Mémoires de Mademoiselle Mars (volume II) (de la Comédie Française)

Chapter 5

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Cette logomachie nouvelle, cette syntaxe révolutionnaire effrayait pourtant les anciens de la Comédie. Quand Monvel, avec ses fourrures de Suède, son titre de lecteur, et son air dalécarlien, se représenta devant eux, ils crûrent voir Gustave Wasa, et lui tendirent la main de bon cœur; celui-là du moins parlait leur langue! Mais les fanatiques, les _nouveaux_, de quel air le revirent-ils? Monvel anobli, Monvel ami d'une tête couronnée! Ces langues ardentes travaillèrent le comité, qui de son côté invoqua la sévérité de ses règlements. Le Théâtre-Français devait y tenir, car il tenait aussi à conserver ses priviléges; un artiste comme Monvel se vit donc forcé de ne point rentrer dans le sein de cette ingrate patrie, de son théâtre français! Vainement Dazincourt, Raucourt et Contat prirent sa défense, ce furent, hélas! les seules voix qui l'appuyèrent. Le Théâtre-Français, autour duquel, en vertu d'une loi promulguée plus tard[31], allaient se grouper en foule les théâtres secondaires, ne ressemblait pas mal à la république de Venise faisant eau de toutes parts. Le temps approchait où, lassés de la tyrannie, les jeunes auteurs et les mécontents formeraient pour le détruire une nouvelle ligue; la guerre intestine était déjà dans le camp de ces farouches pachas. Joignez à ceci, comme on l'a fort bien observé, que la Comédie en masse était jeune; qu'après Molé, Dazincourt et Dugazon, Fleury se trouvait son doyen et n'avait pas quarante ans; que sur trente-six comédiens dont se composait la troupe, on comptait neuf femmes jeunes, jolies, rieuses, et qui, à la rigueur, auraient pu faire encore quelques années de couvent[32], et dites si dans cette maison de Molière, exposée de toutes parts aux attaques, à la ruine, il y avait un ensemble assez solennel et assez dominant pour la défendre?

«Vers le milieu de l'année 1789, une reprise d'une comédie de Destouches (l'_Ambitieux_ ou l'_Indiscret_) obtint un succès de première représentation, tout cela parce qu'il se trouvait dans cette comédie un ministre honnête homme; on y découvrit une sorte d'application au retour de M. Necker[33].»

Ce ne fut qu'au _Charles IX_ de Chénier que la révolution se dessina, et il y avait deux ans que Monvel était en France! Ce retour, ne l'oublions pas, eut lieu en 1788. Les articles biographiques qui font partir brusquement Monvel de France, en ajoutant que son départ fut ordonné par la haute police, n'ont pas plus de fidélité que ceux qui assignent à 1786 son retour à Paris. Nous nous bornerons à citer à ce sujet la date précise de 1788, date donnée par madame Fusil, qui a connu particulièrement mademoiselle Mars et son père[34].

Voilà donc Monvel banni de ce même théâtre où il avait joué _Séide_ et _Xipharès_ avec autant de chaleur et peut-être plus d'art que son chef d'emploi; voilà l'homme qui s'était cru en droit, à la mort de Lekain, de réclamer les premiers rôles, froissé tout à coup dans son amour-propre légitime, exilé, rayé de la Comédie-Française! Que faire, que devenir, quelle chance tenter après un coup si terrible, et que son orgueil dut en souffrir! Monvel quittait un pays où les enchantements se succédaient, où la politesse souveraine du maître lui avait rappelé bien souvent celle de la cour de France, à Versailles, à Trianon! Sa première visite avait été pour ses anciens frères; combien il se repentit de les avoir cru accessibles et oublieux!--«Décidément, écrivait-il à l'un de ses amis de Suède[35], j'avais tort de penser que les comédiens manquassent de mémoire; ceux-là ne m'ont pas pardonné!»

Le ressentiment de Monvel contre la Comédie était en partie injuste. Les règlements de la société étaient précis; un seul homme, vis-à-vis d'eux, menaça de donner sa démission si Monvel ne rentrait pas, et cet homme ce fut Molé.

Nous tenons de feu M. le comte Beugnot lui-même[36] l'anecdote suivante, qui prouve à quel point ces deux rivaux s'aimèrent et s'estimèrent toujours.

Molé, l'ancien ennemi de Monvel, et qui jouait le rôle principal dans l'_Amant bourru_, s'était déjà réconcilié une fois, à la première représentation de cette pièce. Au retour de Monvel, quand celui-ci revint de Suède, il ne montra pas moins d'élan et de générosité.

Un matin, après déjeuner, Molé rangeait des livres dans son cabinet, quand on lui annonce tout d'un coup un brave fermier de la Beauce, qui venait lui apporter son terme de la Saint-Jean.

--Faites entrer, dit Molé à son domestique.

Molé était au haut d'une petite échelle d'acajou, époussetant lui-même je ne sais quel bouquin; il ne se dérangea pas.

--C'est vous, maître Jean, dit-il à un paysan en grosse veste et son chapeau sur les yeux, qui déposa sur son bureau une sacoche assez lourde.

--C'est moi, m'sieu Molet, Jean, son n'veu. V'là vos farmages, not' maître! n'faut pas qu' ça vous chêne, mais j' v'nons de ben loin, ben loin!

Molé s'apprêtait à descendre de son échelle.

--Queuque vous faites donc? restez-là, morgué! continua le villageois; ast-ce qu'on s' dérange pour son farmier? J' vous apportons là d' bons noyaux d'écus, fatigué! et, tenais, itou une lette à vot' adresse!

--C'est bon, pose-la sur mon bureau et verse-toi une rasade de ce bon vin.

La nappe était encore mise, Molé venait de déjeuner avec un ami; le fermier secoua la bouteille, il remplit le verre de Molé, ensuite le sien.

--Parguenne, m'sieu Molet, j'aspérons bian que nous n'boirons pas seuls. Vlà un vin de mine agriable, allais; croyais-vous que j' n'osons l'boire sans vous? Rian n'est pus vrai.

--Bois, bois toujours, dit Molé, qui ne s'embarrassait guère de faire attendre maître Jean et continuait à ranger ses livres en tournant le dos au rustre.

--M'sieu Molet, laissez-moi c'te joie, pardi! Allais, allais, on sait bian que vous n'êtes pas fiar! Si vous veniais cheux nous, j'vous coucherions dans eun lit qui est dans not' gregnier, un biau lit; quand ce serait pour le roi, laissais faire, il y taperait de l'œil!

--Laisse-moi donc un peu, je suis à toi dans l'instant!

--Vous avais raison. Qu' c'est biau ça les livres! Je leur préfaire cependant eune bonne omelette mis sur d'la cendre chaude... J'en ons fait eune l'aut' jour à m'sieu Monvel, et y s'en relichait les doigts.

--Monvel, dis-tu? tu connais Monvel?

--Hé donc, pourquoi point? I gnia pus d'un mois il est v'nu manger à la ferme, j'l'ons débarrassé de ses guêtres, c'est un bian brave homme! À c't heure-ci, c'est drôle! il est tout triste... On dit qu'ils ne le pernent plus chez eux, à la Comaidie... Comme si un sac de farine de plus avec queuques autres dans not' cour, ça frait grand mal! Vous m'excuserais, m'sieu, mais j'aimais ben cet homme-là!

Molé avait quitté ses livres, il était redescendu vite et vite de son échelle... Tout d'un coup il tombe dans les bras du fermier, il lui arrache son grand feutre et le serre longtemps contre sa poitrine.

--Monvel, cher Monvel!

C'était la première fois qu'ils se revoyaient après une absence aussi prolongée.

Monvel était, après Sedaine, l'homme qui savait le mieux prêter au patois de nos paysans des grâces piquantes; il les imitait à s'y méprendre; nul ne réussissait plus que lui à organiser ces parties curieuses de Chantilly, où il jouait les villageois avec Laujon. Le prince de Condé excellait, comme Monvel, à ces _paysaneries_[37].

L'entrevue fut longue; on parla d'abord de la Suède, puis du théâtre. Monvel ne s'était pas encore présenté au comité, il n'avait fait que lui écrire.

La réponse avait été longtemps méditée; mais alors Molé se trouvait souffrant, il n'avait pu prendre part à ces délibérations.

Tout d'un coup Monvel le voit prendre sa canne et son chapeau; il s'élance de l'appartement, le laissant seul dans son accoutrement villageois.

L'appartement de Molé était celui d'un véritable petit-maître; la cour et la ville l'avaient enrichi complaisamment et tour à tour. Un portrait délicieusement coquet l'y représentait dans le personnage d'un jeune officier, rôle qu'il avait rempli dans _Heureusement_, comédie de Rochon de Chabannes. Dans un autre cadre suspendu près de son lit, il n'avait pas rougi de se faire peindre lui-même, la figure pâle, le teint altéré, dictant lui-même, pour Paris entier, un bulletin de sa nuit au docteur ordinaire. Les vins les plus exquis, les fleurs les plus rares, les analeptiques les plus recherchés lui avaient été envoyés pendant sa convalescence, où la cour et le roi lui-même lui prodiguaient de riches présents[38].

Bien qu'il eût passé alors la cinquantaine, c'était toujours l'élégant marquis du _Cercle_, l'homme au jeu brillant que le fils de famille prodigue et cité tenait à prendre pour modèle. Cependant son répertoire s'était agrandi, à la mort de Lekain et de Bellecour: jusque-là il n'avait encore joué dans les pièces anciennes des deux genres que des rôles de second ordre; la tragédie lui paraissant une fatigue, il avait pris les premiers rôles de la comédie. Arrivé à l'époque de la Révolution, il en embrassait déjà les principes; sans être aussi exagéré alors que Dugazon, il sacrifiait déjà aux idées du jour. La surprise de Monvel fut assez grande en entendant le marquis de Moncade lui parler de M. Necker et de Cazalès. Mais aussi sa gratitude fut vivement excitée, au récit que Molé lui fit à son tour de la démarche tentée par lui auprès de ses camarades. Madame Vestris seule était descendue dans la lice armée en guerre, c'est-à-dire armée du code théâtral, et malgré Molé, malgré l'offre formelle et généreuse de sa démission, le comité avait passé outre!

Le _fermier_ Jean se consola de cette ingratitude ou de cette rigueur avec le vin de Molé son maître; on devisa ce soir-là comme on put. Molé se montra charmant et plein de sollicitude pour son ami.

--Nous trouverons bien moyen de te faire réparer le temps perdu, dit-il à Monvel; je n'ose te dire de recourir au roi ou aux princes, ils trouvent tous Gustave par trop philosophe; d'ailleurs le moment approche où ils ne sont pas trop sûrs eux-mêmes de rester dans leur emploi!

Molé voulut voir ce que contenait le sac du fermier Jean: c'étaient de simples pierres; tous deux se prirent à s'en moquer à qui mieux mieux.

--Voilà de quoi bâtir un théâtre nouveau, dit Molé, tu pourras te venger un jour de la Comédie-Française!

Molé croyait plaisanter, et cependant le temps n'était pas si loin où la salle de la rue de Richelieu, que le duc d'Orléans fit bâtir, serait donné à MM. Gaillard et Dorfeuil; Monvel, recherché bien vite par eux, devait en faire partie.

Mais n'anticipons pas sur les événements, et suivons chaque détail de cette lutte si intéressante d'un homme qui, en rentrant en France, n'y devait rencontrer que les rebuts et l'infortune.

Monvel ramenait avec lui une charmante femme; mais cette femme, comment l'établir sur le pied qu'il espérait? La pension que recevait Monvel de Gustave III ne dépassait pas le chiffre alloué à Cléricourt: elle avait dû passer par la filière du trésor suédois; elle était trop mince pour le comédien chargé d'une nouvelle famille. Molé partagea généreusement quelques mois avec son ami, son ancien double; puis, le temps vint où Molé lui-même, malgré ses deux pensions, l'une de la cour, l'autre de la comédie, se trouva gêné; ce fut l'instant que Monvel choisit pour lui faire savoir qu'il était au-dessus de ses affaires: c'était pourtant une pure délicatesse, il cherchait alors de tous côtés un engagement.

Sur ces entrefaites, il rencontra un jour Valville à Versailles, cette ville où mademoiselle Mars devait plus tard se retirer elle-même quelque temps[39], Versailles, le premier théâtre où elle joua ses petits rôles d'enfant, et où mademoiselle Montansier dirigeait elle-même alors un établissement scénique[40]. La rencontre de Valville et de Monvel fut curieuse. Monvel était seul; il tournait le coin de la chapelle, et se disposait à entrer dans les jardins, quand il se vit face à face de son ami. Il y eut d'abord entre eux un échange de politesses et d'attentions embarrassées. Valville n'ignorait pas plus que madame Mars le mariage de Monvel. Dès ce moment aussi elle avait résolu de ne plus le voir. Seulement, avait-elle dit à Valville, je ne serai point assez cruelle et assez injuste pour le priver d'Hippolyte, je lui enverrai sa fille de temps en temps.

La pauvre femme avait ajouté:

--J'ai trop éprouvé par moi-même, mon cher Valville, combien il est affreux de ne pouvoir embrasser sa fille!

Ainsi, avait-elle dit, en apprenant cette nouvelle qui la concernait; mais bientôt le chagrin et le dépit s'en mêlèrent: elle ne s'était pas hâtée d'envoyer l'enfant à Monvel.

Ce jour-là même, Monvel ne se doutait guère qu'elle était accourue de son côté à Versailles avec Valville, pour voir la petite Hippolyte jouer en cette royale cité déjà si morne, si triste, un de ces bouts de rôles d'enfant par lesquels mademoiselle Mars débuta, même avant de préluder à ceux de _Louison_ et de _Clistorel_.

Valville accompagnait madame Mars dans cette excursion; il l'avait laissée à la _Cloche d'Or_, hôtel alors situé tout proche des Écuries.

Monvel eut à subir les reproches multipliés de son ami; il l'attendait de pied ferme, il aimait, il idolâtrait celle qui était devenue sa femme: cela lui donna du courage. Valville lui parut un Cléante fort judicieux. Ce fut tout.

Toutefois il n'osait demander des nouvelles d'Hippolyte. Il avait su, dès le premier jour de son arrivée, par Nivelon, que la petite allait bien. Nivelon ignorait seulement que ce jour-là même elle dût jouer à Versailles. Mademoiselle Montansier la protége, avait dit Nivelon à Monvel. Mais ce nom, qui devait devenir européen,--la Montansier!--n'était pas encore connu du père de mademoiselle Mars.

Valville poursuivit sa thèse tout en se promenant avec Monvel dans ces jardins, où soufflait alors une bise d'automne qui pouvait fort bien rappeler à l'ex-lecteur de Gustave III le climat de la Suède. Il représenta à Monvel l'énormité de tous ses péchés.

--À quarante-trois ans, lui dit-il, on ne doit plus être un enfant; rien ne t'excuse donc, et la mère d'Hippolyte a raison d'élever entre elle et toi des barrières insurmontables. Ce sera moi, moi seul, qui m'occuperai de l'éducation de ta petite!

Monvel regarda Valville d'un air courroucé; son seul désir était de remplir cet emploi près de sa fille; il regardait l'usurpation de ses droits comme un véritable outrage.

--Valville, dit-il froidement, non, cela n'aura pas lieu!

--Pourquoi?

--Parce que cette enfant est mon aînée, c'est ma perle, c'est mon trésor!

--Et ceux que tu nous ramènes?

--Ceux que je ramène, reprit Monvel avec feu, ne sont pas nés sur le sol français; mais Hippolyte Mars! y songes-tu, Valville, songes-tu à ce que la sorcière m'a jadis prédit?

--Hippolyte verra que sa mère te hait...

--Elle saura qu'elle m'a aimé... Tiens, Valville, je te chéris, je t'estime; mais si je savais que tu accapares ma fille, je te plongerais cette épée nue dans le cœur!

Valville, qui plus tard racontait lui-même cette scène devant le témoin encore vivant qui nous l'a redite, ajoutait que Monvel lui avait paru alors effrayant. Sa physionomie, naturellement noble, avait revêtu alors une expression étrange de colère et de dédain; c'était un défi qu'il jetait à son ami. Doué d'une sensibilité inouïe, nerveux et impressionnable à l'excès, il lui semblait que livrer sa fille aux leçons d'un autre maître, c'était perdre son avenir. Cet habile comédien, le plus intelligent peut-être de tous ceux qui se soient montrés au théâtre, avait lutté de si bonne heure avec la faiblesse de sa complexion, qu'il tremblait alors pour cette organisation frêle et délicate de mademoiselle Mars; il se la représentait s'abandonnant déjà à des développements hâtifs et périlleux. Nul doute que Valville, malgré son amour pour cette plante jeune et faible, ne la compromît vite aux rayons de la rampe; nul doute qu'il ne voulût en faire un _petit prodige_, que le travail devait ruiner.

Après une discussion des plus vives, où Valville, toujours bon, toujours dévoué, eut à subir plus d'un sarcasme acéré sur son propre talent, qui était loin de valoir celui de Monvel, il proposa à celui-ci de se rendre chez mademoiselle Montansier.

--Et qu'irai-je faire chez cette saltimbanque! répliqua Monvel, du ton de Charles Morinzer dans l'_Amant bourru_.

--Écoute donc, dit Valville, cette femme est une puissance. Elle est active, influente; les protecteurs de toute sorte pleuvent sur elle. Elle a beaucoup de dettes et de procès, cela est vrai; mais elle aime les uns et les autres; le croirais-tu, elle lit elle-même en entier les nombreux exploits qu'on lui adresse, et y fait même de sa main des notes marginales!

--Peste! voilà une maîtresse femme!

--Je la connais un peu, ajouta Valville d'un ton hypocrite qui échappa à Monvel; elle a ici la direction du théâtre, elle peut nous être utile.

L'orgueil de Monvel se récria à l'idée d'une pareille présentation.

--Hier encore, s'écria-t-il avec fierté, je comptais parmi les comédiens du roi, et tu veux que je fasse ma cour à une sauteuse!

--Crois-moi, laisse là les grands sentiments et viens lui demander à déjeuner.

--Y penses-tu?

--J'y pense, parce qu'il est midi, et que c'est l'heure où elle a coutume de déjeuner.

--De recevoir? répéta Monvel aigrement, ne dirait-on pas que c'est la femme d'un ministre?

Moitié maugréant, moitié riant, il se laissa traîner chez mademoiselle Montansier.

Valville fit à cette dernière, en entrant dans le salon, un signe d'intelligence.

--C'est M. Monvel, lui glissa-t-il à l'oreille, c'est le père d'Hippolyte Mars!

Puis se reprenant et la regardant de temps à autre pendant sa tirade, ainsi que Monvel:

--Je vous présente, dit-il, un de mes amis, un amateur de province. Monsieur habite Carcassonne.

--Es-tu fou? reprit Monvel à voix basse, en le tirant par la basque de son habit.

Valville continua:

--Monsieur s'est mêlé parfois de jouer la comédie... seulement pour son plaisir. On donne ce soir un divertissement qui lui plaira.

L'affiche portait: la _Princesse d'Élide_, avec un divertissement dont le titre était: les _Flacons magiques_.

--Monsieur, poursuivit imperturbablement Valville, s'est de plus,--toujours pour son plaisir,--occupé d'écrire; on a joué de fort belles choses de lui à Carcassonne!

Cette fois Monvel comprit que Valville le prenait pour jouer le rôle de compère. Il s'y résigna; la conversation tomba sur les acteurs de la troupe.

--Nous avons ici une petite fille de neuf à dix ans qui joue comme une fée, dit malignement mademoiselle Montansier.

Le déjeuner se trouvait servi, elle invita Valville et Monvel à le partager.

Mademoiselle Montansier, qui devait épouser plus tard, à soixante-dix-huit ans, le danseur Forioso[41], n'était pas un idéal de beauté, loin de là! on eût pu même appliquer à son visage les vers de Voltaire à sa nièce, madame Denys:

Si vous pouviez, pour argent ou pour or À vos boutons trouver quelque remède, Ma nièce, vous seriez moins laide, Mais vous seriez bien laide encor?

Petite, ramassée, criarde, elle avait l'air de se mouvoir par ressorts, comme un de ces _puppi_ qu'elle remplaça plus tard par des marionnettes en chair et en os, quand elle fit bâtir sa salle par l'architecte Louis, sur l'emplacement des Beaujolais. Elle avait épousé un comédien nommé Bourdon de Neuville, mais on continua de l'appeler de son premier nom. C'était une mégère, une _virago_ dans toute la force du terme; ses créanciers le savaient par leur propre expérience. Elle avait à Versailles un appartement avec un balcon donnant sur une cour intérieure avec de hautes murailles; voilà qu'un beau matin, ils viennent tous en députation carillonner à sa porte. Elle prenait son café.

--Cours ouvrir, dit-elle à sa femme de chambre, dépêche.

Pendant ce temps, elle tourne les clefs dans leurs serrures, puis, sans changer même de pet-en-l'air, son petit pain mollet d'une main, sa tasse de café de l'autre, elle se présente sur son balcon comme la reine à son peuple.

L'essaim de créanciers la regarde, toutes les issues sont fermées, la servante elle-même est dehors, et le balcon est très haut. On chuchote d'abord, puis on s'impatiente, l'émeute grossit, mais elle n'y fait guère attention et avale son café d'un air de princesse.

Tout d'un coup, voyant l'orage continuer, elle se lève, s'appuie à la rampe de fer de ce balcon, et entonne le grand air d'_Armide_ (celui de mademoiselle Saint-Huberti, qu'on lui faisait toujours répéter à l'Opéra);

Ah! que je fus bien inspirée Quand je vous reçus dans ma cour!

L'air fini, elle se retire majestueusement et ferme elle-même sa fenêtre.

Une autre fois, des huissiers se présentent chez elle:

--Mademoiselle Montansier!

--C'est ici, répond une voix,--tournez la clé!

L'un d'eux y met la main, puis la retire en criant comme un beau diable. Un second s'avance, il essaie, et il se retire en jurant. La clé de la débitrice venait d'être rougie au feu.

Mademoiselle Montansier, tout en déjeunant avec l'appétit d'un Alcide, parla à Monvel de ses beaux projets; elle allait acheter l'emplacement des Beaujolais au Palais-Royal, l'architecte donnerait à sa salle les dimensions voulues pour y jouer la tragédie et l'opéra.

Monvel approuva fort ses projets, tout en ne pouvant se dissimuler que, si la spéculation réussissait, les petits théâtres allaient bientôt pulluler autour d'elle. C'était le coup le plus sûr et le plus direct que l'on pût porter à la Comédie-Française que celui de cette multiplicité. Mademoiselle Montansier parut, du reste, à Monvel une excellente femme, fort empressée à rendre service, agile, malicieuse dans ses propos, mais toujours avec bonté. Le soir, il se rendit avec Valville et elle dans sa loge, au théâtre; on y jouait la _Princesse d'Élide_, pièce pendant laquelle Monvel ne cessa de donner des signes d'impatience. Les acteurs, en effet, étaient loin d'en tenir les rôles avec intelligence et distinction. Cette pièce finie, l'entr'acte commence; Valville laisse son ami dans la loge, sous un prétexte; mademoiselle Montansier s'esquive; voilà Monvel tout seul. La toile se lève; le théâtre représente, pour le divertissement, un palais de fée. Deux petites filles sont en scène; la fée, pour les empêcher de devenir orgueilleuses, leur a fait croire que, par un procédé de sa science, elle les a rendues laides. La cadette surtout,--la plus jolie,--est inconsolable. Leur mère arrive, leur mère qui les a placés chez madame la fée, et à qui celle-ci confie sa ruse d'institutrice. Les pauvres petites n'osent s'approcher de leur mère; elles craignent que leurs figures ne fassent horreur. La mère, au premier abord, feint de ne pas les reconnaître; elles s'avancent en pleurant.

--Cruelle fée! s'écrient-elles en tombant toutes deux dans ses bras.

La mère, qui feignait d'abord de ne pas les reconnaître, est attendrie... Elle supplie la fée de les tirer d'erreur; celle-ci promet de leur offrir le moyen le plus sûr et le plus prompt de corriger leurs défauts. Elle a, dit-elle, composé pour chacune d'elles deux fioles qui contiennent une essence divine: l'une leur ôtera leur laideur et les rendra telles qu'elles étaient auparavant; l'autre leur donnera toutes les qualités du cœur et de l'esprit qui leur manquent. Mais il faut choisir; la fée ne peut accorder aux deux enfants ces deux dons réunis: son pouvoir ne va pas, dit-elle, jusque là. Elle tire les deux flacons d'une boîte. Le rose doit faire disparaître la laideur; le blanc doit rendre les jeunes filles parfaites. Enchantée de son épreuve, la fée entraîne la mère, et les deux sœurs restent seules, ayant chacune deux flacons en main.