Mémoires de Mademoiselle Mars (volume II) (de la Comédie Française)
Chapter 8
Pour un œil exercé il eût été facile de reconnaître, dans celui qui dévorait sans appétit ce modeste repas, un homme vivement préoccupé.--En effet, Monvel était en proie à une étrange agitation.--Par deux fois il avait relu cette singulière lettre, par deux fois il l'avait remise dans sa poche. Le démon de la tentation s'était emparé de lui et faisait passer dans son imagination mille vagues rêveries, mille séduisants tableaux. Monvel était jeune encore; passionné selon la femme et l'occasion: aussi l'ennemi avec lequel il se trouvait alors aux prises devait être le plus fort.
Tout d'un coup il se leva, jeta un écu sur la table qu'il quittait (c'était le double de ce que valaient les œufs et le café qu'on lui avait servis) et disparut, sans écouter le garçon qui lui criait à se rompre les poumons:--«Monsieur, votre monnaie, votre monnaie!»--Mais Monvel allait comme le vent. Ne recevant aucune réponse, le garçon referma la porte, en se disant:
--Ce doit être un prince du sang que j'ai servi!
Que faisait Monvel? où allait-il ainsi? pourquoi sa marche ressemblait-elle à celle d'un homme qu'une patrouille poursuit?
Déjà il a fait deux fois le tour de la ville. Encore un coup, où va-t-il? il n'en sait peut-être rien lui-même; mais ce qu'il y a de certain, c'est que deux heures sonnent à l'horloge de la place et qu'il est juste devant l'_hôtel des deux perdrix_.
--Par ma foi, je n'en aurai pas le démenti, s'écria-t-il! Si c'est un homme, je le souffletterai; si c'est une duègne, je me sauverai; si c'est la _Gogo_, je lui dirai que Désaides m'a cédé sa place; si c'est une autre et qu'elle soit jeune et jolie, elle fera un heureux et voilà tout, mais à coup sûr ce ne sera pas Désaides!
Ah! Monvel, si vous avez été à Stockholm le plus infidèle des amants, vous étiez ce jour-là, à Versailles, le plus volage des maris!
--Le n° 13, demanda l'ancien lecteur de Gustave III, en s'adressant à un gros homme qui se tenait comme un factionnaire de comédie sur le devant de la porte.
--Le numéro 13, ce n'est pas ici; descendez la rue, répond-on.
--Imbécile, reprit Monvel avec impatience, je te demande la chambre n° 13. Quelqu'un m'y attend.
--Ah! c'est bien différent, Monsieur, je ne comprenais pas. L'escalier à gauche, au premier; au fond du corridor, la porte à droite.
Monvel monta l'escalier; en moins de deux secondes il se trouve devant le mystérieux n° 13. Il allait frapper, quand une petite voix mielleuse lui crie: «Retirez la clé et fermez doucement la porte.» Cette voix partait de l'intérieur de la chambre.
Monvel obéit.
Il se voit bientôt enveloppé par l'obscurité la plus complète--impossible de rien distinguer.--Tout avait été hermétiquement fermé dans l'appartement où il venait de pénétrer.
--Je dois être chez la fée Carabosse, pensa Monvel. Allons, attendons!
Il n'osait faire un pas tant l'obscurité était grande, quand une main se posa sur la sienne et l'attira vers un sofa.--La main était petite et bien gantée.
--Je réponds de la main, se dit Monvel.
--Mettez-vous là, reprit l'inconnue, près de moi.
La voix qui donnait cet ordre était agréable, mais peut-être un peu maniérée.
Monvel s'assit en réfléchissant que cette voix pouvait bien appartenir à un charmant visage, mais à coup sûr il n'avait point affaire à mademoiselle Gogo.
--Il y a longtemps que je désire ce tête-à-tête, monsieur Désaides, ajouta la dame après avoir tendrement soupiré.--Le billet que vous avez reçu ce matin seulement devait vous être remis il y a plus d'un mois; par malheur mon messager ne put vous rejoindre: il fallut se résigner et attendre.
--En vérité, madame, reprit Monvel, vous me feriez croire, si j'avais vingt ans, qu'il s'agit d'une véritable passion.
--Non; mais d'un caprice.
--Et à qui dois-je ce caprice?
--Au hasard d'abord; à la bizarrerie de mon sexe ensuite.
--Il paraît que mon mérite personnel n'y est pour rien, ajouta Monvel avec ironie, et que je ne dois remercier que le hasard et la bizarrerie de votre sexe du bonheur qui m'arme aujourd'hui.
--Vous appelez cela du bonheur!... déjà!
Il y eut dans ce _déjà_ une coquetterie de courtisane. Monvel prit la main de celle qui lui parlait, enleva le gant qui la retenait captive et la porta à ses lèvres.--Un désir ardent passa dans son cœur.--Il avait compris qu'on allait déployer vis-à-vis de lui tout un arsenal de séductions.
--Savez-vous, reprit la dame, que j'ai commis une grave imprudence en venant me livrer en quelque sorte à vos tentatives galantes? Qui sait si en sortant de cet hôtel, je ne suis pas destiné à tomber sous le poignard de mademoiselle Gogo?
--Rassurez-vous, madame, répondit Monvel en souriant, mademoiselle Gogo ne songe guère à moi.
--On raconte pourtant sur votre amour des choses fabuleuses.
--On écrit si mal l'histoire!
--Infidèle! reprit l'inconnue avec un accent de reproche. Vous seriez pourtant capable de jurer que vous ne l'avez jamais aimée, cette pauvre Gogo!
--C'est pourtant la vérité, Madame, dût-elle vous paraître étrange.
--Le jureriez-vous sur votre dernier opéra.
--Sur tout ce que j'ai fait, Madame, et sur l'amour que je ressens déjà pour vous!
Monvel en prononçant cette phrase, dont il ne pensait pas un mot, entoura de son bras une taille charmante qu'on ne chercha pas même à dérober à cette étreinte amoureuse.
--Parlons musique, Désaides, ajouta la dame avec une légère émotion; votre dernier opéra est charmant.
--N'est-ce que pour parler de lui que vous m'avez appelé ici? demanda Monvel malicieusement.
--Où serait le grand mal? je suis folle de la musique.
--Parlons de vous, Madame, interrompit-il galamment; parlons-en longtemps. Quel plus charmant sujet pourrions-nous choisir?
--Qu'en savez-vous? je suis peut-être vieille, laide...
--C'est impossible, s'écria Monvel avec feu; je ne puis distinguer vos traits, il est vrai, mais je presse une main charmante, j'entoure de mon bras une taille de fée...
--Qui sait? interrompit la dame avec malice, je suis peut-être la _Fée des Flacons magiques_.
--Fée ou démon, s'écria Monvel, vous me rendriez fou d'amour! Oh! laissez-moi contempler votre visage, cette obscurité m'étouffe!
--C'est impossible, Désaides, je ne céderai jamais à ce désir, reprit l'inconnue, avec l'accent de la plus ferme résolution.
--Mon Dieu! qui êtes vous donc? demanda Monvel.
--Je vous l'ai dit: la _Fée des Flacons magiques_.
--Mais répondez au moins à une question: Vous ai-je déjà rencontrée?
--Oui, souvent, de loin, à la promenade, au théâtre, dans la salle. Hier, par exemple, vous auriez pu me voir, j'assistais à la représentation donnée à Versailles.
--Hier! murmura Monvel; et il sembla rassembler ses souvenirs.
--Oh! vous n'y étiez pas, ajouta la dame, je vous y ai vainement cherché. La foule était immense. Savez-vous, Désaides, que cette petite Mars est charmante. Que de grâce naïve! N'est-ce pas la fille de Monvel? Oh! vous verrez que cette enfant ira loin! Je m'y connais et lui prédis un long avenir de succès. Vous voyez que je ne sors pas de mon rôle de fée.
Monvel tressaillit. Cette femme venait, sans s'en douter, de flatter en lui son plus cher orgueil,--sa fille.
Il garda le silence, dans la crainte de trahir son émotion.
--Vous êtes bien silencieux, reprit la dame; qu'avez vous donc, Désaides?
--Je pense à vous, Madame, répondit Monvel en s'arrachant aux idées qui l'absorbaient. Oh! vous devez être bien belle, convenez-en?
--On me l'a dit quelquefois, répondit coquettement l'inconnue.
Monvel passa légèrement la main sur le visage qu'on cherchait tant à lui cacher. Les lignes lui en parurent délicates et régulières. Aucune résistance ne fut apportée à ce muet examen. Il devenait évident que le bonheur le plus complet s'offrait à lui. N'en pas profiter eût été donner de la galanterie de Désaides la plus triste idée. N'était-ce donc pas lui que cette belle inconnue croyait avoir auprès d'elle? Monvel faillit avouer toute la vérité; mais il réfléchit que ce serait l'action d'un sot, puisqu'il était venu à ce rendez-vous. Il fut donc homme d'esprit, il resta.
Quatre heures sonnaient à l'horloge de l'église, et Monvel était encore aux genoux de cette femme. Le moment du départ était arrivé. L'inconnue se leva brusquement.
--Il faut que je parte, Désaides, il le faut, dit-elle; mais avant j'exige votre parole de galant homme que vous ne chercherez point à me suivre. Vous resterez dans cette chambre jusqu'à ce que l'horloge sonne cinq heures. Alors seulement vous serez libre de quitter cette prison.
--Vous voulez dire ce temple, ajouta Monvel.
--Temple ou prison, vous le jurez? demanda la dame.
--Sur ce bonheur auquel je n'avais aucun droit, ce bonheur qui doit me rendre orgueilleux! Mais, à mon tour, une question: vous reverrai-je?
--Je n'en sais vraiment rien; demandez-le au hasard.
Et l'inconnue ouvrait déjà la porte.
--Un mot encore, reprit Monvel d'un ton suppliant; vous m'avez fait une promesse, belle oublieuse?
--Laquelle? demanda-t-on avec surprise.
--C'était de me dire, après un quart-d'heure de tête à tête, si vous m'aimez.
--Ah! c'est vrai! mais il y a deux heures que vous êtes ici!
À peine avait-on prononcé ces mots, que la porte se referma brusquement. Monvel était seul;--sa compagne avait disparu.
--Cette femme disait vrai, pensa-t-il; ce n'était qu'un caprice. Aussi, croyez donc à l'amour d'une inconnue qui se loge au numéro 13!--N'importe, elle doit être charmante, et si jamais je la rencontre... oh! je la reconnaîtrai!
Monvel chercha de la main s'il ne trouverait pas sur le divan où il était encore assis quelque gage de cette mystérieuse entrevue, un gant, un ruban, une fleur flétrie; mais ce fut en vain.
--Ah! j'oubliais, se dit-il, que ces femmes là ne laissent rien après elles, pas même un souvenir!
Tout d'un coup sa main rencontra un petit étui; il s'en empara au milieu de l'obscurité et le glissa dans sa poche.
Passant ensuite sa main sur son front, comme pour chasser une image importune, il ouvrit la porte et descendit l'escalier.
Il retrouva devant l'hôtel le même homme qu'il y avait déjà vu.
--Tiens, mon garçon, voilà pour toi, lui dit Monvel, en lui mettant un écu dans la main.
--Merci, Monsieur, merci; mais ce n'est pas la peine--gardez votre argent--la dame du n° 13 m'a donné cinq louis.--C'est plus que ça ne valait.
--Tu crois?
Et, en même temps, Monvel ouvrit l'étui. Il en tira une paire de lunettes d'or.
--Parbleu! tu as raison, reprit-il d'un air dépité; n'importe, maraud, salue-moi jusqu'à terre, car c'est bien la première et dernière fois que je te fais gagner cinq louis à ce jeu-là.
Il ajouta, en regardant l'étui de nouveau:
--Tu me le paieras, Désaides!
* * * * *
La vie d'un comédien est bien triste sans le théâtre; Monvel l'éprouvait, il n'était pas encore engagé aux Variétés par MM. Gaillard et Dorfeuil. Un sentiment de tristesse amère saisit ce cœur; il ne voulait plus rien de commun avec ses camarades; il évitait de passer devant la Comédie-Française. Se souvenir qu'on a été et ne plus être, abdiquer le travail, la gloire, les efforts victorieux, mourir en un mot avant d'être mort! Plus de frémissements tragiques, plus de colères soudaines... Arriver au dénouement de sa carrière avant la fin! À la seule idée de reconquérir un rang au théâtre, le cœur de Monvel battait; il se rappelait peut-être les vers de l'élégant poète Maynard[49], se plaignant aussi de ne plus retrouver un écho sûr dans la génération nouvelle, qui le pressait et méconnaissait déjà sa voix:
L'âge affaiblit mon discours, Et cette fougue me quitte, Dont je chantais les amours De la reine Marguerite!
La douceur du nouveau commerce que son mariage lui créait suffisait à peine à l'imagination de Monvel. Le travail l'avait suivi en Suède, il y avait charmé ses heures d'ennui; mais à la qualité d'auteur, Monvel joignait alors celle de comédien, et avouons-le sans faire injure aux qualités littéraires de Monvel, le comédien chez lui faisait souvent passer l'homme de lettres. Il lisait si bien qu'on se défiait de lui comme d'un enchanteur. Mais à ce moment de crise, à ce retour où les portes de son théâtre se fermaient devant lui, notre auteur se trouvait découragé. Ce fut alors qu'il prit le parti de s'emprisonner à la lettre dans son propre domicile; il y relisait Molière avec une ardeur juvénile; il y repassait Corneille et Racine, ses vieux amis.
C'était une petite chambre ornée de quelques bonnes figures d'après Greuze, d'un biscuit représentant Gustave III, et de grandes cartes géographiques avec un plan de Stockholm.
Quand Monvel se retirait dans ce belvédère--c'était un quatrième étage d'assez rude montée,--son domestique avait ordre de n'introduire personne.
Un matin, Monvel entend du bruit sur le palier.
--Vous n'entrerez pas, mon petit monsieur.
--Allez au diable! j'entrerai.
--On m'a pourtant défendu...
--Arrière!
--Mais, Monsieur... mon maître!
--Votre maître! allez, je le connais de plus longue date que vous!
--Cependant...
--Je suis apothicaire, médecin, quand il le faut!
--Vous, apothicaire! allons! Monsieur, vous riez! un pygmée, un extrait d'homme!
--Insolent!
--Monsieur... votre nom?
--Corbleu! je suis M. Clistorel!
--M. Clistorel?
--Eh! oui, reprenait le petit homme, qui venait de placer ses lunettes de verre sur son petit nez et frappait de sa petite canne les mollets du domestique.
Monvel arrive au bruit: il examine quelque temps le petit postillon d'Hippocrate, et qui reconnaît-il sous la perruque à marteaux de Clistorel?--Hippolyte!
Elle était venue de son propre chef prier son père de la faire répéter.
--Clistorel, ce _petit mirmidon de Clistorel_! ne cessait de répéter le comédien en riant de bon cœur, mais c'est que tu en as l'air! Regnard n'eût pas mieux trouvé, méchante espiégle! Tu sens la pharmacie d'une lieue!
Et Monvel de donner aussitôt la réplique à Hippolyte Mars:
Dieu vous garde en ces lieux; Je suis, quand je vous vois, plus vif et plus joyeux.
CLISTOREL, _très fâché_.
Bonjour, Monsieur, bonjour.
GÉRONTE.
Si je puis m'y connaître, Vous paraissez fâché. Quoi!
CLISTOREL.
J'ai raison de l'être.
GÉRONTE.
Qui vous a mis si fort la bile en mouvement?
CLISTOREL.
Qui me l'a mise?
GÉRONTE.
Oui.
CLISTOREL.
Vos sottises.
GÉRONTE.
Comment?
Et tout le reste de la scène. Monvel écoutait; il ne put, on le croit aisément, s'empêcher de rire aux fameux vers:
J'ai fait quatorze enfants à ma première femme, Madame Clistorel; Dieu veuille avoir son âme!
Et à ceux-ci:
Prenez-moi de bonnes médecines Avec de bons sirops et drogues anodines, De bon catholicon, Monsieur, de bon séné...
--Par ma foi! s'écria-t-il, je suis ravi comme Argant d'avoir un médecin dans ma famille!
--Vous trouvez donc, papa, que je ne m'en tire pas trop mal?
--Assurément. Aussi vas-tu faire partie bientôt du théâtre Montansier!
Ce mot fut prononcé par Monvel avec un ton ironique.
--Mais, papa, si vous le voulez, je vous dirai aussi _Louison_!
--À la bonne heure! ceci nous fait rentrer dans Molière; j'ai des verges, veux-tu que je fasse Argant?
--Ah! sans les verges, papa.
--C'est de toute nécessité.
--_Mon pauvre papa, ne me donnez pas le fouet_.
--_Vous l'aurez_.
--_Au nom de Dieu, mon papa, que je ne l'aie pas!_
Et la voilà qui débite sa scène après s'être débarrassée de la perruque, de la canne et des lunettes de Clistorel.
Monvel racontait depuis, bien souvent, que jamais fille n'avait dit comme elle sa jolie réplique:
--_Ah! mon papa, votre petit doigt est un menteur_.
Ce qu'il y a de curieux,--si puéril que puisse paraître un tel détail,--c'est que mademoiselle Mars répéta cette phrase toute sa vie avec la même note et le même timbre enchanté; elle disait souvent à mainte bonne amie qui lui contait une histoire, en élevant son doigt avec gentillesse à la hauteur de son oreille:
--Prenez garde à mon petit doigt! il sait tout!
En finissant de faire répéter à sa fille le rôle de _Louison_, Monvel fut pris cette fois-là même de larmes abondantes. Il répondit à Hippolyte qui lui en demandait la cause:
--Je ne puis jamais toucher au _Malade imaginaire_ sans songer que Molière lui doit sa mort!
Ce trait seul suffirait à peindre la sensibilité profonde du père de mademoiselle Mars.
C'était cette faculté de s'émouvoir, de sentir qui constituait la meilleure partie de son talent.
On a dit, on a écrit que Monvel n'avait jamais donné de leçons à sa fille, qu'elle ne fut point son élève et qu'il ne lui fit jamais répéter qu'un rôle, celui d'_Angélique_ dans la _Gouvernante_, qu'elle joua divinement. Comment avancer de semblables faits? Ne jouaient-ils pas souvent dans la même pièce? Nous verrons sans doute plus tard sous quel sourire, sous quelle grâce enchanteresse s'épanouit ce jeune talent si fécond en promesses de gloire, de beauté et d'avenir; mademoiselle Contat, nous le savons mieux que personne, fut la rosée qui féconda ce sol facile; mais nous avons la preuve que Monvel, jaloux de ses droits, n'entremit l'exercice à mademoiselle Contat que lorsque le travail, les soucis ou l'âge le prirent en entier et lui firent délaisser cette tutelle. Comment ne pas répugner à croire qu'il se reposa de ces soins ardus et délicats sur Valville, homme excellent, mais à coup sûr comédien médiocre? L'élan sympathique, la tendresse noble et suave, l'onction touchante qui caractérisa les moindres créations de Monvel se retrouvent à bien des années de distance dans ce modèle accompli qui porta le nom de Mars.
Molière amoureux, Molière épris d'Armande Béjart, lui avait donné des leçons suivies; il l'avait initié peu à peu à l'art d'une diction parfaite et d'une tenue sévère, ces deux qualités essentielles au théâtre, sans lesquelles il n'existe pas de comédien. Bien des fois le maître dut oublier la leçon en regardant les charmes naissants de l'élève; bien des fois aussi la voix de l'élève s'arrêta émue, toute tremblante, devant le regard fixe et profond que le maître tenait attaché sur elle[50]. Mademoiselle Mars n'eut point cet insigne bonheur d'apprendre d'un poète, d'un amoureux exalté, les ressources et les secrets d'un art difficile; une voix aimée n'épela pas pour elle l'alphabet mystérieux de Thalie; mais elle dut apprendre de cet homme, singulièrement passionné, à renfermer dans son âme tout un foyer brûlant d'émotions, de larmes, de douleur; il devient touchant de penser qu'elle songea à son père rayé de la vie depuis longtemps, quand, avec une répugnance fort concevable pour ses moyens, elle dut se soumettre à aborder le drame. Ce nous sera alors une étude aussi intéressante que neuve de retrouver le cœur de Monvel dans celui de sa fille, son talent dans ses efforts. Monvel, nous le prouvons aisément, fut un miroir dans lequel mademoiselle Mars se regarda, souvenir douloureux, mêlé de douceur, puisque dans ce genre même elle obtint d'incontestables triomphes! La passion, chez mademoiselle Mars, fut pleine de délicatesse, de mérite et de réserve, et, sous ce rapport, elle ne saurait être détachée d'une époque où Monvel avait eu le loisir d'en bien saisir les nuances et le mérite. C'est le temps où ils vivent qui forme les comédiens.
V.
Le Théâtre Montansier.--Mademoiselle Mars et mademoiselle Déjazet.--Baptiste cadet.--Dorvigny et sa pièce.--M. Jaurois.--Le petit frère de Jocrisse.--Les noisettes.--Baptiste aîné.--_Robert, chef de brigands_.--Damas, Caumont, les deux Grammont.--Trois bandits.--Mesdemoiselles Sainval.--Brunet et Dorvigny.--Le vin du roi.--Louis XVIII et Baptiste cadet.
En quittant la comédie de Versailles dont elle avait été directrice, nous l'avons vu, mademoiselle Montansier tentait une spéculation assez difficile, elle voulait établir la tragédie, la comédie et l'opéra sur l'emplacement d'un petit théâtre de marionnettes.
Ce théâtre que le sieur Delomel dirigeait au Palais-Royal sous le nom des Beaujolais occupait alors le local où Grassot, Sainville et Hyacinthe nous font rire tous les soirs, où Ravel et Levassor mesurent le compas en main le nez de Roussel, où MM. Dormeuil et Benon ont enfin l'heureux pouvoir d'avoir reconquis la foule même après le départ de Déjazet.
Déjazet? quel nom sémillant et vif court en ce moment sous notre plume! Un inévitable rapprochement le lie à celui de mademoiselle Mars par un trait d'union curieux; là en effet où Déjazet a brillé sous le plumage de _Vert-Vert_ et le froc de _Richelieu_, Mademoiselle Mars enfant a joué le petit frère de _Jocrisse_, elle a porté la queue rouge avant de mettre à son front l'aigrette de Célimène!
Bizarre destin de deux comédiennes aux études si dissemblables, de deux sœurs par le talent, dont notre scène se montrera longtemps fière! Toutes deux, à plusieurs années de distance, auront passé sur cette scène avec des lueurs bien différentes, mademoiselle Mars avec des débuts si pauvres, si ingrats, qu'il eût fallu être prophète pour entrevoir l'étoile de son avenir. Mademoiselle Déjazet avec un tel cortége de rôles piquants, qu'on se demandait comment les auteurs pourraient désormais lui en trouver de nouveaux!
Mais, comme chacun sait, mademoiselle Mars ne fit que passer par ces coulisses, elle avait seize ans lorsqu'elle les quitta. À seize ans, Dorvigny devait la rendre à Molière.
La nouvelle salle s'ouvrit sous le nom du _théâtre de mademoiselle Montansier_.
Les comédiens en bois des Beaujolais firent place à des acteurs comme Baptiste cadet, Damas et Caumont; leurs engagements furent cassés. On s'occupa d'agrandir la scène, où ils se mouvaient avec des fils, pendant que des personnages cachés chantaient et parlaient pour eux.
Malgré ses démarches et ses protections, mademoiselle Montansier n'avait pu faire l'ouverture de son théâtre qu'après Pâques[51]; il fut très suivi et la salle agrandie pendant la clôture pascale de 1791. L'architecte Louis, chargé des constructions, s'en tira avec honneur.
Si l'on veut bien songer que ce théâtre réservé à tant de vicissitudes, né après le serment du jeu de paume et la prise de la Bastille, a vu défiler dans son foyer la révolution de 1789, les réactions de 1793, et les premiers temps de l'Empire, en changeant de dénomination comme de costumes, on trouvera peut-être qu'il mérite autant d'intérêt que bien d'autres.
La troupe dont il se composait alors, offre une galerie de portraits fort opposés.
Son premier acteur, son Turlupin renommé, fut d'abord Baptiste cadet, Baptiste dont le _Désespoir de Jocrisse_ ébaucha la réputation et que _Dasnières_, du _Sourd_, rendit à jamais célèbre[52].
Baptiste cadet possédait surtout un sang-froid remarquable; il était grand, mince, osseux comme tous les comédiens sortis de cette famille véritablement prédestinée au théâtre. Il se grimait surtout d'une façon fort comique et faisait preuve dans ses rôles d'une naïveté si rare qu'on eût pu le surnommer le roi des niais.
Bien qu'il ne dût guère rester plus d'un an au théâtre de mademoiselle Montansier[53], il ne laissa pas que de s'y faire remarquer, tant et si bien que sa place semblait désignée à la Comédie Française.
Ce fut lui qui établit à la Montansier le rôle de _Jocrisse_; celui de _Colin_, son petit frère, était rempli par mademoiselle Mars.
Valville était là dans la coulisse tout prêt à jouer avec Grammont et les demoiselles Sainval dans je ne sais plus quelle tragédie. Dorvigny, l'auteur du _Désespoir de Jocrisse_, n'était pas encore arrivé; franchement c'était le moins que l'on ne commençât pas ces deux actes sans lui.
--Où donc est Dorvigny? demanda Baptiste à Valville.
On cherche, on s'informe, pas de Dorvigny.
--La famille des Jocrisses arrêterait-elle l'ouvrage nouveau, demande Valville; elle est, certes, fort nombreuse!
--Vous verrez qu'il aura eu quelque malheur, ce pauvre Dorvigny!
--Il aura perdu sa femme!
--Il se sera pris de querelle avec Coffin-Rosny!
--Il est au _café Godet_ à jouer aux dominos!
--On l'a peut-être arrêté!