Memoires De Marmontel Volume 1 Of 3 Memoires D Un Pere Pour Ser

Chapter 14

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il s'aperçut que le public se soulevoit d'indignation; et aussitôt, s'avançant au bord du théâtre, avec l'action la plus vive il cria au parterre, comme pour l'apaiser:

Je m'élance, et lui plonge un poignard dans le coeur.

À l'attitude, au geste qui accompagna ces mots, on crut voir Théonis frappé, et ce fut dans toute la salle un transport de joie éclatant.

Or, après la sixième représentation de ma pièce, et dans la plus grande chaleur du succès, on vint m'annoncer que Roselly étoit attaqué d'une fluxion de poitrine; et, pour le remplacer dans son rôle, on me proposoit un acteur incapable de le jouer. C'étoit pour moi un très grand préjudice que d'interrompre cette affluence du public; mais c'eût été un plus grand mal encore que de dégrader mon ouvrage. Je demandai que les représentations en fussent suspendues jusqu'au rétablissement de la santé de Roselly, et ce ne fut que l'hiver suivant qu'_Aristomène_ fut remis au théâtre.

À la première représentation de cette reprise, l'émotion du public fut si vive qu'il demanda encore l'auteur. Je refusai de paroître sur le théâtre; mais j'étois au fond d'une loge. Quelqu'un m'y aperçut du parterre et cria: «Le voilà!» La loge étoit vers l'amphithéâtre; tout le parterre fit volte-face; il fallut m'avancer, et, par une humble salutation, répondre à cette nouvelle faveur.

L'homme qui, du fond de sa loge, m'avoit pris dans ses bras pour me présenter au public, va occuper dans ces _Mémoires_ une place considérable, par le mal qu'il me fit en me voulant du bien, et par les attrayantes et nuisibles douceurs qu'eut pour moi sa société. C'étoit M. de La Popelinière[57]. Dès le succès de _Denys le Tyran_, il m'avoit attiré chez lui. Mais, à l'époque dont je parle, le courage qu'il eut de m'offrir pour retraite sa maison de campagne, au risque de déplaire à l'homme tout-puissant que j'avois offensé, m'attacha fortement à un hôte si généreux. Le péril d'où il me tiroit avoit pour cause une de ces aventures de jeunesse où m'engageoit mon imprudence, et qui apprendront à mes enfans à être plus sages que moi.

LIVRE IV

Tandis que je logeois encore dans le quartier du Luxembourg, une ancienne actrice de l'Opéra-Comique, la Darimat, amie de Mlle Clairon, et mariée avec Durancy, acteur comique dans une troupe de province, étant accouchée à Paris, avoit obtenu de mon actrice qu'elle fût marraine de son enfant, et moi j'avois été pris pour parrain[58]. De ce baptême il arriva que ma commère Durancy, qui, chez Mlle Clairon, m'entendoit quelquefois parler sur l'art de la déclamation, me dit un jour: «Mon compère, voulez-vous que je vous donne une jeune et jolie actrice à former? Elle aspire à débuter dans le tragique, et elle vaut la peine que vous lui donniez des leçons. C'est Mlle Verrière, l'une des protégées du maréchal de Saxe[59]. Elle est votre voisine; elle est sage, elle vit fort décemment avec sa mère et avec sa soeur. Le maréchal, comme vous savez, est allé voir le roi de Prusse, et nous voulons, à son retour, lui donner le plaisir de trouver sa pupille au théâtre jouant _Zaïre_ et _Iphigénie_ mieux que Mlle Gaussin. Si vous voulez vous charger de l'instruire, demain je vous installerai; nous dînerons chez elle ensemble.»

Mon aventure avec Mlle Navarre ne m'avoit point aliéné le maréchal de Saxe; il m'avoit même témoigné de la bienveillance; et, avant qu'_Aristomène_ fût mis au théâtre, il m'avoit fait prier d'aller lui en faire la lecture. Cette lecture tête à tête l'avoit intéressé: le rôle d'Aristomène l'avoit ému. Il trouva celui de Léonide théâtral. «Mais, corbleu! me dit-il, c'est une fort mauvaise tête que cette femme-là! je n'en voudrois pas pour rien.» Ce fut là sa seule critique. Du reste, il fut content, et me le témoigna avec cette franchise noble et cavalière qui sentoit en lui son héros.

Je fus donc enchanté d'avoir une occasion de faire quelque chose qui lui fût agréable, et très innocemment, mais très imprudemment, j'acceptai la proposition.

La protégée du maréchal étoit l'une de ses maîtresses; elle lui avoit été donnée à l'âge de dix-sept ans. Il en avoit eu une fille, reconnue et mariée depuis sous le nom d'Aurore de Saxe. Il lui avoit fait, à la naissance de cette enfant, une rente de cent louis; il lui donnoit de plus, par an, cinq cents louis pour sa dépense. Il l'aimoit de bonne amitié; mais, quant à ses plaisirs, elle n'y étoit plus admise. La douceur, l'ingénuité, la timidité de son caractère, n'avoient plus rien d'assez piquant pour lui. On sait qu'avec beaucoup de noblesse et de fierté dans l'âme, le maréchal de Saxe avoit les moeurs grivoises. Par goût autant que par système, il vouloit de la joie dans ses armées, disant que les François n'alloient jamais si bien que lorsqu'on les menoit gaiement, et que ce qu'ils craignoient le plus à la guerre, c'étoit l'ennui. Il avoit toujours dans ses camps un Opéra-Comique. C'étoit à ce spectacle qu'il donnoit l'ordre des batailles; et, ces jours-là, entre les deux pièces, la principale actrice annonçoit ainsi: «Messieurs; demain relâche au théâtre, à cause de la bataille que donnera monsieur le maréchal; après-demain, _le Coq du village_, _les Amours grivois_, etc.»

Deux actrices de ce théâtre, Chantilly et Beauménard[60], étoient ses deux maîtresses favorites; et leur rivalité, leur jalousie, leurs caprices, lui donnoient, disoit-il, _plus de tourmens que les hussards de la reine de Hongrie_. J'ai lu ces mots dans l'une de ses lettres. C'étoit pour elles que Mlle Navarre avoit été négligée. Il trouvoit en elle trop de hauteur et pas assez de complaisance et d'abandon. Mlle Verrière, avec infiniment moins d'artifice, n'avoit pas même l'ambition de le disputer à ses rivales; elle sembloit se reposer sur sa beauté du soin de plaire, sans y contribuer d'ailleurs que par l'égalité d'un caractère aimable et par son indolence à se laisser aimer.

Les premières scènes que nous répétâmes ensemble furent celles de Zaïre avec Orosmane. Sa figure, sa voix, la sensibilité de son regard, son air de candeur et de modestie, s'accordoient parfaitement avec son rôle, et dans le mien je ne mis que trop de véhémence et de chaleur. Dès notre seconde leçon, ces mots: _Zaïre, vous pleurez!_ furent l'écueil de ma sagesse.

La docilité de mon écolière me rendit assidu; cette assiduité fut malignement expliquée. Le maréchal, qui étoit alors en Prusse, instruit de notre intelligence, en prit une colère peu digne d'un aussi grand homme. Les cinquante louis que Mlle Verrière touchoit par mois lui furent supprimés, et il annonça que de sa vie il ne reverroit ni la mère ni son enfant. Il tint parole, et ce ne fut qu'après sa mort, et un peu par mon entremise, qu'Aurore fut reconnue et élevée dans un couvent comme fille de ce héros.

Le délaissement où tomboit ma Zaïre nous accabla tous les deux de douleur. Il me restoit quarante louis du produit de ma nouvelle tragédie; je la priai de les accepter. Cependant Mlle Clairon et tous nos amis nous conseillèrent de cesser de nous voir, au moins pour quelque temps. Il nous en coûta bien des larmes, mais nous suivîmes ce conseil.

Le maréchal revint. J'entendois dire de tous côtés qu'il étoit furieux contre moi. J'ai su depuis par le maréchal de Loewendal, et par deux autres de ses amis, Sourdis et Flavacourt, qu'ils avoient eu bien de la peine à retenir les mouvemens de sa colère. Il alloit disant dans le monde, à la cour, et au roi lui-même, que ce petit insolent de poète lui prenoit toutes ses maîtresses (je n'avois cependant que celles qu'il abandonnoit). Il montroit un billet de moi qu'un perfide laquais avoit volé à celle-ci. Heureusement dans ce billet, à propos de la tragédie de _Cléopâtre_, à laquelle je travaillois, il étoit dit qu'Antoine étoit _un héros en amour comme en guerre_. «Et cet Antoine, disoit le maréchal, vous entendez bien qui il est.» Cette allusion, à laquelle je n'avois point pensé, en le flattant, le calmoit un peu.

Cependant j'étois dans des transes d'autant plus cruelles que j'étois résolu, au péril de ma vie, de me venger de lui s'il m'eût fait insulter. Dans cette situation, l'une des plus pénibles où je me sois trouvé, M. de La Popelinière me proposa de me retirer chez lui à la campagne, et, d'un autre côté, le prince de Turenne me soulagea du chagrin où j'étois de laisser ma Zaïre dans l'infortune.

Ce prince, me trouvant un soir dans le foyer de la Comédie-Françoise, vint à moi et me dit: «Vous êtes cause que le maréchal de Saxe a quitté Mlle Verrière; voulez-vous me donner votre parole de ne plus la voir? son malheur sera réparé.» Ceci m'expliqua le mystère du rendez-vous qu'elle m'avoit donné la veille dans le bois de Boulogne, et des pleurs qu'elle avoit versés en me disant adieu. «Oui, mon prince, je vous la donne, lui répondis-je, cette parole que vous me demandez. Que Mlle Verrière soit heureuse avec vous; je consens à ne plus la voir.» Il la prit, et je fus fidèle à ma promesse.

Retiré, presque solitaire, dans cette maison de campagne, bien différente alors et de ce qu'elle avoit été et de ce qu'elle fut depuis, j'eus tout le temps de me livrer à mes réflexions sur moi-même. Je tournai les yeux vers l'abîme au bord duquel je venois de passer. Le héros de Fontenoy, l'idole des armées et de la France entière, l'homme devant qui la plus haute noblesse du royaume étoit dans le respect, et que le roi lui-même accueilloit avec toutes les distinctions qui peuvent flatter un grand homme, étoit celui à qui j'avois manqué, sans avoir même pour excuse l'égarement d'un fol amour. Cette fille imprudente et foible ne m'avoit point dissimulé qu'elle tenoit à lui par ses bienfaits, et comme au père de son enfant. J'étois si bien instruit et si persuadé du risque épouvantable que nous courions ensemble que, lorsqu'à des heures indues je me glissois chez elle, ce n'étoit jamais qu'en tremblant. Je la trouvois, je la laissois encore plus tremblante elle-même. Il n'étoit point déplaisir qui n'eût été trop chèrement payé par nos frayeurs d'être surpris et dénoncés; et si le maréchal, instruit de ma témérité, dédaignant de m'ôter la vie, m'eût fait seulement insulter par un de ses valets, je n'opposois à cette crainte qu'une résolution à laquelle je ne puis penser sans frémir. Ah! frémissez comme moi, mes enfans, des dangers que m'a fait courir une trop ardente jeunesse, pour une liaison fortuite et passagère, sans autre cause que l'attrait du plaisir et de l'occasion. J'ai cru devoir vous marquer l'écueil pour vous préserver du naufrage.

Peu de temps après le maréchal mourut. Il avoit fini par se montrer magnanime envers moi, comme le lion de la fable envers le souriceau. À la première représentation de _Cléopâtre_, s'étant trouvé dans le corridor face à face avec moi, en sortant de sa loge (rencontre qui me fit pâlir), il avoit eu la bonté de me dire ces mots d'approbation: «Fort bien, Monsieur, fort bien!» Je regrettai sincèrement en lui le défenseur de ma patrie et l'homme généreux qui m'avoit pardonné; et, pour honorer sa mémoire autant qu'il étoit en moi, je fis ainsi son épitaphe:

À Courtray Fabius, Annibal à Bruxelles, Sur la Meuse Condé, Turenne sur le Rhin, Au léopard farouche il imposa le frein. Et de l'aigle rapide il abattit les ailes.

La retraite où je me sauvois des tentations de Paris m'en offrit bientôt de nouvelles; mais dans ce moment-là elle ne me donnoit que de sérieuses leçons de moeurs. Pour faire connoître la cause de la tristesse silencieuse et sombre qui régnoit alors dans un lieu qui avoit été le séjour des plaisirs, il faut que je revienne un peu sur le passé, et que je dise comment s'étoit formé et détruit cet enchantement.

M. de La Popelinière n'étoit pas le plus riche financier de son temps, mais il en étoit le plus fastueux. D'abord il avoit pris pour maîtresse, et depuis pour femme, la fille d'une comédienne[61]. Son intention n'avoit pas été de se marier avec elle, mais elle avoit su l'y obliger; voici par quel moyen. La fameuse de Tencin, après avoir élevé son frère à la dignité de cardinal, et l'avoir introduit dans le conseil d'État, avoit par lui un crédit obscur, mais puissant, auprès du vieux cardinal de Fleury. Mlle Dancourt se fit présenter à elle, et, en jeune innocente qui avoit été séduite, elle se plaignit que M. de La Popelinière, après l'avoir flattée de l'espérance d'être sa femme, ne pensoit plus à l'épouser. «Il vous épousera, et j'en fais mon affaire, dit Mme de Tencin. Cachez-lui que vous m'ayez vue, et dissimulez avec lui.»

Le moment critique du renouvellement du bail des fermes approchoit, et, parmi les anciens fermiers généraux, c'étoit à qui seroit conservé sur la liste. On fit entendre au cardinal de Fleury que c'étoit le moment de faire cesser un scandale qui affligeoit tous les gens de bien. On lui représenta Mlle Dancourt comme une victime intéressante de la séduction, et La Popelinière comme un de ces hommes qui se jouent de l'innocence après avoir surpris sa foiblesse et sa bonne foi.

Ce n'étoit pas encore parmi les financiers un luxe autorisé que celui des maîtresses publiquement entretenues, et le cardinal se piquoit de maintenir les bonnes moeurs. Lors donc que La Popelinière alla solliciter ses bontés pour le nouveau bail, le cardinal lui demanda ce que c'étoit que Mlle Dancourt. «C'est une jeune personne dont j'ai pris soin», lui répondit La Popelinière; et il lui fit l'éloge de son esprit, de ses talens et de sa bonne éducation. «Je suis bien aise, reprit le cardinal, de tout le bien que vous m'en dites. Tout le monde en parle de même, et l'intention du roi est de donner votre place à celui qui l'épousera. Il est bien juste au moins qu'après l'avoir séduite vous lui laissiez pour dot l'état qu'elle avoit droit d'attendre de vous-même, et que vous lui aviez promis.» La Popelinière voulut se défendre d'avoir pris cet engagement. «Vous l'avez abusée, insista le ministre, et sans vous elle auroit encore son innocence. Il faut réparer ce tort-là: c'est le conseil que je vous donne, et ne tardez pas à le suivre, sans quoi je ne puis rien pour vous.» Perdre sa place ou épouser, l'alternative étoit pressante. La Popelinière prit le parti le moins fâcheux; mais à sa résolution forcée il voulut donner l'apparence d'une volonté libre, et le lendemain, au réveil de Mlle Dancourt: «Levez-vous, lui dit-il, et, avec votre mère, venez où je vais vous conduire.» Elle obéit. Ce fut chez son notaire qu'il les mena. «Écoutez, leur dit-il, la lecture de l'acte que nous allons signer.» C'étoit le contrat de mariage. Le coup de théâtre parut produire son effet: la fille eut l'air de se pâmer, la mère embrassa les genoux de celui qui mettoit le comble à ses bontés et à leurs voeux. Il jouit pleinement de leur feinte reconnoissance; et, tant qu'il fut dans l'illusion d'un époux qui se croit aimé, il vit sa maison embellie par les enchantemens de sa brillante épouse. Le plus grand monde étoit de ses soupers et de ses fêtes; mais bientôt les inquiétudes et les soupçons jaloux troublèrent son repos. Sa femme avoit pris son essor. Portée dans un tourbillon où il ne pouvoit pas la suivre, on lui donnoit à elle des soupers dont il n'étoit pas, et, par des lettres anonymes, on se faisoit un plaisir malin de l'avertir qu'il étoit la fable et le jouet de cette cour brillante que sa femme tenoit chez lui.

C'étoit dans ce temps-là qu'il m'y avoit attiré; mais je ne fus d'abord que de sa société particulière. Là, je trouvai le célèbre Rameau; La Tour, le plus habile peintre en pastel que nous ayons eu; Vaucanson, ce merveilleux mécanicien; Carle Van Loo, ce grand dessinateur et ce grand coloriste; et sa femme[62], qui, la première, avec sa voix de rossignol, nous avoit fait connoître les chants de l'Italie.

Mme de La Popelinière me marquoit de la bienveillance. Elle voulut entendre la lecture d'_Aristomène_, et, de tous les critiques dont j'avois pris conseil, ce fut à mon gré le meilleur. Après avoir entendu ma pièce, elle en fit l'analyse avec une clarté, une précision surprenante, me retraça de scène en scène le cours de l'action, remarqua les endroits qui lui avoient paru beaux, comme ceux qu'elle trouvoit foibles; et, dans toutes les corrections qu'elle me demanda, ses observations me frappèrent comme autant de traits de lumière. Ce coup d'oeil si vif, si rapide, et cependant si juste, étonna tout le monde, et dans cette lecture, quoique assez applaudi moi-même, je dois dire que son succès fut plus éclatant que le mien. Son mari en étoit tristement interdit. À travers son admiration pour cette heureuse facilité de mémoire et d'intelligence, pour cette verve d'éloquence qui tenoit de l'inspiration, enfin pour cet accord de l'esprit et du goût qui l'étonnoit comme nous dans sa femme, on voyoit percer, malgré lui, un fond d'humeur et de chagrin dont lui seul connoissoit la cause. Il avoit voulu la retirer de ce grand monde où elle étoit lancée; mais elle avoit traité de tyrannie capricieuse et d'esclavage humiliant la gêne où il prétendoit la réduire, et de là les scènes violentes qu'il y avoit entre eux sans témoins.

La Popelinière se soulageoit avec nous, surtout avec moi, par des satires de ce monde dont il étoit excédé, disoit-il, et dont il vouloit s'éloigner. Il m'avoit engagé à loger près de lui. Ma simplicité, ma franchise, lui convenoient. «Vivons ensemble, me disoit-il, nous sommes faits pour nous aimer, et laissez là, croyez-moi, ce monde qui vous a séduit, comme il m'avoit séduit moi-même. Et qu'en attendez-vous?--Des protecteurs, lui dis-je, et quelques moyens de fortune.--Des protecteurs! Ah! si vous saviez comme tous ces gens-là protègent!... De la fortune! eh! n'en ai-je pas assez pour nous deux? Je n'ai point d'enfant, et, grâce au Ciel, je n'en aurai jamais. Soyez tranquille, et ne nous quittons pas, car je sens tous les jours que vous m'êtes plus nécessaire.»

Malgré sa répugnance à me voir lui échapper, il ne put refuser à Mme de Tencin, qu'il ménageoit par politique, il ne put, dis-je, lui refuser de me mener chez elle pour lui lire ma tragédie: c'étoit _Aristomène_, qu'on venoit de jouer. L'auditoire étoit respectable. J'y vis rassemblés Montesquieu, Fontenelle, Mairan, Marivaux, le jeune Helvétius, Astruc, je ne sais qui encore, tous gens de lettres ou savans, et au milieu d'eux une femme d'un esprit et d'un sens profond, mais qui, enveloppée dans son extérieur de bonhomie et de simplicité, avoit plutôt l'air de la ménagère que de la maîtresse de la maison: c'étoit là Mme de Tencin. J'eus besoin de tous mes poumons pour me faire entendre de Fontenelle; et, quoique bien près de son oreille, il me falloit encore prononcer chaque mot avec force et à haute voix; mais il m'écoutoit avec tant de bonté qu'il me rendoit doux les efforts de cette lecture pénible. Elle fut, comme vous pensez bien, d'une monotonie extrême, sans inflexions, sans nuances; cependant je fus honoré des suffrages de l'assemblée; j'eus même l'honneur d'être du dîner de Mme de Tencin; et, dès ce jour-là, j'aurois été inscrit sur la liste de ses convives; mais M. de La Popelinière n'eut pas de peine à me persuader qu'il y avoit là trop d'esprit pour moi; et, en effet, je m'aperçus bientôt qu'on y arrivoit préparé à jouer son rôle, et que l'envie d'entrer en scène n'y laissoit pas toujours à la conversation la liberté de suivre son cours facile et naturel. C'étoit à qui saisiroit le plus vite, et comme à la volée, le moment de placer son mot, son conte, son anecdote, sa maxime ou son trait léger et piquant; et, pour amener l'à-propos, on le tiroit quelquefois d'un peu loin.

Dans Marivaux, l'impatience de faire preuve de finesse et de sagacité perçoit visiblement. Montesquieu, avec plus de calme, attendoit que la balle vînt à lui; mais il l'attendoit. Mairan guettoit l'occasion. Astruc ne daignoit pas l'attendre. Fontenelle seul la laissoit venir sans la chercher; et il usoit si sobrement de l'attention qu'on donnoit à l'entendre que ses mots fins, ses jolis contes, n'occupoient jamais qu'un moment. Helvétius, attentif et discret, recueilloit pour semer un jour. C'étoit un exemple pour moi que je n'aurois pas eu la constance de suivre: aussi cette société eut-elle pour moi peu d'attrait.

Il n'en fut pas de même de celle d'une femme que mon heureuse étoile m'avoit fait rencontrer chez Mme de Tencin, et qui, dès lors, eut la bonté de m'inviter à l'aller voir. Cette femme, qui commençoit à choisir et à composer sa société littéraire, étoit Mme Geoffrin. Je répondis trop tard à son invitation, et ce fut encore M. de La Popelinière qui m'empêcha d'aller chez elle. «Qu'iriez-vous faire là? me dit-il; c'est encore un rendez-vous de beaux esprits.»

C'étoit ainsi qu'il m'avoit captivé lorsque arriva mon aventure avec le maréchal de Saxe; mais ce qui m'attacha le plus étroitement à lui fut de le voir malheureux lui-même, et de m'apercevoir du besoin qu'il avoit de moi. Les lettres anonymes ne cessoient de le harceler: on l'assuroit qu'à Passy même un rival heureux continuoit de voir sa femme. Il l'observoit, il la faisoit surveiller nuit et jour; elle en étoit instruite, et ne voyoit en lui que le geôlier de sa prison.

Ce fut là que j'appris ce que c'est qu'un ménage où d'un côté la jalousie, et de l'autre la haine, se glissent comme deux serpens. Une maison voluptueuse, dont les arts, les talens, tous les plaisirs honnêtes, sembloient avoir fait leur séjour, et, dans cette maison, le luxe, l'abondance, l'affluence de tous les biens, tout cela corrompu par la défiance et la crainte, par les tristes soupçons et par les noirs chagrins! Il falloit voir à table ces deux époux vis-à-vis l'un de l'autre; la morne taciturnité du mari, la fière et froide indignation de la femme, le soin que prenoient leurs regards de s'éviter, et l'air terrible et sombre dont ils se rencontroient, surtout devant leurs gens; l'effort qu'ils faisoient sur eux-mêmes pour s'adresser quelques paroles, et le ton sec et dur dont ils se répondoient. On a de la peine à concevoir comment deux êtres aussi fortement aliénés pouvoient habiter ensemble; mais elle étoit déterminée à ne pas quitter sa maison, et lui, aux yeux du monde, et en bonne justice, n'avoit pas le droit de l'en chasser.

Moi qui savois enfin la cause de cette mésintelligence, je ne négligeois rien pour adoucir les peines de celui dont le coeur sembloit s'appuyer sur le mien. Un misérable, que je dédaigne de nommer parce qu'il est mort, m'a accusé d'avoir été l'un des complaisans de La Popelinière. Je commence par déclarer que jamais je n'ai reçu de lui le plus léger bienfait. Après cela, je conviens sans rougir que, par un sentiment très naïf et très tendre, je m'étudiois à lui complaire. Aussi éloigné de l'adulation que de la négligence, je ne le flattois pas, mais je le consolois: je lui rendois le bon office qu'Horace attribuoit aux muses: _Vos lene consilium et datis, et dato gaudetis almæ_. Et plût au Ciel qu'il n'eût pas été lui-même plus indulgent pour ma vanité que je ne l'étois pour la sienne! Cet esprit de propriété qui exagère à nos yeux le prix de tout ce qui nous intéresse lui faisoit tant d'illusion sur le jeune poète qu'il avoit adopté que tout ce qui couloit de ma plume lui sembloit beau; et, au lieu d'un ami sévère dont j'aurois eu besoin, je ne trouvois en lui qu'un très facile approbateur. Ce fut l'une des causes auxquelles j'attribue cette mollesse d'application dont mes ouvrages se ressentirent tout le temps que je fus chez lui.