, lorsque j'entendis dans la cour un bruit de chevaux. Je me lève. C'étoit le comte de Linars qui arrivoit. Je ne me donnai pas le temps de m'habiller pour aller au-devant de lui; mais il me prévint; et, en venant à moi en homme désolé: «Ah! Monsieur, me dit-il, combien va me rendre coupable à vos yeux l'imprudence d'un badinage qui a mis la désolation dans votre famille, et dans le coeur de votre mère une douleur que je n'ai pu calmer! Elle vous croit engagé avec moi. Elle est venue tout éplorée se jeter à mes pieds, et m'offrir, pour vous dégager, sa croix d'or, son anneau, sa bourse, et tout ce qu'elle avoit au monde. J'ai eu beau l'assurer que cet engagement n'existoit point, j'ai eu beau le lui protester, elle a pris tout cela pour un refus de le lui rendre. Elle est encore dans les pleurs. Partez incessamment, allez la rassurer vous-même.--Eh! Monsieur le comte, lui demandai-je, qui a pu donner lieu à ce bruit funeste?--Moi, Monsieur, me dit-il; j'en suis au désespoir; je vous en demande pardon. Le besoin de lever de nouvelles recrues m'avoit conduit dans votre ville. J'y ai trouvé quelques jeunes gens, vos camarades de collège, qui avoient envie de s'engager, mais qui délibéroient encore. J'ai vu que, pour les décider, il ne falloit que votre exemple. J'ai succombé à la tentation de leur dire qu'ils vous auroient pour camarade, que je vous avois engagé, et le bruit s'en est répandu.--Ah! Monsieur, m'écriai-je avec indignation, se peut-il qu'un pareil mensonge soit sorti de la bouche d'un homme tel que vous!--Accablez-moi, me dit-il, je mérite les reproches les plus honteux; mais cette ruse, dont je n'ai pas senti la conséquence, m'a fait connoître un naturel de mère comme je n'en ai jamais vu. Allez la consoler; elle a besoin de vous revoir.»
Le marquis de Linars, à qui son frère avoua sa faute et tout le mal qu'il m'avoit fait, me donna un cheval, un guide, et le lendemain je partis; mais je partis avec la fièvre, car mon sang s'étoit allumé; et sur le soir le redoublement me prit dans le moment où, par des chemins de traverse, mon guide m'avoit égaré. Je frissonnois sur mon cheval, et la nuit alloit me gagner dans une heure, en rase campagne, lorsque je vis un homme qui traversoit mon chemin. Je l'appelai pour savoir où j'étois, et s'il y avoit loin de là au village où mon guide croyoit aller. «Vous en êtes à plus de trois lieues, me dit-il, et vous n'êtes pas sur la route.» Mais, en me répondant, il m'avoit reconnu: c'étoit un garçon de ma ville. «Est-ce vous? me dit-il en me nommant; et par quel hasard vous trouvé-je à l'heure qu'il est dans ces bruyères? Vous avez l'air malade! Où allez-vous donc passer la nuit?--Et vous? lui demandai-je.--Moi, dit-il, je vais voir un oncle à moi dans un village qui n'est pas loin d'ici.--Et votre oncle, ajoutai-je, voudroit-il bien me donner l'asile dans sa maison jusqu'à demain, car j'ai grand besoin de repos?--Chez lui, me dit-il, vous serez mal logé, mais vous y serez bien reçu.» Je m'y laissai conduire, et j'y trouvai du pain et du lait pour mon guide, du foin pour mon cheval, et pour moi un bon lit de paille fraîche et de l'eau panée pour mon souper. Il ne m'en falloit pas davantage, car j'étois dans l'accès, et il fut assez fort.
Le lendemain à mon réveil (car j'avois dormi quelques heures) j'appris que ce village étoit une paroisse. C'étoit le jour de l'Assomption, et, quoique bien malade, je voulus aller à la messe. Un jeune abbé dans cette église étoit un objet d'attention. Le curé m'aperçut; et, après la messe, il me pria de venir dans la sacristie. «Est-il possible, me dit-il après avoir appris mon aventure, que, dans un village où je suis, un ecclésiastique ait couché sur la paille?» Il me mena chez lui, et jamais l'hospitalité ne fut plus cordialement ni plus noblement exercée. J'étois affaibli par la diète et la fatigue du voyage; il voulut me fortifier; et, persuadé que ma fièvre n'étoit que dans le sang et non dans les humeurs, il prétendit qu'un chyle abondant, frais et doux en seroit le remède. Il ne se trompoit point. Il me fit dîner avec lui. Jamais je n'ai mangé une si excellente soupe. Sa nièce l'avoit faite; sa nièce, à dix-huit ans, ressembloit à ces vierges du Corrège ou de Raphaël. Je n'ai jamais vu dans le regard plus de douceur ni plus de charmes. Elle fut ma garde-malade tandis que le curé disoit les vêpres à l'église; et, tout malade que j'étois, je ne fus pas insensible à ses soins. «Mon oncle, me dit-elle, ne veut pas vous laisser partir dans l'état où vous êtes. Il y a, dit-elle, six grandes lieues d'ici à Bort. Il veut, avant de vous mettre en chemin, que vous ayez repris des forces. Et pourquoi vous presser? N'êtes-vous pas bien avec nous? Vous aurez un bon lit; je le ferai moi-même. Je vous porterai vos bouillons, ou, si vous l'aimez mieux, du lait écumant d'une chèvre que je trais de ma main; vous nous arrivez pâle, et nous voulons absolument vous renvoyer couleur de rose.--Ah! lui dis-je, Mademoiselle, il me seroit bien doux d'attendre près de vous la santé; mais si vous saviez à quel point ma mère est en peine de moi! combien elle est impatiente de me revoir! et combien je dois être impatient moi-même de me retrouver dans ses bras!--Plus vous l'aimez, et plus elle vous aime, plus vous devez, me dit-elle, lui épargner la douleur de vous revoir dans cet état. Une soeur a plus de courage; et moi je suis ici comme une soeur pour vous.--On le croiroit, lui dis-je, à ce tendre intérêt que vous voulez bien prendre à moi.--Assurément, dit-elle, vous nous intéressez; et cela est bien naturel, mon oncle et moi nous avons l'âme compatissante pour tout le monde; mais nous ne voyons pas souvent des malades faits comme vous.» Le curé revint de l'église. Il exigea de moi de renvoyer mon cheval et mon guide, et voulut prendre sur lui le soin de me faire mener chez moi.
Dans une situation tranquille, je me serois trouvé enchanté dans ce presbytère, comme Renaud dans le palais d'Armide, car ma naïve Marcelline étoit une Armide pour moi; et plus elle étoit innocente, plus je la trouvois dangereuse. Mais, quoique ma mère dût être détrompée par mes deux lettres, rien ne m'auroit retenu loin d'elle au delà du jour où, l'accès de ma fièvre ayant été plus foible, et me sentant un peu remis par deux nuits d'assez bon sommeil, je pus remonter à cheval.
Ma soeur (c'étoit le nom que Marcelline s'étoit donné, et que je lui donnois moi-même lorsque nous étions tête à tête) ne me vit pas au moment de partir sans un saisissement de coeur qu'elle ne put dissimuler. «Adieu, Monsieur l'abbé, me dit-elle devant son oncle; prenez soin de votre santé; ne nous oubliez pas, et embrassez bien tendrement pour moi madame votre mère; dites-lui que je l'aime bien.»
À ces mots, ses yeux se mouillèrent, et, comme elle se retiroit pour nous cacher ses pleurs: «Vous voyez, me dit le curé, ce nom de mère l'attendrit; c'est qu'il n'y a pas longtemps qu'elle a perdu la sienne. Adieu, Monsieur, je vous dis comme elle, ne nous oubliez pas; nous parlerons souvent de vous.»
Je trouvai ma mère pleinement rassurée sur ma conduite; mais, en me voyant, elle fut alarmée sur ma santé. Je calmai ses inquiétudes, et, en effet, je me sentois bien mieux, grâce au régime auquel le curé m'avoit mis. Nous lui écrivîmes l'un et l'autre pour le remercier de ses bontés hospitalières, et, en lui renvoyant sa jument, sur laquelle j'étois venu, nous accompagnâmes nos lettres de quelques modestes présens, parmi lesquels ma mère glissa pour Marcelline une parure simple et de peu de valeur, mais élégante et de bon goût. Après quoi, ma santé se rétablissant à vue d'oeil, nous ne fûmes plus, l'un et l'autre, occupés que de mes affaires.
La protection de l'évêque, sa recommandation, la perspective qu'elle m'offroit, parurent à ma mère tout ce qu'il y avoit de plus heureux pour moi, et je pensois alors comme elle. Mon étoile (et je dis à présent, mon heureuse étoile) me fit changer d'opinion. Cet incident m'oblige encore à revenir sur le passé.
J'ai lieu de croire que, depuis l'examen du préfet de Clermont, les jésuites avoient jeté les yeux sur moi. Deux de mes condisciples, et des plus distingués, étoient déjà pris dans leurs filets. Il étoit possible qu'on voulût m'y attirer, et un fait assez curieux, dont j'ai gardé la souvenance, me persuade au moins qu'on y avoit pensé.
Dans le peu de loisirs que j'avois à Clermont, je m'étois fait un amusement du dessin, et, comme j'en avois le goût, l'on m'en supposoit le talent. J'avois l'oeil juste et la main sûre; il n'en falloit pas davantage pour l'objet qui me fit un jour appeler auprès du recteur. «Mon enfant, me dit-il, je sais que vous vous amusez à dessiner l'architecture, et je vous ai choisi pour me lever un plan: c'est celui de notre collège; examinez bien l'édifice, et, après en avoir exactement tracé l'enceinte, figurez-en l'élévation. Apportez-y le plus grand soin, car votre ouvrage sera mis sous les yeux du roi.»