Memoires De Marmontel Volume 1 Of 3 Memoires D Un Pere Pour Ser

Chapter 2

Chapter 23,795 wordsPublic domain

--MÉMOIRES D'UN PÈRE. _Paris, Étienne Ledoux,_ 1827, 2 _vol. in_-8°. _Les faux-titres portent:_ Oeuvres choisies _et la rubrique typographique de Gaultier-Laguionie. Ces deux volumes sont ornés d'un détestable frontispice représentant la_ Cascade de Bort _et d'un non moins médiocre portrait signé:_ CHOQUET del., 1818, gravé par Leroux, _dont un tirage moins usé accompagnait déjà l'édition de_ 1818. _Il a néanmoins son intérêt, car il a été visiblement copié sur l'original exposé par Roslin au Salon de_ 1767. «_Il est ressemblant, écrivait Diderot, mais il a l'air ivre, ivre de vin s'entend, et l'on jurerait qu'il lit quelques chants de sa_ NEUVAINE (LA NEUVAINE DE CYTHÈRE) _à des filles_.»

--MÉMOIRES DE MARMONTEL, SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE, PRÉCÉDÉS D'UNE INTRODUCTION PAR M. FR. BARRIÈRE (_Firmin Didot_, 1846, in-12). _Forme le tome V de la_ Bibliothèque des Mémoires relatifs à l'histoire de France pendant le XVIIIe siècle.

_Dans l'introduction, où il est question de tout et accessoirement des_ MÉMOIRES, _Barrière allègue qu'il a supprimé les neuf derniers livres parce que Marmontel n'avait pas le «burin de Tacite». L'éditeur n'a corrigé aucune des fautes de lecture des premiers tirages, et, pour tout commentaire, il a reproduit en appendice un fragment des_ MÉMOIRES _de Mme d'Épinay_ (Un Souper chez Mlle Quinault) _et un passage des_ MÉMOIRES _de Morellet (sur la constitution de la maison de Sorbonne)_.

--MÉMOIRES DE MARMONTEL, NOUVELLE ÉDITION À l'USAGE DE LA JEUNESSE, AVEC INTRODUCTION ET ÉCLAIRCISSEMENTS HISTORIQUES, PAR M. L'ABBÉ J.-A. FOULON, LICENCIÉ ÈS-LETTRES, PROFESSEUR AU PETIT SÉMINAIRE DE PARIS. _Paris, à la Librairie des livres illustrés de Plon frères_, 1850, in-8°. _Le faux-titre porte:_ Bibliothèque des familles chrétiennes et des maisons d'éducation, publiée sous le patronage de l'épiscopat.

_Ce n'était pas une mince besogne que de transformer les_ MÉMOIRES _en un livre d'édification, et, à ce point de vue, cette édition, devenue d'ailleurs très rare, parce qu'elle a dû être accaparée par la clientèle spéciale à laquelle on la destinait, est une véritable curiosité bibliographique. L'abbé Foulon n'y est pas allé, comme on dit, de main morte. D'un trait de plume il biffe tout ce qui donnerait à penser que jusqu'au jour de son mariage (à cinquante-quatre ans) Marmontel ne fut pas tout à fait un petit saint: de Mlle Broquin, de ses diverses amours de théâtre, pas un mot ne subsiste, non plus que des mésaventures conjugales de La Popelinière. Rien ne trouve grâce devant l'austère censeur, pas même cette phrase assez innocente sur Mme Necker: «Elle dansait mal, mais de tout son coeur», ni, dans un autre ordre d'idées, les confidences du supérieur des Jésuites de Clermont sur l'art de s'agrandir, sans bourse délier, au détriment des voisins, ni le dialogue du P. Nolhac et de l'auteur pour l'attirer au noviciat. Quant aux retouches de détail, passe encore si «le plus crasseux et le plus cagot des séminaires» devint «le plus pauvre»; mais l'abbé Foulon excède la mesure quand il fait exprimer à Marmontel tout le contraire de sa pensée. «J'eus aussi pour amusement, dit-il (durant son séjour à Bordeaux), les facéties qu'on imprimait contre un homme qui méritait d'être châtié de son insolence» (Le Franc de Pompignan); l'abbé imprime: «... contre un homme_ qu'on ne ménagea pas assez», _et tout ce qui suit est tronqué. Les démêlés de l'auteur de_ BÉLISAIRE _avec la Sorbonne, avec Christophe de Beaumont, avec les évêques de Noyon et d'Autun, ne sont pas escamotés avec moins de désinvolture, et remplacés par ces lignes, qu'on chercherait inutilement dans l'original: «Tout le monde connaît la censure qu'en fit la Sorbonne. Je ne rappellerai pas les détails de cette affaire, qui occupa quelque temps Paris et la France entière. On mit de l'aigreur de part et d'autre; tous eurent à se reprocher des torts réciproques. Quant aux miens, je les rétracte avec franchise.» Par contre, il a donné en entier les livres XII-XX, sauf les toutes dernières lignes de celui-ci; la phrase fameuse sur laquelle il s'arrête: «Je ne me suis peint qu'en buste», est, cette fois, parfaitement justifiée.

Mes prédécesseurs m'avaient, on le voit, laissé tout à faire, et j'ai dû procéder à l'égard de ce texte comme s'il était inédit. À défaut de la collation du manuscrit, à laquelle je ne pouvais songer, j'ai pris à tâche d'identifier les noms propres mal lus par les éditeurs de_ 1804 _et reproduits tels quels depuis lors; dans les notes je me suis efforcé d'éclaircir les allusions, de rappeler les circonstances et de rétablir les titres qui pouvaient embarrasser le lecteur. Ces vérifications, que n'auraient pu accomplir les anciens éditeurs, alors même que la pensée leur en serait venue, sont rendues aujourd'hui faciles par le nombre et la valeur des documents que l'érudition moderne met à notre disposition; toutefois, il est tel nom inconnu, tel point obscur, devant qui ma bonne volonté eût échoué si je n'avais trouvé auprès de quelques-uns des représentants de cette érudition soucieuse d'exactitude et de critique, M. C. Port, membre de l'Institut, le P. Sommervogel, M. Jules Flammermont, M. F, Bournon, des secours dont je tiens à les remercier ici.

Loin d'étendre ce commentaire, je me suis efforcé d'ailleurs de le restreindre à l'essentiel, en raison de la place dont je disposais et du public auquel cette édition est présentée. Sans doute il eût été piquant de rapprocher des témoignages de Marmontel ceux de ses contemporains, de rappeler leurs jugements sur ses oeuvres, de le montrer, en un mot, tel qu'il fut dans la société de son temps; mais il n'est point de lettré qui n'ait aujourd'hui dans sa bibliothèque tous ces éléments de comparaison, et ces lecteurs d'élite ne trouveront pas mauvais que j'aie pris pour règle le vieil et flatteur adage:_ Intelligenti pauca.

MAURICE TOURNEUX.

MÉMOIRES D'UN PÈRE POUR SERVIR À L'INSTRUCTION DE SES ENFANS

LIVRE PREMIER

C'est pour mes enfans que j'écris l'histoire de ma vie; leur mère l'a voulu. Si quelque autre y jette les yeux, qu'il me pardonne des détails minutieux pour lui, mais que je crois intéressans pour eux. Mes enfans ont besoin de recueillir les leçons que le temps, l'occasion, l'exemple, les situations diverses par où j'ai passé, m'ont données. Je veux qu'ils apprennent de moi à ne jamais désespérer d'eux-mêmes, mais à s'en défier toujours; à craindre les écueils de la bonne fortune, et à passer avec courage les détroits de l'adversité.

J'ai eu sur eux l'avantage de naître dans un lieu où l'inégalité de condition et de fortune ne se faisoit presque pas sentir. Un peu de bien, quelque industrie, ou un petit commerce, formoient l'état de presque tous les habitans de Bort[11], petite ville de Limosin où j'ai reçu le jour. La médiocrité y tenoit lieu de richesse; chacun y étoit libre et utilement occupé. Ainsi la fierté, la franchise, la noblesse du naturel, n'y étoient altérées par aucune sorte d'humiliation, et nulle part le sot orgueil n'étoit plus mal reçu ni plus tôt corrigé. Je puis donc dire que, durant mon enfance, quoique né dans l'obscurité[12], je n'ai connu que mes égaux; de là peut-être un peu de roideur que j'ai eue dans le caractère, et que la raison même et l'âge n'ont jamais assez amollie.

Bort, situé sur la Dordogne, entre l'Auvergne et le Limosin, est effrayant au premier aspect pour le voyageur, qui, de loin, du haut de la montagne, le voit au fond d'un précipice, menacé d'être submergé par les torrens que forment les orages, ou écrasé par une chaîne de rochers volcaniques, les uns plantés comme des tours sur la hauteur qui domine la ville, et les autres déjà pendans et à demi déracinés; mais Bort devient un séjour riant lorsque l'oeil, rassuré, se promène dans le vallon. Au-dessus de la ville, une île verdoyante que la rivière embrasse, et qu'animent le mouvement et le bruit d'un moulin, est un bocage peuplé d'oiseaux. Sur les deux bords de la rivière, des vergers, des prairies et des champs cultivés par un peuple laborieux, forment des tableaux variés. Au-dessous de la ville le vallon se déploie d'un côté en un vaste pré que des sources d'eau vive arrosent, de l'autre en des champs couronnés par une enceinte de collines dont la douce pente contraste avec les rochers opposés. Plus loin, cette enceinte est rompue par un torrent qui, des montagnes, roule et bondit à travers des forêts, des rochers et des précipices, et vient tomber dans la Dordogne par une des plus belles cataractes du continent, soit pour le volume des eaux, soit pour la hauteur de leur chute; phénomène auquel il ne manque, pour être renommé, que de plus fréquens spectateurs.

C'est près de là qu'est située cette petite métairie de Saint-Thomas, où je lisois Virgile à l'ombre des arbres fleuris qui entouroient nos ruches d'abeilles, et où je faisois de leur miel des goûters si délicieux. C'est de l'autre côté de la ville, au-dessus du moulin et sur la pente de la côte, qu'est cet enclos où, les beaux jours de fête, mon père me menoit cueillir des raisins de la vigne que lui-même il avoit plantée, ou des cerises, des prunes et des pommes des arbres qu'il avoit greffés.

Mais ce qui, dans mon souvenir, fait le charme de ma patrie, c'est l'impression qui me reste des premiers sentimens dont mon âme fut comme imbue et pénétrée par l'inexprimable tendresse que ma famille avoit pour moi. Si j'ai quelque bonté dans le caractère, c'est à ces douces émotions, à ce bonheur habituel d'aimer et d'être aimé, que je crois le devoir. Ah! quel présent nous fait le Ciel lorsqu'il nous donne de bons parens!

Je dus aussi beaucoup à une certaine aménité de moeurs qui régnoit alors dans ma ville; et il falloit bien que la vie simple et douce qu'on y menoit eût de l'attrait, puisqu'il n'y avoit rien de plus rare que de voir les enfans de Bort s'en éloigner. Leur jeunesse étoit cultivée, et, dans les collèges voisins, leur colonie se distinguoit; mais ils revenoient dans leur ville, comme un essaim d'abeilles à la ruche après le butin.

J'avois appris à lire dans un petit couvent de religieuses, bonnes amies de ma mère. Elles n'élevoient que des filles; mais, en ma faveur, elles firent une exception à cette règle. Une demoiselle bien née, et qui, depuis longtemps, vivoit retirée dans cet hospice, avoit eu la bonté d'y prendre soin de moi. Je dois bien chérir sa mémoire et celle des religieuses, qui m'aimoient comme leur enfant.

De là je passai à l'école d'un prêtre de la ville, qui, gratuitement et par goût, s'étoit voué à l'instruction des enfans. Fils unique d'un cordonnier, le plus honnête homme du monde, cet ecclésiastique étoit un vrai modèle de la piété filiale. J'ai encore présent l'air de bienséance et d'égards mutuels qu'avoient l'un avec l'autre le vieillard et son fils, le premier n'oubliant jamais la dignité du sacerdoce, ni le second la sainteté du caractère paternel. L'abbé Vaissière (c'étoit son nom), après avoir rempli ses fonctions à l'église, partageoit le reste de son temps entre la lecture et les leçons qu'il nous donnoit. Dans le beau temps, un peu de promenade, et, quelquefois, pour exercice une partie de mail dans la prairie, étoient ses seuls amusemens. Il étoit sérieux, sévère, et d'une figure imposante. Pour toute société, il avoit deux amis, gens estimés dans notre ville. Ils ont vécu ensemble dans la plus paisible intimité, se réunissant tous les jours et tous les jours se retrouvant les mêmes, sans altération, sans refroidissement dans le plaisir de se revoir; et, pour complément de bonheur, ils sont morts à peu d'intervalle. Je n'ai guère vu d'exemple d'une si douce et si constante égalité dans le cours de la vie humaine.

À cette école, j'avois un camarade qui fut pour moi, dès mon enfance, un objet d'émulation. Son air sage et posé, son application à l'étude, le soin qu'il prenoit de ses livres, où je n'apercevois jamais aucune tache, ses blonds cheveux toujours si bien peignés, son habit toujours propre dans sa simplicité, son linge toujours blanc, étoient pour moi un exemple sensible; et il est rare qu'un enfant inspire à un enfant l'estime que j'avois pour lui. Il s'appeloit Durant. Son père, laboureur d'un village voisin, étoit connu du mien; j'allois en promenade, avec son fils, le voir dans son village. Comme il nous recevoit, ce bon vieillard en cheveux blancs! la bonne crème, le bon lait, le bon pain bis qu'il nous donnoit! et que d'heureux présages il se plaisoit à voir dans mon respect pour sa vieillesse! Que ne puis-je aller sur sa tombe semer des fleurs! Il doit reposer en paix, car de sa vie il ne fit que du bien. Vingt ans après, nous nous sommes, son fils et moi, retrouvés à Paris sur des routes bien différentes; mais je lui ai reconnu le même caractère de sagesse et de bienséance qu'il avoit à l'école; et ce n'a pas été pour moi une légère satisfaction que celle de nommer un de ses enfans au baptême. Revenons à mes premiers ans.

Mes leçons de latin furent interrompues par un accident singulier. J'avois un grand désir d'apprendre, mais la nature m'avoit refusé le don de la mémoire. J'en avois assez pour retenir le sens de ce que je lisois, mais les mots ne laissoient aucune trace dans ma tête; et, pour les y fixer, c'étoit la même peine que si j'avois écrit sur un sable mouvant. Je m'obstinois à suppléer, par mon application, à la foiblesse de mon organe; ce travail excéda les forces de mon âge, mes nerfs en furent affectés. Je devins comme somnambule: la nuit, tout endormi, je me levois sur mon séant, et, les yeux entr'ouverts, je récitois à haute voix les leçons que j'avois apprises. «Le voilà fou, dit mon père à ma mère, si vous ne lui faites pas quitter ce malheureux latin»; et l'étude en fut suspendue. Mais, au bout de huit ou dix mois, je la repris, et, au sortir de ma onzième année, mon maître ayant jugé que j'étois en état d'être reçu en quatrième, mon père consentit, quoiqu'à regret, à me mener lui-même au collège de Mauriac, qui étoit le plus voisin de Bort.

Ce regret de mon père étoit d'un homme sage, et je dois le justifier. J'étois l'aîné d'un grand nombre d'enfans; mon père, un peu rigide, mais bon par excellence sous un air de rudesse et de sévérité, aimoit sa femme avec idolâtrie. Il avoit bien raison: la plus digne des femmes, la plus intéressante, la plus aimable dans son état, c'étoit ma tendre mère. Je n'ai jamais conçu comment, avec la simple éducation de notre petit couvent de Bort, elle s'étoit donné et tant d'agrément dans l'esprit, et tant d'élévation dans l'âme, et singulièrement, dans le langage et dans le style, ce sentiment des convenances si juste, si délicat, si fin, qui sembloit être en elle le pur instinct du goût. Mon bon évêque de Limoges, le vertueux Coëtlosquet[13], m'a parlé souvent à Paris, avec le plus tendre intérêt, des lettres que lui avoit écrites ma mère en me recommandant à lui.

Mon père avoit pour elle autant de vénération que d'amour. Il ne lui reprochoit que son foible pour moi, et ce foible avoit une excuse: j'étois le seul de ses enfans qu'elle avoit nourri de son lait; sa trop frêle santé ne lui avoit plus permis de remplir un devoir si doux. Sa mère ne m'aimoit pas moins. Je crois la voir encore, cette bonne petite vieille: le charmant naturel! la douce et riante gaieté! Économe de la maison, elle présidoit au ménage, et nous donnoit à tous l'exemple de la tendresse filiale: car elle avoit aussi sa mère, et la mère de son mari, dont elle avoit le plus grand soin. Je date d'un peu loin en parlant de mes bisaïeules; mais je me souviens bien qu'à l'âge de quatre-vingts ans elles vivoient encore, buvant au coin du feu le petit coup de vin et se rappelant le vieux temps, dont elles nous faisoient des contes merveilleux.

Ajoutez au ménage trois soeurs de mon aïeule, et la soeur de ma mère, cette tante qui m'est restée; c'étoit au milieu de ces femmes et d'un essaim d'enfans que mon père se trouvoit seul: avec très peu de bien tout cela subsistoit. L'ordre, l'économie, le travail, un petit commerce, et surtout la frugalité, nous entretenoient dans l'aisance. Le petit jardin produisoit presque assez de légumes pour les besoins de la maison: l'enclos nous donnoit des fruits; et nos coings, nos pommes, nos poires, confits au miel de nos abeilles, étoient, durant l'hiver, pour les enfans et pour les bonnes vieilles, les déjeuners les plus exquis. Le troupeau de la bergerie de Saint-Thomas habilloit de sa laine tantôt les femmes et tantôt les enfans; mes tantes la filoient; elles filoient aussi le chanvre du champ qui nous donnoit du linge; et les soirées où, à la lueur d'une lampe qu'alimentoit l'huile de nos noyers, la jeunesse du voisinage venoit teiller avec nous ce beau chanvre, formoient un tableau ravissant. La récolte des grains de la petite métairie assuroit notre subsistance; la cire et le miel des abeilles, que l'une de mes tantes cultivoit avec soin, étoient un revenu qui coûtoit peu de frais; l'huile, exprimée de nos noix encore fraîches, avoit une saveur, une odeur, que nous préférions au goût et au parfum de celle de l'olive. Nos galettes de sarrasin, humectées, toutes brûlantes, de ce bon beurre du Mont-Dore, étoient pour nous le plus friand régal. Je ne sais pas quel mets nous eût paru meilleur que nos raves et nos châtaignes; et en hiver, lorsque ces belles raves grilloient le soir à l'entour du foyer, ou que nous entendions bouillonner l'eau du vase où cuisoient ces châtaignes si savoureuses et si douces, le coeur nous palpitoit de joie. Je me souviens aussi du parfum qu'exhaloit un beau coing rôti sous la cendre, et du plaisir qu'avoit notre grand'mère à le partager entre nous. La plus sobre des femmes nous rendoit tous gourmands. Ainsi, dans un ménage où rien n'étoit perdu, de petits objets réunis entretenoient une sorte d'aisance, et laissoient peu de dépense à faire pour suffire à tous nos besoins. Le bois mort dans les forêts voisines étoit en abondance et presque en non-valeur; il étoit permis à mon père d'en tirer sa provision. L'excellent beurre de la montagne et les fromages les plus délicats étoient communs et coûtoient peu; le vin n'étoit pas cher, et mon père lui-même en usoit sobrement.

Mais enfin, quoique bien modique, la dépense de la maison ne laissoit pas d'être à peu près la mesure de nos moyens; et, quand je serois au collège, la prévoyance de mon père s'exagéroit les frais de mon éducation. D'ailleurs, il regardoit comme un temps assez mal employé celui qu'on donnoit aux études: le latin, disoit-il, ne faisoit que des fainéans. Peut-être aussi avoit-il quelque pressentiment du malheur que nous eûmes de nous le voir ravir par une mort prématurée; et, en me faisant de bonne heure prendre un état d'une utilité moins tardive et moins incertaine, pensoit-il à laisser un second père à ses enfans. Cependant, pressé par ma mère, qui désiroit passionnément qu'au moins son fils aîné fît ses études, il consentit à me mener au collège de Mauriac.

Accablé de caresses, baigné de douces larmes et chargé de bénédictions, je partis donc avec mon père; il me portoit en croupe, et le coeur me battoit de joie; mais il me battit de frayeur quand mon père me dit ces mots: «On m'a promis, mon fils, que vous seriez reçu en quatrième; si vous ne l'êtes pas, je vous remmène, et tout sera fini.» Jugez avec quel tremblement je parus devant le régent qui alloit décider de mon sort. Heureusement c'étoit ce bon P. Malosse[14] dont j'ai eu tant à me louer: il y avoit dans son regard, dans le son de sa voix, dans sa physionomie, un caractère de bienveillance si naturel et si sensible que son premier abord annonçoit un ami à l'inconnu qui lui parloit.

Après nous avoir accueillis avec cette grâce touchante, et invité mon père à revenir savoir quel seroit le succès de l'examen que j'allois subir, me voyant encore bien timide, il commença par me rassurer; il me donna ensuite, pour épreuve, un thème: ce thème étoit rempli de difficultés presque toutes insolubles pour moi. Je le fis mal, et après l'avoir lu: «Mon enfant, me dit-il, vous êtes bien loin d'être en état d'entrer dans cette classe; vous aurez même bien de la peine à être reçu en cinquième.» Je me mis à pleurer. «Je suis perdu, lui dis-je; mon père n'a aucune envie de me laisser continuer mes études; il ne m'amène ici que par complaisance pour ma mère, et en chemin il m'a déclaré que, si je n'étois pas reçu en quatrième, il me remmèneroit chez lui; cela me fera bien du tort, et bien du chagrin à ma mère! Ah! par pitié, recevez-moi; je vous promets, mon père, d'étudier tant que dans peu vous aurez lieu d'être content de moi.» Le régent, touché de mes larmes et de ma bonne volonté, me reçut, et dit à mon père de ne pas être inquiet de moi, qu'il étoit sûr que je ferois bien.

Je fus logé, selon l'usage du collège, avec cinq autres écoliers, chez un honnête artisan de la ville; et mon père, assez triste de s'en aller sans moi, m'y laissa avec mon paquet, et des vivres pour la semaine; ces vivres consistoient en un gros pain de seigle, un petit fromage, un morceau de lard et deux ou trois livres de boeuf; ma mère y avoit ajouté une douzaine de pommes. Voilà, pour le dire une fois, quelle étoit toutes les semaines la provision des écoliers les mieux nourris du collège. Notre bourgeoise nous faisoit la cuisine, et pour sa peine, son feu, sa lampe, ses lits, son logement, et même les légumes de son petit jardin qu'elle mettoit au pot, nous lui donnions par tête vingt-cinq sous par mois; en sorte que, tout calculé, hormis mon vêtement, je pouvois coûter à mon père de quatre à cinq louis par an. C'étoit beaucoup pour lui, et il me tardoit de lui épargner cette dépense.

Le lendemain de mon arrivée, comme je me rendois le matin dans ma classe, je vis à sa fenêtre mon régent, qui, du bout du doigt, me fit signe de monter chez lui. «Mon enfant, me dit-il, vous avez besoin d'une instruction particulière et de beaucoup d'étude pour atteindre vos condisciples; commençons par les élémens, et venez ici, demi-heure avant la classe, tous les matins, me réciter les règles que vous aurez apprises; en vous les expliquant, je vous en marquerai l'usage.» Je pleurai aussi ce jour-là, mais ce fut de reconnoissance. En lui rendant grâces de ses bontés, je le priai d'y ajouter celle de m'épargner, pour quelque temps, l'humiliation d'entendre lire à haute voix mes thèmes dans la classe. Il me le promit, et j'allai me mettre à l'étude.

Je ne puis dire assez avec quel tendre zèle il prit soin de m'instruire et quel attrait il sut donner à ses leçons. Au seul nom de ma mère, dont je lui parlois quelquefois, il sembloit en respirer l'âme; et, quand je lui communiquois les lettres où l'amour maternel lui exprimoit sa reconnoissance, les larmes lui couloient des yeux.