Memoires De Marmontel Volume 1 Of 3 Memoires D Un Pere Pour Ser
Chapter 16
Une autre société où je fus attiré, je ne sais plus comment, fut celle du baron d'Holbach. Ce fut là que je connus Diderot, Helvétius, Grimm, et J.-J. Rousseau avant qu'il se fût fait sauvage. Grimm, alors secrétaire et ami intime du jeune comte de Friesen, neveu du maréchal de Saxe, nous donnoit, chez lui, un dîner toutes les semaines; et, à ce dîner de garçons, régnoit une liberté franche; mais c'étoit un mets dont Rousseau ne goûtoit que très sobrement. Personne mieux que lui n'observoit la triste maxime de «vivre avec ses amis comme s'ils dévoient être un jour ses ennemis». Lorsque je le connus, il venoit de remporter le prix d'éloquence à l'Académie de Dijon, avec ce beau sophisme où il a imputé aux sciences et aux arts les effets naturels de la prospérité et du luxe des nations. Cependant il n'avoit pas encore pris couleur, comme il a fait depuis, et il n'annonçoit pas l'ambition de faire secte. Ou son orgueil n'étoit pas né, ou il se cachoit sous les dehors d'une politesse timide, quelquefois fois même obséquieuse et tenant de l'humilité. Mais, dans sa réserve craintive, on voyoit de la défiance; son regard en dessous observoit tout avec une ombrageuse attention. Il se communiquoit à peine, et jamais il ne se livroit. Il n'en étoit pas moins amicalement accueilli: comme on lui connoissoit un amour-propre inquiet, chatouilleux, facile à blesser, il étoit choyé, ménagé avec la même attention et la même délicatesse dont on auroit usé à l'égard d'une jolie femme bien capricieuse et bien vaine à qui l'on auroit voulu plaire. Il travailloit alors à la musique du _Devin du village_, et il nous chantoit au clavecin les airs qu'il avoit composés. Nous en étions charmés; nous ne l'étions pas moins de la manière ferme, animée et profonde dont son premier essai en éloquence étoit écrit. Rien de plus sincère, je dois le dire, que notre bienveillance pour sa personne, et que notre estime pour ses talens. C'est le souvenir de ce temps-là qui m'a indigné contre lui, quand je l'ai vu, pour des fadaises ou pour des torts qu'il avoit lui-même, calomnier des gens qui le traitoient si bien et ne demandoient qu'à l'aimer. J'ai vécu avec eux toute leur vie; j'aurai lieu de parler de leur esprit et de leur âme. Jamais je n'ai aperçu en eux rien de semblable au caractère que son mauvais génie leur a attribué.
À mon égard, le peu de temps que nous fûmes ensemble dans leur société se passa, entre lui et moi, froidement, sans affection, sans aversion l'un pour l'autre; nous n'eûmes ni lieu de nous plaindre ni lieu de nous louer de notre façon d'être ensemble; et, dans ce que j'ai dit de lui, et dans ce que j'en puis dire encore, je me sens parfaitement libre de toute personnalité[69].
Mais le fruit que je retirai de son commerce et de son exemple fut un retour de réflexion sur l'imprudence de ma jeunesse. «Voilà, disois-je, un homme qui s'est donné le temps de penser avant que d'écrire; et moi, dans le plus difficile et le plus périlleux des arts, je me suis hâté de produire presque avant que d'avoir pensé. Vingt ans d'étude et de méditation dans le silence et la retraite ont amassé, mûri et fécondé ses connoissances; et moi je répands mes idées lorsqu'à peine elles sont écloses, et avant qu'elles aient acquis leur force et leur accroissement. Aussi voit-on dans ses premiers écrits une plénitude étonnante, une virilité parfaite; et, dans les miens, tout se ressent de la verdeur ou de la foiblesse d'un talent que l'étude et la réflexion n'ont pas assez longtemps nourri.» Ma seule excuse étoit mon infortune et le besoin de travailler incessamment et à la hâte pour me procurer de quoi vivre. Je résolus de me tirer de cette triste situation, fallût-il renoncer aux lettres.
J'avois quelque accès à la cour, et la disgrâce de M. Orry ne m'avoit pas ôté toute espérance de fortune. La même femme dont le crédit l'avoit fait renvoyer me savoit gré d'avoir plus d'une fois été l'écho de la voix publique dans des vers où je célébrois ce qui étoit digne de louange dans le règne de son amant. Un petit poème que j'avois composé sur l'_Établissement de l'École militaire_[70], monument élevé à la gloire du roi par les Pâris, amis de coeur de Mme de Pompadour, ce petit poème, dis-je, l'avoit intéressée, et m'avoit mis en faveur auprès d'elle. L'abbé de Bernis et Duclos alloient la voir ensemble tous les dimanches; et, comme ils avoient l'un et l'autre quelque amitié pour moi, j'allois en troisième avec eux. Cette femme, à qui les plus grands du royaume et les princes du sang eux-mêmes faisoient la cour à sa toilette, simple bourgeoise, qui avoit eu la foiblesse de vouloir plaire au roi et le malheur d'y réussir, étoit dans son élévation la meilleure femme du monde. Elle nous recevoit tous les trois familièrement, quoique avec des nuances de distinction très sensibles. À l'un elle disoit, d'un air léger et d'un parler bref: «Bonjour, Duclos»; à l'autre, d'un air et d'un ton plus amical: «Bonjour, abbé», en lui donnant quelquefois un petit soufflet sur la joue; et à moi, plus sérieusement et plus bas: «Bonjour, Marmontel.» L'ambition de Duclos étoit de se rendre important dans sa province de Bretagne; l'ambition de l'abbé de Bernis étoit d'avoir un petit logement dans les combles des Tuileries, et une pension de cinquante louis sur la cassette; mon ambition à moi étoit d'être occupé utilement pour moi-même et pour le public sans dépendre de ses caprices. C'étoit un travail assidu et tranquille que je sollicitois. «Je ne me sens pour la poésie qu'un talent médiocre, dis-je à Mme de Pompadour; mais je crois avoir assez de sens et d'intelligence pour remplir un emploi dans les bureaux; et, quelque application qu'il demande, j'en suis capable. Obtenez, Madame, qu'on en fasse l'épreuve; j'ose vous assurer que l'on sera content de moi.» Elle me répondit que j'étois né pour être homme de lettres; que mon dégoût pour la poésie n'étoit qu'un manque de courage; qu'au lieu de quitter la partie il falloit prendre ma revanche, comme avoit fait plus d'une fois Voltaire, et me relever, comme lui, d'une chute par un succès.
Je consentis, pour lui complaire, à m'exercer sur un nouveau sujet; mais je le pris trop simple et trop au-dessus de mes forces. Les sujets donnés par l'histoire me sembloient épuisés; je trouvois tous les grands intérêts du coeur humain, toutes les passions violentes, toutes les situations tragiques, en un mot, tous les grands ressorts de la terreur et de la compassion employés avant moi par les maîtres de l'art. Je me creusai la tête pour inventer une action nouvelle et hors de la route commune. Je crus l'avoir trouvée dans un sujet tout d'imagination, dont je fus d'abord engoué. Il m'offroit une exposition d'une majesté imposante (les funérailles de Sésostris); il me donnoit de grands caractères à peindre en contraste et en situation, et une intrigue d'un noeud si fort et si serré qu'il seroit impossible d'en prévoir la solution. Ce fut là ce qui m'étourdit sur les difficultés d'une action sans amour, toute politique et morale, et qui, pour être soutenue avec chaleur durant cinq actes, demandoit toutes les ressources de l'éloquence poétique. J'y fis tout mon possible; et, soit illusion, soit excès d'indulgence, on me persuada que j'avois réussi. Mme de Pompadour me demandoit souvent où en étoit ma nouvelle pièce; elle voulut la lire lorsqu'elle fut finie, et, avec assez de justesse, elle y fit quelques critiques de détail; mais l'ensemble lui parut bien.
Il me revient ici un souvenir qui va peut-être égayer un moment le récit de mon infortune. Tandis que le manuscrit de ma pièce étoit encore dans les mains de Mme de Pompadour, je me présentai un dimanche à sa toilette, dans ce salon où refluoit la foule des courtisans qui venoient d'assister au lever du roi. Elle en étoit environnée; et, soit qu'il y eût quelqu'un qui lui choquât la vue, soit qu'elle voulût faire diversion à l'ennui que tout ce monde lui causoit, dès qu'elle m'aperçut: «J'ai à vous parler», me dit-elle; et, quittant sa toilette, elle passa dans son cabinet, où je la suivis. C'étoit tout simplement pour me rendre mon manuscrit, où elle avoit crayonné ses notes. Elle fut cinq ou six minutes à m'indiquer les endroits notés et à m'expliquer ses critiques. Cependant tout le cercle des courtisans étoit debout autour de la toilette à l'attendre. Elle reparut, et moi, cachant mon manuscrit, je vins modestement me remettre à ma place. Je me doutois bien de l'effet qu'auroit produit un incident si singulier; mais l'impression qu'il fit sur les esprits passa de très loin mon attente. Tous les regards se fixèrent sur moi; de tous côtés on m'adressa de petits saluts imperceptibles, de doux sourires d'amitié, et, avant de sortir du salon, je fus invité à dîner au moins pour toute la semaine. Le dirai-je? Un homme titré, un homme décoré, avec qui j'avois dîné quelquefois chez M. de La Popelinière, le M. D. S., se trouvant à côté de moi, me prit la main, et me dit tout bas: «Vous ne voulez donc pas reconnoître vos anciens amis?» Je m'inclinai, confus de sa bassesse, et je dis en moi-même: «Oh! qu'est-ce donc que la faveur, si son ombre seule me donne une si singulière importance?»
Les comédiens furent séduits à la lecture, comme Mme de Pompadour, par la beauté des moeurs dont j'avois décoré les derniers actes de ma pièce; mais au théâtre leur foiblesse fut manifeste, et d'autant plus sentie que j'avois mis plus de véhémence et de chaleur dans les premiers. Des combats de générosité et de vertu n'avoient rien de tragique. Le public s'ennuya de n'être point ému, et ma pièce tomba[71]. Pour cette fois, je reconnus que le public avoit raison.
Je rentrai chez moi, déterminé à ne plus travailler pour le théâtre; et, par un exprès, j'écrivis sur-le-champ à Mme de Pompadour, qui étoit à Bellevue, pour lui apprendre mon malheur, et lui renouveler avec instance la prière que je lui avois faite d'obtenir que je fusse employé plus utilement que je ne l'étois dans un art pour lequel je n'étois pas né.
Elle étoit à table avec le roi lorsqu'elle reçut ma lettre, et, le roi lui ayant permis de la lire: «La pièce nouvelle est tombée, lui dit-elle; et savez-vous, Sire, qui me l'apprend? L'auteur lui-même. Le malheureux jeune homme! je voudrois bien avoir dans ce moment un emploi à lui offrir pour le consoler.» Son frère, le marquis de Marigny, qui étoit de ce souper, lui dit qu'il avoit une place de secrétaire des bâtimens à me donner, si elle vouloit. «Ah! dès demain, dit-elle, écrivez-lui, je vous en prie.» Et le roi parut satisfait qu'on me donnât cette consolation.
Cette lettre, où, du ton le plus aimable et le plus obligeant, M. de Marigny m'offroit une place peu lucrative, disoit-il, mais tranquille, et qui me laisseroit des loisirs à donner aux muses, me causa un mouvement de joie et de reconnoissance dont ma réponse fut l'expression. Je me crus sauvé dans un port après mon naufrage, et j'embrassai la terre hospitalière qui m'assuroit un doux repos.
M. de La Popelinière n'apprit pas sans quelque chagrin que je me séparois de lui. Dans ses plaintes, il répéta ce qu'il m'avoit dit bien des fois, que je n'aurois pas dû m'inquiéter de mon avenir, et que son intention avoit été d'en prendre soin. Je lui répondis qu'en renonçant à l'état d'homme de lettres, mon intention n'avoit pas été de vivre en homme oisif et inutile, mais que je n'en étois pas moins reconnoissant de ses bontés. En effet, je serois ingrat si, après avoir dit la part qu'il avoit eue involontairement au mal que je me faisois à moi-même, je n'ajoutois pas qu'à bien d'autres égards le temps que je passai auprès de lui doit être cher à mon souvenir, et par les sentimens d'estime et de confiance qu'il me marquoit lui-même, et par la bienveillance qu'il inspiroit pour moi à tous ceux qui vouloient l'entendre parler de mon bon naturel, car c'étoit là surtout ce qu'il louoit en moi.
Chez lui se succédoient, comme dans un tableau mouvant, des personnages différens de moeurs, d'esprit, de caractère. J'y voyois fréquemment les ambassadeurs de l'Europe, et je m'instruisois avec eux. Ce fut là que je connus le comte de Kaunitz, alors ambassadeur de la cour de Vienne, et depuis le plus célèbre homme d'État de l'Europe. Il m'avoit pris en amitié; j'allois assez souvent dîner chez lui, au palais Bourbon, et il me parloit de Paris et de Versailles en homme qui les voyoit bien. Cependant, je dois avouer que ce qui me frappoit le plus en lui étoit la délicatesse et la vanité d'une âme efféminée[72]. Je le croyois plus occupé du soin de sa santé, de sa figure, et singulièrement de sa coiffure et de son teint, que des intérêts de sa cour. Je le surpris un jour, au retour d'une promenade de chasse, s'étant enduit la peau du visage d'un jaune d'oeuf pour enlever le hâle; et j'ai appris longtemps après du comte de Paär, son cousin, homme naïf et simple, que tout le temps de ce long et glorieux ministère où il a été l'âme du conseil de Vienne, il a conservé dans son luxe, dans sa mollesse, dans tous les soins minutieux de sa parure et de sa personne, le même caractère que je lui avois connu. C'est, de tous les hommes que j'ai vus dans le monde, celui sur le compte duquel je me suis le plus lourdement trompé. Je me souviens pourtant de quelques-uns de ses propos qui auroient dû me donnera penser sur la trempe de son esprit et de son âme.
«Que dit-on de moi dans le monde? me demanda-t-il un jour.--On dit, Monsieur l'ambassadeur, que Votre Excellence ne soutient pas l'idée de magnificence qu'on en avoit conçue à son arrivée à Paris. La première ambassade de l'Europe, une grande fortune, un palais pour hôtel, la pompe la plus fastueuse dans l'entrée que vous avez faite, annonçoient, pour votre maison et pour votre façon de vivre, plus de luxe et plus de splendeur. Une table somptueuse, des festins et des fêtes, le bal surtout, le bal dans vos superbes salons, c'étoit là ce qu'on attendoit, et l'on ne voit rien de tout cela. Vous vivez avec des femmes de finance, comme un simple particulier, et vous négligez le grand monde et de la ville et de la cour.--Mon cher Marmontel, me dit-il, je ne suis ici que pour deux choses: pour les affaires de ma souveraine, et je les fais bien; pour mes plaisirs, et sur cet article je n'ai à consulter que moi. La représentation m'ennuieroit et me gêneroit, voilà pourquoi je m'en dispense. Il n'y a pas à Versailles une intrigante qui vaille la peine d'être gagnée. Qu'irois-je faire avec ces femmes? leur triste cavagnol? J'ai deux personnes à ménager, le roi et sa maîtresse: je suis bien avec tous les deux.» Ce discours n'étoit pas d'un homme frivole et léger.
Au reste, ses petits dîners étaient fort bons; Mercy[73], Starhemberg[74], Seckendorf[75], tous les trois ses gentilshommes d'ambassade, ou plutôt ses disciples, m'y traitoient avec bienveillance; nous y causions assez gaiement, et un flacon de vin de Tokai animoit la fin du repas.
Un personnage tout différent du comte de Kaunitz, et plus aimant et plus aimable, étoit ce lord d'Albemarle[76], ambassadeur d'Angleterre, qui mourut à Paris, aussi regretté parmi nous que dans sa patrie. C'étoit, par excellence, ce qu'on appelle un galant homme, noble, sensible, généreux, plein de loyauté, de franchise, de politesse et de bonté, et il réunissoit ce que les deux caractères de l'Anglois et du François ont de meilleur et de plus estimable. Il avoit pour maîtresse une fille accomplie, et à qui l'envie elle-même n'a jamais reproché que de s'être donnée à lui. Je m'en fis une amie; c'étoit un moyen sûr de me faire un ami de milord d'Albemarle. Le nom de cette aimable personne étoit Gaucher: son nom d'enfance et de caresse étoit Lolotte. C'étoit à elle que son amant disoit, un soir qu'elle regardoit fixement une étoile: «Ne la regardez pas tant, ma chère; je ne puis pas vous la donner.» Jamais l'amour ne s'est exprimé plus délicatement. Celui de milord honoroit son objet par la plus haute estime et par le respect le plus tendre, et il n'étoit pas le seul qui eût pour elle ces sentimens. Aussi sage que belle, un seul homme avoit su lui plaire; et la plus excusable des erreurs où l'extrême jeunesse induise l'innocence avoit pris en elle un caractère de noblesse et d'honnêteté que le vice n'a jamais eu. Fidélité, décence, désintéressement, rien ne manquoit à son amour, pour être vertueux, que d'être légitime. Ces deux amans auroient été le plus parfait modèle des époux.
Le caractère de Mlle Gaucher étoit naïvement exprimé dans toute sa personne. Il y avoit dans sa beauté je ne sais quoi de romantique et de fabuleux qu'on n'avoit vu jusque-là qu'en idée. Sa taille avoit la majesté du cèdre, la souplesse du peuplier; sa démarche étoit indolente; mais, dans la négligence de son maintien, c'étoit un naturel plein de bienséance et de grâce. C'est d'après son image, présente à ma pensée, que j'ai peint autrefois _la Bergère des Alpes_. Une imagination vive et une raison froide donnoient à son esprit beaucoup de l'air de celui de Montaigne. C'étoit son livre favori et sa lecture habituelle: son langage en étoit imbu; il en avoit la naïveté, la couleur, l'abandon, bien souvent le tour énergique et le bonheur d'expression.
Autant qu'il est possible d'être charmé d'une femme sans être amoureux d'elle, autant j'étois charmé de celle-ci. Après la conversation de Voltaire, la plus ravissante pour moi étoit la sienne. Nous devînmes amis intimes dès que nous nous fûmes connus.
Elle perdit milord d'Albemarle: il lui avoit assuré, je crois, deux mille écus de rente; c'étoit là toute sa fortune. La douleur qu'elle ressentit de cette mort fut profonde, mais courageuse; et, en m'affligeant avec elle, je ne laissai pas de l'aider à soutenir décemment son malheur. Tous les amis de milord étoient les siens; ils lui restèrent tous fidèles. Le duc de Biron, le marquis de Castries et quelques autres du même étage, composoient sa société. Heureuse si, d'une situation si douce et dont elle étoit satisfaite, elle n'eût pas été jetée, par une espèce de fatalité, dans un état qui n'étoit pas le sien!
Sa santé s'étoit affoiblie; on en prit de l'inquiétude, et on lui conseilla les eaux de Barèges. En passant et en repassant par Montauban, elle fut honorablement traitée par le commandant, le comte d'Hérouville; et, en arrivant à Paris, elle reçut de lui une lettre à peu près conçue en ces mots: «Je suis empoisonné. Tout mon domestique l'est comme moi. Venez, Mademoiselle, venez à mon secours, et amenez-moi un médecin. Je n'ai confiance qu'en vous[77].» Elle partit en chaise de poste avec un médecin habile, et M. d'Hérouville fut sauvé. Il s'étoit déjà pris pour elle de cet enthousiasme qui, dans les vieillards à tête vive, ressemble beaucoup à l'amour. Le service qu'elle lui avoit rendu ne fit qu'y ajouter encore. Il l'avoit vue à la tête de sa maison y rétablir l'ordre et le calme, rendre l'espérance à ses gens à qui le vert-de-gris déchiroit les entrailles, le rassurer lui-même, et, de concert avec le docteur Malöet[78], faire au moral, de son côté, son office de médecin. Tant de zèle et tant de courage l'avoient ravi d'admiration; et, dès qu'il fut hors de danger, il ne sut lui exprimer sa reconnoissance qu'en lui disant, comme Médor à Angélique[79]:
Vous servir est ma seule envie: J'en fais mon espoir le plus doux: Vous m'avez conservé la vie; Je ne la chéris que pour vous.
Elle fut asssez sage pour résister d'abord à ses instances; mais elle eut la foiblesse d'y céder à la fin, à condition cependant que leur mariage seroit secret. Il le fut quelque temps; mais elle devint mère: il fallut le rendre public.
Alors la seule conduite sage à tenir pour l'un et pour l'autre (et ce fut le conseil que je donnai à mon amie), ç'auroit été de se confiner dans une société d'hommes qu'ils auroient choisis à leur gré; de la rendre agréable, et, s'il étoit possible, attrayante aussi pour les femmes, ou de se passer d'elles sans faire semblant d'y penser. Mme d'Hérouville sentoit parfaitement que cette conduite étoit la seule qui lui convînt; mais son époux, impatient de la produire dans le monde, voulut faire violence à l'opinion. Malheureuse imprudence! il auroit dû savoir que cette opinion tenoit au plus grand intérêt des femmes; et que, déjà trop indignées que les filles leur enlevassent et leurs époux et leurs amans, elles étoient bien résolues à ne jamais souffrir qu'elles vinssent encore usurper leur état, et en jouir au milieu d'elles. Il se flatta qu'en faveur de sa femme un si beau caractère, un mérite si rare, tant de qualités estimables, tant de décence et de sagesse dans sa foiblesse même, la feroient oublier. Il fut cruellement détrompé de sa folle erreur: elle essuya des humiliations, et elle en mourut de douleur.
Ce fut aussi dans la maison de M. de La Popelinière que je me liai avec la famille Chalut, dont j'aurai lieu plus d'une fois de me louer dans ces _Mémoires_, et que j'ai vue s'éteindre sous mes yeux.
Enfin je dus au voisinage de la maison de campagne où j'étois, et de celle de Mme de Tencin, à Passy, l'avantage de voir quelquefois tête à tête cette femme extraordinaire. Je m'étois refusé à l'honneur d'être admis à ses dîners de gens de lettres; mais, lorsqu'elle venoit se reposer dans sa retraite, j'allois y passer avec elle les momens où elle étoit seule, et je ne puis exprimer l'illusion que me faisoit son air de nonchalance et d'abandon. Mme de Tencin, la femme du royaume qui, dans sa politique, remuoit le plus de ressorts et à la ville et à la cour, n'étoit pour moi qu'une vieille indolente. «Vous n'aimez pas, me disoit-elle, ces assemblées de beaux esprits; leur présence vous intimide; eh bien! venez causer avec moi dans ma solitude, vous y serez plus à votre aise, et votre naturel s'accommodera mieux de mon épais bon sens.» Elle me faisoit raconter mon histoire, dès mon enfance, entroit dans tous mes intérêts, s'affectoit de tous mes chagrins, raisonnoit avec moi mes vues et mes espérances, et sembloit n'avoir dans la tête autre chose que mes soucis. Ah! que de finesse d'esprit, de souplesse et d'activité, cet air naïf, cette apparence de calme et de loisir, ne me cachoient-ils pas! Je ris encore de la simplicité avec laquelle je m'écriois en la quittant: «La bonne femme!» Le fruit que je tirai de ses conversations, sans m'en apercevoir, fut une connoissance du monde plus saine et plus approfondie. Par exemple, je me souviens de deux conseils qu'elle me donna: l'un fut de m'assurer une existence indépendante des succès littéraires, et de ne mettre à cette loterie que le superflu de mon temps. «Malheur, me disoit-elle, à qui attend tout de sa plume! rien de plus casuel. L'homme qui fait des souliers est sûr de son salaire; l'homme qui fait un livre ou une tragédie n'est jamais sûr de rien.» L'autre conseil fut de me faire des amies plutôt que des amis. «Car, au moyen des femmes, disoit-elle, on fait tout ce qu'on veut des hommes; et puis ils sont les uns trop dissipés, les autres trop préoccupés de leurs intérêts personnels, pour ne pas négliger les vôtres; au lieu que les femmes y pensent, ne fût-ce que par oisiveté. Parlez ce soir à votre amie de quelque affaire qui vous touche; demain à son rouet, à sa tapisserie, vous la trouverez y rêvant, cherchant dans sa tête le moyen de vous y servir. Mais de celle que vous croirez pouvoir vous être utile, gardez-vous bien d'être autre chose que l'ami, car, entre amans, dès qu'il survient des nuages, des brouilleries, des ruptures, tout est perdu. Soyez donc auprès d'elle assidu, complaisant, galant même si vous voulez, mais rien de plus, entendez-vous?» Ainsi, dans tous nos entretiens, le naturel de son langage m'en imposoit si bien que je ne pris jamais son esprit que pour du bon sens.