Mémoires de Mademoiselle Mars (volume I) (de la Comédie Française)

Chapter 6

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La maison de madame Mars.--Les Étrennes.--Déplorable santé de mademoiselle Mars.--Mademoiselle Mars amenée au foyer.--_Monsieur et mademoiselle_ Raucourt.--Desessarts volé.--Mademoiselle Mars à la première représentation du _Mariage de Figaro_.--Originaux d'alors.--Le marquis Bilboquet.--_Ingrate Amarante!_--M. de Sartine juge.--M. de Chambre.--Champcenetz.--_Remboursé!_--Almanach des _Grâces et des Maigres_.--Morbide.--Champfort.--Mademoiselle Olivier.--La boîte à bonbons.--Le chevalier de Brigand.--Dazincourt.--Mot d'un spectateur à Beaumarchais.--Mort de mademoiselle Olivier.--Son épitaphe.--Le casseur de vitres.--Rivarol, juge de Beaumarchais et de Monvel.--Esprit d'alors.--Encore le jeune homme à la brouette.--Un traité d'actrice à marquis.

Nos lecteurs ont pu voir combien l'intérieur de madame Mars la mère était borné, la modicité de ses ressources ne lui permettait guère d'en égayer la monotonie habituelle.

À part quelques éclairs joyeux de Dugazon, quelques brusqueries de Grandménil, qui faisaient sourire la pauvre petite comédienne en herbe, rien ne corrigeait à ses yeux l'aspect renfrogné de cette maison, où toutes ses journées se ressemblaient.

Madame Mars avait pour Monvel un attachement sérieux, et elle le lui fit bien voir, quand, plus tard, cet acteur se maria en Suède. C'était une femme d'ordre et d'économie; ce qui le prouve, c'est qu'elle fut choisie par mademoiselle Mars elle-même, dès que celle-ci se vit riche, pour s'occuper de tous les détails de la maison. En attendant, elle était si misérable, qu'elle-même faisait sa cuisine. Ces premières années de mademoiselle Mars furent donc loin d'être heureuses.

Cependant Valville l'avait conduite quelquefois au théâtre Montansier, où il était acteur lui-même, nous l'avons dit, en compagnie de Damas et de Baptiste. À douze ans elle avait déjà joué à Versailles de petits rôles en harmonie avec son âge, celui du _Plaisir_ entre autres, dans un divertissement qu'on y donna et qui avait pour titre les _Étrennes_[29].

Mais son apparence était si mesquine, sa santé si pauvre, sa voix si faible, que Valville désespérait d'elle et disait à Grammont[30]: _On n'en fera jamais une comédienne!_

Cependant mademoiselle Mars, même avant de jouer pour la première fois sur un théâtre, avait vu de près les premières coulisses d'alors,--les coulisses de la Comédie-Française!

La date est précise, c'est en 1784, et mademoiselle Mars avait alors cinq ans!...

Cinq ans!... Jusque-là elle n'avait jamais abordé ce redoutable domaine, divisé par tant d'intérêts, capricieux sénat où M. de Richelieu promenait sa goutte en compagnie de Fleury et du duc de Duras, où les gentilshommes de la chambre se promenaient bras dessus bras dessous avec les comédiens.

--Que fait donc là Molé depuis un quart d'heure? demandait un jour un de ces messieurs en voyant ce semainier hautain tirer à l'écart M. de Richelieu, et causer avec lui d'un air important.

--Ne le devinez-vous pas, reprit ironiquement le comique Auger, Molé est en train de _protéger_ M. de Richelieu!

Monvel ne donnait, lui, dans aucun de ces orgueils ridicules; aussi ne s'était-il pas même concédé jusque-là un autre orgueil bien plus légitime, celui de sa fille; il allait la voir; il l'aimait à sa manière, c'est-à-dire de temps en temps, et comme il aimait la Comédie Française[31]; mais il avait défendu à Valville de la lui amener jamais dans les coulisses de la Comédie.

Or, pour que Valville bravât ainsi les ordres de Monvel, il fallait, certes, une grave circonstance.

Voici, en effet, ce qui était arrivé:

Le 27 avril 1784, l'affiche de la Comédie annonçait le _Mariage de Figaro_. Aucun autre moyen, pour Valville, de voir la pièce que de pénétrer par les coulisses; et ce soir-là madame Mars était malade! Lui laisser Hippolyte à la maison, c'était exposer l'enfant à sa mauvaise humeur, à son ennui; Valville préféra l'emmener à ses risques et périls, car il l'aimait et ne se refusait jamais à ce qui pouvait l'égayer.

Et certainement la mêlée était bien rude ce jour-là!

Dès trois heures, une foule immense emplissait les abords de la Comédie; c'était un tumulte, des cris dont rien ne peut donner une idée. En voyant cet essor, ce roulis de la multitude, on se demandait si le théâtre n'allait pas soutenir un siége dans les règles; messieurs les gardes françaises mêlés, cette fois, aux gardes suisses, avaient grand mal à repousser les assaillants. Valville hésita quelques instants, puis avisant une trouée faite par Hullin le danseur, qui, grâce à sa maigreur, à son nez en crochet et à ses bras de télégraphe, était parvenu à déranger l'épais bataillon obstruant l'entrée des coulisses, il prit résolument Hippolyte Mars dans ses bras, l'éleva au dessus de sa tête, et parvint ainsi jusqu'à l'escalier du théâtre, en demandant la loge de Monvel. Arrivé à la rampe, il la saisit et s'apprêta à en gravir les degrés quatre à quatre.

--Il est inutile de te presser autant, lui dit Hullin, tu ne trouveras pas Monvel: je l'ai laissé au café de la Régence avec un monsieur.

Hullin appuya beaucoup sur le mot de monsieur; il savait Valville fort curieux de tout ce qui pouvait toucher Monvel; le ton mystérieux qu'il affectait ne pouvait manquer son coup.

--Oui, poursuivit Hullin d'un air hypocrite et en voulant s'amuser de la sincérité de Valville, il s'est fait là une jolie affaire! Protéger un pareil audacieux, le réclamer, des mains de la garde, qui, heureusement pour la sûreté publique, ne le rendra pas!

C'est là de la folie... A-t-on rien vu de pareil?

--Qu'a donc fait ce monsieur? demanda Valville.

--Ce qu'il a fait, reprit Hullin; il s'est élancé de sa brouette, parce qu'un garde suisse venait d'intimer l'ordre à ses porteurs de retourner; et brandissant en main la cravache qu'il tenait:

--Faquin! s'est-il écrié, ne me reconnaissez-vous point? J'appartiens à la Comédie-Française!

--Et qui as-tu reconnu?

--Personne, je t'assure, du personnel masculin de la Comédie. Pourtant, Monvel s'est empressé de quitter sa tasse de café, et il a couru parler aux gardes. Tu aurais bien ri, va; jamais il ne s'est montré plus pathétique!

Ô Romains! ô vengeance, ô pouvoir absolu!

avait-il l'air de leur dire, à ces gens de la maréchaussée, comme Auguste dans _Cinna_. Je n'ai pu en savoir davantage; mais mon opinion est qu'à cette heure Monvel est bien capable d'avoir suivi au corps-de-garde cet ami improvisé...

--Diable d'imprudent! il n'en fait jamais d'autre! reprit Valville, et moi qui venais le prier de me faire placer ici!

--Autant vaudrait que tu demandasses la place de M. de Vaudreuil! Tu ne vois donc pas ce peuple? On dirait vraiment que les Parisiens vont voir exécuter quelqu'un à la Grève!

--Beaumarchais et Law seront un jour synonymes: même foule pour tous les deux.

--Nous allons voir tirer de fiers coups de fusils à l'opinion, dit sentencieusement Hullin. Ce qu'il y a de triste, c'est que M. de Beaumarchais danse bien mal.

--Tu l'as vu danser?

--À Gennevilliers... une seule fois; ça fait pitié!

Un brouhaha furibond, déchaîné du bas de l'escalier opposé, interrompit cette conversation. Hullin poussa un cri; il venait de reconnaître le _jeune homme_ qu'avait protégé Monvel une demi-heure avant au café de la Régence.

Ce _monsieur_, c'était mademoiselle Raucourt.

Coiffée du chapeau rond aux larges ailes qui ombrageait la physionomie pâle et lymphatique du prince de Galles, les jambes et les cuisses serrées dans un pantalon collant dû au tailleur Acerbi, qui ne prenait jamais ses mesures que sur le nu, fût-ce à des souverains comme à l'empereur Alexandre; la cravache à pomme d'or dans la main droite, ses gants dans la gauche, son gilet orné de perroquets et sapajous, mademoiselle Raucourt, suivie, pourchassée, tomba dans le foyer comme la foudre, en donnant les signes de la plus violente agitation. Elle s'était mise en homme pour voir plus facilement l'ouvrage tant couru, et, grâce à ce déguisement qui lui était familier, elle espérait bien percer la cohue, et trouver un coin de loge dans la salle. Par malheur, tout était pris. Grâce à Monvel, elle avait pu se soustraire aux représailles de la force armée; mais il avait fallu qu'il se fît sa caution.

--Ainsi voilà Monvel au corps-de-garde pour _monsieur_! s'écria Valville d'un air d'humeur, et vous êtes homme à le laisser là! ajouta-t-il en se tournant vers mademoiselle Raucourt.

Cette apostrophe mit les rieurs du côté de Valville. Raucourt en prit son parti; elle venait d'apercevoir une grosse servante au front coloré, arrivant tout en nage par l'un des corridors. Cette femme tenait à son bras un panier de provisions sauvé sans doute à grand'peine de la bagarre.

--Desessarts! s'écria-t-on en reconnaissant sous une ample cornette la figure ouverte, épanouie du gros comique. Ah! ça, tout le monde aujourd'hui est donc déguisé?

--Il le fallait bien, répondit Desessarts; sans cela, je courais risque de mourir de faim! Par bonheur, j'ai pris mes précautions.

Et il montra en même temps à ses camarades deux bouteilles ornées d'un cachet respectable et un saucisson d'Arles couché en travers sur une tranche de pâté.

Valville éprouva une horrible tentation... Il n'avait que son café au lait dans l'estomac; pour Hippolyte, la pauvre enfant n'avait rien mangé de la journée. De ses beaux yeux noirs languissamment tournés vers Valville, elle semblait l'implorer.

S'adresser à Desessarts paraissait humiliant à Valville; il pouvait fort bien se faire d'ailleurs que le gastronome refusât.

Si du moins Dugazon eût été là, Dugazon si leste, si adroit, si fin larron! Et un tour de main, il eût escamoté la bouteille et la tranche de pâté, pensait Valville.

Mais Dugazon était absent, ou il s'habillait sans doute déjà dans sa loge.

La perspective de se voir emprisonné avec Hippolyte Mars au milieu de tous ces affamés semblait peu agréable à Valville; il n'était pas là sur ses planches, dans son théâtre, à la Montansier enfin! Aux maux désespérés, les grands remèdes! se dit-il enfin en voyant Desessarts qui s'éloignait pour manger à l'écart tout à son aise.

Et passant la main avec une prestesse merveilleuse dans son panier, il en sortit une bouteille qu'il cacha sous sa lévite.

--C'est toujours ça, se dit-il en faisant asseoir Hippolyte vis-à-vis du portrait de mademoiselle Duclos; ne bouge pas et ne t'étonne de rien.

Il cacha la bouteille de Desessarts sous le velours frangé de la banquette.

--Si je pouvais maintenant attraper un petit pain, nous ferions une fière dînette!

Hippolyte Mars regardait toujours Valville, comme pour lui dire: j'ai faim!

C'était la première fois qu'elle était introduite dans ce sanctuaire auguste,--le foyer de la Comédie Française.--Aussi ne se lassait-elle point de le regarder.

Qui eût dit alors à la petite fille qu'elle y jouerait _cinquante-cinq ans_!

Oui, cinquante-cinq ans d'efforts, de gloire, de fatigue, et d'esclavage vis-à-vis de ce même public apprêtant déjà toutes ses colères contre Beaumarchais!

Laissons Hippolyte Mars attendre son petit pain, et Valville guetter un second Desessarts, pour nous occuper des personnages les plus célèbres accourus au foyer sur le seul bruit de cette représentation pour laquelle on se passait de dîner.

Le foyer de la Comédie contenait bon nombre d'originaux.

Aujourd'hui que les _habitués_ n'existent plus, que des figures sans caractère ni relief les ont remplacés, il n'y a pas de mal à nous représenter cet auguste salon de la Comédie tel qu'il était.

Les portraits des plus célèbres artistes l'ornaient comme aujourd'hui; on y remarquait ceux de Lekain, Clairon, mademoiselle Duclos, etc. Debout et adossés contre la cheminée remplie d'arbustes verts comme pour une soirée de réception, se tenaient plusieurs auteurs.

La chaleur était si lourde que beaucoup de ces messieurs balançaient alors entre leurs mains des éventails nommés ce soir-là même _éventails à la Figaro_. Ils étaient énormes et se composaient de quelques feuilles de musique collées ensemble. C'était l'un des violons du théâtre qui, se trouvant sans doute mal rétribué et voulant mettre à profit l'occasion d'une telle affluence, avait déchiré bel et bien quelques vieilles partitions, puis, aidé de la fleuriste voisine, les avait métamorphosées en éventail. C'était aussi la première fois que l'orchestre du Théâtre-Français, qui peut être fort utile, se mêlait d'être agréable.

Au premier coup d'œil, vous eussiez distingué parmi ces auteurs le marquis de Bièvre, de facétieuse mémoire, Bièvre à qui son adresse rare à un jeu difficile avait valu le nom de _marquis Bilboquet_. Il excellait, en effet, à cet exercice; le bilboquet dont il se servait présentait, d'un côté, une surface plane, et à chaque coup la boule y tournait sur son axe. D'une taille moyenne, mais bien prise, d'un physique aimable, gracieux, de Bièvre, rompu de bonne heure à tous les exercices du corps, avait servi quelque temps dans la première compagnie des mousquetaires; il y était entré avec un beau nom[32] et une fortune de trente mille livres de rente. Il n'en fallait pas davantage pour qu'il fût bien vite couru. Célibataire forcené, il ne sacrifia cependant aux femmes (c'était alors le mot consacré) qu'en fuyant un si onéreux contrat. Il était de mode alors de s'attacher au char d'une courtisane. De Bièvre, en vrai mousquetaire, paya son tribut à cette mode ruineuse. Tombé dans les griffes de mademoiselle Raucourt, qui débuta avec éclat, en 1773, au théâtre, il l'entretint d'abord sur le pied de quinze cents livres par mois, de quarante mille données pour payer ses dettes et de six mille livres de rentes viagères. C'était se conduire en véritable Turcaret. En dépit de ces largesses, de Bièvre ne put conserver le cœur de son amante, à laquelle on reprocha de prendre aussi souvent Sapho pour modèle que Melpomène. Mademoiselle Arnould lui parut devenir un peu trop l'amie de mademoiselle Raucourt; quitté par celle-ci, le mousquetaire, pour se venger, écrivit au lieutenant de police une lettre qui fit grand bruit. C'était un factum des plus véhéments sous une forme comique:

«Monsieur,

«Je crois n'avoir pas besoin de vous faire une confession générale pour vous mettre au fait de toutes mes sottises.

«La belle R..., qui commence par où les autres finissent, à dix-sept ans et neuf mois, a arraché à mon ivresse, ou à ma stupidité, un contrat qu'elle a fixé à deux mille écus; car, il faut lui rendre justice, elle m'a sauvé l'embarras de cette affaire; elle a choisi le notaire elle-même, elle a pris son heure, réglé les articles, et je n'ai eu que la peine de signer. La forme de ce maudit contrat est si sévère, toute cette manœuvre était si mal déguisée, que j'ai ouvert les yeux une demi-heure après; je me suis même confié au notaire sur mes craintes, et j'ai signé doutant encore si l'on tiendrait les conditions verbales qu'on avait faites avec moi. On les a tenues tant bien que mal pendant cinq mois et demi, et avant-hier j'ai reçu mon congé sans pouvoir même en venir à une explication.

«Vous conviendrez qu'un rêve aussi court, laissant à sa suite des réalités pareilles, rend le réveil bien fâcheux... Tout ceci me paraît jurer fortement avec la gaieté que je porte dans le monde, et la tournure honnête que j'y avais prise. Vous avez eu des bontés pour mademoiselle R... je ne puis la croire coupable d'un aussi détestable procédé. S'il n'est pas indigne de vous constituer son juge et d'amortir un peu le coup que je reçois, je me prêterai aux accommodements que vous voudrez bien prescrire. J'attends vos ordres et je suis, avec respect, votre, etc.;

DE BIÈVRE.

M. de Sartine manda la reine de théâtre, et après avoir examiné la question, de Bièvre fut mis hors de cour. Le calembouriste ne voulut pas perdre l'occasion d'un bon mot, il se vengea de son infidèle en l'appelant _ingrate Amarante_ (à ma rente).

De Bièvre, à dater de ce moment, ne voulut plus compromettre ni son repos ni son cœur. La _calembourimanie_ devint un culte si fervent chez lui, qu'on ne supposait pas même qu'il pût s'exprimer autrement qu'en calembourgs. Vrai professeur en ce genre malheureux et détestable, il en abusa à un point tel, que ni les jolis vers qu'il improvisait, ni sa comédie du _Séducteur_, ne lui furent comptés dans l'opinion. Se trouvant, une fois entre autres, à table d'hôte à la descente de la diligence et mourant de faim, il s'avisa de demander des épinards à un voisin dont il croyait bien ne pas être reconnu, l'autre ne répond point, et le contemple avec de gros yeux tout hébétés.

--Eh bien, Monsieur, je vous ai demandé des épinards?

--Je ne comprends pas... répond le _quidam_ qui avait le plat devant lui, et se tenait à l'autre bout de la table.

--Des épinards! Monsieur; quoi! vous ne comprenez pas? des épinards!

Et il allait se fâcher tout rouge, quand on lui passa le plat,

--Je croyais, Monsieur, dit le quidam à de Bièvre, que vous ne parliez qu'en calembourgs!

Il avait composé certain almanach intitulé _Almanach des Grâces et des Maigres_. C'était la liste des femmes que de Bièvre connaissait. Les actrices de la Comédie s'y trouvaient annotées selon leurs mérites. L'adresse portait: À Paris, chez le libraire qui donne trois _livres_ pour quarante-cinq sous.

Le marquis de Saint-Chamont, auteur d'aussi méchantes facéties, accompagnait souvent de Bièvre au foyer de la Comédie; ce fut lui qui donna l'idée à Duplessis d'exposer son portrait au Salon en 1777. L'habit modeste et simple, l'air sérieux et pincé du père des calembourgs, qui contrastait si fort avec son caractère, n'échappèrent point au peintre: tout Paris le reconnut. Comme il avait beaucoup d'élèves en son genre il eut aussi en ce genre bon nombre de rivaux; le plus redoutable fut un certain M. de Chambre, qui se vantait de battre de Bièvre et de lui faire baisser pavillon en fait de mots.

Il rencontre de Bièvre un matin, étalant sur le pont Royal cette sereine dignité que donne une souveraineté tranquille; il l'accueille, il le flatte, il cause, il lui demande un jour pour commencer une liaison honorable et précieuse. Le monarque promet; le malin courtisan s'esquive aussitôt, rentre chez lui, et écrit ce billet au souverain, qui était loin, hélas! de redouter un pareil coup de foudre:

«Empressé à vous recevoir, vous m'avez laissé, Monsieur, le choix du jour: je vous invite pour mercredi, et vous prie de vouloir bien accepter la fortune du pot...

«DE CHAMBRE.»

Revenons maintenant à la scène qui se passait au foyer.

À peine Raucourt eut-elle entrevu le terrible marquis de Bièvre, que, craignant son ressentiment, elle s'esquiva.

--J'ai toujours ce malheureux contrat sur le cœur, reprit de Bièvre, qui l'avait bien reconnue; cette femme-là, j'aurais dû m'en douter, ne fera jamais de _marché d'enfant_!

Ce sarcasme lancé contré les mœurs de Raucourt, de Bièvre demanda à Champcenetz ce qu'il pensait de la pièce.

--Pourvu que ce ne soit pas comme à la comédie du _Persiffleur_, de Sauvigny, lui dit-il.

--Pourquoi? demanda Champcenetz.

--Parce que le _Persiffleur_ avait, ce soir-là, tous ses enfants au parterre, répondit de Bièvre.

M. de Bièvre continua sur ce ton, qui était alors bien plus de mode qu'aujourd'hui, et que l'on souffrait tellement, que mademoiselle Lange, entrant au foyer, s'y voyait saluée par lui du nom de l'Ange-lure, de l'Ange-eu, etc. Il était temps que Champcenetz prît le marquis à partie, car ils avaient coutume de donner mutuellement au foyer la petite pièce avant la grande.

Champcenetz était un homme dont Rivarol avait dit: _il se bat pour les chansons qu'il n'a pas faites_; il aurait pu ajouter que l'esprit de Champcenetz était frère du sien. Tout le monde pouvait prendre en effet sa part des saillies de Champcenetz sans que celui-ci la revendiquât; il était prodigue et paresseux de ce côté-là comme un homme riche. En revanche, il ne souffrait pas qu'on dénaturât ses plaisanteries. Voir tourner en plomb ses lingots d'or lui semblait le plus cruel des outrages. Un an avant cette révolution qui advint si mal pour lui, il se trouvait dans le foyer de la Comédie avec Dugazon, que plusieurs seigneurs entouraient. Dugazon affectait de dire souvent, en parlant à ces hommes titrés: «Nous autres, qui n'aimons ni le peuple ni la canaille!» Champcenetz écoutait, et il répétait à voix basse: _Nous, nous!..._

--Eh bien, qu'est-ce que vous trouvez donc d'extraordinaire à ce mot? lui demanda Dugazon.

Champcenetz reprit:--C'est ce pluriel que je trouve singulier!»

Un dernier trait suffira pour peindre l'à-propos de cet auteur.

Champcenetz,--nous croyons ce fait entièrement inconnu,--eut dans son cordonnier, à l'époque de la révolution française, un ennemi déclaré. Cet homme, devenu la terreur, le bras-rouge de sa section, l'avait désigné à la surveillance de son district. Dans ce temps-là on retournait, comme on sait, les plaques de cheminée, les comités révolutionnaires ayant, avant tout, l'horreur des fleurs de lys. On va chez Champcenetz; on le trouve se chauffant les pieds devant ces plaques de tôle accusatrices. Il était à écrire; les espions du comité le dérangent; Champcenetz se drape dans sa robe de chambre, il improvise ce distique:

Vous retournez les fleurs de lys, mes drôles: Retournez donc le cuir de vos épaules!

Au nombre de ces hommes, qui commencèrent à tout inventorier dans ses papiers, se trouvait le fameux cordonnier, qui l'avait dénoncé; ce farouche citoyen chaussait Champcenetz depuis douze ans. Bien souvent il avait parlé à Champcenetz de son mémoire; mais son débiteur jouait avec lui la scène de don Juan avec l'excellent M. Dimanche. Décrété d'accusation à la suite des accusations réitérées de ce créancier, Champcenetz fut condamné. Monté dans la fatale charrette, que voit-il au coin de la Conciergerie, dans cette même voiture, en se retournant? son accusateur!... Ce misérable avait été dénoncé à son tour; on venait de l'empiler avec d'autres captifs dans cette prison roulante, Champcenetz, arrivé sur la plate-forme de la guillotine, devait porter après son cordonnier sa tête au billot.

--Je n'en ferai rien, citoyen, dit Champcenetz d'un ton goguenard au disciple de saint Crépin. Comment donc!

--Monsieur le marquis...

--Il n'y a plus de _marquis_, il n'y a que des _citoyens_...

--Alors, citoyen Champcenetz...

--Du tout, citoyen André Fivaut (c'était le nom de cet homme), à vous l'honneur!

Le bourreau mit fin à cette contestation d'étiquette: Il fit passer Champcenetz le premier.

--_Remboursé_! s'écria celui-ci en lorgnant du coin de l'œil son cordonnier.

Et le couperet fit son devoir!

C'était ce même Champcenetz qui, à propos de _l'Almanach des Grâces et Maigres_ dont nous avons parlé, voulait se couper la gorge avec de Bièvre, lequel y avait mis, par méchanceté gratuite, la jolie mademoiselle Luzy, en la taxant d'embonpoint; tandis qu'au contraire elle avait la taille d'une guêpe.

Champcenetz prit donc sournoisement de Bièvre par le bras, et, lui montrant Morande, l'auteur du _Gazetier cuirassé_:

--Je te pardonnerai tous les calembourgs, lui dit-il, si tu m'en fais un bon sur ce gueux-là!

--Sur Morande?

Certainement; tu sais que je l'ai fait rosser l'autre année par des portefaix de la Comédie. Oh! ils y allaient d'un zèle!... L'impertinent, il a reçu ce qu'il méritait! Ainsi, ne te gêne pas!

Le marquis de Bièvre s'en alla, le chapeau bas, vers Morande.

--Monsieur Morande?

--Monsieur...

--Je voudrais que vous me disiez sur quoi se gravent vos injures?

--Mais, sur le papier, monsieur le marquis, répondit Morande d'un ton qui voulait peu à peu devenir superbe.

--Voilà qui est étrange, reprit le marquis; M. de Champcenetz prétend qu'elles se gravent sur l'airain.

Et, de sa badine injurieuse, le marquis touchait _les reins_ du pauvre Morande.

De Bièvre avait été mousquetaire, Morande se le tint pour dit; il ne souffla mot.