Mémoires de Mademoiselle Mars (volume II) (de la Comédie Française)

Chapter 6

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Après un moment de silence, elles se demandent toutes deux ce qu'elles vont faire. Elles se sont assises et ont posé leurs flacons sur une petite table qu'elles approchent d'elles. Un miroir s'y trouve placé; un miroir! n'est-ce point une tentation de la fée que ce hasard? Toutes deux se refusent d'abord à le consulter; mais le miroir est si joli! La plus jeune s'y regarde; elle n'a jamais trouvé sa figure si repoussante, sa laideur si affreuse!

--Certainement, dit-elle à sa sœur, la vôtre est moins désagréable.

--Ah! ma sœur, vous allez préférer le flacon couleur de rose!

Un débat s'établit alors entre elles sur leur laideur réciproque.

--Vous êtes beaucoup moins bossue que moi.

--Je n'en crois rien.

--Je suis sans comparaison plus rousse que vous.

--Je ne vois pas cela.

--Mais, regardez; voyez nos deux figures dans ce miroir, vous en conviendrez.

L'aînée se penche, se regarde; elle s'écrie:

--Ah! je suis mille fois plus affreuse que vous!

--Quel parti prendre? répond l'autre.

--Je ne sais, ma foi... Mais, sous des dehors si laids, prendrait-on la peine d'aller chercher de l'esprit... un bon caractère?

--Vous dites vrai: on nous laisserait là avec notre perfection intérieure: et nous ne pourrions un jour trouver de mari!

C'est à qui convoitera le flacon couleur de rose. L'une débouche le sien et devient rêveuse; la main lui tremble.

--Ah! ma sœur, qu'allons-nous faire?

--Vous ne savez pas vous décider; allons, je vais vous donner l'exemple!

--Non, reprend l'aînée en lui arrachant le flacon; vous devez le recevoir de moi: je suis la plus âgée.

--Et moi, la plus raisonnable!

--Écoutez-moi, de grâce! Si nous préférons ce flacon, nous affligerons maman, qui nous aime.

--Si je pouvais le penser, je le casserais plutôt!

--Ma sœur, soyez-en sûre, j'ai vu son inquiétude quand elle nous a quittées; elle tremblait que nous ne fissions un choix imprudent.

--En effet, je me rappelle son dernier regard: il était bien triste et bien tendre.

--Ce regard nous apprenait notre devoir; il faut le suivre.

--Notre laideur nous est moins cruelle que maman ne nous est chère.

--Elle et madame la fée ne désirent que notre bonheur.

--Sacrifions-nous pour elle!

Elle prend les flacons.

--Je n'hésiterai pas pour celui-ci, dit l'aînée en prenant le flacon blanc.

Elles boivent toutes deux.--Après avoir bu:

--Me voilà donc accomplie!

--Que vois-je?

--Ah! ma sœur, vous avez repris votre première figure!

--Et vous aussi!... Eh! mon Dieu, nous serions-nous trompées de flacons?

La fée survient, les rassure et les force à s'embrasser devant leur mère. L'aînée ne peut comprendre par quel prodige le flacon blanc leur a rendu la beauté. La fée leur fait une morale et leur explique que ce n'était qu'une épreuve.

Tel était le canevas emprunté à madame de Genlis, auquel on avait cousu, tant bien que mal, un divertissement. Certes, la morale et le ballet se donnaient la main ce soir-là; on eût pu faire jouer cette fable par des pensionnaires qui sortent du couvent.

La surprise de Monvel ne saurait se peindre; l'aînée de ces deux sœurs était mademoiselle Salveta, et l'autre Hippolyte Mars!

Valville avait eu soin de bien fermer la porte de la loge, sans cela Monvel fût sorti à travers les corridors...

Il revoyait sa fille, son enfant, sa _meilleure création_, comme il le disait plus tard!

Peu s'en fallut qu'il ne s'élançât d'un bond sur le théâtre.

--Ne pas la voir, ne pas l'embrasser! cette pensée le rendait fou.

Et cependant rien ne s'opposait à cet élan de tendresse; il était venu à Versailles en garçon, nul œil défiant ne l'épiait; il ne devait être de retour à Paris que le lendemain, car il avait prétexté des affaires dans cette résidence ancienne de la cour. Le rideau tombé, les spectateurs s'écoulaient en silence; tout d'un coup la porte de la loge s'ouvre: c'est Valville, Valville tenant en main Hippolyte les joues encore barbouillées de rouge. Elle avait dit comme un ange ce petit rôle d'enfant, rôle étouffé bien vite sous le bruit des danses qui l'avaient suivi.

Monvel délirait de joie, de bonheur; il l'embrassait, il chiffonnait ses dentelles blanches. En pressant sa fille bien-aimée contre son cœur, il se demandait s'il n'était pas assez vengé de tant de plates calomnies envenimées contre son honneur et son talent, vipères implacables, sifflantes, comme celles d'Oreste à travers ses moindres rêves; car ainsi était faite la vie de cet homme, que ses succès eux-mêmes furent étouffés quelque temps sous la masse de plomb du sarcasme et du pamphlet, qu'on lui attribua complaisamment une foule d'iniquités, et qu'il ne se trouva plus tard qu'un seul homme, l'auteur ingénieux des _Mémoires de Fleury_, qui le vengea.

Les plus beaux jours, les plus belles heures du comédien pouvaient-ils valoir ce jour et cette heure?

Dans ce Versailles même, où Marie-Antoinette lui avait tant parlé devant ce public qui était appelé encore à l'applaudir, quand il apparaîtrait de nouveau à ses regards, quelle fierté, quelle ivresse pouvait être comparable à celle de ce père, tenant enfin Hippolyte Mars sur ses genoux, l'embrassant, la regardant et songeant à ce qu'elle serait un jour?

Ce moment de joie, Monvel eût donné dix ans de sa vie pour le prolonger, mais Valville fut inflexible. Il fallut se séparer; il fallut se raidir de nouveau contre l'émotion et la douleur.

Hippolyte entourait Monvel de ses petits bras; elle lui parlait avec ce langage enfantin, véritable musique pour l'oreille d'un père; tout d'un coup, elle lui voit au doigt son anneau de mariage, et avec ce ton de curiosité charmante qui n'appartient qu'à ces petits anges:

--Papa, demanda-t-elle, quel est cet anneau? donne-le-moi!

Monvel essuya une larme furtive; il serra l'enfant de nouveau contre son cœur, et le remettant à Valville:

--Il est impossible, dit-il, d'être ce soir plus heureux et plus malheureux que moi!

Quand Monvel sortit, les lanternes du théâtre jetaient des lueurs pâles, inégales, sur le pavé; il se heurta contre un homme de taille assez haute, qui fredonnait un air, tout en marchant, et frappait de sa badine chaque borne de la rue.

--Désaides!

--Moi-même! je venais ici te chercher! parbleu, j'ai besoin de toi!

--À cette heure-ci?

--À cette heure.

--Tu travailles donc maintenant la nuit?

--La nuit.

--Merci, je vais me coucher. Je ne suis pas d'ailleurs en train de deviser, sache-le.

--Cependant, c'est nécessaire.

--Pourquoi?

--Parce que j'ai à te faire entendre la musique d'un acte d'_Alexis et Justine_, que Sauvigny t'avait retranché[42]; nous pouvons le rapetisser et en faire une nouvelle pièce.

--Tentateur! Voilà bien les musiciens!

--Tu me ramènes à Paris?

--Du tout, j'ai ici un pavillon chez mon notaire.

--Tu m'y loges cette nuit?

--Sans doute.

--Voilà qui est bien; marche devant moi.

Désaides, enchanté de tenir enfin son collaborateur entre quatre murs, s'achemina vers la maison du notaire. Ce compositeur agréable, dont Monvel ignora toujours, comme Désaides lui-même, la famille et la patrie, était Allemand, selon les uns; selon d'autres, Lyonnais. Il avait la taille, la tournure et l'accoutrement du peintre Greuze; il ne lui cédait ni en originalité ni en affectation.

Par exemple, il ne s'éprenait d'une femme que lorsqu'elle avait une belle oreille. Il avait donné quelque temps des leçons de harpe et ne manquait pas d'écarter toujours les cheveux poudrés de ses écolières, afin de satisfaire sa contemplation favorite. Cette prédilection formelle était devenue la cause de sa liaison avec la célèbre Belcourt, connue sous le nom de Gogo[43]. À l'effet piquant d'une physionomie ouverte et franche, d'une voix mordante et point élevée, quoique un peu brusque, madame Belcourt joignait tous les charmes d'une fraîche et jolie soubrette; jamais aucune actrice n'avait ri de meilleure foi et avec de plus belles dents. Monvel la connaissait fort bien, puisqu'il lui avait donné le rôle de madame de Martigues dans _l'Amant bourru_. Sa liaison intime avec Désaides avait seulement été la cause du renversement complet de fortune de ce dernier; voici comment:

Ce compositeur, si l'on en jugeait par la riche pension qu'il recevait, appartenait à une famille opulente. Son éducation avait été confiée à un abbé, qui, entre autres choses, lui avait montré la musique.

Désaides vint à Paris de bonne heure; mais ayant fait, malgré les représentations de son notaire, des démarches réitérées pour connaître sa famille, et cela à la sollicitation de madame de Belcourt, qui lui représentait combien cette ignorance pouvait lui devenir préjudiciable, il perdit sa pension. Force lui fut alors de tirer parti de ses talents pour la composition; il débuta en 1772 aux Italiens par _Julie_, dont les paroles étaient de Monvel. Aucun secours, aucune sympathie ne lui fit défaut heureusement par la suite: madame de Belcourt, aussi belle que bienfaisante, avait une pension de deux mille livres sur la cassette du roi, elle la partagea avec Désaides généreusement. De son côté, le notaire qui lui remettait autrefois ses fonds lui donna chez lui un logement à Paris et à la campagne. Cette campagne était alors dans Versailles même, c'est là que notre compositeur affamé de poème conduisit Monvel.

Le dernier opéra de Désaides, _Alcindor_, avait été peu goûté; aussi le musicien était-il pressé de prendre sa revanche.

À peine instruit du retour de Monvel à Paris, il l'avait cherché, traqué partout; à la fin il l'avait trouvé un beau jour sur la place du Palais-Royal, au bras d'une charmante personne,--c'était sa femme.

Monvel avait été d'abord décontenancé; il n'avait pas fait part de son mariage à Désaides, avec lequel, nous l'avons vu cependant, il correspondait du fond de Stockholm.

Aussi Désaides s'écria que, pour le punir, il lui devait un sujet... mais un sujet étonnant!

Monvel se prit à rire; il rapportait, comme tout auteur qui venait de loin, force anecdotes, force documents d'histoire, seulement il n'aimait pas qu'on le pressât.

Désaides fit donc sur lui l'effet de l'épée de Damoclès; cependant il s'en défit de son mieux, et lui dit:

--C'est bien, je te donnerai le _Général suédois_[44]!

Or, on peut le croire, après la scène d'émotion que Monvel venait de subir en voyant jouer sa fille,--il ne pensait guère à ce fameux _Général suédois_ qui, de son côté, troublait le sommeil de Désaides.

Une fois entré dans la maison du notaire, Désaides tira la clé de la pièce où il poussa son ami, et s'écria:

--Eh bien! ton _Général suédois_?

Monvel ne put s'empêcher de partir d'un soudain éclat de rire.

--Laisse là cette brave Suède, reprit-il, et parle-moi plutôt de madame de Belcourt.

À ce nom, la physionomie de Désaides se rembrunit. Il n'aimait pas d'abord qu'on lui parlât de sa maîtresse; puis il trouvait sans doute pour cela les moments trop précieux.

La perruque et les manchettes de Désaides étaient en désordre; il répéta plusieurs fois d'une voix sourde et bouffonne en même temps:

--Le _Général suédois_!

Monvel, cette fois, ne douta plus qu'il fût fou.

--Écoute... dit Désaides d'un air sérieux, je suis fatigué des sujets champêtres. Les bergers et les paysans m'ennuient.

--Que ne t'adresses-tu à Sauvigny?

--C'est cela, pour qu'il me joue encore un de ses tours!

--Que t'a-t-il donc fait?

--Un trait féroce, un trait de collaboration forcenée.

--Mais lequel encore?

--Je vais te le dire, il est court. Tu sais qu'il possède à quelques lieues d'ici, sur cette même route, un petit bien que lui a donné la duchesse de Chartres.

--C'est vrai.

--Tu sais aussi que s'il existe un compositeur paresseux... journalier... aimant à travailler à ses heures...

--C'est bien toi!

--Oui, mais aussi il n'existe pas de chasseur plus acharné.

--Eh bien?

--Eh bien, mon cher, j'étais depuis trois jours chez Sauvigny et j'y travaillais comme un vrai nègre, quand en me promenant un soir avec lui je m'avise de lui dire:«--Mon ami, je pars demain!» Ma valise était déjà bouclée, c'était donc vrai; Sauvigny ne me dit rien, mais en se penchant sur le bord d'un petit mur, avec moi, il a l'air de se livrer à la contemplation d'une énorme pièce de terre.

«--Est-ce que cela t'appartient? lui demandai-je.

«--Comment donc! reprit-il, je ne te l'avais pas dit! Non-seulement celle-ci, mais celle-là!

«Et il m'indiqua emphatiquement une autre pièce avec un charmant bouquet de bois au milieu,--une remise excellente pour le gibier.

«--Je t'y aurais fait chasser, reprend-il de l'air le plus innocemment insoucieux; mais tu pars!

«Le lendemain je me lève mystérieusement avant l'aube. J'arme un fusil, je cotoye la haie, me voilà dans la campagne. Un lièvre part; je l'ajuste, j'avais bien visé, il est à bas. Un second succède, il a le même sort; puis un troisième. Il faut être chasseur pour comprendre toute ma joie.

«--Que ce Sauvigny est heureux, pensai-je, quelles plaines giboyeuses! Quel malheur de les quitter!

«J'allais ranger dans mon carnier mes trois victimes, quand je me sens empoigné tout d'un coup par un bras vigoureux.

«--Vous êtes sur les terres de M. le comte de Lancry, me dit un garde orné de sa plaque.

«--Allons donc! mon chef, vous voulez rire, je chasse sur celles de M. Sauvigny!

«L'impitoyable garde, pour toute réponse, me met la main au collet, il m'ordonne de le suivre.

«Je me réclame alors de mon hôte; j'insiste, je me fais conduire chez lui. Ah bien! oui! il s'était barricadé, et fut au moins une demi-heure à ouvrir. Pendant ce temps le carrosse public passait; je suis rendu enfin à la liberté, mais plus moyen de partir! Sauvigny m'avoua le soir que c'était un tour de sa façon pour me donner le temps, disait-il, de travailler à une ariette encore sur le métier!»

--Et tu ne l'as plus revu?

--Le moyen de travailler avec des gens qui vous font prendre au collet!

--C'est un peu ce que tu fais ici; regarde, tu m'as enfermé!

--Pour ton bien et le mien. Tu vas me dire le plan de ton _Général Suédois_!

Monvel obéit à ce maestro original; il lui raconta le fait historique sur lequel il avait basé sa pièce.

--Je ne vois rien là pour moi, dit Désaides désappointé.

Le poème, en effet, n'était guère musical. Monvel profita de ce refus formel de Désaides pour s'endormir: il était très fatigué.

Il se passa alors dans le cœur du musicien un combat étrange... Le portefeuille de Monvel était resté sur la table, et Désaides savait que c'était dans cet arsenal portatif qu'il avait coutume de serrer ses sujets de pièce.

Cédant à une curiosité invincible, il l'ouvrit machinalement... Monvel s'était endormi.

Les regards du musicien tombèrent sur une écriture fine et déliée, qu'il n'avait pas encore vue; c'était une feuille soigneusement pliée, dont la suscription portait:

«À mon lecteur, mon ami.»

L'œil de Désaides pétilla, il approcha le flambeau de ce papier, et lut en haut de la page:

_Histoire de la Bagata._

IV.

Histoire de la Bagata.--Un prince royal.--La danseuse de la place du peuple.--L'éléphant.--Fin de l'histoire de la Bagata.--Étrange bonne fortune.--Les lunettes.--Clistorel et Louison.--Sensibilité de Monvel.--Larmes données à Molière.--Monvel professeur de mademoiselle Mars.

«Dans le courant de l'année 1768, les diètes orageuses des dernières années du règne de mon père me forcèrent à m'exiler volontairement de la Suède; j'entrepris avec mon ancien gouverneur, le comte de Shum, un voyage en Italie. Dalin, mon précepteur, et Samuel Klingenstiern devaient m'accompagner; il y avait deux ans que j'avais épousé la princesse Sophie-Madeleine de Danemark.

«Dalin et Klingenstiern, dont je me faisais grande joie de devenir ainsi le compagnon, furent obligés de se récuser pour différents embarras survenus à la cour; je partis donc seul avec le comte.

«Pour un homme chargé de la surveillance d'un prince royal, le comte de Shum était bien le mentor le plus aimable et le plus complaisant; il était profondément versé dans les sciences, mais il se vantait en revanche de n'entendre rien à celle des femmes.

«--Je m'en réjouis, ajoutait ce savant candide, car cette étude là, mon cher prince, fait perdre tout le temps qu'on pourrait utilement donner aux autres. C'est un terrain mouvant, diabolique, où le pied le plus sûr rencontre des fondrières. Vous m'êtes bien cher, poursuivait-il, mais le devoir me l'est encore plus, et il faut que vous m'aidiez à vous y maintenir vous-même. Une naissance illustre est, le plus souvent, la source de bien des travers; il m'est ordonné par votre père de vous suivre en tout; mais je connais les princes, vous me défendrez bientôt de vous donner des conseils. Les miens seront courts; vous allez dans un pays facile, où vous serez bien vite averti de votre mérite et de votre figure par les prévenances dont vous vous verrez l'objet, et qu'on vous témoignera d'une façon assez claire. Soyez léger sans être perfide, effleurez la vie en sage, traitez les femmes comme les curieux traitent les spectacles, c'est le moyen de conserver son cœur et son esprit dans un parfait équilibre. Je ne vous vanterai pas la vertu, c'est un vieux thème; je ne vous dégoûterai point des plaisirs, c'est une sottise. On doit plus à l'expérience qu'à l'éducation; je me flatte de ne ressembler en rien à un gouverneur de comédie; mais j'ai toujours vu que, si les premières fautes donnaient des remords, les dernières les faisaient perdre. L'amour, après cela, n'est qu'une extravagance calculée.»

«Ainsi me parlait le bon, l'honnête M. de Shum, en débarquant avec moi à l'ambassade de Suède, située alors à Rome, place Minerve.

«Il était difficile, vis-à-vis de la déesse de la sagesse en personne, de ne pas lui donner raison.

«D'un autre côté, comme l'amour est l'affaire de ceux qui n'en ont point, que j'étais jeune, curieux, ardent à tout voir et à tout connaître, il devenait douteux que je me contentasse d'une pareille philosophie, si accommodante qu'elle fût.

«Après les visites obligées aux monuments, nous fûmes introduits bientôt dans la société romaine; j'y trouvai des dames et des galants de toute sorte. Les premières me parurent trop peu scrupuleuses, les seconds trop asservis. Le prudent M. de Shum se félicitait tout bas du peu d'impression que ces beautés produisaient sur mon esprit; au lieu d'entrer en lice, je me tenais à l'écart. Avec le privilége de _l'incognito_--car alors comme plus tard je cachais mon nom--il m'eût été cependant facile de me ménager des aventures dont l'indiscrétion n'eût pu s'emparer; mais tout commerce amoureux me paraissait impossible avec ces femmes qui exigent d'un amant les devoirs d'un époux et transportent ainsi le mariage dans l'adultère. Un lien chéri m'aurait empêché d'ailleurs de recourir à une aussi indigne profanation; j'étais marié: dès lors tout contrat dans le plaisir me paraissait odieux.

«Cependant le comte et moi nous courions, chaque matin, la ville aux nobles palais, aux tableaux sans nombre, aux antiquités souvent modernes. Le comte philosophait souvent d'un côté, tandis que j'errais de l'autre à l'aventure; il s'abouchait avec les savants de Rome, moi je poursuivais les belles Frascastanes, les paysannes de Narni ou d'Albano.

«Le café de la _Place du peuple_, à Rome, était notre rendez-vous ordinaire. C'est la que les brocanteurs de toute sorte venaient nous vendre de faux antiques; c'est là aussi que les connaisseurs établissaient leur droit de contrôle; mais c'est là surtout qu'au moins deux fois la semaine la Bagata venait chanter et danser.

«La Bagata! oh! si vous l'aviez connue, mon cher Monvel!

«Jugez de mon bonheur en rencontrant, pour la première fois dans cette ville de princes et de cardinaux, une créature si gentille, si svelte, si légère! Les carrosses armoriés, comme les plus simples chaises s'arrêtaient à la porte de ce café, quand elle chantait ou dansait le pas du ruban, pas merveilleux où la Bagata, repliée sur elle-même comme une couleuvre, suivait les ondulations du ruban de moire que sa main faisait flotter! Le plaisir de la rêverie et de la nouveauté est grand chez un voyageur, je me mis à suivre la Bagata, comme un jeune homme échappé du collége, et cependant j'avais alors mon gouverneur à côté de moi.

«Je la suis donc; je prends une rue, puis une autre, une troisième, je la suis encore; mais cet infortuné M. de Shum marchait si mal, que, par égard pour ses jambes, je n'atteignis point la Bagata!

«Le second jour,--ce fut bien pis,--j'allais enfin l'approcher après m'être essoufflé à la suivre sans lui, quand je vis une grille se refermer sur ma céleste apparition; cette grille était celle du Ghetto, le quartier des Juifs!

«--Me voici bien avancé, pensai-je; la Bagata est juive, c'est une bohémienne et rien de plus! Moi qui la croyais la fille de quelque Transtévérin[45].

«Je m'endormis bien triste et bien malheureux ce jour-là, mon cher Monvel!

«Je ne puis vous en dire assez sur cette jolie Bagata! Elle semblait née pour danser, comme Hérodiade, devant le tyran le plus cruel,--il eût été attendri! Au milieu de toutes ces sottises arrogantes qui se débitaient dans le café de la place du peuple, elle conservait son air dédaigneux et regardait à peine la pluie de _baiocchi_[46] qui tombait à l'entour d'elle. Son frère, en revanche, s'acquittait fort bien du soin de les ramasser; c'était un grand drôle au teint cuivré qui se contentait de jouer passablement du tambour de basque, et que le Poussin n'eût pas dédaigné de peindre dans un de ses tableaux si gracieusement sévères, accoudé contre quelque pan de brique romaine, plus âgé de six ans que la Bagata, il s'en faisait servir, à la lettre, sans s'inquiéter le moins du monde de ses fatigues. Que lui importait cette organisation délicate! Pourvu qu'il soupât bien et qu'il bût du vin de Montefiascone, ce nouveau maître de la Bagata était content.

«Un soir, comme je longeais la grande rue du Corso; j'entendis une rumeur extraordinaire, c'était un concert de poêlons, de tasses fêlées, de cymbales; des rubans de toute couleur s'agitaient devant moi au milieu d'un tourbillon de poussière, une clameur rauque, étrange, sortait de cette foule épaisse et confuse. Tout d'un coup je vis se dresser du milieu de cette multitude la trompe d'un éléphant.

«C'était un colosse de neuf pieds au moins; sa couleur était d'un brun foncé, il était reconnaissable en ce qu'il n'avait qu'une défense. On l'appelait _Pesaro_.

«Il ne voyageait pas en cage, comme il arrive souvent, mais on le menait d'une ville à une autre, et il se laissait conduire avec une telle docilité, qu'il paraissait l'animal le plus sociable du monde.

«Trois Éthiopiens le précédaient; l'un était son cornac proprement dit, les deux autres remplissaient le rôle de gardiens subordonnés au premier.

«Comme il débouchait par la porte de la _piazza del Popolo_, il y eut un grand tumulte. En cet endroit même dansait la bagata, pendant que son frère faisait la quête des gros sous. Arrivé devant le café, l'énorme quadrupède commença à prendre de l'humeur contre son gardien, sans qu'on en ait pu depuis savoir la raison; il se disposa à l'attaquer. Le cornac se réfugia dans la première ruelle ouverte, le peuple alarmé se dispersa à grands cris; les portes du café, celles de la place se refermèrent bruyamment; ce fut un _sauve qui peut_ général. L'animal reposa quelques minutes sa lourde charpente sur un monceau de sable qui se trouvait là pour quelques travaux de pavage, et regarda tranquillement la place du peuple. Tout d'un coup il se relève, nous l'apercevons qui tourmente en l'air une écharpe orange; à cette écharpe était suspendue une robe de femme,--cette femme était la Bagata!