Memoires De Marmontel Volume 1 Of 3 Memoires D Un Pere Pour Ser
Chapter 10
Je ne pouvois guère tomber de plus haut, ni d'une chute plus imprévue et plus soudaine; et je n'en fus point étourdi. Moi qui ai l'âme naturellement foible, je me suis toujours étonné du courage qui m'est venu dans les grandes occasions. «Eh bien! Monsieur, lui répondis-je, il faudra que je lutte contre l'adversité. Il y a longtemps que je la connois et que je suis aux prises avec elle.--J'aime à vous voir, me dit-il, cette confiance en vos propres forces. Oui, mon ami, la véritable et la plus digne ressource d'un homme de lettres est en lui-même et dans ses talens; mais, en attendant que les vôtres vous donnent de quoi vivre, je vous parle en ami et sans détour, je veux pourvoir à tout. Je ne vous ai pas fait venir ici pour vous abandonner. Si dès ce moment même il vous faut de l'argent, dites-le-moi: je ne veux pas que vous ayez d'autre créancier que Voltaire.» Je lui rendis grâce de ses bontés, en l'assurant qu'au moins de quelque temps je n'en aurois besoin, et que dans l'occasion j'y aurois recours avec confiance. «Vous me le promettez, me dit-il, et j'y compte. En attendant, voyons, à quoi allez-vous travailler?--Hélas! je n'en sais rien, et c'est à vous de me le dire.--Le théâtre, mon ami, le théâtre est la plus belle des carrières; c'est là qu'en un jour on obtient de la gloire et de la fortune. Il ne faut qu'un succès pour rendre un jeune homme célèbre et riche en même temps; et vous l'aurez, ce succès, en travaillant bien.--Ce n'est pas l'ardeur qui me manque, lui répondis-je, mais au théâtre que ferai-je?--Une bonne comédie, me dit-il d'un ton résolu.--Hélas, Monsieur, comment ferois-je des portraits? je ne connois pas les visages.» Il sourit à cette réponse. «Eh bien, faites des tragédies.» Je répondis que les personnages m'en étoient un peu moins inconnus, et que je voulois bien m'essayer dans ce genre-là. Ainsi se passa ma première entrevue avec cet homme illustre.
En le quittant, j'allai me loger à neuf francs par mois près de la Sorbonne, dans la rue des Maçons, chez un traiteur qui, pour mes dix-huit sous, me donnoit un assez bon dîner. J'en réservois une partie pour mon souper, et j'étois bien nourri. Cependant mes cinquante écus ne seroient pas allés bien loin; mais je trouvai un honnête libraire qui voulut bien m'acheter le manuscrit de ma traduction de _la Boucle de cheveux enlevée_, et qui m'en donna cent écus, mais en billets, et ces billets n'étoient pas de l'argent comptant. Un Gascon avec qui j'avois fait connoissance au café me découvrit, dans la rue Saint-André-des-Arcs, un épicier qui consentit à prendre mes billets en payement, si je voulois acheter de sa marchandise. Je lui achetai pour cent écus de sucre, et, après le lui avoir payé, je le priai de le revendre. J'y perdis peu de chose; et d'un côté mes cinquante écus de Montauban, de l'autre les deux cent quatre-vingts livres de mon sucre, me mettoient en état d'aller jusqu'à la récolte des prix académiques sans rien emprunter à personne. Huit mois de mon loyer et de ma nourriture ne monteroient ensemble qu'à deux cent quatre-vingt-huit livres. Pour le surplus de ma dépense, il me restoit cent quarante-deux livres. C'en étoit bien assez, car, en me tenant dans mon lit, j'userois peu de bois l'hiver. Je pouvois donc, jusqu'à la Saint-Louis, travailler sans inquiétude; et, si je remportois le prix de l'Académie françoise, qui étoit de cinq cents livres, j'atteindrois à la fin de l'année. Ce calcul soutint mon courage.
Mon premier travail fut l'étude de l'art du théâtre. Voltaire me prêtoit des livres. La _Poétique_ d'Aristote, les discours de P. Corneille sur les trois unités, ses examens, le théâtre des Grecs, nos tragiques modernes, tout cela fut avidement et rapidement dévoré. Il me tardoit d'essayer mon talent; et le premier sujet que mon impatience me fit saisir fut la révolution de Portugal. J'y perdis un temps précieux; l'intérêt politique de cet événement étoit trop foible pour le théâtre; plus foible encore étoit la manière dont j'avois précipitamment conçu et exécuté mon sujet. Quelques scènes que je communiquai à un comédien, homme d'esprit, lui firent cependant bien augurer de moi. Mais il falloit, me disoit-il, étudier l'art du théâtre au théâtre même, et il me conseilla d'engager Voltaire à demander mes entrées. «Roselly[40] a raison, me dit Voltaire, le théâtre est notre école à tous; il faut qu'elle vous soit ouverte, et j'aurois dû y penser plus tôt.» Mes entrées au Théâtre-François me furent libéralement accordées, et, dès lors, je ne manquai plus un seul jour d'y aller prendre leçon. Je ne puis exprimer combien cette étude assidue hâta le développement et le progrès de mes idées et du peu de talent que je pouvois avoir. Je ne revenois jamais de la représentation d'une tragédie sans quelques réflexions sur les moyens de l'art, et sans quelque nouveau degré de chaleur dans l'imagination, dans l'âme et dans le style.
Pour puiser à la source des beaux sujets tragiques, il auroit fallu m'enfoncer dans l'étude de l'histoire, et j'en aurois eu le courage; mais je n'en avois pas le temps. Je parcourus légèrement l'histoire ancienne; et, le sujet de _Denys le Tyran_ s'étant saisi de ma pensée, je n'eus plus de repos que le plan n'en fût dessiné, et tous les ressorts de l'action inventés et mis à leur place; mais je n'en dis rien à Voltaire, soit pour aller seul et sans guide, soit pour ne me montrer à lui qu'avec tout l'avantage d'un travail achevé.
Ce fut dans ce temps-là que je vis chez lui l'homme du monde qui a eu pour moi le plus d'attrait, le bon, le vertueux, le sage Vauvenargues. Cruellement traité par la nature du côté du corps, il étoit, du côté de l'âme, l'un de ses plus rares chefs-d'oeuvre. Je croyois voir en lui Fénelon infirme et souffrant. Il me témoignoit de la bienveillance, et j'obtins aisément de lui la permission de l'aller voir. Je ferois un bon livre de ses entretiens, si j'avois pu les recueillir. On en voit quelques traces dans le recueil qu'il nous a laissé de ses pensées et de ses méditations; mais, tout éloquent, tout sensible qu'il est dans ses écrits, il l'étoit, ce me semble, encore plus dans ses entretiens avec nous. Je dis _avec nous_, car le plus souvent je me trouvois chez lui avec un homme qui lui étoit tout dévoué, et qui par là eut bientôt gagné mon estime et ma confiance. C'étoit ce même Bauvin[41] qui, depuis, a donné au théâtre la tragédie des _Chérusques_, homme de sens, homme de goût, mais d'un naturel indolent; épicurien par caractère, mais presque aussi pauvre que moi.
Comme nos sentimens pour le marquis de Vauvenargues se rencontroient parfaitement d'accord, ce fut pour tous les deux une espèce de sympathie. Nous nous donnions tous les soirs rendez-vous après la comédie au café de Procope, le tribunal de la critique et l'école des jeunes poètes, pour étudier l'humeur et le goût du public. Là nous causions toujours ensemble; et les jours de relâche au théâtre, nous passions nos après-dîners en promenades solitaires. Ainsi tous les jours nous devînmes plus nécessaires l'un à l'autre, et nous éprouvions tous les jours plus de regret à nous quitter. «Et pourquoi nous quitter? me dit-il enfin; pourquoi ne pas demeurer ensemble? La fruitière chez qui je loge a une chambre à vous louer, et, en vivant à frais communs, nous dépenserons beaucoup moins.» Je répondis que cet arrangement me plairoit fort, mais que, dans le moment présent, il ne falloit pas y penser; il insista, et me pressa si vivement qu'il fallut lui expliquer la cause de ma résistance. «Chez mon hôte, lui dis-je, mon exactitude à le bien payer doit m'avoir acquis un crédit que je ne trouverois point, ailleurs, et dont peut-être incessamment j'aurai besoin de faire usage.» Bauvin, qui possédoit une centaine d'écus, me dit de n'être pas en peine; qu'il étoit en état de faire des avances, et qu'il avoit dans la tête un projet capable de nous enrichir. De mon côté, je lui exposai mes espérances et mes ressources; je lui communiquai la pièce que je devois mettre au concours de l'Académie françoise; il trouva que c'étoit de l'or en barre. Je lui montrai le plan et les premières scènes de ma tragédie; il me répondit du succès, et alors c'étoit le Potose. Le marquis de Vauvenargues logeoit à l'hôtel de Tours, petite rue du Paon, et vis-à-vis de cet hôtel étoit la maison de la fruitière de Bauvin. M'y voilà logé avec lui. Son projet de faire à nous deux une feuille périodique ne fut pas une aussi bonne affaire qu'il l'avoit espéré: nous n'avions ni fiel, ni venin, et cette feuille n'étant ni la critique infidèle et injuste des bons ouvrages, ni la satire amère et mordante des bons auteurs, elle eut peu de débit[42]. Cependant, au moyen de ce petit casuel et du prix de l'Académie que j'eus le bonheur d'obtenir[43], nous arrivâmes à l'automne, moi ruminant des vers tragiques, et lui rêvant à ses amours.
Il étoit laid, bancal, déjà même assez vieux, et il étoit amant aimé d'une jeune Artésienne dont il me parloit tous les jours avec les plus tendres regrets: car il souffroit le tourment de l'absence, et moi j'étois l'écho qui répondoit à ses soupirs. Quoique bien plus jeune que lui, j'avois d'autres soins dans la tête. Le plus cuisant de mes soucis étoit la répugnance qu'avoit déjà notre aubergiste à nous faire crédit. Le boulanger et la fruitière vouloient bien nous fournir encore, l'un du pain, l'autre du fromage: c'étoient là nos soupers; mais le dîner, d'un jour à l'autre, couroit risque de nous manquer. Il me restoit une espérance: Voltaire, qui se doutoit bien que j'étois plus fier qu'opulent, avoit voulu que le petit poème couronné à l'Académie fût imprimé à mon profit, et il avoit exigé d'un libraire d'en compter avec moi, les frais d'impression prélevés. Mais, soit que le libraire en eût retiré peu de chose, soit qu'il aimât mieux son profit que le mien, il dit n'avoir rien à me rendre, et qu'au moins la moitié de l'édition lui restoit. «Eh bien! lui dit Voltaire, donnez-moi ce qui vous en reste, j'en trouverai bien le débit.» Il partoit pour Fontainebleau, où étoit la cour; et là, comme le sujet proposé par l'Académie étoit un éloge du roi, Voltaire prit sur lui de distribuer cet éloge, en appréciant à son gré le bénéfice de l'auteur. C'étoit sur ce débit que je comptois, sans cependant l'évaluer outre mesure; mais Voltaire n'arrivoit pas.
Enfin notre situation devint telle qu'un soir Bauvin me dit en soupirant: «Mon ami, toutes nos ressources sont épuisées, et nous en sommes réduits au point de n'avoir pas de quoi payer le porteur d'eau.» Je le vis abattu, mais je ne le fus point. «Le boulanger et la fruitière, lui demandai-je, nous refusent-ils le crédit?--Non, pas encore, me dit-il.--Rien n'est donc perdu, répliquai-je, et il est bien aisé de se passer de porteur d'eau.--Comment cela?--Comment? Eh! parbleu! en allant nous-mêmes prendre de l'eau à la fontaine.--Vous auriez ce courage?--Sans doute, je l'aurai. Le beau courage que celui-là! Il est nuit close, et, quand il seroit jour, où est donc le déshonneur de se servir soi-même?» Alors je pris la cruche, que j'allai fièrement remplir à la fontaine voisine. En rentrant, ma cruche à la main, je vois Bauvin, d'un air épanoui de joie, venant à moi les bras ouverts: «Mon ami, la voilà, c'est elle! elle arrive! elle a tout quitté, son pays, sa famille, pour venir me trouver! Est-ce là de l'amour?» Immobile d'étonnement, et toujours ma cruche à la main, je regarde, et je vois une grande fille bien fraîche, bien découplée, et assez jolie quoique un peu camuse, qui me salue sans embarras. Tout à coup, le contraste de cet incident romanesque avec notre situation me fait partir d'un éclat de rire si fou qu'il les interdit tous les deux. «Soyez la bien venue, Mademoiselle; vous ne pouviez, lui dis-je, mieux choisir le moment, ni arriver plus à propos.» Et, après les premières civilités, je descendis chez la fruitière. «Madame, lui dis-je gravement, voici un jour extraordinaire, un jour de fête. Il faut, s'il vous plaît, nous aider à faire les honneurs de la maison, et élargir un peu l'angle aigu de fromage que vous nous donnez à souper.--Et que vient faire ici cette femme? demanda-t-elle.--Ah! Madame, lui dis-je, c'est un prodige de l'amour; et il ne faut jamais demander l'explication des prodiges. Tout ce que vous et moi nous en devons savoir, c'est qu'il nous faut ce soir un tiers de plus de ce bon fromage de Brie, que nous vous payerons bientôt, s'il plaît à Dieu.--Oui, dit-elle, s'il plaît à Dieu; mais, quand on n'a ni sou ni maille, ce n'est guère le temps de songer à l'amour.»
Voltaire, peu de jours après, arrivant de Fontainebleau, me remplit mon chapeau d'écus, en me disant que c'étoit le produit de la vente de mon poème. Quoique dans ma détresse j'eusse été pardonnable de me laisser faire du bien, je pris cependant la liberté de lui représenter qu'il avoit vendu ce petit ouvrage trop au-dessus de sa valeur; mais il me fit entendre que les personnes qui l'avoient payé noblement étoient de celles dont lui ni moi nous n'avions rien à refuser. Quelques ennemis de Voltaire auroient voulu que pour cela je me fusse brouillé avec lui. Je n'en fis rien, et avec ces écus, qu'il eût été plus malhonnête de refuser que de recevoir, j'allai payer toutes mes dettes[44].
Bauvin avoit reçu quelques secours de son pays; je n'en avois aucun à recevoir du mien, et j'allois être au bout de mes finances. Il n'étoit donc ni juste ni possible, vu sa nouvelle façon de vivre, que nous fussions plus longtemps en communauté de dépense.
Dans cette conjoncture, l'une des plus cruelles de ma vie, et dans laquelle, arrosant toutes les nuits mon chevet de larmes, je regrettois l'aisance et la tranquillité dont je jouissois à Toulouse, je ne sais quelle heureuse influence de mon étoile ou de la bonne opinion que Voltaire donnoit de moi fit souhaiter à une femme, dont je révère la mémoire, que je voulusse me charger d'achever l'éducation de son petit-fils. Ah! de toute manière, le souvenir de cet événement doit être bien cher à mon coeur. Quels agrémens inestimables de société et d'amitié il a répandus sur ma vie! et de quelles années de bonheur il m'a fait jouir!
Un directeur de la Compagnie des Indes, nommé Gilly, intéressé dans un commerce maritime qui d'abord l'avoit enrichi, et qui depuis l'a ruiné, avoit dans son veuvage un fils et une fille dont sa belle-mère, Mme Harenc, avoit bien voulu se charger. Il est impossible d'imaginer dans la vieillesse d'une femme plus d'amabilité que n'en avoit Mme Harenc, et à cette amabilité se joignoient le plus grand sens, la plus rare prudence et la plus solide vertu. Elle étoit, au premier aspect, d'une laideur repoussante; mais bientôt tous les charmes de l'esprit et du caractère perçoient à travers cette laideur, et la faisoient non pas oublier, mais aimer.
Mme Harenc avoit un fils unique aussi laid qu'elle, et aussi aimable. C'est ce M. de Presle qui, je crois, vit encore, et qui s'est longtemps distingué par son goût et par ses lumières parmi les amateurs des arts[45]. Leur société, composée avec choix, avoit pour caractère l'intimité, la sûreté, une sérénité paisible et quelquefois riante, et la plus parfaite harmonie des sentimens, des goûts et des esprits. Quelques femmes, toujours les mêmes et tendrement unies, en faisoient l'ornement: c'étoit la belle Desfourniels, qui, pour la régularité, la délicatesse des traits et leur finesse inimitable, étoit le désespoir des plus habiles peintres, et à qui la nature sembloit avoir exprès et à plaisir formé une âme assortie à un si beau corps; c'étoit sa soeur, Mme de Valdec, aussi aimable, quoique moins belle, mère alors bienheureuse de cet infortuné de Lessart que nous avons vu égorger à Versailles avec les autres prisonniers d'Orléans; c'étoit la jeune Desfourniels, depuis comtesse de Chabrillant, qui, sans avoir ni la beauté ni le naturel de sa mère, mêloit avec un peu d'aigreur tant d'agrément du côté de l'esprit qu'on pardonnoit sans peine à sa vivacité ce qu'il y avoit quelquefois de trop piquant dans ses saillies. Une demoiselle Lacome, amie intime de Mme Harenc, avoit parmi ces caractères un ton de raison saine et douce qui se concilioit avec tous. M. de Presle, curieux de toutes les nouveautés littéraires, en faisoit un recueil exquis, et nous en donnoit la primeur. Ce M. de Lantage, dont je viens d'habiter le château dans cette vallée, et son frère aîné, homme d'esprit, passionné pour Rabelais, portoient là le bon goût de l'ancienne gaieté. Je n'oublierai point, en parlant de cette société charmante, le bon M. de l'Osilière, l'homme le plus sincèrement philosophe que j'aie connu après M. de Vauvenargues, et qui, par le contraste de la sagesse de son esprit avec la naïve candeur de son âme et de son langage, faisoit penser à La Fontaine.
C'est là que je fus appelé, et que je fus bientôt chéri comme l'enfant de la maison. Jugez de mon bonheur lorsqu'à tant d'agrémens se trouva joint celui d'avoir pour disciple un jeune homme bien né, d'une innocence pure, d'une docilité parfaite, avec assez d'intelligence et de mémoire pour ne rien perdre de mes leçons. Il est mort avant l'âge d'homme, et en lui la nature a détruit l'un de ses plus charmans ouvrages. Il étoit beau comme Apollon, et je ne m'aperçus jamais qu'il se doutât de sa beauté.
Ce fut auprès de lui, et sans lui dérober aucun des momens et des soins que je devois à ses études, que j'achevai ma tragédie. J'obtins encore le prix de poésie cette année là, et je la compterois parmi les plus heureuses de ma vie, sans le chagrin où me plongea l'événement de la mort de ma mère. Tous les soulagemens et toutes les consolations dont pouvoit être susceptible une douleur si grande, je les trouvai près de Mme Harenc. Je la quittai lorsque le père de mon disciple, lui destinant un autre genre d'instruction, le rappela vers lui; mais depuis, et jusqu'à la mort de cette femme respectable, elle m'a aimé tendrement, et sa maison a été la mienne.
Ma tragédie étant achevée, il étoit temps de la soumettre à la correction de Voltaire; mais Voltaire étoit à Cirey. Le parti le plus sage auroit été d'attendre son retour à Paris, et je le sentois bien. De quel secours n'eussent pas été pour moi l'examen, la critique, le conseil d'un tel maître! Mais plus mon ouvrage eût gagné en passant sous ses yeux, moins il eût été mon ouvrage. Peut-être aussi, en exigeant de moi au delà de mes forces, m'eût-il découragé. Ces réflexions m'engagèrent à prendre ma résolution, et j'allai demander aux comédiens d'entendre la lecture de ma pièce.
Cette lecture fut écoutée avec beaucoup de bienveillance. Les trois premiers actes et le cinquième furent pleinement approuvés; mais on ne me dissimula point que le quatrième étoit trop foible. J'avois eu d'abord pour ce quatrième acte une idée qui m'avoit paru hasardeuse, et que j'avois abandonnée. Je reconnus dans ce moment que, pour avoir voulu être plus sage, je m'étois rendu froid, et la hardiesse me revint. Je demandai trois jours pour travailler, et lecture pour le quatrième. Je dormis peu dans l'intervalle; mais je fus bien payé de cette longue veille par le succès que mon nouvel acte obtint à la lecture, et par l'opinion que ce travail si prompt et si heureux donna de mon talent. Ce fut alors que commencèrent les tribulations d'auteur; et la première eut pour objet la distribution des rôles.
Lorsque les comédiens m'avoient gratuitement accordé mes entrées, Mlle Gaussin avoit été la plus empressée à les solliciter pour moi. Elle étoit en possession de l'emploi des princesses; elle y excelloit dans tous les rôles tendres et qui ne demandoient que l'expression naïve de l'amour et de la douleur. Belle, et du caractère de beauté le plus touchant, avec un son de voix qui alloit au coeur, et un regard qui dans les larmes avoit un charme inexprimable, son naturel, lorsqu'il étoit placé, ne laissoit rien à désirer; et ce vers, adressé à Zaïre par Orosmane:
L'art n'est pas fait pour toi, tu n'en as pas besoin,
avoit été inspiré par elle. On peut de là juger combien elle étoit chérie du public, et assurée de sa faveur; mais, dans les rôles de fierté, de force et de passion tragique, tous ses moyens étoient trop foibles; et cette mollesse voluptueuse qui convenoit si bien aux rôles tendres étoit tout le contraire de la vigueur que demandoit le rôle de mon héroïne. Cependant Mlle Gaussin n'avoit pas dissimulé le désir de l'avoir; elle me l'avoit témoigné de la manière la plus flatteuse et la plus séduisante en affectant aux deux lectures le plus vif intérêt et pour la pièce et pour l'auteur.
Dans ce temps-là les tragédies nouvelles étoient rares, et plus rares encore les rôles dont on attendoit du succès; mais le motif le plus intéressant pour elle étoit d'ôter ce rôle à l'actrice qui tous les jours lui en enlevoit quelqu'un. Jamais la jalousie du talent n'avoit inspiré plus de haine qu'à la belle Gaussin pour la jeune Clairon. Celle-ci n'avoit pas le même charme dans la figure; mais en elle les traits, la voix, le regard, l'action, et surtout la fierté, l'énergie du caractère, tout s'accordoit pour exprimer les passions violentes et les sentimens élevés. Depuis qu'elle s'étoit saisie des rôles de Camille, de Didon, d'Ariane, de Roxane, d'Hermione, d'Alzire, il avoit fallu les lui céder. Son jeu n'étoit pas encore réglé et modéré comme il l'a été dans la suite, mais il avoit déjà toute la sève et la vigueur d'un grand talent. Il n'y avoit donc pas à balancer entre elle et sa rivale pour un rôle de force, de fierté, d'enthousiasme, tel que le rôle d'Arétie; et, malgré toute ma répugnance à désobliger l'une, je n'hésitai point à l'offrir à l'autre. Le dépit de Gaussin ne put se contenir. Elle dit que «l'on savoit bien par quel genre de séduction Clairon s'étoit fait préférer». Assurément elle avoit tort; mais Clairon, piquée à son tour, m'obligea de la suivre dans la loge de sa rivale; et là, sans m'avoir prévenu de ce qui alloit se passer: «Tenez, Mademoiselle, je vous l'amène, lui dit-elle; et, pour vous faire voir si je l'ai séduit, si j'ai même sollicité la préférence qu'il m'a donnée, je vous déclare, et je lui déclare à lui-même, que, si j'accepte son rôle, ce ne sera que de votre main.» À ces mots, jetant le manuscrit sur la toilette de la loge, elle m'y laissa.
J'avois alors vingt-quatre ans, et je me trouvois tête à tête avec la plus belle personne du monde. Ses mains tremblantes serroient les miennes, et je puis dire que ses beaux yeux étoient en supplians attachés sur les miens. «Que vous ai-je donc fait, me disoit-elle avec sa douce voix, pour mériter l'humiliation et le chagrin que vous me causez? Quand M. de Voltaire a demandé pour vous les entrées de ce spectacle, c'est moi qui ai porté la parole. Quand vous avez lu votre pièce, personne n'a été plus sensible à ses beautés que moi. J'ai bien écouté le rôle d'Arétie, et j'en ai été trop émue pour ne pas me flatter de le rendre comme je l'ai senti. Pourquoi donc me le dérober? Il m'appartient par droit d'ancienneté, et peut-être à quelque autre titre. C'est une injure que vous me faites en le donnant à une autre que moi; et je doute qu'il y ait pour vous de l'avantage. Croyez-moi, ce n'est pas le bruit d'une déclamation forcée qui convient à ce rôle. Réfléchissez-y bien; je tiens à mes propres succès, mais je ne tiens pas moins aux vôtres; et ce seroit pour moi une sensible joie que d'y avoir contribué.»
Il fut pénible, je l'avoue, l'effort que je fis sur moi-même. Mes yeux, mon oreille, mon coeur, étoient exposés sans défense au plus doux des enchantemens. Charmé par tous les sens, ému jusqu'au fond de l'âme, j'étois prêt à céder, à tomber aux genoux de celle qui sembloit disposée à m'y bien recevoir; mais il y alloit du sort de mon ouvrage, mon seul espoir, le bien de mes pauvres enfans; et l'alternative d'un plein succès ou d'une chute étoit si vivement présente à mon esprit que cet intérêt l'emporta sur tous les mouvemens dont j'étois agité.