Mémoires de Mademoiselle Mars (volume II) (de la Comédie Française)

Chapter 1

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MÉMOIRES DE MADEMOISELLE MARS

(DE LA COMÉDIE FRANÇAISE)

PUBLIÉS PAR ROGER DE BEAUVOIR.

II

PARIS,

GABRIEL ROUX ET CASSANET, ÉDITEURS,

33, rue Sainte-Marguerite-Saint-Germain.

1849.

I.

Monvel en Suède.--Douleur de madame Mars.--Gustave III. Ulrique et Amélie.--Le lecteur du roi.--La nourrice.--Le palais de Stockholm.--Le portrait voilé.--Causerie royale.--Fragments de correspondance de Monvel à Désaides.--L'Opéra suédois et le Théâtre-Français.--Vie de Monvel à Stockholm.--Particularités sur Gustave III.--Le château de Haga.--Promenade sentimentale.

Ce matin-là, Valville, en faisant répéter à madame Mars une tragédie de la Harpe, remise depuis peu au répertoire,--les trop fameux _Barmécides_,--s'interrompit tout à coup en voyant que son interlocutrice n'avait pas même l'air de l'écouter; en effet, au lieu de songer à la réplique, elle regardait une carte de géographie étendue sur le bureau de Valville.

Valville en avait marqué certaines lignes à l'encre rouge, c'était là son occupation depuis un grand mois; il s'attelait à cette carte géographique et se figurait que son fauteuil était devenu une chaise de poste.

La configuration de la Suède préoccupait le digne homme autant que Gustave Wasa; il s'était fait, en idée, bourgeois de Stockholm, et ne parlait plus que de négociations avec la Prusse et l'Autriche. La révolution de France arrivait à grands pas; bien qu'on ne fût qu'en 1788[1], la convocation des notables du royaume et les remontrances du Parlement n'étaient pas de nature à rassurer sur l'avenir. À des menées sourdes, hostiles contre la cour se joignaient les dénonciations contre les ministres; les théâtres eux-mêmes, encouragés par l'audacieux exemple de Beaumarchais, poussaient à l'émancipation; un an après on devait représenter _Charles IX_, de Chénier, premier anneau de cette chaîne de pièces affranchies de toute entrave. L'époque des violences littéraires et politiques approchait; la censure de Bailly, le maire de Paris, allait se voir plus tard elle-même brisée comme une digue impuissante.

Et c'était dans un pareil moment que Valville, l'honnête et calme Valville, s'occupait de la Suède!...

Les artistes sont faits ainsi, ils voyagent sur l'aile de l'imagination, qui a du moins le mérite de les emporter loin d'un pays maussade et orageux. Que faisaient à cet esprit pacifique les débuts de Robespierre comme avocat[2], les chapeaux à la Marlborough[3], le Parlement et M. de Calonne? Valville n'aimait, il faut bien le dire, qu'un homme au monde, et cet homme c'était Monvel. Il l'avait apprécié de bonne heure dans la société de Désaides, il le savait parfois quinteux, difficile; mais il estimait cette probité rare, cette droiture à toute épreuve[4]. Si Valville songeait tant à la Suède, c'est que du fond de cette cour de Gustave III, Monvel en revanche songeait peu à lui; à peine avait-il écrit quelques lettres à madame Mars! D'où provenait ce silence, cet oubli, et comment Monvel ne s'était-il pas mieux fait pardonner son prompt départ! Il avait rompu brusquement avec la Comédie, au mépris de son contrat, et sans s'inquiéter en rien de la sanction de Messieurs les gentilshommes de la chambre; le roi de Suède l'avait nommé son lecteur, et dès lors la tête lui avait tourné. Il était écrit qu'il partirait sans embrasser seulement la pauvre Hippolyte, sans serrer la main à Valville ou à Désaides, à qui il laissait le soin de faire représenter plusieurs pièces de lui, durant son absence; il était écrit que ce départ cruel serait un coup de foudre pour madame Mars! «Quel courage, pensait Valville, ou quelle incroyable sécheresse! A-t-il imposé silence aux voix de son cœur, ou n'était-il pas digne de connaître les regrets?» L'avortement de cette liaison effrayait Valville, il savait quelles racines elle avait jetées dans l'âme de madame Mars! Au seul timbre de Stockholm sur une lettre du fugitif, elle pâlissait en ouvrant l'enveloppe, elle trahissait son angoisse par un tremblement fébrile. Que d'humiliations, d'amertumes cruelles et dures, quand la poste se taisait! Elle se confinait ces jours-là dans sa chambre ou dans sa loge, évoquant en elle son orgueil blessé pour haïr l'ingrat; elle se représentait son lâche abandon, elle jurait de ne plus toucher ses lettres! Mais les planches même de cette scène, foulées par Monvel, comment les fuir? Mais ce même public attentif à sa parole, comment l'éviter? Des larmes impuissantes brûlaient alors les joues de la pauvre femme, elle appelait Hippolyte et elle la serrait avec accablement contre son cœur. Plus de sourire pour Dugazon, le joyeux diseur; plus d'amour pour la promenade aux vertes allées du Luxembourg, plus de rayon d'orgueil ou de joie en passant près de la loge de Monvel! C'était une humble douleur, mais elle eût fait pitié même aux plus indifférents.

Telle est cependant l'immense activité de l'espoir, que madame Mars se croyait encore aimée. Les premières lettres de Monvel étaient brûlantes, elles ne dissimulaient rien de ses efforts, de sa lutte avec lui-même. Le théâtre qu'il fuyait ne lui avait donné que des ennuis; cette liaison était le seul bonheur dont il remerciât le Ciel; seulement, poursuivait-il, «j'oppose la neige au feu en vous quittant, vous que je conjure de prendre garde à toutes ces haines de là-bas!» Quelles étaient ces haines dont parlait Monvel? Les meilleurs et les plus forts se sont plaints souvent de l'injustice. Monvel était-il découragé, n'était-il qu'ambitieux? Le désir d'une union prochaine éclatait dans cette franche et noble épître, il y parlait d'Hippolyte, «_sa chère petite fée!_» Quelle lecture que celle d'une pareille missive pour la pauvre abandonnée, mais aussi quel brusque rayon de lumière sur les projets de Monvel, quand peu à peu ses lettres devinrent plus courtes et plus rares! Le moment est dur où l'on s'aperçoit de l'indifférence et de l'oubli dans les cœurs qui nous sont chers; mener le deuil de ses souvenirs n'appartient qu'à la vieillesse. Et quelle rudesse dans ces mornes avertissements! L'illusion du théâtre lui-même n'ôte rien aux épines d'un pareil drame, on se voit encore belle, et l'on se demande pourquoi l'on est délaissée. Madame Mars avait mis en Monvel son avenir et celui de sa fille; sa tendresse fut frappée d'un coup sensible en apprenant qu'il épousait mademoiselle Cléricourt.

Voici dans quelles circonstances ce mariage eut lieu; si elles semblent romanesques, c'est la faute des événements et non la nôtre:

Gustave III aimait les lettres, ses loisirs étaient spécialement consacrés au dessin et à la lecture, il avait composé même plusieurs pièces de théâtre dont le sujet était pris dans l'histoire de Suède. Le commencement de son règne avait été marqué par la construction d'un édifice splendide, le théâtre de l'Opéra national; plus tard il devait fonder une académie suédoise sur le modèle de l'Académie française, et concourir lui-même pour un des premiers prix qui furent proposés[5]. Jamais souverain n'avait possédé à un plus haut degré le don de la parole; il aimait la représentation, la cour était devenue bientôt une des plus brillantes de l'Europe. Une troupe française venait d'être formée par lui à Stockholm, il l'y entretenait avec un luxe royal, Monvel s'en vit nommé premier comédien et directeur, il partit convaincu que Gustave avait grand besoin de lui, et il ne se trompait pas. Si le roi le faisait trembler, en revanche le poète le rassurait; Monvel se présenta donc résolument devant Sa Majesté suédoise.

Il trouva un homme dans la force de l'âge, bien fait, d'un port noble, les yeux d'un bleu doux, le front large, la voix forte, sonore dans le commandement, flexible et suave dans l'intimité de la causerie, prenant tous les chemins pour arriver au cœur de son peuple, ardent, éclairé, et surtout singulièrement épris des arts, qui le reçut entre le portrait de Gustave Wasa et d'Adolphe Frédéric, lui parla de son voyage en France sous le nom du comte de Haga, avant qu'il fût roi; l'entretint de Voltaire et de Frédéric, du roi Stanislas et de Boufflers, puis arrivant graduellement à la Comédie-Française, lui demanda des nouvelles de M. le maréchal de Richelieu et de Préville. Le roi, dans ce premier entretien, rappela à Monvel le trait de La Rissole[6]; tous deux en rirent beaucoup.

On parla de Brizard, de Molé, et d'autres acteurs; Gustave gardait Monvel pour la bonne bouche, il l'avait vu à Paris l'année qui suivit ses débuts dans l'_Égisthe_ de _Mérope_; Monvel jouait alors les jeunes rôles dans la tragédie. Le roi lui donna la réplique, et il fallut que notre acteur récitât toute la scène quatrième du dernier acte. On ne se figure pas avec quel charme, quel bonheur Gustave III l'écoutait! Ce prince avait hérité toutes les qualités charmantes de sa mère Ulrique, qui se montra digne du grand Frédéric, son frère, par ses lumières et son instruction. Le mariage de cette princesse avec Adolphe avait été le fruit d'un trait de finesse de sa part qui est peu connu et dont nos lecteurs nous sauront gré.

La cour et le sénat de Suède avaient envoyé un ambassadeur _incognito_ en Espagne pour observer en secret le caractère des deux filles du prince Frédéric, _Ulrique_ et _Amélie_. La première passait pour avoir l'esprit malin, fantasque, satirique, et déjà la cour de Suède s'était prononcée en faveur d'Amélie, princesse remarquable par sa douceur non moins que par sa beauté. La mission secrète de l'ambassadeur transpira, comme il arrive trop souvent; Amélie se trouva dans la plus grande des perplexités, par l'invincible répugnance qu'elle avait de renoncer au dogme de Calvin pour embrasser celui de Luther. Dans cette position délicate, elle crut ne pouvoir mieux faire que de consulter sa sœur, elle la pria de l'aider de ses avis. «Cette union, ajoutait-elle, est contraire à mon bonheur, à mon repos!» La maligne Ulrique lui conseilla d'affecter alors des airs de hauteur et de dureté pour toutes les personnes qui l'approcheraient en présence de l'ambassadeur suédois. Amélie ne suivit que trop cette perfide suggestion. Ulrique, de son côté, eut soin de se parer de tous les dehors aimables dont elle dépouillait sa sœur; tous ceux qui n'était pas initiés dans le secret furent surpris d'un tel changement. L'ambassadeur informa sa cour de cette méprise de la renommée, qui attribuait ainsi faussement les qualités d'une sœur à l'autre; Ulrique se vit préférée et monta sur le trône de Suède, au grand regret d'Amélie.

--C'est de la tragédie féminine, disait à ce propos Gustave III à l'un de ses familiers, le baron de Geer: grâce à elle, je suis devenu le premier citoyen d'un peuple libre.

À peine arrivé à Stockholm, Monvel s'y vit installé au palais, élégant édifice commencé par Charles XI et fini par Gustave III. Vingt-trois belles croisées ornaient sa façade, dix colonnes doriques supportaient un pareil nombre de cariatides ioniques, appuyées sur dix balustres d'ordre corinthien; la couverture en était à l'italienne. Le rez-de-chaussée du palais et les arcades donnant sur le quai étaient de granit; le jardin, orné de lions de bronze et de statues, offrait un aspect magique, en ce qu'il s'avançait au-dessus de vastes galeries. La chapelle, la salle où s'assemblaient les États, le muséum royal et les logements de la cour frappèrent Monvel. Les appartements de sa majesté offraient une très grande magnificence; la plupart des salles qui les composaient étaient ornées de belles tapisseries des Gobelins. Le salon de compagnie, remarquable par son décor à la turque, avait des siéges dans la forme de ceux d'un divan; au-dessus de chacun était un miroir magnifiquement taillé, dont le cadre était de verre colorié en jaune et en pourpre.

Au sein de ce luxe, Gustave conservait jusque dans son costume une simplicité étrange, sa tenue avait quelque chose de militaire. Rien n'égalait sa vénération pour Gustave-Adolphe, qui ne s'engagea jamais, on le sait, dans une bataille sans avoir dit sa prière à la tête de ses troupes; après quoi il entonnait de la manière la plus énergique un hymne allemand, que son armée répétait en chœur avec lui.

--Voilà qui vaut bien vos chœurs de l'Opéra, disait un jour le roi à Monvel; l'effet de trente à quarante mille guerriers chantant à la fois devait être imposant et terrible!

Il avoua à Monvel qu'il avait fait le plan d'une tragédie sur ce héros qui mourut l'épée à la main, le mot du commandement sur les lèvres, et la victoire dans le cœur.

--Je donnerais bien dix ans de ma vie pour jouer ce rôle-là, reprit Monvel avec feu; mais vous me l'avez pris, Sire, comme mon chef d'emploi!

Monvel causait encore dans cette première entrevue avec le monarque, quand la femme d'un paysan dalécarlien entra sans avoir été annoncée le moins du monde dans l'appartement.

--Mon cher Monvel, dit le roi, je vous présente la nourrice de mon fils; c'est une brave Suédoise qui descend en droite ligne de l'honnête André Péterson, qui défendit Gustave Wasa contre les meurtriers envoyés à sa poursuite par Christian. C'est dans nos montagnes, asile de la santé et de la paix, que j'ai voulu choisir la nourrice du roi futur, afin qu'il suçât avec le lait la vigueur de nos montagnards et leur vieil amour pour le pays.

--À propos de cela, demanda le roi, êtes-vous marié, êtes-vous père?

Monvel s'inclina, cette phrase avait fait passer dans ses veines un frisson de glace. La nourrice du petit prince était vêtue de l'élégant costume introduit par Gustave III lui-même dans ses États et qui tenait beaucoup des anciennes modes espagnoles. Ses grands yeux bleus étaient remplis de douceur et d'expression; il régnait dans toute sa personne un air de propreté, de délicatesse et d'enjouement.

Le petit prince apparut bientôt; il était né le 1er novembre 1778, juste un an avant Hippolyte Mars. Il portait une espèce de justaucorps gris-blanc, à manches fendues, une paire de bottes à la Charles XII, une épée à la dragonne, et des gants de couleur fauve. Le roi exigeait qu'il s'assouplît déjà à tous les exercices du corps; il habitait une partie du palais présentant tous les caractères de la solitude.

--Nous en ferons un Gustave-Adolphe, disait-il; il en a déjà le nom!

Le roi congédia l'enfant, et passa dans sa bibliothèque avec Monvel.

Elle ne contenait pas moins de vingt mille volumes et quatre cents manuscrits.

--Bien que je vous aie nommé mon lecteur, je vous fais grâce de tout ceci, mon cher Monvel. Beaucoup de ces livres font partie du pillage de la bibliothèque de Prague; je laisse à l'Université d'Upsal des curiosités d'autre nature. Vous y pourrez voir, par exemple, les sandales de la _Vierge Marie_ et la bourse de _Judas_.

Monvel contint un sourire.

--Ah! j'avoue, à la louange de l'Université, que les professeurs qui vous donneront l'explication de ces raretés vous paraîtront un peu embarrassés de leur rôle. En revanche, on vous fera voir des manuscrits islandais qui datent de plus de huit cents ans. Mais, tenez, ajouta le roi avec un sourire gracieux, voici qui vous plaira plus: une comédie en trois actes et en vers, de 1777, dont l'auteur est, je crois, de vos parents. En vérité, vous n'auriez qu'un mot à dire pour le faire parler.

Monvel reconnut son _Amant bourru_ délicieusement relié.

--Vous me placez, Sire, en trop bonne compagnie.

--Que dites-vous là? Vous voilà à côté de traités écrits par des Lapons. Mon bibliothécaire n'en fait jamais d'autres! Il est vrai qu'il est Anglais! Ce qui va vous surprendre, c'est qu'ici tous nos professeurs marchent bottés. Toutes les affaires en Suède se font en bottes; le cuir est si bon marché! Que pensez-vous de Sergell, qui veut absolument me sculpter en bottes? moi qui suis pour le brodequin: c'est plus antique. Je vous ferai voir ce malheureux Sergell, qui devient mélancolique et qui m'effraie; les deux Martin, frères et rivaux en mérite, deux peintres dont je fais grand cas; et puis, mon cher Monvel, il faudra bien aussi que je vous montre mes dessins: Frédéric montrait bien ses vers à l'auteur de _Mérope_ et de _Zaïre_!

En parlant ainsi le roi poussait la porte d'un cabinet octogone, des fenêtres duquel on découvrait Stockholm en amphithéâtre, ses murs de pierre ou de briques, revêtus en plâtre blanc ou jaune tendre, ses forêts de pins dégarnis, et les sinuosités admirables de la Baltique. Cet endroit ressemblait à un _retiro_ profond. Çà et là quelques rideaux recouvrant les cadres de ce boudoir, des plantes exotiques, et quelques médailles d'un rare travail, classées dans des rayons de laque. Un prie-Dieu était placé dans un des angles, et au-dessus de ce prie-Dieu, un tableau également voilé.

--Regardez, Monvel, regardez, dit le roi, en soulevant la draperie de ce tableau; cette figure n'est-elle pas celle d'une Vierge?

Monvel resta frappé de saisissement; il avait eu le temps de remarquer avec quel frémissement religieux le roi était entré dans ce sanctuaire qu'il nommait sa galerie.

La figure représentée dans ce portrait était celle d'une jeune et belle Italienne de dix-huit ans environ, aussi noble aussi suave qu'une madone de Raphaël ou du Guide. Gustave III, qui passait pour avoir fait preuve d'une continence monacale dans sa première jeunesse, regardait souvent ce portrait les larmes aux yeux.

--Quelle est donc cette personne? demanda timidement Monvel.

--Oh! reprit le roi, ce cadre est toute une histoire! C'est le portrait d'une femme dont j'eus le tort de m'amouracher pendant mon voyage en Italie...

--Le tort?

--Oui, sans doute, continua-t-il avec rêverie. Mais je vous conterai cela un jour...

Et il recouvrit le tableau de son voile.

Le roi passa outre, non sans laisser échapper à l'œil de Monvel les signes d'une profonde émotion. Il parla d'autre chose, ouvrit un magnifique recueil de dessins, où il y avait des Watteau admirables, des vues de diverses contrées, une série de costumes suédois depuis les premiers temps de la monarchie, et même quelques autographes de têtes couronnées. L'écriture de Marie-Antoinette fut la première qui frappa les regards du comédien. C'était une lettre adressée au _comte de Haga_ lui-même, à la sortie d'une représentation à l'Opéra, où elle lui avait promis de lui faire voir Vestris. Par un caprice malheureusement trop commun à ce _dieu de la danse_, il avait fait défaut ce soir-là au royal voyageur visitant les merveilles de Paris sous le nom d'emprunt de comte de Haga. Marie-Antoinette, alors dauphine, dont beaucoup d'écrivains ont trouvé moyen, de nos jours même, de calomnier la grâce et l'esprit, s'excusait gaiement devant Gustave III de l'impolitesse inouïe du sieur Vestris:

«Vous allez être roi, écrivait-elle au prince royal de Suède; mais il y a longtemps que Vestris est dieu!»

L'impertinence de Vestris avait déjà éclaté à l'occasion d'un pas où mademoiselle Heinel avait voulu danser, et, dans lequel en sa qualité de maître de ballets, il s'était réservé tout le brillant. Il fut sifflé d'abord dans la chaconne qui terminait l'opéra, et il insulta, à sa rentrée dans les coulisses, mademoiselle Heinel. L'affaire portée devant le Ministre de Paris, celui-ci crut devoir rendre justice à l'outragée. Vestris fut obligé, le lendemain, de lui faire agréer les excuses les plus soumises. Pour reconquérir son public ce soir-là même, l'illustre danseur se surpassa dans la chaconne, et y fit de si grands efforts, qu'en sortant de la scène il se trouva mal.

--De tout ce que j'ai vu avec mon frère à Paris, disait Gustave III à ce sujet, ce qui m'a paru le plus drolatique, c'est Vestris et l'éléphant! M. de Boufflers m'a fait des vers fort jolis[7], et je vous ai applaudi à vos débuts; mais Vestris furieux, Vestris voulant dévisager mademoiselle Heinel, il faut avoir vu cela! Pour l'éléphant, vous souvient-il qu'il se montra bien plus furieux que Vestris, vis-à-vis de mon secrétaire Stetten, qui le regardait d'un air de pitié et de dégoût? Cet infortuné Stetten exprimait sa répugnance par des gestes qui n'échappèrent point à l'intelligent colosse; il retira sa trompe, et, la dardant avec rage contre son détracteur, il ne s'en prit heureusement qu'à sa chevelure, qu'il dépoudra et mit en désordre! Si Stetten avait porté perruque, il fût revenu chauve dans notre carrosse jusqu'au palais.

À propos d'éléphant, continua le prince malignement, je ne dois pas oublier mon cornac, M. d'Alembert; car en vérité vos Parisiens me regardaient comme une bête curieuse! D'Alembert me promenait tant qu'il me fatigua.

--S'il faut avoir une rude tête pour penser avec vous, lui dis-je un soir, il faut avoir de rudes jambes pour vous suivre!

Les succès inouïs de mademoiselle Le Maure au Colysée[8], ceux de l'électricité par M. le duc de Pecquigny[9], les encyclopédistes, le coin de la reine et celui du roi, le sexe de d'Éon et l'esprit de Diderot, tout fut passé ensuite en revue par le monarque, dont les saillies n'étouffaient jamais la raison. Il avait tout vu, tout exploré dans ce court voyage parisien, d'où il ne fut rappelé que pour occuper le trône de Suède; et, pendant que l'impératrice de Russie faisait transporter à grands frais à Pétersbourg des morceaux de rocher pour servir de base à la fameuse statue de Pierre-le-Grand, il bâtissait, lui, sur le granit, en appelant de tous côtés la lumière sur ses projets, et en assurant, sans une goutte de sang, la sécurité publique. Dès 1780 il avait conclu, avec la Russie et le Danemark, ce fameux traité de neutralité armée qui eut tant d'influence sur les progrès du commerce dans le Nord; quelques années plus tard paraissait la convention entre le roi de Suède et le roi de France. Cependant, le calme qui semblait régner de toutes parts ne cachait que troubles et divisions intestines, comme on le verra par la suite, et pendant la diète de 1786, il s'était formé une opposition décidée, que dirigeaient quelques membres de la noblesse.

Monvel lecteur du roi, Monvel arrivé en Suède sur ces entrefaites et à une époque où le trône de France se trouvait lui-même si exposé, ne put se défendre d'un vif sentiment de douleur, à la vue de pareils symptômes. Par une singulière coïncidence, dont il ne parlait plus tard qu'avec les larmes dans les yeux, il fut conduit par le roi, le premier jour de son arrivée, à l'Opéra, que ce jeune prince s'était complu lui-même à faire élever, sans pressentir, hélas! l'horrible meurtre qui épouvanterait cette scène le 17 mars 1792!

Nous laisserons ici parler Monvel; les fragments de cette correspondance curieuse peindront mieux que notre plume la position du lecteur de Gustave III, à Stockholm, et la cour de ce prince, dont les encyclopédistes recherchaient beaucoup l'appui. Cette correspondance est datée d'avril 1785[10]:

«Si je ne t'ai point encore dit, mon cher ami, ce qu'est l'Opéra élevé par le roi dans sa ville de Stockholm, c'est qu'en vérité je m'occupe plus de la troupe tragique et comique que des représentations de l'Opéra en question, où l'on m'a fait pourtant l'honneur de reprendre l'autre jour, devant S. M. notre pièce de _Blaise et Babet_[11]. Je te parlerai plus tard de l'effet de cette reprise. Je passe maintenant à la salle où elle a eu lieu.

«L'Opéra bâti par Gustave III est un édifice d'une forme élégante; la façade en est ornée de colonnes et de pilastres corinthiens. Je puis l'assurer que les comédiens italiens en seraient fort satisfaits, et M. de Sauvigny lui-même, qui n'est pas toujours content de tout[12].

«L'intérieur de cette salle a la forme d'une ellipse tronquée; il ne répond pas malheureusement à la façade, car le vaisseau est petit et ne peut contenir plus de mille spectateurs. Il est fort richement décoré; mais ce qui va te surprendre bien fort, c'est que les places de la famille royale sont dans le parterre.