Mémoires de Mademoiselle Mars (volume I) (de la Comédie Française)

Chapter 7

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Ce Morande était un plat gueux, une bête venimeuse; c'était de lui qu'on avait dit: _Il mourra comme Sainte-Croix, de ses poisons_. Il eut à Londres, avec d'Éon et Beaumarchais, de sales affaires de police, et l'on ne comprenait guère qu'il osât mettre le pied dans le foyer de la Comédie.

--Conçoit-on que Champfort y vienne? répondait-il à cela. Champfort que j'ai tué tant de fois sous mes pamphlets?

--Ça ne me tue pas, Monsieur, mais ça vous fait vivre, lui avait noblement répondu Champfort qui l'avait fort bien entendu.

Champfort n'avait pas trouvé de place plus que tous les autres pour cette représentation du _Mariage_, il courait partout comme un fou.

Peu s'en fallut qu'il ne se heurtât contre mademoiselle Olivier, délicieuse enfant qui devait jouer ce soir-là le rôle de Chérubin.

Mademoiselle Olivier n'avait obtenu ce gentil rôle qu'à la sollicitation de Dazincourt[33]. Pour que Beaumarchais cédât aux instances de cet acteur, il fallait qu'il eût reconnu un talent hors ligne à mademoiselle Olivier. C'était en effet une charmante personne, qui rappelait par son éclat et sa fraîcheur ce qu'Hamilton a dit des beautés anglaises[34]; elle avait reçu le jour sur les bords de la Tamise, dans cette cité qui battit des mains à Henriette Wilson. Une figure de nymphe encadrée par de magnifiques grappes de cheveux, des yeux noirs, chose assez rare pour une blonde, une fraîcheur telle qu'on l'eût prise pour Diane sortant du bain, une taille de fée, un caractère d'ingénuité, de noblesse et de décence, telles étaient les qualités de cette suave enfant qui devait jouer le rôle de _Chérubino dit amore_.

Le masque de Melpomène, son poignard et son cothurne lui déplurent bientôt; elle était si belle dans l'_Alcmène_ d'Amphitryon, dans _Agnès_, dans _le Philosophe sans le savoir_! Mais ce qui frappait le plus les spectateurs, c'était sa rare décence. Une voix limpide, notée comme une musique, une naïveté exquise et pleine d'abandon, quelque chose de triste et de virginal tout à la fois formait l'ensemble de cette intéressante actrice, à laquelle le public ne cessa jamais de donner les preuves du plus flatteur intérêt. Il ne tarda pas à la comparer à mademoiselle Gaussin.

D'une modestie, il y a plus, d'une timidité excessive, cette jeune fille qui devait mourir à vingt-trois ans portait au théâtre les qualités estimables qui l'avaient fait chérir et estimer à la ville, elle rendait pur et presque innocent chaque rôle dangereux. Ainsi en fut-il de celui d'_Alcmène_, auquel mademoiselle Olivier donna de la sensibilité, de la noblesse, et un degré singulier d'élévation.

Ce soir-là elle arrivait au foyer entre deux hommes fort dissemblables à coup sûr d'esprit, de manières et de tournure. Elle était entre Beaumarchais et Préville.

Beaumarchais, avec un empressement de jeune homme, avait apporté une grande boîte de bonbons pour mademoiselle Olivier; il venait de les lui offrir avant le lever du rideau,--M. de Bièvre courut lui offrir, lui, des calembourgs[35].

On connaît la distribution du _Mariage de Figaro_. Molé seul avait des droits au rôle d'Almaviva, puisqu'il l'avait déjà si élégamment représenté dans _le Barbier de Séville_; la comtesse fut donnée à mademoiselle Sainval; mademoiselle Contat, l'amie de Beaumarchais, joua Suzanne; Préville refusa le rôle de Figaro pour choisir celui de Bridoison, ce refus dénotait un comédien qui imprime son cachet aux moindres rôles; Figaro échut enfin à Dazincourt, et le joli page à mademoiselle Olivier.

Tous ces personnages étaient descendus déjà dans le foyer de la Comédie bien avant la pièce, quand un fracas terrible retentit aux portes de la salle. La rue Quincampoix et les spéculateurs de la régence n'étaient rien près de cette foule. La plupart de ces spectateurs faméliques n'avaient point dîné; un duc mangea un vol-au-vent sur le rebord de sa loge, ce qui parut le signal d'un véritable banquet... En un instant la salle devint une taverne...

On n'entendait dans les couloirs que les cris suivants:

--Un aile de poulet à madame la comtesse!

--Une dinde au nº 16!

--Le café au 29! etc., etc.

Les rôles avaient été concertés entre mademoiselle Contat et Beaumarchais; mademoiselle Contat protégeait mademoiselle Olivier, elle descendit en la tenant par la main...

--Comment _le_ trouvez-vous? demanda-t-elle à Beaumarchais; n'est-ce pas que c'est bien là Chérubin?

Beaumarchais embrassa mademoiselle Olivier avec transport.

En effet, c'était bien là Chérubin, le charmant page! L'ovale gracieux de mademoiselle Olivier rappelait un peu celui de la belle et malheureuse princesse de Lamballe, des yeux magnifiques, un teint de lys et de roses, une grâce, une jeunesse, et quel organe!--Elle était ce soir-là toute de dentelles et de satin! Le portrait sous lequel elle s'assit par mégarde au foyer était celui de mademoiselle Lecouvreur, morte à 37 ans! Singulier rapprochement!

Tout ce qui se trouvait dans le foyer fit cercle autour de mademoiselle Olivier et de mademoiselle Contat.

--Mais savez-vous bien, disait cette dernière à Beaumarchais, que c'est là pour vous une véritable bonne fortune? Grâce à son costume, vous venez d'embrasser mon filleul Chérubin, et cela sur les deux joues?

--C'est qu'elle me donnait cette envie-là depuis longtemps, répondit-il, on a répété mon pauvre _Mariage_ dès le mois d'avril 1783! J'ai lu ma pièce partout, et il le fallait bien; on ne la permettait nulle part[36]! Aujourd'hui, enfin, je vois par mes yeux à quoi servent les ennemis! Quelle foule, ma chère! quelle foule! ah! sans le comte d'Artois je ne ferais pas ce soir lever le rideau[37]!

Mademoiselle Olivier venait d'ouvrir sa boîte à bonbons. Elle la referma tout d'un coup et avec un air d'embarras.

--Qu'avez-vous donc? demanda mademoiselle Contat à Chérubin.

--Bien, mon Dieu, rien... je me serai peut-être trompée, répondit à l'oreille de Suzanne la naïve enfant, mais j'ai cru voir un billet au milieu de ces dragées.

--Un billet! voyons.

Beaumarchais s'était éloigné en voyant venir M. de Lauraguais... Mademoiselle Contat ouvrit la boîte, elle en tira en effet un petit billet qui sentait le musc d'une lieue. Sur ce billet était inscrit le couplet suivant tiré d'une chanson alors en vogue:

Distinguons la fille ingénue De la femme au hardi maintien; L'une a tout notre sexe en vue, L'autre ignore même le sien; L'une ne rougit point encore, L'autre ne sait plus qu'on rougit; L'une nous peint la jeune Aurore, L'autre un jour ardent qui finit!

On attribuait cette chanson à Beaumarchais lui-même, mais ici la désignation des deux femmes qu'elle avait la prétention de peindre était changée, car il y avait écrit au bas: _À mesdemoiselles Olivier et Contat_.

On ne sut l'auteur de cette infamie qu'une heure après. Un certain ami de M. La Morlière, nommé le chevalier de Drigaud, après avoir rôdé vainement autour de la jolie mademoiselle Contat, avait résolu de s'en venger. Il se trouvait chez le même confiseur où Beaumarchais acheta sa boîte. Profitant de la préoccupation du poète, il glissa le billet sous les dragées. Un quart d'heure après, mademoiselle Contat, belle de pâleur et de colère, demandait à Beaumarchais l'explication de cette énigme. Beaumarchais n'eut pas de peine à reconnaître l'écriture de Drigaud, il se rappelait aussi qu'il était là, près de lui, lors de l'achat de ces bonbons.

--J'en fais mon affaire, dit-il à la délicieuse actrice[38]; bien que ce monsieur m'ait fait l'honneur de me citer, je ne pense pas qu'il recommence!

Il sortit, et revint quelque temps après apportant une lettre assez faiblement orthographiée à l'adresse de mademoiselle Contat.

--J'ai rencontré le drôle au café de la Comédie, lui dit-il, et voici sa lettre d'excuses. Quand on a lutté avec le roi,--excusez du peu--on ne craint pas ses laquais[39]!

La sérénité reparut sur le beau front de Suzanne, et l'on mangea les bonbons.

--Au moins, demanda Chérubin, vous m'assurez, monsieur de Beaumarchais, qu'ils ne sont pas empoisonnés!

En ce moment Valville rentra l'oreille basse.

Il courut à cette petite fille de cinq ans presque oubliée sur son banc, et qui devait porter un jour un nom égal à celui de Contat; il l'embrassa et chercha à lui faire prendre patience. Il avait cherché Monvel par les corridors, comme une âme en peine. On trouva Monvel à moitié mort d'inanition, grignotant un petit pain à café qu'il s'était procuré à grand'peine au milieu de la bagarre.

--Tu es bien heureux, toi, lui cria Valville, tu dînes!

--Oui, grâce à Dugazon qui, avec son agilité de singe, m'a lancé ce petit pain du bas de notre escalier! Mais Hippolyte, Hippolyte! où donc est-elle?

--Hippolyte Mars n'a pas dîné, répondit Valville, pas plus que ton humble serviteur. Là où il n'y à rien, mon cher Monvel, le roi perd ses droits, et nous sommes acculés pour notre terme!

Monvel faillit se fâcher contre Valville; mais il releva le front, il venait d'apercevoir M. Rochon de Chabannes, auteur de la Comédie-Française.

--Rochon, lui dit-il, vous me devez à dîner!

--C'est vrai, mon cher Monvel, répondit Rochon, mais du diable si je vous le rends aujourd'hui! On ne trouverait pas un bouillon, fût-ce pour la duchesse de Polignac!

--Et voilà le mérite, reprit Monvel; ne voyez-vous pas; que mademoiselle Sainval est à demi morte d'inanition? Allons, mon cher Rochon, vous qui me devez bien quelque chose, ne fût-ce que pour m'avoir lu hier trois grands actes, apportez-nous ici une orange ou une volaille à la pointe de votre épée! Tenez, voilà une petite qui me fait mal au cœur tant elle est maigre, ajouta Monvel en tâtant le bras de l'enfant que tenait Valville dans le foyer et à qui mademoiselle Olivier distribuait la moitié de ses papillotes à la vanille.

Rochon partit comme un trait, pendant que mademoiselle Contat riait avec Sainval à gorge déployée.

--Ce pauvre Rochon, c'est son dernier jour! Il va se faire étouffer, c'est sûr!

Pendant ce temps, la petite Hippolyte Mars mangeait les dragées de Chérubin à pleines poignées.

Qui eût annoncé à Beaumarchais qu'il avait alors devant ses yeux une petite fille de cinq ans qui jouerait un jour ses trois rôles l'eût certainement fort étonné[40].

Dazincourt, habillé déjà pour le rôle de Figaro, descendit alors de sa loge. Beaumarchais passa avec anxiété la revue de son costume.

--C'est bien cela, dit-il; je me crois encore à Madrid! Il y a dans une tapisserie de l'Escurial un joueur de paume qui vous ressemble, mon cher Dazincourt. Ce sera un peu votre rôle ce soir; tenez bien la raquette, et ne laissez pas tomber la balle! C'est un combat de mots que ma pièce, et voilà tout!

Dazincourt s'approcha de mademoiselle Olivier avec un empressement qui ne dut surprendre personne[41]. Tous deux s'admirèrent instinctivement, et avec cette franc-maçonnerie du regard qui n'existe vraiment que dans le monde du théâtre. La finesse, la grâce et l'esprit faisaient le caractère distinctif du talent de Dazincourt; cette fois cependant Beaumarchais lui recommanda à l'oreille de la chaleur, ajoutant que le mot du _diable au corps_ de Voltaire était cette fois son seul et dernier conseil pour le rôle de Figaro.

--Rassurez-vous, répondit l'acteur; je ne vous revois de mes jours, si je ne me couche pas cette nuit avec la fièvre[42].

Le retour de Rochon paraissait impossible; Monvel donna à sa petite-fille la moitié de la flûte qu'il déchiquetait à belles dents, et la plaça ensuite tant bien que mal, avec Valville, dans les coulisses. _Le mariage de Figaro_ fut la première pièce à laquelle Hippolyte Mars assista.

L'ouvrage fut joué le 27 avril 1784; ses vingt premières valurent cent mille francs à la Comédie. L'épigramme et le dénigrement furent très vifs, mais impuissants. Bachaumont, à qui nous renvoyons nos lecteurs, a relevé nombre de pamphlets et d'injures à l'endroit de Beaumarchais, celui-ci n'y répondit que par sa devise de: _Ma vie est un combat!_

L'enthousiasme pour la pièce nouvelle avait été si grand que Larive, et ceci est un fait peu connu, demanda le rôle de Grippe-Soleil. L'affluence de la province était telle que l'on eût pu mettre sur les affiches le fameux mot de Champfort, «Rien ne réussit à Paris comme un succès». Beaumarchais eut le tort d'en être excessivement vaniteux. Un brave gentilhomme, qui ne se doutait guère que Beaumarchais fût à deux pas de la loge qu'il occupait au-dessus de l'orchestre, s'écria:

--Que ce Beaumarchais a donc de l'esprit!

--Il me semble, lui répondit l'auteur piqué, que le mot de _monsieur_ ne vous écorcherait pas la bouche!

--Je ne m'en dédis pas, Monsieur, reprit l'autre, en reconnaissant à qui il avait affaire,--Beaumarchais a beaucoup d'esprit; mais _monsieur_ de Beaumarchais n'est qu'un sot[43]!

Trois ans après cette éclatante représentation, la mort enlevait au théâtre mademoiselle Olivier, la plus jeune, la plus tendre fleur de la Comédie.

Un coup négligé,--on prétend qu'elle reçut ce coup fatal à un baisser de rideau dont la tringle la frappa, devint la cause de sa mort. Elle avait vingt-trois ans quand elle mourut, et n'avait joué ainsi que sept ans à la Comédie-Française.

On attribue à Rochon l'épitaphe suivante de cette charmante actrice:

Soyez belle à la ville, au théâtre, à la cour, Soyez jeune, éclatante artiste, Pour mourir par un machiniste, Vous qui faisiez mourir d'amour

Mademoiselle Olivier avait été chérie, adorée des gens de lettres. La dernière pièce où elle joua fut l'_École des Pères_, représentée le 1er juin 1787.

Comme elle était morte sans avoir pu faire aucun acte religieux, le curé refusa de l'enterrer. Obligé de céder à des instances nombreuses, il voulut du moins qu'elle n'eût qu'un convoi d'indigents et quatre prêtres.

--Quatre prêtres! répéta Valville au foyer de la Comédie, quand elle a laissé une aumône de cent écus pour être distribués aux pauvres!

Le fait était vrai; le convoi n'en fut pas moins très mesquin. Mademoiselle Olivier fut inhumée à Saint-Sulpice.

Les mots piquants ne manquèrent pas à la représentation de l'œuvre de Beaumarchais, qu'on eût pu nommer la préface de 89. Ses ennemis ne pouvaient lui pardonner d'avoir creusé, comme la taupe, son chemin sous terre. La pièce avait été donnée par l'un des jours les plus chauds de l'année; il y avait, nous l'avons vu, un monde énorme. À la fin du second acte, l'auteur paraît dans la salle; on criait de tous côtés: de l'air! de l'air! de l'air! Beaumarchais fit observer aux spectateurs que les fenêtres ne pouvaient pas s'ouvrir.

--Il n'y a qu'un moyen d'avoir plus frais, ajouta-t-il en agitant sa canne, je m'en vais casser les vitres.

--Ce sera, lui cria un plaisant, la seconde fois de la soirée.

Jamais il n'y eut d'effet comparable à celui de mademoiselle Contat dans Suzanne: le goût le plus fin, l'esprit le plus piquant, la grâce la plus vaporeuse (ce mot résumait l'éloge le plus complet de ce temps), étaient fondus dans son jeu. Préville s'était jeté à son cou et l'avait tenue longtemps embrassée:

--C'est la première infidélité que j'aie faite à mademoiselle Dangeville, avait-il dit.

L'épigramme de Rivarol, cet homme dont l'esprit eut toute la vogue d'un _pont-neuf_, devait mordre le triomphateur:

«Beaumarchais doit bien rire de Molière, qui, avec tous ses efforts, n'a jamais passé les quinze représentations! Se moquer de Molière est bon, mais en avoir pitié serait meilleur.»

Rivarol n'en voulait pas moins à Monvel qu'à Beaumarchais. «Son _Amant bourru_ est un des joyaux du théâtre, écrivait-il plus tard; ses _Amours de Bayard_ se sont emparés d'un public encore chaud du _Mariage de Figaro_; mais qu'est-ce que cela prouve?»

Rivarol avait eu recours cependant plus d'une fois à la bourse de Monvel.

Il avait emprunté à M. de Ségur le jeune une bague où se trouvait la tête de César. Quelques jours après M. Ségur la lui redemanda.

--_César ne se vend pas_, lui répondit Rivarol.

Le lendemain de cette première représentation, le marquis de Bièvre entrait d'un air rayonnant dans le foyer de la Comédie-française. Le succès de la veille était dans toutes les bouches. Quand le marquis parut, tout ce qu'il y avait de célèbre parmi les nouvellistes du temps, les acteurs et les auteurs se répandaient en éloges sur la pièce en vogue.

--Ah! s'écria de Bièvre, il s'agit bien de M. Beaumarchais, du comte Almaviva, de Chérubin, de Suzanne! La _Folle Journée_, ne l'oubliez pas, date d'hier, tandis que l'aventure dont je vous promets de vous régaler est inédite; elle vaut bien la pièce, et si Beaumarchais l'avait connue...

--Ah! diable, marquis, vous nous mettez l'eau à la bouche,--parlez, parlez, s'écria-t-on de toutes parts.

Le marquis garda le silence; il prenait un malin plaisir à se laisser presser de la sorte. Il s'essuyait le front, tirait sa tabatière et riait sous cape.

Les curieux étaient au supplice.

--Comment donc, marquis, vous avez frappé les trois coups et vous ne levez pas le rideau? C'est déloyal! Prenez garde! on va vous siffler.

--Ah bah! pour cela vous attendrez bien que j'aie fini. Je commence: il s'agit...

Ici une avalanche de noms inscrits sur les registres de la galanterie interrompit de Bièvre.

--Non, non, mille fois non, reprit-il; il s'agit du jeune homme que Monvel a sauvé hier soir devant le café de la Régence.--Vous savez bien, l'_homme... à la brouette_?

--Vrai! s'écria-t on de tous côtés. Voilà qui promet!

Et un silence de première représentation s'établit. On eût entendu voler une mouche.

--Vous connaissez tous, reprit de Bièvre, l'imagination passionnée, bizarre de ce beau jeune homme... ce qu'on en raconte... ajouta le marquis avec un sourire moqueur. Eh bien! figurez-vous que, négligeant cette fois tout déguisement, il avait résolu de ne s'en fier qu'à ses propres charmes pour réussir près de la belle C... de la Comédie-Italienne, dont il faisait le siége depuis plus de trois semaines.

--En vérité?

--C'est comme je vous le dis: les bouquets le matin, le soir les primeurs les plus exquises, les plus rares. Rien n'était épargné; mais notre jeune homme n'était pas le seul à soupirer pour les beaux yeux de la dame, il y en avait un autre... et un autre plus sérieux. Il n'était pourtant que simple chevalier, mais d'une des meilleures familles de France, par ma foi, et de plus un cavalier accompli.

--Cela devient intéressant, dirent les femmes.

--En amour, reprit Dugazon, c'est bien le moins qu'on ait des doubles.

--Silence! s'écria de Bièvre, autrement je remporte mon histoire!

--Donc, nos deux jeunes gens, de leur côté, soupiraient en même temps et à qui mieux mieux; l'un plaisait, plaisait beaucoup; l'autre ne pouvait plaire autant, et pour cause... car tous deux jouant le même emploi, n'avaient pas les mêmes moyens. Cependant le héros de la brouette avait peu à peu conquis toute la confiance de la dame. Jugez-en: avant hier il était chez elle:

--Qu'avez-vous? lui demanda-t-il en la voyant chagrine, et pourquoi cet air rêveur!

--Ah! ne m'en parlez pas, reprit-elle, je suis horriblement torturée. Des créanciers implacables! ils me menacent, me poursuivent, et tout cela pourtant s'arrangerait avec trois mille livres.

--N'avez-vous donc personne qui puisse tous venir en aide? objecta-t-on d'une voix mielleuse.

--J'ai bien le chevalier, mais je n'ose rien lui dire. Il est gêné, je le sais, des dettes énormes contractées au jeu... Ce pauvre chevalier! s'il savait où j'en suis, il serait capable de jouer encore! Et puis, vous le dirai-je? je ne suis point une Lucrèce, et à celui qui nous oblige on ne sait rien refuser.

--Ma belle enfant, reprit notre héros, en la baisant au front, tout cela s'arrangera. Seulement rappelez-vous les derniers mots que vous m'avez dits: «À celui qui nous oblige on ne sait rien refuser.»

Un second baiser effleura encore le front de la belle, son consolateur s'éloigna.

Le lendemain matin, la femme de chambre de l'actrice lui apporta un billet et une bourse.

Le billet renfermait ce mot sans signature:--Je vous aime!

La bourse contenait trois mille livres.

Deux heures après, on annonçait chez elle le chevalier.

Le soir mademoiselle C... ne parut pas à la première représentation de _Figaro_.

--C'est vrai, nous l'y avons cherchée vainement, ainsi que le chevalier.

--Mais voilà le piquant!... qu'on m'écoute... s'écria de Bièvre d'une voix de tonnerre.

Chacun retint sa respiration.

--Ce matin notre héroïne arriva chez son confident de l'avant-veille.

--Ah! mon ami, s'écria-t-elle, je suis sauvée, entendez-vous? Ces trois mille livres, je les ai.

--Ne vous l'avais-je pas dit? Ah ça! n'oubliez pas qu'à celui qui nous oblige...

--Oh! je n'ai rien oublié, bien au contraire; aussi quand le chevalier est rentré...

--Hein? reprit notre _jeune homme_ alarmé, le chevalier est venu?

--Hier matin, deux heures après cet envoi tant désiré! Ah! j'ai tout oublié auprès de lui, mes chagrins, mes tourments passés.--C'est qu'il est charmant.

--Comment! il aurait été heureux?

--Tant d'esprit, un cœur si noble, si généreux! continuait mademoiselle C... avec exaltation... ouvrir ainsi sa bourse à une amie...

--Sa bourse! sa bourse! murmurait notre jeune homme entre ses dents. Vous l'aimez? demanda-t-il avec un air d'incrédulité.

--J'en suis folle.

--Allons, reprit notre héros désappointé, j'ai payé pour un chevalier!--À la première occasion, il faudra qu'un duc paye pour moi!

Le marquis de Bièvre achevait à peine, que mille éclats de rire saluèrent son récit.

--Bravo, bravo, marquis; c'est unique, délicieux!

--C'est conté à ravir, ajouta derrière de Bièvre une voix que le marquis reconnut pour celle de mademoiselle Raucourt, l'héroïne peu chaste de son anecdote.

--Vous trouvez?

--Et sans un seul calembourg!... Ah! c'est là, marquis une infidélité véritable à vos habitudes... Pour rendre hommage à votre talent de conteur, je vous propose ici devant tous les nôtres le traité suivant.

--Un traité! demanda de Bièvre surpris.

--Sans doute. M. de Sartine ne vous a-t-il pas condamné, mon pauvre marquis, à me payer certain contrat?

--Je ne le sais que trop, reprit de Bièvre. Deux mille écus!

--Eh bien! à chaque fois que vous conterez si bien...--sur moi bien entendu et sans calembourg,--sans calembourg, ah! c'est bien convenu,--je vous remettrai la moitié de ce que j'ai donné hier, pour que le chevalier devînt l'amant de cette ingrate petite C...

--La moitié de trois mille livres!

--La moitié, marquis; vous voyez que si vous contez souvent, nous serons quittes avant peu!

--Pauvre Raucourt, si j'allais te ruiner! reprit de Bièvre tenté de se jeter à son cou.

--Ah! bast! le calembourg me répond de toi; marquis; tu seras longtemps encore mon débiteur!

Les rieurs, qui avaient été d'abord pour le marquis, passèrent du côté de Raucourt.

L'année 1784 n'était pas encore révolue, que de Bièvre, emporté par sa manie, redevait encore les deux mille écus.

III.

Retour vers l'enfance de mademoiselle Mars; madame Monvel.--Une scène inattendue.--Le duel et les mains de papier.--L'enlèvement.--Les deux orthographes.--M. Floquet.--Un changement d'heure.--Incendie de l'Opéra.--Le danseur Nivelon.--Lettre des demoiselles de l'Opéra.