Mémoires de Mademoiselle Mars (volume II) (de la Comédie Française)
Chapter 4
«La pièce où ce grand homme se tenait ordinairement, écrit dans une autre lettre Monvel à M. de Sauvigny, est encore tapissée de peintures allégoriques et mystiques; j'y ai vu la lampe à trois becs qui l'éclairait; des échantillons de divers métaux, des plantes, des curiosités du règne naturel, des feuilles de métal qui semblent n'attendre que la fusion. Le comte de Fersen, qui l'a beaucoup pratiqué, m'accompagnait dans cette visite; il m'expliquait tout, et je me croyais dans le cabinet d'un alchimiste qu'on eût brûlé aux temps premiers de la magie... Sa maison était machinée, à ce qu'on m'assure, comme les planches d'un théâtre; pour moi, j'y tremblais à chaque instant, croyant mettre le pied sur quelque trappe. Tous les personnages des vieilles tapisseries de ce local me semblaient autant de spectres, à commencer par la reine Louise-Ulrique, dont le portrait figurait au-dessus de la cheminée. J'ai vu également un cadre où il est représenté dans l'habit de membre équestre de la noblesse...
«Ce n'était pas là un esprit superficiel, croyez-le; c'était un sage, ami de l'humanité!
* * * * *
«Que l'on compare cet homme, ajoute-t-il autre part, avec le comte de Saint-Germain, ce sera lui faire injure! J'ai vu Cagliostro avec sa tunique blanche, ses colombes et ses carafes, paisiblement assis entre un jambon et une bouteille de vin coloré: le dieu, tout dieu qu'il était, mangeait comme un ogre. Il se disait bien obligé depuis onze cents ans, comme Saint-Germain, d'assister régulièrement au lever du soleil; mais tout son appareil ne constituait que des jongleries d'artificier avec des pots à feu de Bengale.»
Le but d'Emmanuel Swedenborg devait frapper autrement les esprits; ses convictions étaient profondes. Rêveur assidu, il promenait ses méditations près du lac Méler et de ses îles, sur le port rempli de vaisseaux, sur les hauteurs boisées de la montagne de Moïse. La terre des anciens scaldes avait tressailli en se voyant tout d'un coup repeuplée par lui d'apparitions étranges, de légendes audacieuses. En ne tenant même aucun compte de ses doctrines, Swedenborg fut le seul poète hors ligne de cette époque trop amie de l'esprit de France pour ne pas le copier. Les étudiants, les adeptes qui l'environnaient comme Faust aux clartés sereines de la lune, purent lire souvent d'étranges présages au ciel; le génie de la contemplation fait des miracles. Quelle fut l'âme confidente des secrets d'un pareil homme, quel abri s'était-il choisi pour les jours de l'orage? Le baron de Sylwerheim, nous dit M. le vicomte de Beaumont-Vassy dans un livre qui lui fait honneur[21], a laissé dans des papiers trouvés à sa mort un portrait de la femme aimée par Swedenborg:
«Elle n'était, dit-il, ni fort jeune, ni fort belle, mais elle possédait au plus haut degré le charme féminin: une taille élancée, une physionomie souffrante. Elle sentait vivement, avait un esprit simple et était la confidente de tous les secrets de Swedenborg.»
Les intimes du roi aimaient souvent à parler de ce grand révélateur du monde invisible: il faut, à certaines heures, des sujets de conversation tout créés; Marmontel les appelait _des bons amis qui ne manquent jamais au besoin_.
Or, ce soir-là, comme on venait de parler, dans le cercle du roi, de Swedenborg le grand docteur, on continua à ne s'occuper que de choses merveilleuses.
M. de Norberg, neveu d'un vieux capitaine qui avait fait la guerre avec Charles XII, croyait beaucoup aux illuminés, aux rose-croix, partant à Cagliostro et à ses adeptes. Il interrogea Monvel sur cet homme merveilleux; la lettre du comte de Mirabeau[22] venait de paraître; elle avait fait sensation. Cet autre professeur des sciences occultes, ce grand Albert des salons, ce comte de Fienix si diversement jugé, défraya la conversation au point qu'on ne fit guère attention à l'horloge du salon royal qui déjà sonnait minuit.
Minuit! ce nombre fatidique qui appelle les visions des fantômes; minuit! l'heure sacramentelle des amants, des romanciers et des voleurs! Le roi semblait absorbé, il n'écoutait guère qu'avec distraction et embarras.
--J'ai toujours cru aux choses surnaturelles, disait M. de Norberg. Me trouvant en 1791 à Berlin, j'y fus témoin des miracles d'un certain homme qu'on appelait le _Docteur de la Lune_. C'était un fabricant de bas de laine nommé Weisleder, qui guérissait toutes sortes de maux ostensibles en les présentant aux rayons de la lune, et en murmurant des prières. L'influence de cet astre me paraissait au moins douteuse; cependant ce nouveau docteur était si couru, que pendant les trois jours de la nouvelle lune de chaque mois (c'était à ce temps qu'il bornait ses prodiges), il recevait à peu près mille personnes par jour, depuis quatre heures après midi jusqu'à minuit. Les hommes et les femmes du premier rang ne dédaignaient pas de se trouver dans ces assemblées. Weisleder n'acceptait pas d'argent, mais sa femme, qui possédait son secret, et qui, à l'exemple de Serafina Feliciani (la femme de Cagliostro), guérissait les dames, n'en refusait pas; même à la fin on ne pouvait pénétrer chez le docteur qu'avec un billet contenant au moins deux gros (environ six sous de France).
--Voilà qui est merveilleusement imaginé, reprit Kellgren d'un air narquois; mais ce que vous ignorez peut-être, monsieur de Norberg, c'est que le collége supérieur de médecine de Berlin chargea le docteur de cette ville, M. Pyl, médecin très estimé, de faire des recherches sur les personnes qui prétendaient avoir été guéries par la lune. Le résultat fut que la plupart des gens qui avaient confié leurs fractures au docteur étaient mortes des suites de leur crédulité, et pour avoir négligé leur mal; ceux que M. Pyl trouva bien portants n'avaient jamais eu de vrais maux, et leur imagination seule avait été guérie. La police de Berlin eut la sagesse de ne rien faire pour empêcher les succès et les essais du _Docteur de la Lune_. Elle plaça seulement des sentinelles à la porte de sa maison, pour prévenir le désordre. Cette tolérance fit plus contre Weisleder que toutes les rigueurs possibles: on l'oublia.
--Et c'était prudemment vu, reprit Gustave; mais ne vous advint-il pas, à vous-même, Kellgren, quelque chose d'étrange avec ce docteur?
--Sans doute, et je crois avoir conté déjà une fois à Sa Majesté...
--Redites-moi cette histoire; elle a peut-être quelque analogie avec le rêve qui me préoccupe.
Chacun regarda Gustave d'un air étonné; Monvel surtout, qui était, on l'a pu voir, superstitieux à ses heures.
--Contez-nous d'abord votre histoire, mon cher, dit le roi à Kellgren.
--J'obéis à Votre Majesté, reprit celui-ci; je ne passe guère pour être ami des choses surnaturelles: Bellmann, qui m'écoute, peut l'attester; mais ce qui m'arriva à Berlin avec ce Weisleder surpasse toute croyance.
--Voyons cela, reprirent curieusement les familiers du cercle du roi.
--J'ai toujours été d'une constitution très faible, reprit Kellgren[23], et par cette raison je me suis toujours montré assez accessible aux médecins. L'existence, on l'a dit, est une pendule qu'ils avancent souvent, ne pouvant plus la retarder; malgré cet aphorisme dirigé contre Esculape, j'eus recours plus d'une fois à ses prescriptions. Je souffrais beaucoup d'une ancienne chute de cheval que je fis au retour de l'université d'Abo; on me persuada, comme je devais passer par Berlin, d'avoir recours à Weisleder. Je lui fus présenté à la nouvelle lune, en compagnie d'une foule de personnes. Le Docteur de la Lune murmura sur mon genou malade quelques paroles insignifiantes; j'étais resté le dernier avec Rosenstein, qui ne se gênait guère pour rire de Weisleder à deux pas de lui. Nous nous trouvions sur une plate-forme où tombaient alors d'aplomb les rayons de la lune. Tout d'un coup je vois Rosenstein fuir avec vitesse; un serpent énorme, sorti de la crevasse de cette tour en ruines, le poursuivait.
--Ne craignez rien, reprit tranquillement Weisleder, ce serpent est mon ami... À ce titre seulement, il a dû poursuivre cet incrédule visiteur qui vous accompagne.
Et, tirant de sa poche un petit sifflet d'ivoire, il modula bientôt sur lui un air bizarre, qui fit rebrousser chemin au reptile. Le serpent, sur un geste du docteur, se réfugia dans les pierres à demi croulées de la plate-forme; Weisleder apporta à l'entrée du trou un amas de briques, et nous pûmes causer plus tranquillement.
J'étais irrité de cette jonglerie, d'autant plus que j'entendais retentir encore dans la cour de ce manoir délabré le pas du pauvre Rosenstein.
Arrivé de la veille à Berlin, il me paraissait impossible que Weisleder pût savoir mon nom; il m'en régala pourtant tout au long, en me demandant des nouvelles de Sa Majesté Gustave III.
--Monsieur le secrétaire du roi, ajouta-t-il en me quittant, Dieu veuille que la Suède aille un jour aussi bien que votre jambe ira dans peu!
Et, comme je le regardais attentivement, il ajouta:
--Vous mourrez, monsieur Kellgren, trois ans avant Sa Majesté le roi Gustave!
--Si l'on mesure l'étendue des jours réservés au roi sur son génie et sur ses bienfaits, répondis-je, je ne me plains pas, docteur: je vivrai longtemps!
Là-dessus je le quittai.
Malgré le trait courtisanesque lancé par Kellgren comme correctif à la fin de cette histoire, Gustave III était devenu soucieux, au point que chacun le remarqua. Ce qu'il y a de non moins étrange, c'est qu'à peu de chose près la prédiction de Weisleder reçut plus tard sa confirmation.
Sans tirer aucune induction de cette anecdote, celle qui suit, et qui fut contée à Monvel lui-même, qui se plaisait souvent à la répéter, prouverait que Gustave reçut, quelque temps avant sa mort, un avertissement non moins lugubre et aussi vrai.
L'armurier du palais était venu un matin, selon Monvel, trouver Gustave III dans son cabinet, au moment où le roi se faisait lire une tragédie par son lecteur ordinaire. Il lui avait apporté différentes armes; il allait sortir, quand le roi crut voir une boîte à pistolets sous son bras.
Gustave III demanda à qui l'armurier portait ces armes.
--À un gentilhomme suédois, enseigne des gardes de Sa Majesté, répondit l'armurier; son nom est Ankarstroem.
Le roi ouvrit sa boîte et toucha les pistolets.
--Mauvaises armes, reprit-il, canon trop court, gâchette rude. Et qui les a fabriquées?
L'armurier lut un nom allemand sur le canon.
Six jours avant ceci, un enseigne des gardes s'était tué volontairement. Gustave savait Ankarstroem d'un caractère ardent et presque sauvage, il manifesta quelque crainte au sujet de l'emploi qu'il pourrait faire de ces armes.
--Sire, c'est un cadeau, reprit l'armurier, un cadeau que votre enseigne fait à un de ses amis qui est à Gefle.
Le roi n'en demanda pas davantage, l'armurier sortit.
* * * * *
À quelque temps de là, le roi fit venir Monvel pour le consulter sur des vers français qu'il venait de faire. Monvel trouva Gustave III singulièrement pâle; il se contenta de répondre à son lecteur qui lui demandait des nouvelles de sa nuit:
--Ma nuit a été mauvaise.
Monvel n'osa demander _le pourquoi_; il examina les vers de Sa Majesté, le roi n'apportait à ses remarques qu'une attention distraite.
--J'ennuie, je le crains, Votre Majesté, dit Monvel timidement. Les lois du sévère Boileau n'ont rien de fort effrayant; si du moins elles avaient le pouvoir de vous endormir!
--Dormir! reprit le roi d'un air accablé, dormir! oh! je le vois bien, désormais c'est impossible!
--Impossible!
--Écoutez, Monvel, dit Gustave en lui prenant affectueusement la main, écoutez une chose que nul n'entendra, excepté vous.
Monvel se rapprocha du roi avec une émotion involontaire; les lèvres de Gustave étaient agitées par un mouvement fébrile, sa main tremblait dans la main de son lecteur, et des éclairs sombres jaillissaient de sa prunelle.
--C'est lui! c'est lui! s'écria-t-il tout à coup en ayant l'air de suivre alors dans l'espace, quelque fantôme invisible.
--Qui? lui! demanda Monvel effrayé et ne trouvant autour de lui que le vide.
--Lui, Monvel, répéta Gustave; lui que j'ai vu déjà une fois pendant la diète de 1778[24] au pied de mon lit. Vous ne le voyez pas? Tenez! il a un pistolet, et il tient un masque!
Et le doigt de Gustave, étendu vers la tapisserie du cabinet, suivait l'étrange vision.
--Cet homme continua-t-il, en retombant accablé sur un siége que Monvel lui présenta, cet homme m'a parlé deux fois à travers ce masque de velours... Est-ce Éric Wasa[25], massacré par Christian? est-ce l'assassin inconnu de Charles XII? Dieu seul le sait; mais il m'a, cette nuit encore, répété les mêmes paroles:
«Roi Gustave, songe à ton salut éternel; nous sommes trois!»
Et là dessus, il s'est abîmé dans la muraille, au son d'une bruyante musique!...
* * * * *
On lit, dans Charles Nodier[26], au sujet de Pichegru:
«La destinée que lui avait prédite Eisenberg, en allant à la mort, ne s'est que trop réalisée...
«Je donne, pour ce qu'elle vaut, l'historiette suivante avec toutes ses inductions; mais je crois qu'on ne s'étonnera pas que je m'en sois souvenu une dizaine d'années après. Puisse-t-elle absoudre la mémoire de Napoléon du plus lâche et du plus odieux des assassinats!
«Je portais ordinairement, comme Pichegru, une cravate noire serrée au cou de très près, par opposition aux merveilleux de la ville qui avaient adopté à l'envi, d'une manière toute courtisanesque, la cravate volumineuse du proconsul; et comme j'avais aussi un penchant naturel à la flatterie, car j'ai toujours volontiers flatté ceux que j'aime, je m'étais étudié à l'attacher comme lui d'un seul nœud sur la droite, méthode peu coquette, à la vérité, et que je conserve aujourd'hui sans la moindre prétention.
«Une nuit, comme je dormais péniblement, et tourmenté sans doute par quelque fâcheux cauchemar, je sentis tout d'un coup une main se glisser dans ce nœud, en relâcher le lien et relever ma tête qui s'était appuyée sur le plancher dans l'agitation de mon sommeil. J'étais éveillé. «C'est vous, général? m'écriai-je; avez-vous besoin de moi?--Non, répondit Pichegru, c'est toi qui avais besoin de moi. Tu souffrais et tu te plaignais, je n'ai pas eu de peine à en connaître le motif. Quand on porte comme nous une cravate serrée, il faut avoir soin de lui donner du jeu avant de s'endormir; je t'expliquerai une autre fois comment l'oubli de cette précaution peut être suivi d'apoplexie et de mort subite.
«Je pressai sa noble main sur mes lèvres et je me rendormis.»
Ces quelques lignes donnent assez créance à cette singulière vision de Gustave III, dont Monvel ne crut devoir raconter les détails au foyer même de la Montansier qu'au moment où il apprit la mort de ce prince.
* * * * *
Le vaisseau qui rapportait en 1788 Monvel en France ramenait aussi sa nouvelle famille, sa femme avec ses parents, et les deux enfants qu'il avait eus en Suède.
Le fils de Monvel (Théodore) fut tué au siége de Sarragosse, et mademoiselle Joséphine Monvel, sa fille, devint en France l'épouse d'un médecin.
Cette personne charmante, pour laquelle Hippolyte Mars, dès l'âge de dix ans, se prit d'une tendre amitié, partagea jusqu'à sa mort l'intimité de la célèbre actrice.
Monvel avait été anobli en Suède par Gustave III.
En serrant la main de son lecteur bien-aimé, le roi de Suède ne pouvait guère prévoir l'horrible fin qui lui était réservée à lui-même quatre ans après! Il venait de retourner dans sa capitale après s'être transporté à Gothenbourg; sa rentrée dans ses États s'était vue marquée par des fêtes. Stockholm entière fut illuminée, plusieurs bourgeois s'attelèrent d'eux-mêmes à la voiture du monarque. Les odes de ses poètes favoris, l'élan du peuple, et surtout la conscience de ses bienfaits, tout devait rassurer Gustave III, tout lui présageait une longue durée de règne.
Mais s'il ne faut qu'une nuit pour dresser un échafaud, il n'en faut qu'une aussi pour élever le parquet d'une salle de bal; c'était le tumulte d'une fête qui devait couvrir le bruit du pistolet d'Ankarstroem!
III.
Coup-d'œil sur Paris de 1788 à 1789.--Les acteurs de la rue.--Éclipse des salons.--Étonnements d'un banni.--Situation de la Comédie.--Monvel refusé.--Le neveu de maître Gervais.--Beau trait de Molé.--Valville et Monvel.--Versailles.--Mademoiselle Montansier.--Les Flacons magiques.--Un père malheureux.--Désaides.--Une collaboration.--L'ariette et le chasseur.--Le portefeuille.--Une indiscrétion d'ami.
Enfin Monvel revoyait Paris!
Ce Paris tant de fois regretté par lui à Stockholm, et qui certes était bien fait pour étonner un homme sortant du paisible et gothique cérémonial d'une cour dont le maître s'occupait de vers, d'opéras et de ballets, tout en ayant l'œil sur les délibérations de la diète.
Le Paris d'alors, le Paris fiévreux et convulsif de 88 à 89, le Paris de Mirabeau et de la Bastille!
Dès le mois d'août 1783, M. de Brienne, quittant le ministère, était parti pour Rome, afin de recevoir des mains du pape le chapeau de cardinal, demandé à Sa Sainteté par Louis XVI. L'archevêque de Sens avait été remplacé par M. Necker. La première chose que remarqua Monvel à Paris, ce fut une gravure représentant une femme; dans le sein de cette femme un prêtre donnait un coup de poignard. Le sang qui en jaillissait lui formait un chapeau de cardinal. Monvel demanda le nom de cette victime, on lui répondit que c'était la France; et il put entendre, en même temps, les cris de l'émeute, promenant ses fureurs à la place Dauphine; des gens du peuple y brûlaient un mannequin décoré de la mitre et des insignes de l'épiscopat.
M. de Lamoignon, qui avait quitté le ministère de la justice, n'était pas mieux traité; il se retira dans sa terre, où il mourut subitement. On répandit le bruit qu'il s'y était brûlé la cervelle pour ses dettes, et que le pape, aussi touché de son accident que de celui de M. de Brienne, ferait présent au premier d'un chapeau vert, et au second d'un parachute écarlate.
Si la révolution prenait déjà partout droit de cité; si la menace et le pamphlet levaient le front, que dut penser Monvel du théâtre même, devant ce Paris en tumulte? Frappé au cœur dans ce qu'il avait de plus distinctif, sa frivolité, l'esprit français, travaillé par d'ardents rénovateurs, avait vu couper ses ailes; on le tenait en laisse avec les grands mots de _nationalité_ et de _réforme_. Sa prédilection pour tout ce qui touchait les idées nouvelles éclatait en révoltes de mille espèces. Le théâtre ne pouvait ignorer qu'il avait tous les moyens d'expression; Beaumarchais, le premier, lui avait montré à s'en servir; il méditait lentement une voie d'agression inévitable. Un drame inouï, terrible, s'élaborait; le temps approchait où Chénier, en faisant imprimer sa tragédie de _Charles IX_[27], y joindrait un _Essai sur la liberté du théâtre_. Les débuts de Robespierre comme avocat avaient eu lieu en 1784[28]; Robespierre plaidait à Arras pour un procès de paratonnerre, bizarre procès, dirent plus tard ses amis, pour un homme qui allait bientôt lui-même manier la foudre! Beaumarchais habitait son hôtel, et cet hôtel était vis-à-vis de cette même Bastille qui devait crouler plus tard devant lui!
Les véritables acteurs étaient dans la rue, vaste arène ouverte à des agioteurs plus dangereux que ceux de Law, agioteurs d'idées, de phrases, d'utopismes, nouveaux équilibristes, qui se vantaient de faire tourner l'axe du monde, de combler la dette nationale et de chasser la famine, montrant d'un côté une main vide au peuple, pendant que de l'autre ils jetaient du pain dans les filets de Saint-Cloud, afin de faire croire à la misère et de tirer parti d'une insurrection. Où courir, où ne pas courir au milieu de cette effervescence populaire? à quel médecin se confier, sur quels hommes fonder un plan de rénovation et de salut?
--Mais, se serait alors demandé un étranger épris de l'art et des lettres,--qu'est donc devenue cette société française, qui se réunissait à jour fixe dans les salons ingénieusement splendides de madame du Deffant et de mademoiselle de l'Espinasse, sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI? Ces sortes d'assemblées avaient duré près de cinquante ans[29], et l'Angleterre avait possédé moins de temps lady Montague et mistress Vesey. En transportant son salon à Ferney, Voltaire fut un égoïste; Diderot n'aima que sa chambre, Jean-Jacques des forêts aux ombres profondes; et tous ces hommes, en se choisissant la solitude pour maîtresse, ne déclaraient-ils pas aux salons la plus opiniâtre des guerres? Les salons une fois fermés, l'esprit dut errer comme un proscrit de porte en porte, mendiant à Versailles, hardi ou ténébreux dans Paris, jusqu'au jour où il descendit dans la rue avec son manteau troué, son impatience et ses rancunes. Dès lors plus d'entraves, plus de ménagements, de contrainte; la cour, le parlement, le clergé, tout ce que le neveu de Rameau frondait à voix basse, _piano_, sur son archet, sera bravé, chanté et tympanisé à grand orchestre. Ce sera l'histoire des sauvages de l'Orénoque que l'histoire de cette liberté gloutonne et hâtive; le rhum enivre d'abord ces palais inaccoutumés à la boisson, puis il rend bientôt les buveurs frénétiques et furieux! Et c'est ainsi que l'ex-lecteur de Sa Majesté le roi de Suède retrouva la capitale de la France, à la veille d'une catastrophe. Différents clubs s'étaient organisés, on parlait déjà d'y jouer des tragédies patriotiques; les tailleurs, les perruquiers, les garçons marchands voulaient être des héros. On était bien revenu des chevaliers, des marquis, des petits-maîtres! En vérité, Monvel n'en put croire d'abord ses yeux. Il courut au Théâtre-Français, ne fût-ce que pour voir s'il était encore à sa même place; le Théâtre-Français siégeait encore au faubourg Saint-Germain, mais tout annonçait chez lui une désorganisation prochaine. Il avait des orateurs, des démagogues et des opposants: on y parlait abus, constitution, principes. Le foyer était devenu un vaste champ clos, seulement l'esprit public y avait remplacé l'esprit. Plus d'un conspirait à la sourdine, comme Dugazon, et cherchait à prendre un rôle dans les prochaines saturnales. L'enthousiasme pour tout ce qui était nouveau tournait les têtes. Fabre d'Églantine eût pu détrôner Molière en certains moments; on voyait déjà poindre l'aurore littéraire de madame Olympe de Gouges; quelle royauté nouvelle pour l'art!!! Talma prenait le forum trop à cœur pour que, jeune encore, il ne s'éprît point de cette tragédie menaçante, la tragédie populaire. Cependant il se trouvait encore des jours dans ces tristes temps où l'on plaisantait comme aux beaux jours de M. de Bièvre.
«Quand le mot d'aristocrate, dit Fleury[30], vint à être créé, nous nommâmes bien vite Dugazon _Aristocrâne_; Molé, qui ne savait trop s'il serait blanc ou noir, _Aristopie_, et notre brave Larochelle, qui ne parlait jamais politique sans changer deux fois de mouchoir de poche, _Aristocrache_.»