Mémoires de Mademoiselle Mars (volume II) (de la Comédie Française)

Chapter 7

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«Vous peindre l'étonnement, la frayeur des assistants à la vue de ce spectacle inouï, leurs cris de détresse, d'angoisse, c'est se résoudre à demeurer loin de la vérité: ce ne fut, dans cette multitude, qu'un rugissement unanime et prolongé, comme celui des bêtes dans le cirque de Rome. J'étais à une fenêtre de la grande place, que le comte de Shum et moi nous avions gagnée avec bien de la peine, quand ce nom prononcé avec terreur par mille bouches,--ce nom si charmant, si suave pour mon oreille jusqu'à ce jour,--retentit comme un glas funèbre:

«--La Bagata! Mon Dieu, c'est la Bagata!

«Pour elle, immobile et un peu pâle, elle se laissait balancer sans trop de terreur par l'éléphant; elle ne poussa aucun cri. L'animal la posa à terre au bout de quelques minutes; il la flaira, la flatta de sa trompe complaisamment, puis il se mit à courir vers le Corso avec une extrême vivacité.

«Pendant que la garde suisse et plusieurs hallebardiers de Sa Sainteté couraient à la poursuite du colosse avec le gardien et le cornac effarés, nous nous empressâmes autour de la Bagata. Un seul homme était resté près d'elle, un homme qui lui adressait de dures paroles; c'était un marchand grec, le propriétaire de l'éléphant.

«Il la fit brusquement rentrer dans le café pendant que le peuple suivait les traces de l'animal; il l'enferma dans une pièce basse, en prit la clé et s'élança lui-même vers la rue du Corso.

«Tout cela s'était exécuté si promptement, que je demeurai avec M. de Shum, encore interdit et palpitant de frayeur, au milieu de la grande place.

«La Bagata ne nous connaissait point, mais nous avions résolu de la sauver. Une langueur bizarre et voluptueuse voilait d'habitude son doux regard, son front était petit comme celui des beautés grecques, ses yeux en amandes fendues, son nez plus délicat et plus léger que celui d'une statue. Il n'en fallait pas davantage pour porter le trouble dans tous mes sens! J'aimais la Bagata à la fureur, j'étais jeune; l'idée de l'arracher à un péril me transporta. Quel était cet homme, que lui voulait-il, pourquoi l'avait-il renfermée si impérieusement dans une chambre basse de ce café? Mon imagination scrutait encore ces questions, quand je vis tout d'un coup voler en éclats une des vitres de cette fenêtre, et la Bagata, aussi légère qu'une biche, tomba du même bond, émue et craintive, entre mes bras.

«Sauvez-moi, murmurait-elle, sauvez-moi, qui que vous soyez, il me tuera!

«Je l'entourai de mes deux mains comme d'un rempart, je l'entraînai à l'écart pendant que le vertueux de Shum ne cessait de me répéter à l'oreille d'un air alarmé:

«--Prenez garde, songez que vous êtes un prince royal!

«Mais le prince avait disparu, il n'y avait plus qu'un amoureux dans tout le feu de sa jeunesse, une fille dans la première fleur de sa beauté: je croyais étreindre contre mon cœur la Vénus de Canova!

«Elle me regardait avec une grâce indéfinissable... Jamais figure n'exerça sur moi plus d'attraction et de prestige; sa pauvre petite poitrine battait comme celle d'une fauvette, je me hasardai à l'embrasser;--j'étais ivre, j'étais fou!

«--Quel est donc cet homme? demandai-je enfin, quel pouvoir peut-il exercer sur vous? dites, serait-ce votre père?

«--C'est mon maître, répondit-elle; il m'a acheté toute petite à Livourne, où il faisait voir cet éléphant pour de l'argent; il me promenait quelquefois sur le dos de ce terrible animal avec une robe lamée d'argent qui me faisait ressembler à une princesse, voilà tout ce que j'en sais. Comme il me battait, je l'ai quitté il y a un an; j'ai fui jusqu'à Rome avec mon frère, qui est à son tour devenu mon maître, car il faut toujours, Monsieur, que j'appartienne à quelqu'un. Seulement je ne veux plus être battue!

«Je la regardai avec des yeux où les larmes se faisaient jour; j'étais hors de moi, je l'admirais et je la plaignais; j'eusse tué son bourreau, s'il se fût présenté à mes regards.

«--Bagata, repris-je, vous n'appartiendrez désormais qu'à moi; fuyons fuyons, ce soir même; il faut vous soustraire à la tyrannie de cet homme; une fois à Naples ou à Venise, enfin dans un port quelconque, vous serez en sûreté!

«Je lui arrêtai sur-le-champ un logement aux portes de la ville, je payai largement le maître de _l'osteria_ afin qu'il veillât sur elle jusqu'au lendemain. Heureusement son frère avait suivi le flot de la multitude.

«--Je vais tout préparer, repris-je, et demain nous partirons. Ne pleurez plus, Bagata, ce n'est plus un maître, c'est un esclave que vous avez devant vous!

«J'étais vêtu si modestement, qu'elle eût pu me prendre pour un jeune séminariste. Mon costume consistait en un habit noir, la poudre, les manchettes. Quant au bon M. de Shum, il avait un manteau à boutons de mosaïque et un gilet à dessins bariolés qui pouvaient le faire prendre raisonnablement pour mon oncle.

«À peine rentrés dans la _Via_ du Corso, nous aperçûmes un déploiement de forces considérable. Tous les habitants laissaient échapper les signes de la plus vive inquiétude. L'éléphant s'amusait à exercer sa force et son adresse sur tout ce qui se trouvait à sa portée. Ayant rencontré en cet endroit plusieurs caissons renversés sur le côté et que des ouvriers réparaient, il prenait plaisir à en tourner les roues et courait ensuite avec une vivacité qu'on aurait pu attribuer également à la gaieté ou à la colère. Le cornac épouvanté ainsi que les deux gardiens refusaient de s'en rendre maîtres, ils l'abandonnaient ainsi que son propriétaire, quand les magistrats qui étaient venus sur les lieux décidèrent qu'il fallait le mettre à mort d'une façon sûre et expéditive.

«Les armes à feu paraissaient un moyen convenable; mais comme l'éléphant se trouvait acculé en ce moment sur la place _Navone_, on craignait d'endommager ses édifices; une pièce de quatre devant être la _ratio ultima_ dont on ferait usage en cette occasion.

«Restait le poison, arme d'un effet peut-être plus certain; mais comment l'administrer à l'animal? Il promenait des yeux courroucés sur ses gardiens, et ne se prêterait guère, selon toutes les probabilités, à prendre la ciguë comme Socrate. Cependant on s'empressait déjà de demander aux chimistes les drogues nécessaires, et, chose surprenante! dans ce pays d'_aqua tofana_ et de _belladone_, les plus savants hésitaient sur l'efficacité meurtrière de ces poisons. Un docteur allemand proposa l'acide prussique; on en mêla trois onces avec dix onces d'eau-de-vie, cela parut suffisant. L'eau-de-vie, au dire du cornac, était la liqueur favorite de l'animal; mais il fallait l'appeler par son nom à l'une des barricades élevées en un instant sur la place, le flatter et lui présenter la bouteille contenant le mortel breuvage...

«Sur ces entrefaites je me vis poussé par les flots de la foule vers le propriétaire de l'éléphant, l'ancien maître ou plutôt l'ancien tyran de la Bagata.

«Ce malheureux, avec ses vêtements et sa chevelure en désordre, ses paroles heurtées, son front mouillé de sueur, ressemblait presque en ce moment à un fou. Je m'approchai de lui, et, le tirant à l'écart, je me résolus à lui porter le dernier coup en lui apprenant que les sbires du gouvernement avaient fait évader la Bagata.

«Il poussa un cri rauque, un vrai cri de bête fauve blessée,--car la Bagata,--je ne l'avais que trop pressenti,--devenait, en ce moment suprême et terrible, son unique espoir; il fallait une voix chère et connue, une voix de femme, pour attirer et dompter le farouche animal; la Bagata pouvait remplir ce rôle de syrène mieux que personne...

«Il se disposait à l'aller quérir, quand je l'arrêtai et le clouai sur le sol avec cette nouvelle qui lui ôtait jusqu'à sa dernière lueur d'espérance...

«Bagata enlevée! Bagata hors de sa puissance!--Il se tordait les bras de fureur, de désespoir!

«Cependant l'animal jouait avec les traverses d'un énorme échafaudage qu'il venait de faire crouler comme un château de cartes devant lui; il courait çà et là sur la place Navone et continuait à semer partout l'effroi.

--«Je puis te rendre ton esclave,--dis-je alors à cet homme qui se nommait Severoli, avait la taille d'un Hercule, et pouvait broyer ma main de ses deux doigts.

«Il releva le front comme un homme ivre. Il ne m'avait jamais vu, il pensa peut-être que j'étais de la police papale.

--«Écoute, continuai-je: nul, excepté moi, ne peut savoir où est Bagata; mais j'ai quelques raisons de protéger cette fille. Renonce à tes droits sur elle, livre-la-moi, et cela par un écrit en bonne forme... Je vais la chercher, je te l'amène à cette condition!...

«Il me regarda d'un air de doute... Un combat violent se passait en lui, on eût dit qu'il renonçait à une fortune...

«Les clameurs de la multitude continuant, il céda enfin, entra avec moi dans l'échoppe d'un écrivain public et me signa ce que je voulais.

«Muni de cet acte de délivrance, je vole chercher la Bagata, je l'instruis de tout.

--«Oh! merci mille fois, s'écria-t-elle, vous êtes mon sauveur, mon maître, c'est à vous que je veux appartenir!

«Et en parlant ainsi, elle couvrait mes mains de ses baisers, elle versait des pleurs, elle était folle de joie!... L'idée de ne plus appartenir à ce misérable marchand la transportait. En un instant elle déroula devant moi le tableau naïf de ses espérances, de ses rêves; elle voulait consacrer sa vie à quelqu'un, me disait-elle, mais non la vendre; elle cherchait un frère, un ami dans celui que le sort allait rendre maître de son existence! Elle irait avec lui au bout du monde, elle quitterait Rome, le café de la place du Peuple, son propre frère enfin qui n'avait été pour elle qu'un cœur de bronze! Son imagination m'entraînait déjà, je l'avoue, vers des espaces imaginaires; ma promesse à Severoli me rappela bien vite à la réalité.--C'était la Bagata qui devait présenter le poison à l'éléphant!

«Quand je l'instruisis de cette clause absolue de notre traité, elle porta les mains à son front avec terreur, son sein se gonfla, une larme furtive tomba de ses grands cils noirs:

--«Pesaro, Pesaro! murmurait-elle en sanglotant, lui, mon seul ami! mon Dieu!

«Et elle m'implorait d'un geste suppliant, comme si j'eusse pu la délivrer moi-même du poids accablant de ce devoir.

--«Pesaro! reprenait-elle; mais vous ignorez, Monsieur, ce que c'est que Pesaro!

--«À défaut de toi, Bagata, d'autres le tueront.

--«Le tuer? pourquoi? lui si bon, si généreux! Tout à l'heure encore il pouvait me tuer, moi qui l'ai fui, moi qu'il était si fier de porter sur la place de Livourne, et il ne l'a point fait. Voyez! il m'a déposée à terre comme un enfant. Oh! j'en suis bien sûre, rien qu'en me retrouvant, il aura pris en haine ce méchant Severoli,--une fois déjà, ne l'ai-je pas retiré à demi-mort de la trompe menaçante de Pesaro? Il a de la mémoire, bien qu'on lui en refuse, allez! il sait bien, le pauvre animal, qu'outre l'herbe et le feuillage, c'est moi qui lui apportais chaque matin sa ration d'arak[47], moi qui lui donnais chaque jour une aubade avec mon tambour de basque! Quand nous le promenions dans les grandes villes avec son harnais, ses anneaux d'or et ses boucles d'oreilles, ce n'était pas Severoli, c'était moi qu'il regardait! Il abaissait alors vers la pauvre Bagata sa trompe ornée de feuillage, il me faisait un trône de son dos, mes pieds caressaient son cuir farouche en se jouant. Dans les marches âpres, brûlantes, lorsque le soleil nous mordait de ses rayons, c'eût été plaisir pour vous de le voir balancer à sa trompe la cage treillissée où il me portait en voyage comme une fille de nabab, en marquant le pas sous le rythme vif de mes castagnettes! Pesaro, Pesaro! mais c'est un frère pour moi! Et l'on veut qu'il meure, on exige que je le tue!

«Elle sanglotait en parlant ainsi, la belle et naïve enfant, vous l'eussiez prise vraiment pour une jeune prêtresse du Gange imbue du dogme divin de la transmigration des âmes. Les Indiens, vous le savez, pensent que celles des héros et des grands rois animent le corps de ces animaux, voilà pourquoi ils les respectent et les honorent. Ces idées de perfection n'ont pu leur être inspirées que par l'admiration d'un aussi vaste et aussi étonnant quadrupède; la religion du fétichisme augmenta sans doute cette admiration.

«Or, c'était son Dieu, son fétiche que la Bagata se voyait ainsi à la veille de perdre, que dis-je, d'immoler, c'était là le dernier service que Severoli réclamait d'elle!

--«À ce prix, me dit-elle, après m'avoir fait répéter l'ordre barbare de nouveau, à ce prix, Monsieur, la liberté m'est odieuse! Déchirez cet acte, j'aime mieux appartenir ma vie entière à cet homme que de tuer Pesaro!

«L'affluence du peuple mit fin bien vite à cette scène; renseigné par Severoli, il s'était précipité vers l'endroit où j'avais porté mes pas.

«Je saisis la main de la Bagata et je l'entraînai à ma suite, au milieu des exclamations curieuses de la multitude, fort étonnée de voir un étranger prendre ainsi sous sa tutelle une petite juive, une saltimbanque de la place du Peuple!

«Elle respirait à peine.

«Arrivés à la place Navone, nous nous arrêtâmes.

«Comme je vous l'ai dit, cette place, métamorphosée en quelques instants, présentait un spectacle curieux. Des palissades nombreuses, renforcées de pierres, avaient été élevées autour de l'animal, de sorte qu'il s'y trouvait acculé et renfermé comme dans un cirque. À sa fureur, à sa fougue succédaient alors le repos et l'accablement. Il s'était couché en faisant pleuvoir autour de lui dans l'arène un vaste nuage de poussière, mais il était à craindre qu'il ne sortît de cette apparente somnolence que pour devenir plus colère.

«La Bagata parut devant lui son tambour de basque à la main, après l'avoir appelé par son nom à l'une des brèches de cette muraille improvisée; Pesaro se leva; il courut au son de cette voix aimée, regarda longtemps la jeune fille, puis il poussa bientôt un gémissement vague, comme si le fer aigu de son cornac l'eût touché.

«Un chimiste du Corso s'avança alors et présenta à la Bagata la bouteille qui contenait le poison.

«C'était une bouteille enjolivée de rubans comme ces flacons sveltes contenant le vin de Chypre, à Venise; elle était entourée de paille à sa base, et fermée par un cachet de cire.

«La main de la Bagata tremblait comme un clavier encore ému dans chacune de ses touches.

«L'éléphant saisit avec sa trompe la bouteille qu'elle lui offrit. Vingt poignards se seraient levés sur elle, si seulement elle eût hésité! Rome entière regardait!

«L'animal avala la liqueur d'un trait, comme si c'eût été là sa boisson ordinaire; l'action en fut prompte, terrible: il roula d'un bond au milieu de l'enceinte comme un colosse foudroyé.

«Son dernier regard avait été pour la Bagata!

«Quant à elle, il semblait qu'elle eût commis le plus lâche des meurtres, le plus odieux des attentats, un acte de trahison. Nous la vîmes, M. de Shum et moi, se rouler à terre, s'arracher les cheveux, et demander à grands cris qu'on voulût bien la réunir à son cher et malheureux Pesaro. Comme les chirurgiens de Rome trouvaient là une trop belle occasion d'anatomie pour la manquer, il venait d'être convenu entre eux qu'ils disséqueraient le colosse incontinent. À la vue de ces bourreaux érudits, armés de scalpels, la Bagata se précipita dans l'enceinte; il semblait qu'elle eût voulu leur disputer ces restes inanimés. Elle demeura devant ce cadavre une grande demi-heure.

«Ce qui nous surprit, de Shum et moi, ce fut de ne pas retrouver près de l'éléphant, quand nous rejoignîmes la Bagata, ce flacon orné de rubans que l'animal avait rejeté sur l'arène.

* * * * *

«Un mois après, je débarquais avec la Bagata à Trieste. Cette vie sans cesse excitée et rarement satisfaite, la vie de voyage, elle l'avait partagée en s'attachant à moi de toute la force de l'amour, de la tendresse; elle voyait aimer un fils de famille, un étranger qui l'avait sauvée de la misère, de la honte! Le vertueux M. de Shum m'avait moralisé longtemps là-dessus; mais c'était peines perdues: j'adorais la Bagata!

«Cette fille était devenue pour moi une occupation de toutes les heures, je n'avais pu la voir sans péril pour mon repos, et il y avait des instants où je me trouvais dégradé dans mon esprit par cette liaison indigne d'un prince! Mais ces instants-là étaient rares, j'en abrégeais la durée, et je m'écriais avec orgueil:--Après tout, je suis mon maître; si j'eusse été en Turquie, je n'eusse pas hésité à m'acheter une esclave. Qui peut d'ailleurs trouver à redire à mon caprice?

«Je la promenais souvent en barque, quand le soleil se couchait. C'était là nos bons moments, car M. de Shum, savant méthodique, se couchait avec le soleil. Nous jouissions alors de la sérénité de ces beaux soirs si longs, si délicieux en Italie... Avec un marinier, une guitare et des étoiles, j'étais alors plus heureux que le plus heureux pacha de Stamboul! La Bagata, assise, joignait ses mains sur mes genoux, et me regardait, mollement perdue dans ses pensées.

«Depuis quelques semaines pourtant, son humeur était changée. Avait-elle eu quelque secrète confidence avec mon honorable gouverneur? mon incognito était-il trahi? savait-elle que j'étais le prince royal de Suède? Je me perdais dans tout un chaos de conjectures, quand mon barcarol me remit une lettre au moment où je rentrais dans ma demeure, située à l'extrémité du port.

«Je pâlis en reconnaissant l'écriture de la Bagata.

«Elle m'annonçait, dans ce billet, qu'elle quittait Trieste le soir même; elle remerciait le ciel d'avoir bien voulu l'éclairer; elle savait tout! oui, tout, grâce à ce redoutable ami M. de Shum! il était question pour moi d'un retour précipité dans mon pays; mon père était gravement malade; on m'attendait.

«La Bagata terminait sa lettre par ses mots:

«Vous fûtes mon premier amour, vous devez être le dernier.

«J'ai toujours assez peu cru à cette protestation de fidélité immuable faite à l'heure de l'adieu; mais je ne sais pourquoi celle-ci me remua vivement. Une mélancolie indicible se faisait jour dans ces lignes tracées à la hâte par la Bagata; je courus vers de Shum, que je manquai d'abord d'étrangler. Le comte me reçut d'un air de philosophie stoïque.

«À l'entendre, la _pauvre enfant, la belle fille délaissée_ prendrait bien vite son parti; qui sait même si elle ne retournerait pas à son métier en plein vent? Mes libéralités l'avaient mise au-dessus du besoin, ce que me disait de Shum me paraissait donc impossible; je fus surpris seulement qu'elle eût arrêté déjà son passage sur un navire grec qui faisait voile vers Scio.

«Ramassant à la hâte quelques papiers qui pussent mettre mon nom à l'abri des investigations du capitaine et le dérouter sur mon compte, je pars, je me rends à bord de ce bâtiment: il allait lever l'ancre dans un quart d'heure.

«Vous avez aimé, Monvel, jugez si mon cœur battait!

«J'arrive, je demande l'infortunée; on me dit qu'elle s'est renfermée dans sa cabine et qu'elle y repose.

«Sur mes instances, le capitaine consent à frapper doucement à la cloison...

«--_Madamigella_... Bagata!

«Aucune réponse.

«Il frappe de nouveau, nulle voix, nul bruit; un silence qui me glace et me force à m'appuyer contre un mât de l'embarcation.

«Épouvanté, hors de moi, je pousse la porte, j'entre avec le capitaine.

«Quel spectacle, bon Dieu!

«La Bagata, ses deux beaux petits bras croisés comme deux beaux lys sur sa poitrine, un paquet de lettres entre ses doigts convulsivement serrés, était déjà pâle de cette pâleur de l'éternité, elle sommeillait de ce sommeil dont nul endormi ne s'est jamais réveillé.

«Sur ces bras, sur ces épaules découvertes à faire envie à un ciseleur de Rome ou d'Athènes, pointaient çà et là quelques taches violettes; peu à peu ces taches effrayantes s'élargissaient, et s'étendaient sur son corps comme un linceul d'un bleu noir.

«--Le poison!

«En effet, le capitaine eut à peine poussé ce cri que je remarquai aux pieds mêmes de la Bagata une bouteille italienne enjolivée de rubans demi-fanés; c'était celle qui avait servi à tuer le pauvre Pesaro! celle que la Bagata avait ramassée sur la place Navone, à Rome!

«Auprès d'elle et sur le marbre d'un petit guéridon, elle avait écrit à la plume ces deux vers du Tasse, comme un regret:

Oh fortunatis peregrin, cui lice, Giungere in questa sede alma e felice![48]»

* * * * *

Le lendemain matin, Monvel en s'éveillant chercha Désaides,--celui-ci avait disparu.--Le pavillon semblait abandonné;--il eut beau sonner, appeler, personne ne se montra.

Diable d'homme! pensa Monvel, hier il ne voulait pas me quitter, ce matin il m'abandonne!

Tout en faisant des réflexions très philosophiques sur l'instabilité des sentiments humains, Monvel s'habilla et fit ses dispositions de départ.

Il écrivit à Désaides--c'était une épître en vers sur l'_hospitalité_.--En tête de l'épître il y avait une vignette à la plume--elle représentait Monvel brossant lui-même son habit et époussetant ses souliers.--Après avoir laissé ce souvenir épigrammatique sur la table de son invisible ami, Monvel sortit; il refermait à peine la porte du pavillon, quand un homme à l'aspect bizarre lui remit une lettre soigneusement cachetée.

--Je ne puis rien vous dire, Monsieur, je suis payé pour me taire.

Et le messager se mit à courir à toutes jambes.

--Parbleu, se dit Monvel, voilà de la franchise ou je ne m'y connais pas. Il jeta les yeux sur la lettre qu'on venait de lui remettre, comme un homme qui croit retrouver des caractères connus. Mais l'émotion qu'il semblait éprouver ne dura qu'un instant et fit place à la plus vive surprise.--L'écriture de cette lettre lui était complètement étrangère; la _suscription_ portait: _À monsieur Désaides_.

Il devenait évident que cette adresse avait été tracée par une main de femme.

Voilà qui se complique, pensa Monvel; que diable vais-je faire de ce billet? Désaides est peut-être à l'heure qu'il est sur la route de Paris; s'il s'agissait d'une bonne fortune, il serait assez plaisant de lui voler son rôle d'amoureux: on n'aurait pas de peine à le mieux jouer que lui, un rêveur, un original! Oui, mais aussi si c'était un rendez-vous d'honneur? Il serait fort cruel de se faire tuer à sa place! Il est vrai qu'il me ferait une messe en musique! Ma foi, j'ai bien envie de savoir ce que contient ce billet;--entre amis on ne fait pas tant de façons!

Monvel hésita encore quelques instants, puis il brisa le cachet. Un parfum délicieux s'échappa de cette mystérieuse épître. Monvel comprit qu'il n'avait point affaire à une simple bourgeoise;--le parfum, c'est la femme quand il s'agit d'une première entrevue.

Voici ce que contenait ce billet:

«Trouvez-vous aujourd'hui, à deux heures très précises, à l'_hôtel des deux perdrix_, et demandez le n° 13; après un quart d'heure de tête-à-tête, je vous dirai si je puis vous aimer.

«Silence!»

--Voilà qui est étrange, pensa Monvel! qui diable peut écrire à ce pauvre Désaides, l'homme le moins galant de France!--Quelque mystificateur peut-être! C'est pourtant une écriture de femme titrée; de véritables pattes de mouche.--Je ne devine pas quel est l'auteur de ce billet; mais ce qu'il y a de certain, c'est que Désaides n'ira pas au rendez-vous!

Monvel mit la lettre dans sa poche et s'achemina vers le premier restaurant.

--C'est peut-être la Gogo qui a joué un tour de sa façon à ce pauvre Désaides, pour savoir jusqu'où peut aller sa fidélité! elle ne sait donc pas qu'il ne pourrait être parjure à sa maîtresse que pour une sonate, un concerto ou un opéra.--L'amour pour Désaides n'est rien--la musique est tout!

Monvel commanda son déjeuner--il était fort sobre;--en quelques secondes il fut servi.