Memoires De Marmontel Volume 1 Of 3 Memoires D Un Pere Pour Ser

Chapter 1

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MÉMOIRES DE MARMONTEL

PUBLIÉS AVEC PRÉFACE, NOTES ET TABLES PAR MAURICE TOURNEUX

TOME PREMIER

PARIS

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES

M DCCC XCI

PRÉFACE

I

Les Mémoires d'un Père pour servir à l'instruction de ses enfants _ont été, comme le rappelle deux fois l'auteur, rédigés dans ce hameau d'Abloville, dépendant de Saint-Aubin-sur-Gaillon (Eure), où il s'était réfugié en 1792, et où il revint mourir après un court passage au Conseil des Anciens. Marmontel a donc retracé, ses souvenirs tout à fait au déclin de sa vie, loin de ses notes, s'il en avait pris, séparé de ses amis survivants et dépouillé de ses pensions et de ses places. Aussi n'est-il pas étonnant qu'il ait commis quelques inexactitudes plus ou moins involontaires dans le récit de ses premières années, ou porté un jugement prématuré sur les événements qui avaient bouleversé sa paisible existence. La part faite à ces défaillances fort excusables, et à des appréciations nécessairement partiales, l'auteur_ _s'est trop complaisamment étendu sur les diverses phases de sa vie pour qu'il y ait lieu de reprendre_ ab ovo _sa biographie, et il suffira d'en rappeler ici les derniers traits.

Parti de Paris le 4 avril 1792, avec sa femme, ses trois enfants, une servante et un domestique[1], Marmontel s'arrêta d'abord à Saint-Germain, près d'Évreux, puis se fixa au hameau d'Abloville, où il acheta une maison de paysan et deux arpents de terre. Il ne semble pas d'ailleurs que, sauf pendant les quelques jours qu'il dut passer à Aubevoie pour fuir la maladie contagieuse à laquelle avait succombé le précepteur de ses enfants, il ait été inquiété ni dénoncé. Bien lui en prit toutefois, suivant Morellet, de n'être pas resté à Paris, car le commissaire qui arrêta Florian à Sceaux semblait tout disposé à lui donner pour compagnon de captivité le secrétaire perpétuel de l'Académie, dont il n'ignorait ni la fuite ni la résidence. Confiné dans une solitude prudente, Marmontel trouva un apaisement à ses alarmes et à ses regrets en écrivant de_ NOUVEAUX CONTES MORAUX _qui ne valaient pas les premiers, de petits traités de grammaire, de logique, de métaphysique et de morale, à l'usage de ses enfants, et enfin ses_ MÉMOIRES, _qui, si leur titre ne le disait expressément, ne semblaient pas avoir la même destination.

Le 14 nivôse an III (3 janvier 1793), sur le rapport de M.-J. Chénier, et sans qu'il paraisse l'avoir sollicité, il fut compris pour une somme de 3,000 livres dans les encouragements accordés par la Convention aux artistes et aux gens de lettres. Mais, lors de la création de l'Institut, la même année, il n'y fut appelé qu'à titre d'associé non résidant, pour la section de grammaire. Au mois de germinal an V (avril 1797), Marmontel fut, comme il nous l'apprend lui-même, convoqué à l'assemblée électorale d'Evreux, et nommé représentant du département de l'Eure, avec le mandat spécial de réclamer le rétablissement des cérémonies catholiques. Fidèle à cet engagement, il rédigea une_ OPINION SUR LE LIBRE EXERCICE DES CULTES, _qu'il n'eut pas l'occasion de lire à la tribune, mais que ses héritiers imprimèrent à la suite de ses_ MÉMOIRES. _Par contre, ils n'ont (pas plus que ses autres éditeurs) accordé le même honneur à un rapport qui, à tous égards, ne méritait point un si injuste oubli.

À la fin de 1795, l'encombrement des «dépôts littéraires», où s'étaient accumulées les bibliothèques des communautés religieuses supprimées en 1790, des émigrés et des condamnés, était devenu tel que le Directoire invita l'Institut à lui présenter ses vues sur les moyens d'y remédier. L'Institut, par l'organe de Langlès, rapporteur de la commission, proposait d'accorder à la Bibliothèque nationale et autres bibliothèques de Paris un droit de prélibation, de répartir le surplus entre les bibliothèques des départements et des écoles centrales, et de liquider la masse énorme des livres de théologie et de jurisprudence tombés au rebut, soit par voie d'échanges avec l'étranger, soit par des ventes aux enchères. Tandis que Camus faisait passer, le 30 floréal, une motion conforme au conseil des Cinq-Cents, Marmontel, en son nom et en celui des deux collègues qui lui avaient été adjoints, Ysabeau et Portalis, présentait des conclusions toutes différentes[2]. Il y insiste avec raison sur la nécessité de distinguer quels livres conviennent à une bibliothèque plutôt qu'à une autre, réclame un choix scrupuleux dans les livres mis à la disposition des élèves des écoles centrales, et plaide incidemment la cause des émigrés, dont la plupart réclamaient leur radiation: «Eh! quoi, s'écriait-il, dans un naufrage où tant de malheureux ont péri, où tant d'autres luttent contre les flots qui les repoussent du rivage, tandis qu'il en aborde tous les jours quelques-uns et que nous avons l'espérance d'en voir sauver un plus grand nombre, y aurait-il de l'humanité à ériger en loi la dispersion de leurs débris?» Combattu par Camus et par Creuzé-Latouche, l'ajournement proposé par Marmontel fut écarté, et la loi du 26 fructidor an V, qui consacrait les propositions de l'Institut, fut promulguée.

Dans l'intervalle, le coup d'État du 18 fructidor avait dépossédé Marmontel de son mandat. Il abandonna aussitôt l'appartement de la place de la Ville-l'Évêque, qu'il partageait avec la famille Chéron, alliée de Morellet[3], et dut regagner Abloville. C'est là que, frappé d'une attaque d'apoplexie, il s'éteignit le 9 nivôse an VIII (31 décembre 1799), à minuit. Conformément au désir qu'il avait eu encore la force d'exprimer, il fut enterré dans son propre jardin, selon les rites catholiques, en présence de sa femme, de ses deux plus jeunes fils et des amis qui ont signé l'extrait mortuaire[4]. Son fils aîné, Albert, employé dans la maison de banque de M. Hottinger, ne put être prévenu assez tôt pour assister à la cérémonie. Morellet, qui l'excuse dans la première de deux lettres communiquées par M. Jules Claretie à Albert de la Fizelière[5], écrivait de nouveau à Mme Marmontel, le 15 nivôse (5 janvier 1800): «J'ai été sensiblement touché de l'offre des bons MM. Pelou, pour recueillir ces précieux restes dans ce joli jardin de la Rivette où notre ami a trouvé un asile ouvert par l'amitié et les vertus, et qu'il était si digne d'habiter. C'est certainement là ce qu'il y a de plus décent, de plus capable d'honorer sa mémoire; un monument que les gens de bien et les gens de goût voudront visiter sera bien mieux placé dans un lieu agréable, accessible, habité par ses amis et les enfants et petits-enfants de ses amis, que dans votre chaumière, que je désire d'ailleurs que vos enfants et vous conserviez précieusement.» Mais, respectueuse des volontés suprêmes de son mari, la veuve ne consentit pas à cette translation, et, jusqu'en 1866, l'humble pierre fut un but de promenade pour les curieux de passage à Gaillon et une source de profit pour les paysans qui en avaient organisé l'exhibition. Elle était tout à fait délabrée et abandonnée lorsque, le 8 novembre 1866, les derniers représentants du nom de Marmontel, l'éminent professeur au Conservatoire de musique et sa cousine, Mme Anne Marmontel (née Beynaguel), procédèrent, non sans de longs pourparlers, à une inhumation définitive dans un terrain concédé par la municipalité au cimetière de Saint-Aubin-sur-Gaillon_.

II

_En annonçant dans un même paragraphe la mort de Marmontel, de Montucla et de Daubenton, le MAGASIN ENCYCLOPÉDIQUE faisait observer que la littérature, la géométrie et l'histoire naturelle perdaient à la fois leurs doyens, et formait des voeux pour que la mémoire du premier, «bien qu'il n'appartînt, plus à aucune association littéraire»,--ce qui n'était pas tout à fait exact,--ne fût pas privée du juste hommage qui lui était dû. L'Institut national à Paris, les Lycées, qui reprenaient en province la succession des Académies jadis si nombreuses, s'efforçaient alors de rattacher le passé au présent en évoquant publiquement le souvenir des membres dont les noms brillaient sur leurs anciennes listes. C'est ainsi que, dès le 30 germinal an VIII (20 avril 1800), le citoyen Taverne lut devant le Lycée de Toulouse un_ ÉLOGE _de l'ancien lauréat des Jeux floraux, dont il n'y a guère à tirer qu'une anecdote plus ou moins controuvée[6]. Elle ne souleva, il est vrai, pas plus de protestations que l'invraisemblable affabulation imaginée sur son nom même par Armand Gouffé, Tournay et Vieillard, pour glorifier l'auteur de_ BÉLISAIRE, et représentée en fructidor an XI sur le théâtre du Vaudeville. Les auteurs purent impunément montrer Mme de Pompadour (morte en 1764) s'efforçant de détourner les foudres de la Sorbonne prêtes à frapper_ BÉLISAIRE (1767), _Marmontel rimant au château de Ménars l'opéra de_ DIDON (écrit en 1784), Marigny lui demandant (toujours en 1767) quand on représenterait sa_ CLÉOPÂTRE _(jouée en 1750); l'indulgente critique n'eut d'oreilles que pour «de jolis couplets sans calembours et tout à fait exempts de mauvais goût». Quant à la donnée même du vaudeville, elle est inepte, et je renvoie les curieux qui la voudraient connaître soit à l'analyse du_ MAGASIN ENCYCLOPÉDIQUE, _soit au texte lui-même, car la pièce a été imprimée[7].

Ce nouvel «hommage» était depuis longtemps oublié quand les_ MÉMOIRES D'UN PÈRE, publiés en 1804, étaient dans toutes les mains, et que Morellet lut enfin devant ses confrères de la seconde classe de l'Institut (12 thermidor an XIII--30 juillet 1805) un_ ÉLOGE _dont la dernière partie est précisément consacrée à répondre aux critiques provoquées par les testimonia posthumes de son neveu.

Depuis la révélation déjà lointaine des_ CONFESSIONS _de Rousseau, et bien avant celle des_ LETTRES _de Mme du Deffand, ou de la_ CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE _de Grimm, aucun livre n'avait remis en circulation plus de noms célèbres, ni ranimé plus de polémiques tant sur les hommes que sur les doctrines. Deux partis divisaient alors la société renaissante: l'un, celui des «dévots», rendait responsable des crimes de la Révolution tout le siècle qui l'avait précédée, et volontiers en eût aboli jusqu'au souvenir; l'autre, bien moins nombreux, celui des «idéologues», défendait pied à pied des conquêtes dont il avait eu sa part, et s'y montrait d'autant plus attaché qu'il n'ignorait pas ce qu'elles avaient coûté[8].

Ces querelles plus politiques que littéraires, dont la personnalité de Marmontel fut bien moins le sujet que le prétexte, ont été parfaitement résumées, et, si j'ose dire, compensées dans une étude intitulée précisément:_ DES MÉMOIRES DE MARMONTEL ET DES CRITIQUES QU'ON EN A FAITES. _Cette étude, signée E. H. (Mme Guizot, née Pauline de Meulan), publiée dans les_ ARCHIVES LITTÉRAIRES DE L'EUROPE, _tome VIII (1805), p. 124-141, n'a pas été recueillie par Mme de Witt dans les deux volumes où elle a réuni sous ce titre:_ LE TEMPS PASSÉ, _les articles fournis au_ PUBLICISTE _par des membres de sa famille, et cette omission a d'autant plus lieu de surprendre que tout le début de l'article a été reproduit dans ce journal à la date du 7 ventôse an XIII (26 février 1805). C'est assurément l'une des meilleures pages de Mme Guizot, et l'on y retrouve en germe quelques-unes des remarques suggérées à Sainte-Beuve par la lecture de ces mêmes_ MÉMOIRES, _notamment sur la tendance de Marmontel à tout embellir, hommes et choses, d'un coloris «bienveillant et amolli», et à refaire, vaille que vaille, les discours tenus à lui ou par lui dans une circonstance mémorable.

Deux autres jugements dont il importe de tenir compte furent portés à la même date sur les_ MÉMOIRES, _mais tous deux, et pour cause, restèrent ignorés des contemporains: l'un est inédit, l'autre n'a vu le jour que dans les oeuvres posthumes de son auteur.

Jacques-Henri Meister, retiré à Zurich, continuait, pour quelques souscripteurs la correspondance littéraire dont Grimm lui avait, dès 1774, cédé la clientèle, et il demandait volontiers à ses amis de Paris de quoi alimenter sa gazette manuscrite. Mme de Vandeul, fille unique de Diderot, était du petit nombre de ses tributaires, et voici ce qu'elle lui répondait au sujet du livre que chacun s'arrachait_[9]:

J'ai lu les _Mémoires_ de Marmontel; le plaisir qu'ils m'ont fait a été de me reporter au temps de ma jeunesse, aux époques où j'ai vu et connu tous ceux dont il parle. Pour lui-même, il s'est peint, ce me semble, tel qu'il était: courant après la fortune, faisant la cour à ceux qui pouvaient le mener à son but d'ambition, de succès littéraires ou d'argent, aimant le plaisir de manière à n'aller que dans les sociétés où il se trouve, et changeant de société sans chagrin ni regret; aimant les femmes, et ne s'attachant à aucune assez pour l'empêcher d'en vouloir une autre. Il parle assurément très bien de mon père, mais pendant sa maladie, qui a duré dix-neuf mois, il n'a envoyé qu'une seule fois savoir de ses nouvelles, et n'est jamais venu le voir. Ce n'était pas par projet, c'est qu'il n'y a pas pensé, et sûrement il aura appris sa mort comme une nouvelle de gazette. Ce qui me déplaît fort, c'est que, pour l'instruction de ses enfants, il leur ait appris à recueillir de la façon la plus dangereuse tous les détails de la vie domestique où la confiance fait introduire. Mais est-il au monde une manière plus propre à réconcilier avec l'ignorance et la sottise, à faire fuir comme la peste les gens d'un esprit un peu supérieur? Je ne vois personne qui ne fasse cette réflexion. L'intérieur d'une société n'est-il pas sacré? Comment! des maîtres de maison, s'ils supposent qu'un individu peut être indiscret, avertiront leurs convives, ils tairont à leurs amis les défauts qu'ils observent, et pendant qu'ils dépensent ainsi leur estime, leur amitié, souvent leur admiration pour le talent et l'esprit, le fruit qu'ils ont à espérer de leur confiance est de se voir un beau jour peints, traduits au tribunal de la société qui leur succède, et cela sans considérer si l'on ne fait pas grande peine à leurs parents! Si j'avais de la richesse et de la jeunesse, je crois que je ne recevrais que des imbéciles, pour être à l'abri des éloges ou des critiques futures de beaux esprits qui semblent avoir renoncé à la sûreté du commerce, sans laquelle la société n'est qu'une ruche d'insectes très dangereux. Voilà, mon ami, tout ce que m'a fait penser l'ouvrage de Marmontel, et je suis sûrement une des personnes qui l'ont lu avec le plus d'intérêt et de plaisir.

_À cette appréciation sévère, où perce une pointe de ressentiment personnel, il est juste et piquant d'opposer le jugement beaucoup plus net et rassis d'un homme qui est et restera, disait Sainte-Beuve, «un homme du XVIIIe siècle», de L.-P. Roederer. Sa lettre à M. de V..., du 23 frimaire an XIII (19 décembre 1805), montre très bien le fort et le faible, des_ MÉMOIRES[10].

J'ai lu en entier les _Mémoires_ de Marmontel. Il n'y a guère que les deux premiers volumes qui répondent à ce titre, car, quand l'auteur raconte les commencements de la Révolution, il est historiographe de France, et non historien de lui-même. Il n'est pas vrai, comme le disent bien des gens, que cette partie soit absolument mauvaise: elle est pleine de détails vrais et d'observations justes; mais l'auteur n'a pas tout vu.

Il est évident pour moi que tout ce qui regarde les temps antérieurs à la Convention a été rédigé dans la vue de remplir le devoir de la place d'historiographe, et c'est le seul monument que Marmontel ait laissé de l'existence qu'il avait sous ce titre. Sa _Lettre sur le Sacre de Reims_ est au-dessous du médiocre: ce n'est rien. Ce qu'il dit du commencement de la Révolution est quelque chose. La politique était chose trop compacte et trop profonde pour les yeux de Marmontel: il était accoutumé à pénétrer dans les moeurs des boudoirs et des coulisses, aussi peint-il très bien des caractères de femmes; et d'hommes du monde, ce qui diffère très peu des femmes; mais, quand il veut nous représenter l'âme d'un politique, d'un conspirateur ou d'un grand citoyen, d'un factieux ou d'un homme d'État, le burin s'émousse dans ses mains, et nul trait ne ressort.

Dans la partie qui concerne Marmontel, et qui, seule, constitue proprement ses _Mémoires_, deux sentiments distincts m'ont frappé, et je les ai conservés après la lecture: le premier, c'est que l'auteur a su rendre la pauvreté aimable, intéressante, noble, en lui donnant de l'esprit et de l'âme, et le second, c'est qu'il rend la grandeur parfaitement ridicule et méprisable quand il la trouve sans moeurs, sans raison, sans esprit. Je lui sais gré de ces deux effets; il est bon de montrer par de doubles exemples que l'esprit et la raison sont les maîtres du monde; que, partout où pénètre leur lumière, il y a de l'intérêt, et que l'oripeau ni le pouvoir ne peuvent en tenir lieu.

J'ai remarqué avec plaisir que Marmontel, en parlant mal de la Révolution, même en plaidant pour la liberté du culte catholique, avait été conséquent; qu'il n'avait rétracté ni eu besoin de rétracter les principes de sa philosophie pour se déchaîner contre les horreurs commises par des scélérats qui n'avaient pas plus de rapport avec la philosophie qu'avec l'Évangile, où la doctrine dite des _Sans-Culottes_ est expressément établie. Je conclus de là que, si tous les confrères de Marmontel avaient, comme lui, poussé leur carrière jusqu'au delà de la Révolution, comme lui, sans se démentir plus que lui et en se conformant aux principes professés par eux durant toute leur vie, ils auraient eu horreur de tout ce qui se passait en 92, en 93, même avant et depuis. Il me paraît donc que ces _Mémoires_ sont un témoignage en faveur des philosophes du XVIIIe siècle, et contre les crimes qui en ont déshonoré la fin, et contre les calomniateurs qui veulent les en charger.

Il me paraît, au reste, que le prodigieux succès de ces _Mémoires_, que tout le monde lit et dont tout le monde parle, est une forte preuve du peu de succès qu'ont obtenu, _hors de leur parti_, les détracteurs jurés de la raison humaine, gens bien plus odieux que ne sont ridicules les chevaliers de la perfectibilité. L'intérêt qu'inspirent ces _Mémoires_ tient en très grande partie à celui que le XVIIIe siècle et les hommes qui l'ont honoré continuent d'inspirer aux gens sensés du XIXe. Il y a de quoi rire à voir tant d'efforts répétés tous les matins par tant de fripons déguisés, sous tant de prétextes divers, pour nous faire rougir du XVIIIe siècle; il y a de quoi, dis-je, rire de les voir si parfaitement inutiles.

III

_Les_ MÉMOIRES D'UN PÈRE, _de même qu'un travail sur la_ RÉGENCE DU DUC D'ORLÉANS _et les autres oeuvres posthumes de l'auteur, furent présentés au public comme imprimés «sur le manuscrit autographe», et cette spécification, que la_ DÉCADE _trouve oiseuse, ne me semble pas absolument inutile. D'abord, il n'y aurait rien de surprenant à ce que l'original même de Marmontel eût servi de copie aux compositeurs de l'imprimerie Xhrouet, puis il parait certain que le texte ne subit aucun retranchement. Cinq noms en tout (dont trois noms de femmes) furent remplacés par des initiales. Si, grâce aux recherches de M. Ernest Rupin, nous savons aujourd'hui que Mlle B***, objet des premiers soupirs de Marmontel, s'appelait Mlle Broquin, il nous manque un Oedipe pour deviner quelles furent Mlle Sau*** et Mme de L. P. L'une ne saurait être Mlle Saugrain, à qui j'avais tout d'abord songé, et les initiales de l'autre ne constituent pas une probabilité suffisante en faveur de la seconde, Mme de La Popelinière, fille de M. de Mondran, président au parlement de Toulouse. Quant à l'abbé M. (Maury) et M. de L. H. (La Harpe), l'un encore vivant en 1804, l'autre mort à cette date depuis quelques mois seulement, il n'était point difficile de deviner, et il eût été puéril de respecter un incognito aussi transparent.

Au moment où il posait la plume pour ne plus la reprendre, Marmontel, s'appliquant un mot de Mme de Staal-Delaunay qui avait fait fortune auprès des lecteurs de ses charmants_ MÉMOIRES, _déclare qu'il ne s'est peint qu'_en buste, _et cette réticence est assez extraordinaire de la part d'un homme qui ne nous a rien dissimulé de ses amours avec la facile Gaussin, l'altière Clairon, la voluptueuse et fantasque Navarre, ni même de ses passades avec les nymphes folâtres chargées, à Passy, de ranimer la sénilité précoce de La Popelinière. On peut s'étonner à bon droit qu'il ait ainsi étalé aux yeux de ses enfants ce qu'un père garde d'ordinaire pour lui, mais, comme l'a dit Sainte-Beuve, «cela forme un trait de moeurs de plus, et le ton général de bonhomie et de naturel qui règne dans l'ensemble fait tout passer». Si la morale en souffre, l'histoire sociale y gagne, et l'on doit savoir gré aux dépositaires des_ MÉMOIRES _de n'avoir point compris leur tâche comme l'auraient pratiquée certains éditeurs de nos jours.

L'édition originale est précédée d'un avertissement de deux pages et suivie d'une post-face non moins brève, d'une table des matières et de l'_OPINION SUR LE LIBRE EXERCICE DES CULTES. _Ces adjonctions sont remplacées ici par la présente Préface, par une annotation continue, par une nouvelle table analytique et par un index des titres et des noms cités.

Voici, au surplus, la nomenclature bibliographique des éditions antérieures à celle-ci:_

OeUVRES POSTHUMES DE MARMONTEL, HISTORIOGRAPHE DE FRANCE, SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE, IMPRIMÉES SUR LE MANUSCRIT AUTOGRAPHE DE L'AUTEUR. MÉMOIRES. _Paris, Xhrouet, Déterville, Lenormant, Petit, an XIII-1804, 4 vol. in-8° ou in-12. Les exemplaires des deux tirages déposés à la Bibliothèque nationale portent la signature autographe de Xhrouet, imprimeur-éditeur.

Heinsius et Kayser mentionnent une édition française publiée l'année suivante chez G. Fleischer, à Leipzig, 4 vol. in-12._

--MEMOIRS OF MARMONTEL, WRITTEN BY HIMSELF, CONTAINING HIS LITERACY AND POLITICAL LIFE AND ANECDOTES OF THE PRINCIPAL CHARACTERS OF THE EIGHTEENTH CENTURY. _London, Longman et Murray, 1805, 4 vol. in-12._

--MEMOIRS OF MARMONTEL, WRITTEN BY HIMSELF, INCLUDING ANECDOTES OF THE MOST DISTINGUISHED LITERACY AND POLITICAL CHARACTERS WHO APPEARED IN FRANCE DURING THE LAST CENTURY. _Edinburgh, 1808, 4 vol. in-12.

(D'après un catalogue; peut-être est-ce la précédente traduction dont on a renouvelé le titre. Elle n'est pas mentionnée par Watt.)

Oettinger et Kayser signalent une traduction allemande par Wilhelm Becker et Nicolaus-Peter Stampeel (Leipzig, 1805-1806, ou 1819, 4 vol. in-8°). Le British Museum en possède une autre par Muller (Hamburg et Mainz (Mayence), 1805, 4 vol. in-12), avec un mauvais portrait en tête du tome II. Oettinger indique également une traduction italienne par Camillo Ciabatta (Milan, 1822-1823, 4 vol. in-8°)._

--MÉMOIRES DE MARMONTEL. _Tomes I et II des_ Oeuvres complètes _publiées par Saint-Surin (Verdière,_ 1818-1819, 18 _vol. in-_8°). _Cette réimpression est précédée de l'_ÉLOGE _de Morellet et suivie de l'_OPINION SUR LE LIBRE EXERCICE DES CULTES. _Un libraire, Étienne Ledoux, acquéreur du solde de l'édition, fit réimprimer à son nom des titres particuliers afin d'écouler séparément les divers ouvrages de la collection._

--MÉMOIRES D'UN PÈRE. _Tomes I et II des_ Oeuvres complètes, _nouvelle édition. Amable Costes et Ce_, 1819-1820 (_ou_ MAUMUS, 1826), 18 _vol. in_-12. _Mêmes adjonctions qu'au tirage in_-8°.

--MÉMOIRES D'UN PÈRE. _Tomes I et II des_ Oeuvres complètes _publiées par Villenave (A. Belin_, 1819-1820, 7 _vol. in_-8° _compacts_).