Mémoires de Mademoiselle Mars (volume II) (de la Comédie Française)

Chapter 2

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«Les costumes des acteurs appartiennent tous à la couronne, sans exception, et sont d'une grande valeur; à cet égard, l'Opéra suédois l'emporte sur tous ceux de l'Europe.

«Parmi les pièces suédoises que l'on donne à ce théâtre, il y en a un grand nombre composé par Sa Majesté elle-même, dont le talent, tu le sais, a excité plus d'une fois la jalousie littéraire de Frédéric de Prusse. Je trouve pour mon compte que c'est là un trait de politique bien digne du génie de Gustave III, d'avoir attaché la nation à son propre idiome, en le rendant celui du spectacle; c'est le moyen le plus sûr et en même temps le plus flatteur de porter la langue d'un peuple à son dernier degré de perfection.

«Le premier opéra suédois qui ait été donné ici est, je crois, _Thétis et Pélée_; mais la pièce nationale la plus goûtée en Suède est certainement _Gustave Wasa_. Un ballet occupe ici cent danseurs, et on y emploie quatre-vingts costumiers; c'est fort joli. Il existe dans le bâtiment de très beaux appartements destinés aux parties de plaisir secrètes du monarque; mais je puis t'assurer qu'ils sont de pure étiquette, bien que ce prince habite rarement avec la reine. J'ai vu dans ces pièces diverses deux ou trois toiles de l'Albane, que le prince a recueillies lui-même en Italie: elles sont délicieuses de fini.

«Ce n'est que depuis peu, et par une bienveillance toute royale pour nous, qu'on a introduit sur le théâtre de l'Opéra la représentation de quelques pièces françaises; cela se faisait _in petto_ et devant des ambassadeurs et des étrangers. Dis à madame Dugazon que si je l'ai regrettée dans _Blaise et Babet_, en revanche cette troupe a redoublé d'efforts ce soir-là. Le roi était fort content.

«Cet édifice et le palais contigu forment le côté d'une fort belle place nommée la _Place du Nord_. On voit, au centre de cette place, le socle monumental qui doit supporter la statue équestre en bronze de Gustave-Adolphe[13].

* * * * *

«Mais quittons l'Opéra, mon cher ami, pour t'entretenir un peu longuement de moi.

«Sa Majesté Suédoise, en me nommant son lecteur, m'a imposé une rude tâche; persuade-toi que ce n'est pas là une sinécure.

«Pour peu que le détail de mes occupations au palais t'intéresse, je vais te le faire avec une grande exactitude.

«Je me lève le matin de fort bonne heure, et sur la pointe du pied, de peur d'éveiller le comte de Geer, près de qui l'on m'a donné en ce moment une chambre au palais; je me rends de là au club des négociants, où je déjeune. Les appartements de cette maison consistent dans une longue salle à manger, un salon de billard, et un cabinet de lecture où l'on trouve les papiers étrangers et même ceux de France, auxquels je tiens essentiellement. La vue de l'hôtel, qui donne sur le Méler, est très belle; on découvre, du balcon, les rochers qui dominent ce lac, et dont la cime est couronnée pat les dernières maisons des Faubourgs.

«Il y a dans Stockholm un autre club supérieur au premier par le style et la dépense qu'y s'y fait; mais je m'en tiens à celui-ci, d'abord parce que M. Sparmann m'y a présenté[14], puis j'y rencontre Sergell le sculpteur, dont je t'ai déjà parlé dans l'une de mes précédentes lettres. Le moka est loin de valoir ici celui que nous prenions tous deux au café de la Régence; mais comme j'abhorre le thé, cette boisson anglaise qui jaunit les dents, il faut bien que je m'en contente. Après la lecture des gazettes, je me rends au théâtre, non sans donner en passant quelque attention à la diversité de costumes qui m'assiége en cette capitale, où chacun paraît dispos, content et robuste. En sortant du théâtre, tu peux t'imaginer aisément la série de mes _travaux_: je cours à la poste recevoir ou porter mes lettres; de là je me promène sur la grande place avec quelques banquiers et commis qui ne manquent jamais de se plaindre devant moi de la pêche du hareng dont le dépérissement est sensible. Ces gens-là sont pour la plupart assez ennuyeux: mais les personnes du premier rang en Suède ont l'esprit si cultivé que cela gâte. Je n'en veux pour preuve que la causerie intelligente et profonde des seigneurs qui entourent Gustave, et parmi lesquels je dois placer le comte de Fersen, qui m'aime singulièrement.

«L'heure à laquelle je dois faire ma cour ordinaire au roi est fixée à dix heures. Je me presse, j'arrive; mais il m'est bien difficile de voir dans le bienveillant et ingénieux souverain qu'on nomme Gustave III un autre personnage que le _comte de Haga_! L'aimable frère de notre amie commune madame Lebrun[15], m'écrivait l'autre jour pour me demander des conseils sur la façon de lire certains vers; ces conseils il eût pu les demander à Sa Majesté, qui est, en fait de lecture poétique, un excellent juge. Je lui ai fait répéter moi-même l'autre jour quelques vers du _roi Léar_[16], et elle me les a redits avec une sensibilité, une douleur qui eussent ému Brizard. Ce prince est un modèle d'esprit, de délicatesse et de prudence; il a fait vers moi le premier pas de si bonne grâce que j'en suis vraiment tout pénétré. Ce qu'il y a de bon dans cette cour hyperboréenne, c'est qu'on n'y voit point de femmes ridicules comme la B..., qui tourne en raillerie les plus sérieux sentiments; point de soupeurs assommants comme Ch...; point de correcteurs de petits vers comme V...; point de petites sottes comme mademoiselle d'A... et point d'avocats comme M... Des déjeuners, des concerts, des promenades occupent les loisirs de cette multitude de courtisans: la gaieté, la grâce s'emparent ici de tous leurs moments, de toutes leurs heures. Le roi n'est impérieux que dans une chose, il exige de ceux qui l'écoutent qu'ils lui rendent histoire pour histoire; il préfère les douceurs d'une conversation choisie à toutes les parties de pêche, de chasse et de danse. Nul plus que lui ne s'est attaché à l'examen de notre société française: sa verve et son esprit philosophique s'en ressentent, il ne lit que les auteurs qui ont écrit de conviction; tous les autres, selon lui, se sont privés eux-mêmes de lecteurs. Son domestique est admirablement composé; il donne, après cinq ans, des pensions aux vieux serviteurs, des maris aux jeunes filles; il prétend que ne récompenser qu'à la fin de la carrière, c'est acheter des serviteurs, et qu'après tout, les serviteurs sont des hommes. Nos lectures ont lieu le plus souvent dans la serre du palais, salon parfumé où les cocotiers de l'Inde, l'arbre d'O-Taïti, les grenades d'Espagne, les figues et les jasmins s'épanouissent comme dans leur sol naturel, tant on donne un soin royal à ces travaux exotiques, tant le nombre de ces jardiniers dévoués au maître est abondant. Chaque livre qu'il me fait ouvrir est surchargé de notes qui attestent à la fois et son goût et son respect pour le vrai; c'est l'ami de la raison et de la nature, et me voilà forcé de recommencer avec lui un cours d'hommes illustres de tous les pays. Il interroge, je réponds, et tu peux le croire, la lecture est souvent interrompue.

«--Que fait d'Alembert?--Il raconte.--Francklin?--Il se montre.--Diderot?--Il rumine.--Saint-Lambert?--Il versifie.--Que vous donnera Necker?--Des plans.--Raynal?--D'anciens contes.--La Guimard?--De longs soupers.--Greuze?--De charmantes toiles.--Désaides?--De bonne musique, etc., etc.

«Tu vois que je n'oublie rien! Par exemple, il m'a reproché l'autre jour de l'avoir endormi en lui lisant les _Incas_. C'était là, il est vrai, un crime de lèse-majesté!

* * * * *

«Presque tous les grands seigneurs, parlent ici français, ce dont je bénis Dieu et la Baltique.

«Les manœuvres commencent de fort bon matin; le roi y assiste ainsi qu'à la petite guerre, car nous avons ici un camp depuis peu. D'ordinaire, il est à pied; mais quelquefois aussi il traverse la ligne dans une calèche à six chevaux, accompagné de quelques officiers ainsi que de six pages de sa maison et d'une escorte de gardes du corps. Les soldats sont disciplinés et vigoureux; les levées se font sur les terres qui appartiennent à la couronne; ces domaines se nomment _Hemmans_ et se partagent en districts. L'armée compose ici une grande force constitutionnelle et à la fois une défense peu onéreuse pour le peuple.

* * * * *

«[17] Mais comment passer sous silence, mon cher ami, la scène qui m'a peut-être le plus impressionné depuis que j'existe, une scène qui te peindra à la fois les déchirements de mon âme depuis huit grands jours et l'inépuisable intérêt de ce prince, qui prend à tâche de me cacher toujours le roi pour ne me laisser voir que l'ami?

«Depuis que je réside ici, Sa Majesté ne m'avait jamais entretenu de mes affaires particulières; un hasard récent l'a mise à même de les pénétrer: maintenant la voilà instruite aussi bien que toi de la liaison que je laisse en France.

«Sa Majesté avait bien voulu m'inviter l'autre semaine à une partie de campagne dans un château voisin, afin de me mettre un peu à même de considérer le caractère rural de ses Suédois. On m'avait parlé beaucoup des paysannes de la Dalécarlie; la beauté de ces femmes a beaucoup de rapport avec celles de la principauté de Galles. Les faneuses surtout attirèrent mon attention. C'était merveille, en effet, de voir ces filles à la taille enchanteresse, ayant fait le voyage à pied pour voir leur roi, sur le seul bruit de son séjour momentané dans ce palais que l'on nomme _Haga_, et qui est situé à un mille et demi de la porte septentrionale de la ville. Ce joli domaine et ses jardins ont été disposés sur les dessins même de Gustave III, Marselier l'a secondé. Nous arrivâmes à ce palais en miniature par une allée touffue d'arbustes les plus beaux et les mieux fleuris que j'aie vus dans le Nord; une chaîne pittoresque de rochers couverts de pins régnait à une petite distance.

«Le château, construit en bois peint de façon à imiter la pierre, consiste dans une façade à trois étages et deux ailes très longues formant galerie. Il est situé à l'extrémité d'une belle prairie sur les bords du Méler, qui forme en ce lieu une magnifique nappe d'eau. La distribution des terres dépendantes de ce palais et de ses bâtiments me rappelait trop le _Petit Trianon_, pour que je ne songeasse pas à notre chère reine Marie-Antoinette.

«Cette suave et noble figure évoquée une fois par mon souvenir, il ne me fut plus possible de m'en détacher. Il me semblait vraiment qu'elle me suivait douce et rêveuse, dans ce frais pèlerinage où il ne manquait que sa laiterie et son théâtre. Que de fois, en la faisant répéter à Trianon, mon cher Désaides, mes yeux s'étaient mouillés de larmes furtives; que de fois quittant sa brochure, j'avais comprimé l'élan qui me poussait à ses pieds! Comme notre belle reine, Gustave III passait une grande partie de son temps dans ce séjour, il avait tous ses goûts purs, élevés, et surtout celui de faire le bien.

«Je ne tardai pas à m'enfoncer dans les rochers qui forment la beauté de ces sites romanesques. J'étais venu dans la voiture du comte de Fersen; mais des soins multipliés l'appelaient près de Gustave: je jouissais donc seul du calme enchanteur de ces beaux lieux.

«--Excellent endroit pour faire une pièce à ariettes, vas-tu dire;--car vous autres compositeurs, habitués à ne poursuivre que des notes, vous ne voyez que la musique dans ce beau livre de la création! Mais que tu eusses vite baissé pavillon, mon pauvre ami, devant les rossignols, les bouvreuils, les rouges-gorges! Tous ces chanteurs ailés formaient au-dessus de ma tête un séraphique concert.

«Une petite pluie douce et tiède était venue mouiller complaisamment sous mes pieds la sciure odorante tombée des mélèses, la neige des acacias et les pétales ouverts dans les herbes. En vérité, ce jour-là, j'étais poète; mon cœur s'ouvrait à toutes les joies, à tous les espoirs, à l'amour et à la vie! Ces faneuses, aux jambes nues, aux yeux d'un bleu doux et mélancolique, dont la nourriture n'est pourtant que du pain noir et de l'eau, le costume une jupe grossière, je les comparais aux nymphes de notre Opéra: c'était un corps de ballet qui valait pour moi celui de Rebel et de Francœur! Je me laissais aller involontairement à une rêverie silencieuse; je poursuivis ainsi ma promenade jusqu'à ce que je me trouvasse fatigué.

«Je m'assis sur un grand quartier de roche, vis-à-vis d'un pavillon aux vitres de couleur, dont la porte était fermée. Le calme profond de ce lieu, sa fraîcheur et son attrait, tout concourait à m'entretenir dans une méditation telle, que mes pensées m'emportaient à mon insu vers le climat que j'avais quitté.

«Là aussi, me disais-je, il y a des bois enchantés, des abris chers au poète et à l'oiseau; il y a des cœurs amoureux de l'ombre et du silence! Verdoyantes allées de Trianon, charmilles de Marly, beaux arbres de Fontainebleau, gazons de Chantilly, rives d'Hyères, où m'entraîna tant de fois Ducis, que de fois ne me vîtes-vous pas, un livre ou un rôle à la main, demander à vos aspects le doux repos qui semblait me fuir; le bonheur de l'oubli et la chasteté de l'étude! Un rôle qu'on apprend sur le velours de la mousse, près de la source qui chante, de l'oiseau qui vous écoute, des feuilles qui tremblent ou de l'abeille qui bourdonne, c'est un ami avec qui l'on se perd pour travailler et causer! Un pauvre comédien devient bien vite près de vous un homme riche; tout ce vert des prairies, tout ce bleu du ciel est à lui et se réfléchit sur son rôle comme sur un miroir! Admirables voix que celle du soir, où l'on trouve des voix et des tendresses inconnues, cris de l'ouragan qui couve et qui s'unissent à vos cris, nuits étoilées où devait aimer Roméo, nuits terribles où la foudre devait effrayer Macbeth! Consulter Dieu dans ses œuvres, c'est ouvrir à son génie les portes d'un monde; lire les poètes devant lui et sous ses yeux, c'est les élever, les agrandir!

«Ainsi me perdais-je dans cette contemplation pleine de charmes. Par un retour insensible, j'en vins à me ressouvenir de cette nature factice du théâtre, de ces arbres et de ces cieux en carton qui me parurent odieux.

«Pendant que je rêve ici, pensais-je, on me déchire là-bas; le tripot de la Comédie se remue. Molé ne m'écrit que rarement et il ne m'écrit jamais ce qu'il pense. Dugazon me menace de publier mes Mémoires si je ne reviens. Brizard et Dazincourt jettent les hauts cris, on fulmine contre moi des réquisitions au théâtre et à la cour! Messieurs les gentilshommes de la chambre, de la sanction desquels je me suis passé, sont capables d'en référer à Gustave III! Il n'y a que Fleury à qui mon départ assure une vraie fortune! Et les femmes, les femmes de cet aréopage couronné! elles me déchireraient comme des furies, depuis cette désertion!

«En ce moment même et comme je m'arrêtais à cette pensée, il me sembla qu'un fer ardent venait de pénétrer ma poitrine; j'y portai la main, ce n'était pourtant qu'un simple papier... une lettre, Désaides, dont le contact me brûlait.--Cette lettre était de madame Mars!

«Pauvre femme! comme elle déroulait dans ces quatre pages si tristes, si accablées, si brûlantes, l'état actuel de son cœur! Mon départ précipité lui avait donné le coup de la mort, et depuis ce temps elle n'accusait même plus, elle se contentait de noter jour par jour toutes ses souffrances. L'avoir délaissée de la sorte, elle et cette enfant si douce et si chère! m'être enfui subitement sans leur avoir même laissé mes larmes et mes caresses pour adieu! Tu peux te douter de ces douleurs, de ces angoisses incessantes! Et ce n'était pourtant que la cinquième lettre de ce genre que je recevais depuis mon long séjour à Stockholm, tant j'avais mis d'art à calmer son chagrin par l'espérance, tant je me berçais moi-même de l'idée de la rejoindre un jour, elle et ma chère Hippolyte, une fois que je me serais dégagé de ces liens d'ambition et de fortune qui me retiennent ici! Si les lettres de l'infortunée étaient rares, en revanche elles avaient gardé sur moi un tel pouvoir, qu'après les avoir lues je demeurais souvent trois jours dans un morne accablement. Aucune partie de plaisir, aucun devoir n'eût pu m'en faire sortir; ces jours-là je me renfermais dans ma chambre et je ne la quittais que sur le soir. Ce qui me désolait, ce qui m'irritait, c'était cette perpétuelle insistance de ma victime au sujet du mariage projeté; elle me rappelait ma promesse avec toute l'exigence du souvenir, toute la fierté de la douleur! Je finis bientôt par ne voir en elle qu'une créancière importune; j'appelais à mon aide l'exemple de Molière, et je me disais qu'un comédien ne doit pas se marier. Pour elle, en m'écrivant, elle n'avait que ce seul but-là, et ce but me révoltait. Tu peux te figurer aisément cette répugnance, toi qui me sais depuis longtemps ennemi de toute entrave. Ma fortune d'ailleurs ne motive-t-elle pas mes refus? Comment se dénouera ma fugue en Suède? par une pension sans doute. Or le roi ne paraît pas pressé de me renvoyer à messieurs de la Comédie. Je ne te dirai pas les termes de cette lettre, tu te les figures; je n'ai vu là seulement ni apprêt de style, ni douleur forcée, et cependant la pauvre femme continue de jouer la tragédie! Bref, je serais perdu si je la revoyais un jour seulement, car je l'aime de toute la force de mes souvenirs. Elle veut quitter le théâtre, et cela serait folie. Maintiens-la, je te prie, dans l'idée contraire; tu trouveras d'ailleurs sous ce même pli un mot écrit pour Valville à ce sujet. On a bien raison de dire qu'on ne fait jamais dans la vie ce que l'on veut. Il y a huit grands jours que je reçois cette lettre de France, je la lis, je la relis, puis je me jure ensuite de ne plus la relire; et vois, cependant, Désaides, elle se retrouve encore toute ouverte sur mon bureau pendant que je trace ces lignes, mes yeux ne peuvent l'éviter, je croirais faire un crime en la brûlant! Tu vas voir maintenant si la fatalité ne se mêle pas de moi!

II.

Suite de la lettre de Monvel.--Le roi et le Comédien.--Proposition embarrassante.--_La Clémence d'Auguste_.--Mademoiselle Cléricourt.--Divers portraits.--Le poète Bellmann.--Kellgren, secrétaire du roi.--Galanterie de Charles XII.--Lidner.--La Sapho suédoise.--Swedenborg.--_Le Docteur de la Lune_.--Prédiction faite à Kellgren.--L'armurier du roi.--Vision de Gustave III.--Rapprochement de cette vision avec une anecdote de Pichegru.--Retour de Monvel en France.

«Je demeurais assis vis-à-vis du pavillon, écoutant ainsi ces voix diverses et agitées de mon cœur, quand une main se posa sur mon épaule... Je me retournai brusquement, et je vis Gustave III.

«Le bruit de ses pas avait été sans doute amorti par la mousse qui tapissait le sentier; je demeurai muet, interdit comme un homme qui sort d'un rêve!

«Le roi sourit de mon étonnement, me fit signe de me lever; cela fait, il me prit le bras avec une grâce charmante.

«Comprendras-tu, Désaides, ce qui dut se passer en moi dans un pareil moment? Un mot, un geste du roi me faisait son ami, son égal! Et j'étais bien éveillé; ce n'était point un jeu de mon imagination, un rôle appris et joué sur le théâtre de Stockholm; non, c'était le prince, c'était le roi, Gustave III, qui me parlait! Tout ce qu'avait rêvé cet homme était beau; tout ce qu'il réalisait déjà était grand! Il avait changé à lui seul la forme d'un gouvernement, et cette révolution s'était opérée presque sans effort, tandis que la nôtre qui s'élabore, Désaides, que de sang, que de crimes ne coûtera-t-elle peut-être pas! C'était un roi de chevalerie, jeune, ardent, si noble que la plupart des courtisans s'en montraient jaloux; tour à tour sévère, élégant, ou valeureux, il imprimait à son siècle un cachet de nationalité; son éducation semblait se résumer par ce seul mot: Reconquérir! Et en effet, Désaides, il avait reconquis, par le plus audacieux de tous les coups, sa souveraineté et son peuple; il aimait la poésie et il couvrait les poètes de son manteau; il idolâtrait la France, et on ne parlait guère à sa cour que la langue française: il ne lisait lui-même que des livres français et s'inquiétait fort peu des vers venus d'Allemagne! C'était un soleil vers lequel tous les rayons de la froide Baltique convergeaient: il écrivait avec le comte de Tassin; il collaborait avec Kellgren, il protégeait chez lui Dalin et Léopold; ailleurs Diderot et Helvétius! Et c'était ce monarque, ce prince qui venait à moi! Il m'avait cherché à travers les solitudes vertes du château de Haga, moi son lecteur officiel, moi directeur en titre de sa troupe française; et, je ne le prévoyais que trop à la sensibilité affectueuse de son regard, ce n'était point de prose ou de vers qu'il allait m'entretenir; non, un intérêt bienveillant le guidait seul vers ton ami: ce n'était plus le roi, c'était Gustave!

«À l'entour de nous, tout était vrai, imposant! La nature elle-même prêtait à cet entretien la solennité de son silence, je retenais mon haleine, j'allais écouter le roi!

«L'écouter loin de tous les seigneurs, loin de tous les importuns, moi, pauvre comédien mis à l'index de la société!

«Je me trouvais ainsi, comme par miracle, entre deux royautés, mon cher Désaides, l'une créée par Dieu et aussi éternelle que lui, l'autre bâtie par les hommes et aussi fragile que leur nature! Sur ma tête un ciel éclatant, limpide; à mon bras le roi de Suède! Pour la première fois de ma vie, je sentis le feu de l'orgueil courir dans mes veines! Un pareil triomphe! Ah! j'aurais donné tous les autres pour celui-là!

«--Monvel, me dit le roi, vous ne m'attendiez pas, convenez-en.

«--J'en demande pardon à Votre Majesté, elle a dit vrai. L'homme est fait de la sorte, qu'il espère souvent un bonheur trop loin de lui pour l'atteindre, et ne devine pas celui que Dieu lui tient en réserve dans sa bonté...

«--Je tenais à vous voir ici, reprit Gustave, c'est ma résidence favorite, et j'y suis trop calme, trop heureux pour que mes moindres désirs ne s'y réalisent pas.

«Je ne compris point d'abord le sens de ces paroles, et je gardai le silence, attendant que le roi daignât m'en donner l'explication.

«Ce que Gustave m'avait dit au sujet de ce séjour concordait avec l'idée que j'avais dû m'en faire, d'après les récits de la cour; c'était, en effet, à Haga, qu'à la révolution de 1772, il avait consulté secrètement ses amis sur la lutte qu'il commençait. Cette circonstance l'avait même déterminé à prendre dans ses voyages le nom de cette résidence qui lui était devenue si chère.

«Nous étions devant le pavillon dont je t'ai parlé. Gustave III tira de sa poche une petite clé dorée; puis s'étant assuré que nous n'étions pas suivis, il ouvrit la porte de cette mystérieuse retraite, après m'avoir fait signe de l'y suivre.

«L'intérieur du pavillon était tapissé de gramens et de coquillages; une table rustique occupait le milieu; le plafond seul était peint, il représentait Hébé versant le nectar aux Dieux.

«Le roi ne fit asseoir auprès de lui par un geste plein de bonté.

«--Monvel, me dit-il, avec ce son de voix pénétrant qui n'appartient qu'à lui seul, je vais exiger de vous un vrai service...

--Un service, Sire! repris-je un peu étonné.

«--Un service; j'ai compté sur vous. Ai-je eu tort?

«--Ah! Sire, répondis-je, je voudrais payer du reste de mon existence les bontés dont vous me comblez...

«--Voilà une phrase bien respectueuse, et que je vous interdis pour l'avenir, mon cher lecteur.

«Il y eut une seconde de silence.

--«Monvel, reprit le roi avec une mélancolie qui me toucha dans un prince si jeune, vous vivrez plus longtemps que moi, et ce sera pour le mieux...

«--Quoi! Sire...

«--Sans doute; vous avez de nombreux amis que vous retrouverez à l'heure du succès, fiers de vous, de votre gloire! Les rois, eux, les pauvres rois, n'ont que des flatteurs, des courtisans ou des ennemis!

«--Ah! Sire, Votre Majesté oublie que je suis là!

«J'ajoutai bientôt avec chaleur: