Memoires De Marmontel Volume 1 Of 3 Memoires D Un Pere Pour Ser

Chapter 11

Chapter 114,023 wordsPublic domain

«Mademoiselle, lui répondis-je, si j'étois assez heureux pour avoir fait un rôle comme ceux d'Andromaque, d'Iphigénie, de Zaïre, ou d'Inès, je serois à vos pieds pour vous prier de l'embellir encore. Personne ne sent mieux que moi le charme que vous ajoutez à l'expression d'une douleur touchante, ou d'un timide et tendre amour; mais malheureusement l'action de ma pièce n'est pas susceptible d'un rôle de ce caractère; et, quoique les moyens qu'exige celui-ci soient moins rares, moins précieux que ce beau naturel dont vous êtes douée, vous m'avouerez vous-même qu'ils sont tout différens; un jour peut-être j'aurai lieu d'employer avec avantage ces doux accens de voix, ces regards enchanteurs, ces larmes éloquentes, cette beauté divine, dans un rôle digne de vous. Laissez les périls et les risques de mon début à celle qui veut bien les courir; et, en vous réservant l'honneur de lui avoir cédé ce rôle, évitez les hasards qu'en le jouant vous-même vous partageriez avec moi.--C'en est assez, dit-elle avec un dépit renfermé. Vous le voulez; je le lui cède.» Alors, prenant sur sa toilette le manuscrit du rôle, elle descendit avec moi, et, retrouvant Clairon dans le foyer: «Je vous le rends, et sans regret, ce rôle dont vous attendez tant de succès et tant de gloire, dit-elle d'un air ironique. Je pense, comme vous, qu'il vous va mieux qu'à moi.» Mlle Clairon le reçut avec une fierté modeste; et moi, les yeux baissés et en silence, je laissai passer ce moment. Mais le soir à souper, tête à tête avec mon actrice, je respirai en liberté de la gêne où elle m'avoit mis. Elle ne fut pas peu sensible à la constance avec laquelle j'avois soutenu cette épreuve, et ce fut là que prit naissance cette amitié durable qui a vieilli avec nous.

Ce rôle ne fut pas le seul pour lequel je fus tracassé; l'acteur à qui je destinois celui de Denys le père, Grandval, le refusa, et ne voulut jouer que celui du jeune Denys. Il me fallut donner le premier à un acteur appelé Ribou, plus jeune que Grandval. Ribou étoit un garçon beau et bien fait, et dans son action il ne manquoit pas de noblesse; mais il manquoit d'intelligence et d'instruction, au point qu'il fallut lui expliquer son rôle en langue vulgaire, et le lui montrer mot à mot comme à un enfant. Cependant, à force de peine et de leçons, je le mis en état de le jouer passablement; et, avec quelque déguisement dans le costume, il en prit assez bien le caractère pour ne pas nuire, par sa jeunesse, à l'illusion théâtrale.

Vint le moment des répétitions. Ce fut là que les connoisseurs commencèrent à me juger. J'ai parlé de ce quatrième acte que j'avois moi-même d'abord trouvé trop hasardeux: ce fut surtout à celui-là qu'ils s'attachèrent. Le moment critique étoit celui où Denys le jeune retient sa maîtresse en otage dans le palais de son père pour désarmer les factieux. Mlle Clairon entendoit dire que c'étoit là l'écueil où la pièce alloit échouer, et qu'elle n'iroit pas plus loin. Elle me proposa d'assembler chez elle un petit nombre de gens de goût qu'elle consultoit elle-même, de leur lire ma pièce, et, sans les prévenir sur la situation dont nous étions en peine, de voir ce qu'ils en penseroient; je me soumis, comme vous croyez bien, et le conseil fut assemblé. Voici comment il étoit composé.

C'étoit ce d'Argental, l'âme damnée de Voltaire, et l'ennemi de tous les talens qui menaçoient de réussir. C'étoit l'abbé de Chauvelin, le dénonciateur des jésuites, et à qui ce rôle odieux donna quelque célébrité. C'est de lui qu'on a dit:

Quelle est cette grotesque ébauche? Est-ce un homme? est-ce un sapajou? Cela parle, etc.

C'étoit le comte de Praslin, qui, comme d'Argental, n'existoit que dans les coulisses avant que le duc de Choiseul, son cousin, eût donné l'importance de l'ambassade et du ministère à sa triste inutilité. C'étoit enfin ce vilain marquis de Thibouville, distingué parmi les infâmes par l'impudence du plus sale des vices et les raffinemens d'un luxe dégoûtant de mollesse et de vanité. Le seul mérite de cet homme abreuvé de honte étoit de réciter des vers d'une voix éteinte et cassée, et avec une afféterie qui se ressentoit de ses moeurs.

Comment ces personnages avoient-ils du crédit, de l'autorité, au théâtre? En courtisant Voltaire, qui ne dédaignoit pas assez l'hommage de ces vils complaisans, et en faisant accroire au petit duc d'Aumont qu'il ne pouvoit mieux se conduire dans le gouvernement du Théâtre-François qu'en suivant les conseils des amis de Voltaire. Ma jeune actrice s'en laissoit imposer par l'air de conséquence et de capacité que se donnoient ces messieurs-là, et moi j'étois frappé de son respect pour leurs lumières. Je leur lus mon ouvrage. Ils l'écoutèrent avec le plus grave silence; et, après la la lecture, Mlle Clairon, les ayant assurés de ma docilité, les pria de me dire librement leur avis. Ce fut à d'Argental que l'on déféra la parole. On sait comment il opinoit: des demi-mots, des réticences, des phrases indécises, du vague et de l'obscurité, ce fut tout ce que j'en tirai; et, en bâillant comme une carpe, il prononça enfin qu'il falloit voir comment tout cela seroit pris. Après lui, M. de Praslin dit qu'en effet, dans cette pièce, il y avoit bien des choses qui méritoient réflexion; et, d'un ton sentencieux, il me conseilla... d'y penser. L'abbé de Chauvelin, en remuant ses jambes de basset du haut de son fauteuil, assura qu'on se trompoit fort si l'on croyoit qu'une tragédie fût une chose si facile; que le plan, l'intrigue, les moeurs, les caractères, la diction, le tout ensemble à composer, n'étoient rien moins qu'un jeu d'enfant, et que pour lui, sans juger la mienne à la rigueur, il y reconnoissoit l'ouvrage d'un jeune homme; que, du reste, il s'en référoit à l'opinion de M. d'Argental. Thibouville, à son tour, parla; et, en se flattant le menton de la main pour faire admirer sa turquoise, il dit qu'il croyoit se connoître un peu en vers tragiques: «Il en avoit tant récité, il en avoit tant fait lui-même, qu'il devoit savoir en juger; mais le moyen d'entrer dans ces détails d'après une simple lecture! Il ne pouvoit que me renvoyer aux modèles de l'art: les nommer, c'étoit dire assez ce qu'il vouloit me faire; et, en lisant Racine et M. de Voltaire, il étoit bien aisé de voir de quel style ils avoient écrit.»

Comme, en les écoutant de toutes mes oreilles, je n'avois rien entendu de net et de précis sur mon ouvrage, il me vint dans l'idée que, par ménagement, ils avoient pris, en parlant devant moi, ce langage insignifiant. «Je vous laisse avec ces messieurs, dis-je tout bas à mon actrice; ils s'expliqueront mieux quand je n'y serai plus.» Et le soir en la revoyant: «Eh bien! lui demandai-je, ont-ils parlé de moi absent plus clairement qu'en ma présence?--Vraiment, me dit-elle en riant, ils ont parlé tout à leur aise.--Et qu'ont-ils dit?--Ils ont dit qu'il étoit possible que cet ouvrage eût du succès, mais qu'il étoit possible aussi qu'il n'en eût pas. Et, toute réflexion faite, l'un ne répond de rien, l'autre n'ose rien assurer.--Mais n'ont-ils fait aucune observation particulière? Et par exemple sur le sujet?--Ah! le sujet! c'est là le point critique. Cependant que sait-on? le public est si journalier!--Et de l'action, que leur en semble?--Pour l'action, Praslin ne sait qu'en dire, d'Argental ne sait qu'en penser, et les deux autres sont d'avis qu'il faut la juger au théâtre.--N'ont-ils rien dit des caractères?--Ils ont dit que le mien seroit assez beau, si...; que celui de Denys seroit assez bien, mais...--Eh bien! si, _mais_? Après?--Ils se sont regardés et n'en ont pas dit davantage.--Et ce quatrième acte, qu'en pensent-ils?--Oh! pour le quatrième acte, son sort est décidé: il tombera ou il ira aux nues.--Allons, j'en accepte l'augure, repris-je vivement, et c'est de vous, Mademoiselle, qu'il dépend de déterminer la prédiction en ma faveur.--Comment?--En voici le moyen. Dans le moment où le jeune Denys s'oppose à votre délivrance, si vous voyez le public s'émouvoir contre cet effort de vertu, n'attendez pas qu'il en murmure, et, pressant la réplique, faites sonner ces vers:

Va, ne crains rien, Denys n'a rien appris encore, etc.

L'actrice m'entendit, et l'on verra bientôt qu'elle passa mon espérance.

Durant les répétitions de ma pièce, il m'arriva une aventure que j'ai racontée à mes enfans, mais que je veux leur retracer. Il y avoit plus de deux ans que j'étois parti de Toulouse, et je n'avois payé qu'un an de la pension de mon frère au séminaire des Irlandois. J'en devois une année entière, et, avec bien de l'économie, j'avois mis en réserve mes cent écus pour la payer; mais je voulois pouvoir sûrement et sans frais les faire parvenir à leur destination. Boubée, avocat de Toulouse et académicien des Jeux Floraux, se trouvoit alors à Paris, j'allai le voir; et, en présence d'un homme décoré qui m'étoit inconnu, je lui demandai s'il n'avoit pas quelque occasion sûre pour faire passer mon argent. Il me dit n'en avoir aucune. «Eh! sandis! s'écria l'homme au cordon rouge (que je prenois pour un militaire, et qui n'étoit qu'un chevalier du Christ), c'est, je crois, M. Marmontel que j'ai le bonheur de rencontrer ici. Il ne reconnoît pas ses amis de Toulouse.» Je lui avouai avec confusion que je ne savois point à qui j'avois l'honneur de parler. «C'est, reprit-il, à ce chevalier d'Ambelot qui vous applaudissoit de si bon coeur quand vous receviez des couronnes. Eh bien! tout ingrat que vous êtes, ce sera moi qui vous rendrai le petit service de faire compter vos cent écus au séminaire des Irlandois. Donnez-moi votre adresse. Vous recevrez de moi demain matin une lettre de change de cette somme, payable à vue; et, quand le supérieur vous marquera que l'argent lui aura été compté, vous me le remettrez ici tout à votre aise.» Rien de plus obligeant: aussi remerciai-je bien monsieur le chevalier de son empressement à me rendre ce bon office.

Alors, la conversation s'étant égayée sur Toulouse, et moi m'étant mis à vanter l'originalité piquante de l'esprit de ce pays-là: «Je suis fâché, me dit Boubée, que vous, qui fréquentiez notre barreau, ne vous y soyez pas trouvé quand j'ai plaidé la cause du peintre de l'Hôtel de ville. Vous le connoissez, ce Cammas, si laid, si bête, qui tous les ans barbouille au Capitole les effigies des nouveaux capitouls. Une coquine du voisinage l'accusoit de l'avoir séduite. Elle étoit grosse: elle demandoit qu'il l'épousât, ou qu'il lui payât les dommages d'une innocence qu'elle avoit mise au pillage depuis quinze ans. Le pauvre diable étoit désolé; il vint me conter sa disgrâce. Il me jura que c'étoit elle qui l'avoit suborné; il vouloit même expliquer à ses juges comme elle s'y étoit prise, et m'offroit d'en faire un tableau qu'il exposeroit à l'audience. «Tais-toi, lui dis-je; avec ce gros museau, il te sied bien de faire le jouvenceau qu'on a séduit! Je plaiderai ta cause et je te tirerai d'affaire, si tu veux me promettre de te tenir tranquille auprès de moi à l'audience, et de ne pas souffler le mot, quoi que je dise, entends-tu bien? sans quoi tu serois condamné.» Il me promit tout ce que je voulus. Le jour donc arrivé et la cause appelée, je laissai mon adversaire déclamer amplement sur la pudeur, sur la foiblesse et la fragilité du sexe, et sur les artifices et les pièges qu'on lui tendoit. Après quoi prenant la parole: «Je plaide dis-je, pour un laid, je plaide pour un gueux, je plaide pour un sot (il voulut murmurer, mais je lui imposai silence). Pour un laid, Messieurs, le voilà; pour un gueux, Messieurs, c'est un peintre, et, qui pis est, le peintre de la ville; pour un sot, que la cour se donne la peine de l'interroger.» Ces trois grandes vérités une fois établies, je raisonne ainsi: «On ne peut séduire que par l'argent, par l'esprit, ou par la figure. Or ma partie n'a pu séduire par l'argent, puisque c'est un gueux; par l'esprit, puisque c'est un sot; par la figure, puisque c'est un laid, et le plus laid des hommes: d'où je conclus qu'il est faussement accusé.» Mes conclusions furent admises, et je gagnai tout d'une voix.»

Je promis à Boubée de ne pas oublier un mot d'un si beau plaidoyer; et, en m'en allant, je remerciai de nouveau le chevalier d'Ambelot du service qu'il m'alloit rendre. Le lendemain un grand laquais en livrée, et coiffé d'un chapeau bordé d'un large point d'Espagne, m'apporta la lettre de change, que je fis partir sur-le-champ.

Trois jours après, en passant le matin par la rue de la Comédie-Françoise, je m'entends appeler du haut d'un second étage. C'étoit un Languedocien nommé Favier[46], fort connu depuis, qui, par sa fenêtre m'invitoit à monter chez lui. Je monte, et, dans sa chambre, autour d'une table couverte d'huîtres, je trouve cinq ou six Gascons. «Mon ami, me dit-il, une petite incommodité m'oblige de garder la chambre. Ces messieurs veulent bien m'y tenir compagnie; nous déjeunons ensemble, déjeunez avec nous.» Sa petite incommodité étoit une sentence des consuls qui portoit contrainte par corps. Favier étoit noyé de dettes; mais, comme il avoit encore ce jour-là crédit chez le marchand de vin, le boulanger et l'écaillère, il nous donnoit des huîtres et du vin de Champagne aussi amplement et aussi gaiement que s'il avoit été dans l'opulence. L'insouciance d'un sauvage, avec la plus profonde dissolution de moeurs, formoit le caractère de cet homme, d'ailleurs aimable, plein d'esprit et de connoissances, parlant bien et facilement, doué du talent des affaires, et tel qu'avec moins d'indolence et moins d'abandon de lui-même il eût été capable de remplir les plus grands emplois. Je le fréquentois peu, mais il m'intéressoit par sa franchise, sa gaieté, son éloquence naturelle, et, puisqu'il faut le dire, par cet épicurisme qui, chez lui comme dans Horace, avoit un attrait dangereux.

Mon chevalier au cordon rouge, d'Ambelot, étoit l'un des convives du déjeuner. Je lui renouvelai encore mes remerciemens de sa lettre de change. «Vous vous moquez, me dit-il; c'est le plus léger service que nous puissions nous rendre entre compatriotes: car vous avez beau dire, vous êtes Toulousain; nous voulons que vous le soyez.» Et, me voyant prêt à m'en aller: «Je m'en vais aussi, me dit-il; j'ai là-bas mon carrosse: où voulez-vous que je vous mène?» Je refusai; il insista, et me fit monter dans sa voiture. «Permettez-moi seulement, reprit-il, de passer à la porte de l'un de mes amis dans la rue du Colombier. Je n'ai que deux mots à lui dire: je serai à vous dans l'instant. Vous venez de voir, continua le fourbe, ce bon Favier: c'est le plus galant homme et le plus généreux; mais nul ordre, nulle conduite. Il a été riche, et il s'est ruiné; mais il n'en est pas moins prodigue. Dans ce moment il est dans la peine; je vais l'en tirer si je puis, car il faut bien aider ses amis au besoin.»

Arrivé à l'hôtel où il disoit avoir affaire, il descendit de sa voiture, et le moment d'après il revint avec de l'humeur et murmurant tout bas. Je le vis hérissé, je lui en demandai la cause. «Mon ami, me dit-il, vous êtes jeune et nouveau dans le monde; prenez bien garde à qui vous vous fierez, car il y a bien peu de gens sûrs! Celui-ci, par exemple, un homme à qui j'aurois confié ma fortune, le marquis de Montgaillard...--Je le connois. Qu'a-t-il donc fait qui vous anime contre lui?--Hier au soir (mais je vous confie ceci sous le secret: n'en parlez à personne; je ne veux pas le perdre), hier au soir, dans une maison où l'on jouoit, il eut la rage de se mettre au jeu. Moi qui ne joue jamais, je voulus l'en dissuader. Il ne m'écouta point: il ponte, il perd; il double, il redouble son jeu, il perd tout son argent. Il vient à moi, et me conjure de lui prêter ce que j'en ai. Je n'avois que douze louis, et j'avois donné ma parole à ce bon Favier de les lui apporter ce matin pour payer une dette urgente. J'expose à Montgaillard le besoin que j'en ai, sans lui dire pour quel usage. Il me promet, parole d'honneur, de me les rendre ce matin. Je les lui donne: il les joue, il les perd; et, quand je crois venir les toucher, mon homme est sorti ou il se fait celer, et ce pauvre Favier, qui les attend, va croire que je lui manque de parole, moi qui n'en ai manqué de ma vie à personne! Ah! je suis indigné. Et n'ai-je pas raison de l'être! Vous, Monsieur, qui vous connoissez en procédés, dites-moi, n'ai-je pas raison?--Monsieur le chevalier, lui dis-je, il y a trois jours que votre lettre de change est partie. Je vous en suis donc redevable dès à présent, et je vais m'acquitter.--Eh! non, me dit-il, non, j'emprunterai plutôt.--Assurément, lui dis-je, c'est ce que je ne souffrirai pas. Cet argent dans mes mains resteroit inutile; et, puisqu'il vous est nécessaire, il est à vous. Trouvez bon, s'il vous plaît, que sur l'heure il vous soit remis.» Il fit la plus belle défense; mais de mon côté je m'obstinai si fort qu'il fallut me céder et recevoir mes cent écus.

Quelques jours après, une lettre du supérieur du séminaire fut pour moi un coup de massue. Dans cette lettre, il me reprochoit de m'être moqué de lui en lui envoyant un chiffon. «L'homme sur qui votre aventurier a eu l'impudence de tirer une lettre de change, m'écrivoit-il, ne lui doit rien. Je l'ai fait protester, et je vous la renvoie.» Jugez de ma fureur. C'étoit à mes yeux un grand crime que de m'avoir escamoté mes pauvres cent écus; mais une trahison bien plus horrible étoit de m'avoir fait passer, sinon pour un malhonnête homme, du moins pour un homme léger. «Juste Ciel! m'écriai-je; et de quel oeil mon frère est-il regardé dans ce moment?» Outré de douleur et de colère, et l'épée au côté (car en me vouant au théâtre j'avois changé d'état), je cours chez d'Ambelot, je le demande. «Ah! le malheureux! me répond le portier de l'hôtel, il est au For-l'Évêque. Il nous a escroqué à tous le peu d'argent que nous avions.» Je ne le fis pas écrouer dans sa prison, mais peu de temps après j'appris qu'il y étoit mort, et je n'en fus point affligé.

Le jour de ma mésaventure, j'allai répandre mon chagrin dans le sein de Mme Harenc. «Assurément, dit-elle, c'est bien là voler sur l'autel.» Et puis: «Vous soupez avec moi? me demanda-t-elle.--Oui, Madame.--Je vous laisse donc un moment.» Elle revint quelques instans après. «Je pense, reprit-elle, à votre pauvre frère; c'est peut-être sur lui que tombe l'humeur de ce prêtre irlandois. Dès demain, mon ami, il faut lui envoyer une meilleure lettre de change.--Oui, Madame, lui dis-je, telle est mon intention. Indiquez-moi seulement un banquier.--Vous en aurez un. À présent, parlons de vos répétitions. Vont-elles bien? En êtes-vous content?» Je lui confiai mes inquiétudes sur l'obscurité des oracles qui m'avoient été prononcés chez Mlle Clairon. Elle en rit de bon coeur. «Savez-vous, me dit-elle, ce qui en arrivera? Si votre pièce a du succès, ils l'auront prédit; si elle tombe, ils l'auront annoncé. Mais, qu'elle tombe ou qu'elle réussisse, souvenez-vous que ce jour-là vous soupez chez moi avec nos amis, car nous voulons nous réjouir ou nous affliger avec vous.»

Comme elle parloit avec cette bonté, son homme d'affaires vint lui dire deux mots; et quand il fut sorti: «Tenez, me dit-elle, voici une lettre de change payable à vue plus sûrement que celle de votre chevalier»; et lorsque je parlai d'en remettre la somme: «_Denys_, me dit-elle, _Denys_ en est le débiteur; il s'acquittera bien.»

Dès lors je ne fus plus inquiet que du sort de ma tragédie, et c'étoit bien assez. L'événement en étoit pour moi d'une telle importance qu'on me pardonnera, j'espère, les momens de foiblesse dont je vais m'accuser.

Dans ce temps-là l'auteur d'une pièce nouvelle avoit pour lui et pour ses amis une petite loge grillée aux troisièmes sur l'avant-scène, dont je puis dire que la banquette étoit un vrai fagot d'épines. Je m'y rendis demi-heure avant qu'on ne levât la toile, et jusque-là je conservai assez de force dans mes angoisses; mais, au bruit que la toile fit à mon oreille en se levant, mon sang se gela dans mes veines[47].

On eut beau me faire respirer des liqueurs, je ne revenois point. Ce ne fut qu'à la fin du premier monologue, au bruit des applaudissemens, que je fus ranimé. Dès ce moment tout alla bien, et de mieux en mieux, jusqu'à l'endroit du quatrième acte dont on m'avoit tant menacé; mais, à l'approche de ce moment, je fus saisi d'un tremblement si fort que, sans exagérer, les dents me claquoient dans la bouche. Si les grandes révolutions qui se passent dans l'âme et dans les sens étoient mortelles, je serois mort de celle qui se fit en moi lorsqu'à l'heureuse violence que fit aux spectateurs la sublime Clairon en prononçant ces vers:

Va, ne crains rien, etc.,

toute la salle retentit d'applaudissemens redoublés. Jamais d'une frayeur plus vive on n'a passé à une plus soudaine et plus sensible joie; et, tout le reste du spectacle, ce dernier sentiment me remua le coeur et l'âme avec tant de violence que ma respiration n'étoit que des sanglots.

Au moment de la catastrophe, lorsqu'au bruit des applaudissemens et des acclamations du parterre qui me demandoit à grands cris, on vint me dire qu'il falloit descendre et me montrer sur le théâtre, il me fut impossible de me traîner seul jusque-là; mes jambes fléchissoient sous moi; il fallut que l'on me soutînt.

_Mérope_ avoit été la première pièce où l'on eût demandé l'auteur, et _Denys_ étoit la seconde. Ce qui depuis est devenu si commun et si peu flatteur étoit donc honorable encore, et aux trois premières représentations cet honneur me fut accordé; mais cette espèce d'enivrement avoit pour cause des circonstances qui relevoient excessivement le mérite de mon ouvrage. Crébillon étoit vieux, Voltaire vieillissoit; aucun jeune homme, entre eux et moi, ne s'offroit pour les remplacer. J'avois l'air de tomber des nues; ce coup d'essai d'un provincial, d'un Limosin de vingt-quatre ans, sembloit promettre des merveilles, et l'on sait qu'en fait de plaisirs le public se complaît d'abord à exagérer ses espérances; mais malheur à qui les déçoit! Ce fut ce que la réflexion ne tarda pas à me faire connoître, et ce dont les critiques s'empressèrent de m'avertir.

J'eus cependant quelques jours d'un bonheur pur et calme, et cette jouissance me fut surtout bien douce dans le souper que je fis chez Mme Harenc. M. de Presle m'y ramena après le spectacle. Sa bonne mère, qui m'attendoit, me reçut dans ses bras; et, en apprenant mon succès, elle m'arrosa de ses larmes. Un accueil si touchant me rappela ma mère, et à l'instant un flot d'amertume se mêlant à ma joie: «Ah! Madame! lui dis-je en fondant en pleurs, que ne vit-elle encore, cette mère si tendre que vous me rappelez! Elle m'embrasseroit aussi, et elle seroit bien heureuse!» Nos amis arrivèrent, croyant n'avoir qu'à me féliciter. «Venez, leur dit Mme Harenc, consoler ce pauvre garçon. Le voilà qui pleure sa mère, qui auroit été, dit-il, si heureuse dans ce moment.»

Ce retour de douleur ne fut que passager, et bientôt l'amitié que l'on me témoignoit se saisit de toute mon âme. Ah! si dans le malheur c'est un soulagement que de communiquer ses peines, dans le bonheur c'est une volupté bien vive et bien délicieuse que de trouver des coeurs qui le partagent avec nous! J'ai toujours éprouvé qu'il m'étoit plus facile de me suffire à moi-même dans le chagrin que dans la joie. Dès que mon âme est triste, elle veut être seule. C'est pour être heureux avec moi que j'ai besoin de mes amis.

Dès que le sort de ma pièce fut décidé, j'en fis part à Voltaire, et en même temps je le priai de permettre qu'elle lui fût dédiée. On peut voir dans le recueil de ses lettres avec quelle satisfaction il apprit mon succès et avec quelle bonté il en reçut l'hommage.