Memoires De Marmontel Volume 1 Of 3 Memoires D Un Pere Pour Ser
Chapter 13
J'ai oublié de dire qu'en arrivant à Paris, en passant par le cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, un vieux tableau de Cléopâtre m'ayant frappé de ressemblance avec Mlle Navarre, je l'avois acheté bien vite, et l'avois emporté chez moi. C'étoit ma seule consolation. Je m'enfermois seul avec ce tableau, et, lui adressant mes soupirs, je lui demandois, par pitié, un mot de lettre qui me rendît la vie. Insensé! comment cette image m'auroit-elle entendu? Celle à qui elle ressembloit ne daignoit pas m'entendre. Cet excès de rigueur et de mépris n'étoit pas naturel. Je la croyois malade ou enfermée par son père et gardée à vue comme une criminelle. Tout me sembloit possible et vraisemblable, hormis l'affreuse vérité.
Je n'avois pu si bien renfermer ma douleur que Mlle Clairon ne m'en eût fait avouer la cause; et tout ce qu'elle avoit pu imaginer pour la flatter et l'adoucir, elle l'avoit mis en usage. Un soir que nous étions dans le foyer de la Comédie, elle entendit le marquis de Brancas-Céreste[54] dire à quelqu'un qu'il arrivoit de Bruxelles. «Monsieur le marquis, lui dit-elle, puis-je vous demander si vous y avez vu Mlle Navarre?--Oui, dit-il, je l'y ai vue plus belle et plus brillante que jamais, menant enchaîné à son char le chevalier de Mirabeau, dont elle est amoureuse, et qui en est idolâtre.» J'étois présent; j'entendis sa réponse. Le coeur meurtri du coup, j'allai tomber chez moi comme une victime immolée. Ah! mes enfans! quelle folie que celle d'un jeune homme qui croit à la fidélité d'une femme déjà célèbre par ses foiblesses, et à qui l'attrait du plaisir a fait oublier la pudeur!
Celle-ci cependant, moins libertine que romanesque, parut avoir changé de moeurs dans ses amours avec le chevalier de Mirabeau; mais le roman n'en fut pas long, et il finit misérablement.
La fièvre qui m'avoit saisi le soir même où j'avois appris mon malheur me tenoit encore, lorsqu'un matin je vis entrer chez moi un beau jeune homme qui m'étoit inconnu et qui me déclina son nom: c'étoit le chevalier de Mirabeau. «Monsieur, me dit-il, je m'annonce chez vous à deux titres: d'abord, comme l'ami intime de votre ami feu le marquis de Vauvenargues, mon ancien camarade au régiment du roi. Je serois fier de mériter la place qu'il occupoit dans votre coeur, et je désire de l'obtenir. Mon autre titre ne m'est pas aussi favorable: c'est celui de votre successeur auprès de Mlle Navarre. Je lui dois rendre ce témoignage qu'elle a pour vous l'estime la plus tendre. J'ai été souvent jaloux moi-même de la manière dont elle me parloit de vous; et, à mon départ de Bruxelles, ce qu'elle m'a le plus expressément recommandé a été de venir vous voir et de vous demander votre amitié.
--Monsieur le chevalier, lui répondis-je, vous me voyez malade; je le suis de votre façon, et je ne me sens pas disposé, je l'avoue, à prendre si subitement de l'amitié pour l'homme trop aimable qui m'a fait tant de mal; mais la manière noble, loyale et franche dont vous vous annoncez, m'inspire pour vous beaucoup d'estime, et, puisque je suis sacrifié, c'est du moins pour moi une consolation de l'être à un homme comme vous. Donnez-vous la peine de vous asseoir. Nous parlerons de notre ami M. de Vauvenargues; nous parlerons aussi de Mlle Navarre, et de l'une comme de l'autre je ne vous dirai que du bien.»
Après cette conversation, qui fut longue et intéressante: «Monsieur, me dit-il, je me flatte que vous ne serez point fâché d'apprendre que Mlle Navarre m'ait communiqué vos lettres. Les voici: elles ne font pas moins l'éloge de votre coeur que de votre esprit. En vous les rendant de sa part, je suis chargé de recevoir les siennes.--Monsieur, lui demandai-je, a-t-elle eu la bonté de m'écrire deux mots pour m'autoriser à vous les remettre?--Non, me dit-il, elle a compté, ainsi que moi, que vous voudriez bien m'en croire sur ma parole.--Pardon, lui répondis-je, pour ce qui me regarde je puis donner ma confiance: je ne dispose alors que de ce qui est à moi, mais le secret d'un autre, je n'en dispose pas de même. Cependant il est un moyen de tout concilier, et vous allez être content.» Alors, tirant de mon secrétaire le paquet de lettres de Mlle Navarre: «Vous reconnoissez son écriture, et vous voyez, lui dis-je, que je ne distrais rien de ce recueil; vous lui serez témoin que ses lettres ont été brûlées.» À l'instant je les mis au feu avec les miennes, et, tandis qu'elles brûloient ensemble: «Mon devoir est rempli, ajoutai-je, mon sacrifice est consommé.» Il approuva ma délicatesse, et se retira satisfait.
La fièvre ne me quittoit pas; j'étois mélancolique; je ne voulois plus voir personne. Je sentois le besoin de respirer un air plus vif que celui du quartier du Louvre; je voulois me donner pour ma convalescence une promenade solitaire; j'allai loger dans le quartier du Luxembourg.
Ce fut là que, malade encore, dans mon lit, en l'absence du Savoyard qui me servoit, j'entendis un matin quelqu'un entrer chez moi. «Qui est là?» On ne me répond point; mais on entr'ouvre les rideaux de mon alcôve, et, dans l'obscurité, je me sens embrasser par une femme dont le visage, appuyé sur le mien, me baignoit de larmes. «Qui êtes-vous?» demandai-je encore. Et, sans me répondre, on redouble d'embrassemens, de soupirs et de pleurs. Enfin on se lève, et je vois Mlle Navarre, en déshabillé du matin, plus belle que jamais dans sa douleur et dans ses larmes. «C'est vous, Mademoiselle! m'écriai-je. Hélas! qui vous amène? Voulez-vous me faire mourir?» En disant ces mots, j'aperçus derrière elle le chevalier de Mirabeau, immobile et muet. Je crus être dans le délire; mais elle, se tournant vers lui d'un air tragique: «Voyez, Monsieur, lui dit-elle, voyez qui je vous sacrifie: l'amant le plus passionné, le plus fidèle, le plus tendre, et le meilleur ami que j'eusse au monde; voyez en quel état mon amour pour vous l'a réduit, et combien vous seriez coupable si vous vous rendiez jamais indigne d'un tel sacrifice.» Le chevalier étoit pétrifié d'étonnement et d'admiration. «Êtes-vous en état de vous lever? me demanda-t-elle.--Oui, lui dis-je.--Eh bien! levez-vous et donnez-nous à déjeuner: car nous voulons que vous soyez notre conseil, et nous avons à vous communiquer des choses de grande importance.»
Je me lève, et, mon Savoyard étant arrivé, je leur fais apporter du café au lait. Dès que nous fûmes seuls: «Mon ami, me dit-elle, monsieur le chevalier et moi nous allons consacrer nos amours au pied des autels, nous marier, non pas en France, où nous aurions bien des difficultés à vaincre, mais en Hollande, où nous serons libres. Le maréchal de Saxe est furieux de jalousie. Voici la lettre qu'il m'a écrite. Il y traite légèrement monsieur le chevalier; mais il lui en fera raison.» Je lui représentai qu'un rival jaloux n'étoit pas obligé d'être juste envers son rival, et qu'il ne seroit guère ni prudent ni possible de s'attaquer au maréchal de Saxe. «Qu'appelez-vous s'attaquer? reprit-elle; en duel, l'épée à la main? Ce n'est point cela; je ne me suis pas fait entendre. Monsieur le chevalier, après son mariage, s'en va demander du service à quelque puissance étrangère: il est connu, il peut choisir. Avec son nom, sa valeur, ses talens et cette figure, il fera un chemin rapide; incessamment on le verra à la tête des armées, et c'est dans un champ de bataille qu'il se mesurera avec le maréchal.--Fort bien, Mademoiselle, m'écriai-je, voilà ce que j'approuve, et je vous reconnois l'un et l'autre dans un projet si généreux.» Je les vis en effet aussi fiers, et aussi contens de leur résolution que si elle avoit dû s'exécuter le lendemain. Dans la suite j'appris qu'après s'être mariés en Hollande, ils avoient passé à Avignon; que le frère du chevalier, le soi-disant «ami des hommes», et l'ennemi de son frère, avoit eu le crédit de le faire poursuivre jusque dans les États du pape; qu'au moment où les sbires, par ordre du vice-légat, venoient pour l'arrêter, sa femme étoit en couche, et qu'en les voyant entrer chez elle, la frayeur qui l'avoit saisie avoit causé en elle une révolution qui lui avoit donné la mort.
Je lui donnai des larmes, et, depuis, cet «ami des hommes», que j'ai connu pour un hypocrite de moeurs et pour un intrigant de cour, haineux, orgueilleux et méchant, a été ma bête d'aversion.
Je ne puis exprimer le changement presque subit qui s'étoit fait en moi lorsque j'avois appris que le chevalier de Mirabeau aimoit assez Mlle Navarre pour en faire sa femme. Guéri de mon amour, et surtout de ma jalousie, je trouvai juste la préférence qu'elle lui avoit donnée, et, loin d'en être humilié, je m'applaudis de lui avoir cédé. Par là je reconnus combien le sentiment de l'amour-propre et de la vanité blessée entroit dans les dépits et dans les chagrins de l'amour.
Cependant il me restoit au fond du coeur un malaise, une inquiétude, un ennui qui me dominoit. Ce tableau de Cléopâtre, que j'avois encore devant les yeux, avoit perdu sa ressemblance; il ne me touchoit plus, mais il m'importunoit, et je m'en délivrai. Ce qui redoubloit ma tristesse, c'étoit la perte de mon talent. Parmi les délices et les tourmens d'Avenay, j'avois eu des heures de verve à donner au travail: Mlle Navarre m'y excitoit elle-même. Les jours d'orage, comme elle avoit peur du tonnerre, il falloit ou dîner ou souper dans ses caves (qui étoient celles du maréchal), et, au milieu de cinquante mille bouteilles de vin de Champagne, il étoit difficile de ne pas s'échauffer la tête. Il est bien vrai que ces jours-là mes vers étoient fumeux; mais la réflexion dissipoit ces vapeurs. À mesure que j'avancois, je lui lisois mes nouvelles scènes. Pour les juger, elle alloit s'asseoir sur ce qu'elle appeloit son trône: c'étoit, au haut des vignes, un monticule de gazon entouré de quelques broussailles; et il falloit voir dans ses lettres la description de ce trône qui nous attendoit, disoit-elle: celui d'Armide n'avoit rien de plus enchanteur. C'étoit là qu'à ses pieds je lui lisois mes vers; et, lorsqu'elle les approuvoit, je les croyois les plus beaux du monde; mais, quand le charme fut rompu, et que je me vis seul au monde, au lieu des fleurs dont les sentiers de l'art étoient semés pour moi, je n'y trouvai que des épines. Le génie qui m'inspiroit m'abandonna; mon esprit et mon âme tombèrent languissans comme les voiles d'un navire auquel tout, à coup manque le vent qui les enfloit.
Mlle Clairon, qui voyoit la langueur où j'étois tombé, s'empressa d'y apporter remède. «Mon ami, me dit-elle, votre coeur a besoin d'aimer, et l'ennui n'en est que le vide; il faut l'occuper, le remplir. N'y a-t-il donc qu'une femme au monde qui puisse être aimable à vos yeux?--Je n'en connois, lui dis-je, qu'une seule qui pût me consoler, si elle le vouloit bien; mais seroit-elle assez généreuse pour le vouloir?--C'est ce qu'il faut savoir, reprit-elle avec un sourire. Est-elle de ma connoissance? je vous aiderai si je puis.--Oui, vous la connoissez, et vous pouvez beaucoup sur elle.--Eh bien! nommez-la-moi, je parlerai pour vous. Je lui dirai que vous aimez de bon coeur et de bonne foi; que vous êtes capable de fidélité, de constance, et qu'elle est sûre d'être heureuse en vous aimant.--Vous croyez donc tout cela de moi?--Oui, j'en suis très persuadée.--Ayez donc la bonté de vous le dire.--À moi, mon ami?--À vous-même.--Ah! s'il dépend de moi, vous serez consolé, et j'en serai bien glorieuse.»
Ainsi se forma cette nouvelle liaison, qui, comme on peut bien le prévoir, ne fut pas de longue durée, mais qui eut pour moi l'avantage de me ranimer au travail. Jamais l'amour et l'amour de la gloire ne furent mieux d'accord qu'ils l'étoient dans mon coeur.
_Denys_ fut remis au théâtre; il eut, à la reprise, même succès que dans la nouveauté. Le rôle d'Arétie se ressentit du surcroît d'intérêt qu'y prenoit celle à qui rien n'étoit plus cher que ma gloire. Elle y fut plus sublime, plus ravissante que jamais. Eh! qu'on s'imagine avec quel plaisir alloient souper ensemble l'actrice et l'auteur applaudis!
Mon enthousiasme pour le talent de Mlle Clairon étoit un sentiment trop vif en moi, trop exalté, pour qu'il me soit possible de démêler, dans ma passion pour elle, ce qui n'étoit que de l'amour; mais, indépendamment des charmes de l'actrice, elle étoit encore à mes yeux une amante très désirable par une jeunesse brillante de vivacité, d'enjouement et de tous les attraits d'un naturel aimable, sans mélange d'aucun caprice, et avec le désir unique et les soins les plus délicats de rendre son amant heureux. Tant qu'elle aimoit, personne n'aimoit plus tendrement, plus passionnément qu'elle, ni de meilleure foi. Sûr d'elle comme de moi-même, la tête libre et l'âme en paix, je donnois au travail une partie du jour, et l'autre lui étoit réservée. Charmante je l'avois quittée; la même, et plus charmante encore, j'allois la retrouver. Quel dommage qu'un caractère si séduisant fût si léger, et qu'avec tant de sincérité, de fidélité même dans ses amours, elle n'eût pas plus de constance!
Elle avoit une amie chez qui nous soupions quelquefois. Un jour elle me dit: «N'y venez pas ce soir; vous y seriez mal à votre aise: le bailli de Fleury doit y souper, et il me ramène.--J'en suis connu, lui répondis-je naïvement, il voudra bien me ramener aussi.--Non, me dit-elle, il n'aura qu'un vis-à-vis.» Ce mot fut un trait de lumière. Et comme elle m'en vit frappé: «Eh bien! mon ami, reprit-elle, c'est une fantaisie, il faut me la passer.--Est-il bien vrai? lui demandai-je, parlez-vous sérieusement?--Oui, je suis folle quelquefois; mais je ne serai jamais fausse.--Je vous en sais bon gré, lui dis-je, et je cède la place à monsieur le bailli.» Pour cette fois je me sentis du courage et de la raison; et ce qui m'arriva le lendemain m'apprit combien un sentiment honnête est plus analogue et plus doux à mon coeur qu'un goût frivole et passager.
Un avocat de mon pays, Rigal, vint me voir, et me dit: «Mlle B*** vous a promis de ne jamais se marier sans le consentement de votre mère. Votre mère n'est plus; Mlle B*** n'en est pas moins fidèle à sa parole: il se présente pour elle un parti convenable; elle n'en veut accepter aucun sans votre propre consentement.» À ces mots, je sentis renaître en moi non pas l'amour que j'avois eu pour elle, mais une inclination si douce, si vive et si tendre que je n'y aurois point résisté si ma fortune et mon état avoient eu quelque consistance. «Hélas! dis-je à Rigal, que ne suis-je en situation de m'opposer à l'engagement qu'on propose à ma chère B***! mais malheureusement le sort que j'aurois à lui offrir est trop vague et trop incertain. Mon avenir court des hasards d'où le sien ne doit pas dépendre. Elle mérite un bonheur solide; et je ne puis que porter envie à celui qui est en état de le lui assurer.»
Quelques jours après je reçus de Mlle Clairon un billet conçu en ces mots: «Votre amitié m'est nécessaire dans ce moment. Je vous connois trop bien pour n'y pas compter. Venez me voir, je vous attends.» Je me rendis chez elle. Il y avoit du monde. «J'ai à vous parler», me dit-elle en me voyant. Je la suivis dans son cabinet. «Vous me marquez, Mademoiselle, que mon amitié peut, lui dis-je, vous être bonne à quelque chose. Je viens savoir à quoi, et vous assurer de mon zèle.--Ce n'est ni votre zèle ni votre amitié seule que je réclame, me dit-elle, c'est votre amour; il faut que vous me le rendiez.» Alors, avec une ingénuité qui, pour tout autre que moi, auroit été plaisante, elle me dit combien cette poupée, le bailli de Fleury, avoit peu mérité que j'en fusse jaloux. Après cet humble aveu, tout ce qu'une friponne aimable peut avoir de plus séduisant, elle l'employa, mais en vain, pour regagner un coeur où la réflexion avoit éteint l'amour.
«Vous ne m'avez pas trompé, lui dis-je; et, aussi sincère que vous, je me fais un devoir de ne pas vous tromper. Nous sommes faits pour être amis, nous le serons toute la vie, si vous le voulez bien; mais nous ne serons plus amans.» J'abrège un dialogue dont ce fut là pour moi la conclusion invariable. En la laissant triste et confuse, je sentis cependant que j'étois un peu trop vengé.
_Aristomène_ étoit achevé, je le lus aux comédiens. Mlle Clairon assista à cette lecture avec une dignité froide. On nous savoit brouillés: je n'en fus que plus applaudi. C'étoit un problème parmi les comédiens si je lui donnerois le rôle de la femme d'Aristomène. Elle en fut inquiète, surtout lorsqu'elle apprit que les autres rôles étoient distribués. Elle reçut le sien, et, un quart d'heure après, elle arriva chez moi avec une de ses amies. «Tenez, Monsieur, me dit-elle (en entrant de l'air dont elle entroit sur le théâtre, et en jetant sur ma table le cahier qu'on lui avoit remis), je ne veux point du rôle sans l'auteur, car l'un m'appartient comme l'autre.--Ma chère amie, lui dis-je en l'embrassant, à ce titre je suis à vous: n'en demandez pas davantage. Un autre sentiment nous rendrait malheureux.--Il a raison, dit-elle à sa compagne: ma mauvaise tête feroit son tourment et le mien. Venez donc, mon ami, venez dîner chez votre bonne amie.» Dès ce moment l'intimité la plus parfaite s'établit entre nous; elle a duré trente ans la même; et, quoique éloignés l'un de l'autre par mon nouveau genre de vie, rien n'a changé le fond de nos sentimens mutuels.
À propos de cette amitié libre et sûre qui régnoit entre nous, je me rappelle un trait qui ne me doit point échapper.
Mlle Clairon n'étoit ni riche, ni économe; souvent elle manquoit d'argent. Un jour elle me dit: «J'ai besoin de douze louis. Les avez-vous?--Non, je ne les ai pas.--Tâchez de me les procurer, et apportez-les-moi ce soir dans ma loge, à la Comédie.» Aussitôt je me mets en course. Je connoissois bien des gens riches, mais je ne voulois point m'adresser à ceux-là. J'allai à mes abbés gascons et à quelques autres de cette classe: je les trouvai à sec. J'arrivai triste dans la loge de Mlle Clairon. Elle étoit tête à tête avec le duc de Duras. «Vous venez bien tard, me dit-elle.--Je viens, lui dis-je, d'être en quête de quelque argent qui m'est dû; mais j'ai perdu mes pas.» Cela dit, et bien entendu, j'allai prendre place dans l'amphithéâtre, lorsque, du bout du corridor, je m'entendis appeler par mon nom. Je me tourne, et je vois le duc de Duras qui vient à moi et qui me dit: «Je viens de vous entendre dire que vous avez besoin d'argent; combien vous faut-il?» À ces mots il tira sa bourse. Je le remerciai en disant que je n'en étois point pressé. «Ce n'est pas là répondre, insista-t-il; quel est l'argent que vous deviez toucher?--Douze louis, lui dis-je enfin.--Les voilà, me dit-il, mais à condition que, toutes les fois que vous en manquerez, vous vous adresserez à moi.» Et lorsque je les lui rendis et le pressai de les reprendre: «Vous le voulez absolument? me dit-il, je les reprends donc; mais souvenez-vous que cette bourse où je les remets est la vôtre.» Je n'usai point de ce crédit; mais depuis ce moment il n'est point de bontés qu'il ne m'ait témoignées. Nous nous sommes trouvés ensemble à l'Académie françoise, et, dans toutes les occasions, j'ai eu lieu de me louer de lui. Il avoit de la joie à saisir les momens de me rendre de bons offices. Quand je dînois chez lui, il me donnoit toujours de son meilleur vin de Champagne, et, dans les accès de sa goutte, il témoignoit encore du plaisir à me voir. On le disoit léger; assurément il ne le fut jamais pour moi. Revenons à _Aristomène_.
Voltaire alors étoit à Paris. Il avoit eu envie de connoître ma pièce avant qu'elle fût achevée, et je lui en avois lu quatre actes dont il avoit été content. Mais l'acte qui me restoit à faire lui donnoit de l'inquiétude; et ce n'étoit pas sans raison. Dans les quatre actes qu'il avoit entendus, l'action paroissoit complète et suivie d'un bout à l'autre. «Quoi! me dit-il après la lecture, prétendez-vous, dès votre seconde tragédie, vous affranchir de la règle commune? Lorsque j'ai fait _la Mort de César_ en trois actes, c'étoit pour un collège, et j'avois pour excuse la contrainte où j'étois de n'y introduire que des hommes; mais vous, au grand théâtre, et dans un sujet où rien ne vous aura gêné, donner une pièce tronquée, et en quatre actes, forme bizarre dont vous n'avez aucun exemple! c'est à votre âge une licence malheureuse que je ne saurois vous passer.--Aussi, lui dis-je, n'ai-je pas dessein de la prendre, cette licence. Ma pièce est en cinq actes dans ma tête, et j'espère bien les remplir.--Et comment? me demanda-t-il: je viens d'entendre le dernier acte; tous les autres se suivent, et vous ne pensez pas sans doute à prendre l'action de plus haut?--Non, répondis-je, l'action commencera et finira comme vous l'avez vu; le reste est mon secret. Ce que je médite est peut-être une folie; mais, quelque périlleux que soit le pas, il faut que je le passe; et, si vous m'en ôtiez le courage, tout mon travail seroit perdu.--Allons, mon enfant, me dit-il, faites, osez, risquez; c'est toujours un bon signe. Il y a dans ce métier, comme dans celui de la guerre, des témérités heureuses; et c'est bien souvent du milieu des difficultés les plus désespérantes que naissent les grandes beautés.»
Le jour de la première représentation[55] il voulut se placer derrière moi dans ma loge; et je lui dois ce témoignage qu'il étoit presque aussi ému et aussi tremblant que moi-même. «À présent, me dit-il avant qu'on ne levât la toile, apprenez-moi d'où vous avez tiré l'acte qui vous manquoit.» Je lui rappelai qu'à la fin du second acte il étoit dit que la femme et le fils d'Aristomène alloient être jugés, et qu'au commencement du troisième on apprenoit qu'ils avoient été condamnés. «Eh bien! lui dis-je, ce jugement que j'avois supposé se passer dans l'entr'acte, je l'ai mis sur la scène.--Quoi! la Tournelle sur le théâtre! s'écria-t-il; vous me faites trembler.--Oui, lui dis-je, c'est un écueil, mais il étoit inévitable; c'est à Clairon de me sauver.»
_Aristomène_ eut au moins autant de succès que _Denys_. Voltaire, à chaque applaudissement, me serroit dans ses bras; mais, ce qui l'étonna et le fit tressaillir de joie, ce fut l'effet du troisième acte. Lorsqu'il vit Léonide chargée de fers, en criminelle, paroître au milieu de ses juges, et, avec son grand caractère, les dominer, s'emparer de la scène et de l'âme des spectateurs, tourner sa défense en accusation, et, discernant parmi les sénateurs les vertueux amis d'Aristomène de ses perfides ennemis, attaquer, accabler ceux-ci de la conviction de leur scélératesse, au bruit de l'applaudissement qu'elle enleva: «Bravo, Clairon! s'écria Voltaire, _macle animo, generose puer!_»
Certainement personne ne sent mieux que moi combien, du côté du talent, j'étois peu digne de lui faire envie; mais le succès étoit assez grand pour qu'il en fût jaloux, s'il avoit eu cette foiblesse. Non, Voltaire avoit trop le sentiment de sa supériorité pour craindre des talens vulgaires. Peut-être qu'un nouveau Corneille ou qu'un nouveau Racine lui auroit fait du chagrin; mais il n'étoit pas aussi facile qu'on le croyoit d'inquiéter l'auteur de _Zaïre_, d'_Alzire_, de _Mérope_ et de _Mahomet_.
À cette première représentation d'_Aristomène_, je fus encore obligé de me montrer sur le théâtre; mais, aux représentations suivantes, mes amis me donnèrent le courage de me dérober aux acclamations du public.
Un accident interrompit mon succès et troubla ma joie. Roselly, cet acteur dont j'ai déjà parlé[56], jouoit le rôle d'Arcire, ami d'Aristomène, et le jouoit avec autant de chaleur que d'intelligence. Il n'étoit ni beau ni bien fait; il avoit même dans la prononciation un grasseyement très sensible; mais il faisoit oublier ses défauts par la décence de son action, et par une expression pleine d'esprit et d'âme. Je lui attribuois le succès du dénouement de ma tragédie; et, en effet, voici comment il l'avoit décidé. Lorsque, dans la dernière scène, en parlant du décret par lequel le sénat avoit mis le comble à ses atrocités, il dit:
Théonis le défend et s'en nomme l'auteur,