Mémoires de Mademoiselle Mars (volume I) (de la Comédie Française)
Chapter 5
Le lendemain il était levé et habillé bien avant l'heure ordinaire du déjeuner; il manda sa sœur près de lui; son visage avait revêtu son expression la plus digne et la plus sévère. Dugazon ressemblait à Auguste dans _Cinna_.
--Prends un siége, _ma sœur_...
Mademoiselle Dugazon s'assit un peu interdite; elle arrangea l'envergure de ses paniers; elle tendit l'oreille et écouta.
--Ma sœur, dit Dugazon, je vous ai promis de vous conduire ce soir même au bal de l'Opéra...
--C'est vrai...
--Ne m'interrompez pas, c'est une affaire des plus graves. Vous ne voyez sans doute de cette fête que le plaisir, que l'intrigue, un millier de lustres flamboyant des dominos jaunes, noirs ou bleus, des masques de tous pays... J'y vois, moi, les conséquences les plus funestes, le deuil d'une famille, les tortures morales d'un frère; j'y vois, ma sœur, la honte, le crime et le sang!...
--Vous m'épouvantez!
--Je suis loin d'avoir fini. Le bal de l'Opéra n'est nullement ce que vous pensez, ajouta Dugazon d'un ton de prédicateur; c'est un cloaque.
--Un cloaque!
--Un cloaque! ma sœur; un lieu empesté par l'audace et par le vice. Et peut-être... puisqu'il faut ici tout vous dire, paierai-je bientôt de ma vie la légèreté d'une telle démarche; oui, pour ces quelques heures de plaisir que je vous ai promises...
Mademoiselle Dugazon devint plus pâle qu'un linge.
--Écoutez-moi, poursuivit le malicieux orateur, en arrêtant sur elle un regard clair et perçant, écoutez-moi! S'il est à ce bal des gens paisibles, curieux, insouciants, qui n'y vont chercher que la pompe d'un spectacle, l'étourdissement d'une fête, il en est, hélas! il n'en est que trop, ma sœur, qui abusant du privilége odieux du moindre nez en carton, du plus simple masque de satin, ne craignent pas d'exposer la vertu des femmes aux plus cyniques attaques.
Mademoiselle Dugazon devint rouge cette fois comme une grenade.
--Donc, continua-t-il, vous ne seriez pas à l'abri des poursuites de ces messieurs.
--Quoi! mon frère... à votre bras?
--À mon bras, ma sœur. Aussi, je vous en préviens, j'aurai ce soir des yeux et des oreilles partout. Oh! ne craignez rien, je surveillerai vos moindres mouvements, et si l'un de ces insolents osait...
--Vous me faites frémir... reprit la pauvre fille les maintes jointes.
--Si l'un de ces insolents osait... reprit Dugazon.
--Eh bien?
--Eh bien! ma sœur, je le tuerais, je le tuerais sans pitié!
--Ô Ciel!
--Oui, ma sœur, je le tuerais! Car, pour que vous le sachiez, je n'irai avec vous au bal de l'Opéra qu'avec ce protecteur mystérieux, ce gardien sévère de votre vertu... (ici Dugazon laissa entrevoir à sa sœur la lame d'un poignard).
La pauvre fille ferma les yeux, en étendant devant elle des mains tremblantes.
--Ainsi, voilà qui est convenu, ma sœur, reprit Dugazon en se levant; vous avez ma parole: je vous conduirai ce soir à ce bal; advienne que pourra! Tenez-vous prête pour minuit.
--Pour minuit! répéta la malheureuse d'un ton de voix funèbre.
--Je joue dans la dernière pièce; ajouta Dugazon; mais je passerai vite un domino; je viendrai vous prendre. Adieu!
À minuit, Dugazon partait pour le bal en carrosse fermé avec mademoiselle sa sœur. Il lui renouvela en route toutes ses jérémiades: il lui montra de nouveau la lame du poignard avec lequel il comptait bien défendre cette nouvelle Lucrèce.
Nous n'essaierons pas de reproduire ici les diverses impressions de mademoiselle Dugazon en posant le pied dans le bal de l'Opéra; tout ce qu'elle voyait lui semblait tenir de la magie! Une provinciale, presqu'une religieuse au milieu de ces brillantes mascarades! Dugazon lui avait fait revêtir le plus sombre et le plus noir des dominos,--_toujours pour ne pas l'exposer_, ajoutait-il. Ainsi éteinte, mademoiselle Dugazon ressemblait à une chouette effarouchée.
Le bal était merveilleux; la reine et les princes y assistaient sous le masque. Tout ce que Paris renfermait d'illustre, de galant, de dissipé, s'était donné rendez-vous dans cette salle féerique. Mademoiselle Dugazon y serait bien restée jusqu'à la fermeture des portes, si son frère, qui avait grande envie de se débarrasser d'un si ennuyeux domino, ne fût revenu bien vite au rôle qu'il s'était proposé de jouer avec elle.
Dès le premier tour dans le foyer, et quand mademoiselle Dugazon, pressée, écrasée à demi par la cohue, admirait encore, la bouche béante, les dorures des colonnes, Dugazon se retourne vivement vers elle à un léger mouvement qu'il croit remarquer, en lui disant:
--Eh bien! qu'est-ce, ma sœur? qu'avez-vous? vous aurait-on manqué de respect? déjà?
--À moi... mon frère? à moi? Oh! non... je puis vous assurer...
Et dans ce moment même mademoiselle Dugazon mentait: une main agile, audacieuse, venait de lui presser assez rudement la taille.
Quelques secondes après, elle contint à peine, en marchant toujours au bras de son frère, un cri nouveau.
--Ah! cette fois, ma sœur, je vais avoir raison de l'insolent.
--Il n'y a pas d'insolent... mon frère... balbutia la malheureuse, à demi-morte de peur; c'est...
--Alors, pourquoi avez-vous crié? voyons.
--C'est... de joie... c'est de joie... je vous assure...
Et cette fois la pression exercée à la sourdine sur la pauvre fille avait été plus robuste encore.
Un moment après, un cri véritable de mademoiselle Dugazon alluma de nouveau l'indignation de son frère. Pendant une minute, il jura, il tempêta, la tenant toujours au bras, et la priant de lui désigner du doigt, dans cette foule, l'insolent qui se permettait envers elle une pareille licence.
--Je veux lui couper les deux oreilles ajouta-t-il.
--Mon frère... je vous jure...
--Que vous ne venez point encore de crier? Allons donc!
--Oui... Eh bien! oui... j'ai crié, mon frère... mais c'était d'admiration!
Dugazon partit, cette fois, d'un sublime éclat de rire.
À quelques pas de là, nouvelle attaque et nouveau cri. Cette fois aussi Dugazon fait mine de tirer son poignard; il menace d'en frapper le téméraire...
--Pas encore... mon frère... pas encore, murmurait la malheureuse, toujours poussée par la foule, et partagée entre l'inquiétude la plus horrible et son admiration pour le bal. Un flot de masques les entoure bientôt; mademoiselle Dugazon est si pressée, si vivement chiffonnée, que ses cris ressemblent à une gamme solfiée par un chat. En vain cherche-t-elle des yeux cet antagoniste acharné dont la main indiscrète la moleste au point qu'elle en a les bras tout noirs de pinçures, la taille meurtrie et son domino tout éraillé. Rien... absolument rien! une foule compacte, indifférente qui passe! À la fin, elle n'y tient plus:
--Rentrons, mon frère... s'écrie-t-elle d'une voix expirante; rentrons!
--Et pourquoi rentrer? demanda Dugazon d'une voix mielleuse.
--Parce que... parce que... reprit-elle avec effort, parce que je m'amuse trop!
C'est là tout ce que voulait Dugazon. Il rentra sa sœur avec une compassion hypocrite, et il la laissa chez elle, bien guérie, à coup sûr, du désir de voir les pompes de l'Opéra.
Celui dont la main traîtresse avait si constamment inquiété la pauvre fille n'était autre que Dugazon! Grâce à la longueur et à la souplesse de ses bras, il était parvenu à l'inquiéter, tout le temps du bal, de cette manière.
Dugazon aimait surtout singulièrement les oiseaux; sa maison était devenue bien vite une volière. Il les avait tous baptisés de noms amis et ennemis: cette fauvette était Contat, ce serin Préville, ce perroquet déplumé Geoffroy, son zoïle, sa bête noire! Les traits de ce critique poursuivirent, on le sait, Molé jusqu'au tombeau, ils accélérèrent la retraite de Larive, ils eurent la prétention plus grande d'arrêter l'essor de Talma. Dugazon fut toute sa vie le point de mire des épigrammes de cet abbé, rustre et crasseux comme un pédant de collége. Il fallut la mort de cet acteur admirable pour que le journal de Geoffroy en fît l'éloge, et chose au moins étrange! cet éloge fut pompeux. Le feuilleton du critique tonsuré était à la mode. La seule vengeance qu'en tira Dugazon fut de se montrer un jour à Bordeaux, sur le cours des allées Tourny, exactement vêtu et grimé comme Geoffroy. C'était un portrait véritablement accusateur! Et pour que rien n'y manquât, Dugazon, qui savait l'abbé fort intéressé, tenait une bourse dans sa main gauche et un paquet de plumes taillées dans sa droite! De la promenade il se rendit au théâtre; il avait été suivi par une affluence considérable. On donnait ce soir là le _Chanoine de Milan_. L'usage autorisait le compliment au public, Dugazon s'avança, toujours dans le même costume, lorsque tout à coup la voix d'un plaisant (d'un compère peut-être) cria de l'orchestre: _L'abbé Geoffroy à la porte!_
--Bien volontiers, Messieurs, répond alors Dugazon; pourquoi faut-il seulement qu'on ne m'ait dit cela qu'à Bordeaux!
Et il reparut dans le _Chanoine de Milan_, pièce qu'il jouait à ravir[26].
Il improvisait avec une merveilleuse facilité. Son couplet final dans Figaro était quelquefois changé par lui, et suivant la circonstance; mais souvent aussi Dugazon allait trop loin, et comme il était chatouilleux à l'endroit de la critique, le moindre signe d'improbation le mettait en fureur. On sait qu'il tira l'épée hors du fourreau devant le parterre, mouvement de dépit impardonnable qui lui valut un bien cruel repentir.
Il est vrai que Dugazon tirait l'épée comme un ange; la nature l'avait fait en ces assauts si leste, qu'on cherchait souvent son fer quand il était déjà loin. Jamais peut-être plus charmant conteur n'exista; mais c'était surtout à table devant la _bouillabaisse_, plat marseillais dont il se montrait friand, qu'il fallait voir cet intrépide fourbisseur de contes! Il eût tenu les badauds de la Cannebière suspendus bouche béante à ses récits. Quand l'intérêt lui semblait faiblir, il grimpait comme un singe sur les bâtons d'une chaise et il disait de là ses vérités à chacun. Gai, trivial, ingénieux, soumis, important, valet, grand seigneur, il était tout cela quand venait l'heure du dessert!
Sa façon de professer, dont nul n'a parlé jusqu'à ce jour, n'était pas moins singulière que sa personne. Mais comment vous la rendre, si vous n'avez pas vu mademoiselle Mars? Elle qui avait reçu les leçons de Dugazon! elle excellait à le copier, à le charger.
Pressez le suc des Mémoires du temps, il en sortira ceci:
C'est un homme de taille avantageuse, changeant de visage comme de mouchoir de poche, relevant la tête et se promenant dans sa chambre d'un air inspiré. Vous ai-je tout dit? Non, imaginez un Calchas en robe de chambre, se frappant le front, criant et gesticulant avant que l'élève attendu n'arrive. Il chante, il pirouette, il danse, il écume, il regarde sa pendule et se dit:--Ne vient-il point? Un pas retentit sur l'escalier, la sonnette s'agite, il prend alors sa voix de tôle la plus aiguë et il vous dit:--Entrez donc! Vous voilà devant deux yeux aussi vifs que les yeux d'un écureuil; il vous amène alors par le bras, homme ou femme, devant sa glace.
--Qui voulez-vous être aujourd'hui, _Monsieur_ ou _Madame_? Achille? Agnès? Bernadille? Dorine? ce qu'il vous plaira, parlez! Voilà votre public,--cette glace!--N'y voyez-vous pas s'agiter à l'orchestre les plus méchantes bêtes démuselées; Geoffroy, Lauraguais, Morande, Bachaumont, que sais-je, moi? Voilà votre cirque! Les chrétiens livrés aux bêtes! Ne regardez donc pas Arnoult, qui fait espalier avec sa robe dans cette loge d'avant-scène; Cléophile, Raucourt, ou tout autre impure, les joues peintes comme une roue de carrosse, les plumes saluantes comme celles des chevaux du roi! Pénétrez-vous du rôle que vous allez jouer; vous avez affaire à Jean-Baptiste-Henri Gourgaud Dugazon, un homme aussi fort à la parade que ses amis d'Éon ou Saint-Georges, ou plutôt vous avez sur votre front une épée nue!
L'élève écoutait ce jargon dans un étonnement muet.
--Voyons ce bras,--il prenait le bras, puis il le laissait tomber; ce pied, et il le plaçait comme eût fait Vestris;--Cette tête, et il l'ajustait dans le sens voulu, comme un peintre arrangeant son mannequin.
--Fort bien; maintenant... attention... une, deux, trois... et il frappait dans ses mains,--il vous demandait gravement: Quel rôle jouez-vous?
Si c'était Achille, il vous toisait, et vous auriez cru voir le dédaigneux Agamemnon; il commençait insensiblement un monologue avec lui-même, il vous regardait de l'air d'un beau-père furieux contre son gendre, et il marmottait entre ses dents:
--Le cuistre, le bélître! Voilà le drôle à qui je donnerais ma fille! Oh! nous allons voir!
Et comme le pauvre élève le regardait abasourdi:
--Mais, s'écriait-il, à qui donc en avez-vous? n'êtes-vous pas Achille, mon cher Monsieur! et n'êtes-vous pas pressé de me voir et de me dire:
_«Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi»._
Et le reste donc! le reste! voyons, de la chaleur, de l'indignation, parlez!
L'élève disait sa tirade, et d'ordinaire, on peut le croire, il la disait de manière à mécontenter ce maître rigide.
Le premier couplet d'Achille terminé, Dugazon lui donnait quelques indications; l'élève répétait encore plus mal.
--Mais ce n'est pas cela, reprenait alors Dugazon; vous n'avez point l'air d'un homme en colère le moins du monde. Allons, échauffez-vous, criez contre moi, appelez-moi des noms les plus odieux, ne vous gênez point. Dites-moi: _Gueux, pendard, meurt de faim, bélître_! Criez, criez, fort, au voleur! dites que je vous ai volé votre montre!--Tenez! je suppose que vous me parlez: Ah! maraud! pendard, assassin, triple sot, faquin digne des étrivières! Continuez sur ce ton; allons, poursuivez!
L'élève demeurait pétrifié, confondu.
--Vous me trouvez bizarre, reprenait Dugazon, vous me regardez avec des yeux hébétés; ce n'est pas cela: allons, empoignez-moi au collet, appelez le commissaire! criez donc, monsieur, criez pour l'amour de Dieu!
À bout de patience, excité par Dugazon qui lui déchirait presque son habit, l'élève se relevait véritablement en colère, il était monté ainsi au diapason du professeur.
--Bravo! ah! bravo! vous y êtes enfin; vous voilà comme je voulais! À la bonne heure, cet Achille-là ne ressemble pas à l'Achille de tout à l'heure!
Il courait à une carafe, il s'en inondait les doigts, il répandait sur lui un flacon de Portugal, et il en offrait la moitié à son élève.
--Continuez, ainsi, lui disait-il en le reconduisant, injuriez-moi tant que vous voudrez, battez-moi au besoin; mais du feu, de l'énergie! Allez, jeune homme, allez, j'aime mieux les volcans que les tombeaux!
On était fait à ces bizarreries, on savait qu'il marchait à pieds joints sur ses élèves. Avec de pareilles extravagances, il arrivait à son but aussi sûrement que les plus calmes; la leçon finie, il se rejetait dans son fauteuil à oreillières, les pieds appuyés sur le garde-feu de la cheminée, et repassant en lui-même le rôle qu'il devait jouer le soir.
Une pareille figure devait laisser dans l'esprit de mademoiselle Mars une profonde impression. Si Dugazon l'aimait, elle en avait peur, en revanche, comme du diable. Lui cependant, il arrivait une fois par semaine conter à mademoiselle Mars ce qu'il avait fait de bon, je me trompe, de méchant. C'était le fou en titre des salons et des ruelles! Cette fois il arrivait moucheté de perles et d'acier, coiffé de frais, chaussé comme un ange, d'autres fois crotté et trempé jusqu'aux os, et tout cela par boutade. Le premier cadeau que fit Dugazon à Hippolyte Mars, devinez-le... c'était un théâtre de marionnettes, un théâtre que notre spirituel comique peignit lui-même: il jouait, avec ces figures découpées, des proverbes et des parades à désespérer Jeannot[27]. Nous reviendrons sur Jeannot, qui alors était à la mode, mais nous ne pouvons quitter Dugazon sans consigner en quelques lignes la plaisanterie faite par cet auteur original à Desessarts, et dont les auteurs du _Duel et du déjeuner_ ont trouvé moyen de faire une charmante pièce. Nous citerons le plus brièvement possible cette anecdote, qui se trouve consignée dans l'_Histoire du Théâtre Français_, par Étienne et Martainville:
«Desessarts, dont la corpulence était devenue le point de mire des plaisanteries de Dugazon, fut prié un jour par ce dernier de venir avec lui chez le ministre *** pour y jouer un proverbe dans lequel il était besoin d'un compère intelligent. La ménagerie du Roi venait de perdre la veille l'unique éléphant qu'elle possédait, et les gazettes avaient publié, sur cet intéressant animal, des articles nécrologiques. Desessarts consent à ce que Dugazon lui demande, il s'informe seulement du costume qu'il devra prendre.
--Mets-toi en grand deuil, lui dit Dugazon, tu es censé représenter un héritier.
Voilà Desessarts en habit noir complet, avec le crêpe obligé et les pleureuses. On arrive chez le ministre.
--Monseigneur, la Comédie-Française a été on ne peut plus sensible à la perte du bel éléphant qui faisait l'ornement de la ménagerie du roi; mais si quelque chose peut la consoler, c'est de fournir à Sa Majesté l'occasion de reconnaître les longs services de notre ami Desessarts: en un mot je viens au nom de la Comédie-Française, vous demander pour lui la survivance de l'éléphant.
On peut se figurer l'étonnement et le rire des auditeurs, l'embarras et la colère de Desessarts! Il sort furieux, et le lendemain appelle Dugazon en duel. Arrivés au bois de Boulogne, les deux champions mettent l'épée à la main.
--Mon ami, dit Dugazon à Desessarts, j'éprouve un scrupule à me mesurer avec toi; tu me présentes une surface énorme, j'ai trop d'avantages, laisse-moi égaliser la partie.
En parlant ainsi, il tire de sa poche, un morceau de blanc d'Espagne, trace un rond sur le ventre de Desessarts et ajoute:
--Tout ce qui sera hors du rond, mon cher ami, ne comptera pas.
Le moyen de se battre après une pareille clause! Ce duel bouffon finit par un déjeuner.
D'après ces détails, on sera peu surpris d'apprendre que, vu la grosseur fabuleuse de ce comédien, il lui fallait, lorsqu'il jouait Orgon de _Tartuffe_, une table faite exprès et plus haute qu'à l'ordinaire, afin qu'il pût se cacher dessous. Son prodigieux appétit répondait à sa grosseur, il mangeait en un repas ce qui eût suffi à quatre hommes.
Grandménil, l'antipode de Desessarts par sa maigreur, venait souvent avec lui chez mademoiselle Mars. Desessarts suivit les progrès de la petite Hippolyte jusqu'à ce qu'elle eût douze ans. Quand Grandménil et Desessarts se retiraient par le mauvais temps, la servante de la maison, mademoiselle Rose Renard, avait l'ordre d'amener deux voitures, l'une pour Grandménil, l'autre pour Desessarts, qui trouvait la plupart du temps les portières des carrosses de place trop étroites pour le recevoir. Les huîtres que Dugazon, son persécuteur éternel, lui fit manger un jour rue Montorgueil, ne lui parurent pas moins amères à digérer que sa présentation chez le ministre pour la place dont il a été question plus haut; on sait que Dugazon avait mesuré malignement pour cet invité la rondeur de son abdomen, et qu'il avait choisi un restaurant dont l'allée était des plus étroites. Le déjeuner était pour midi. Desessarts arrive, Dugazon était à la croisée.
--Allons, mon ami, nous t'attendions, dit-il en décoiffant une bouteille, monte donc vite! monte, nous avons commencé.
Desessarts se présente en vain à la porte de l'allée; à peine peut-il introduire un bras et une cuisse. Cependant Dugazon et ses amis lui criaient toujours d'entrer. Force fut à Desessarts de manger les huîtres dans une maison voisine, où l'on transporta le déjeuner à sa prière. Le renard invité par la cigogne se trouvait aussi à plaindre.
Grandménil, qui fut de l'Institut comme Monvel, avait des traits prononcés, des yeux vifs, perçants, sous d'énormes sourcils noirs, c'était un physique sec et convenant merveilleusement au rôle d'Harpagon[28], de longues mains pâles, décharnées, et des jambes, véritable étude d'anatomie! Il n'avait point encore de château, et avait joué pendant longtemps les rôles de grande livrée en province; il vint à Paris, il y débuta dans l'emploi des manteaux par le rôle d'Arnolphe. C'était un acteur qui abhorrait les lazzis, partant, fort ennemi de Dugazon. Rien de plus avare, du reste, que lui, si ce n'est, peut-être, l'_Avare_ de Molière; encore lui eût-il rendu des points, comme on va le voir par le trait suivant, que je dois à l'amitié de feu M. Campenon, qui l'avait beaucoup connu.
Cet acteur avait une garde-robe fort belle, il soignait avec amour tous ses costumes. Au premier incendie de l'Odéon, je crois que c'était le 20 mars 1818, il donna une belle preuve de son avarice. À la nouvelle de ce feu terrible, Grandménil accourt éperdu. Déjà les échelles sont appliquées contre la muraille, la foule hurlante se presse autour de l'édifice.
--Pompez sur mon secrétaire, disait le pauvre directeur, il y a là des manuscrits de vingt auteurs!
--Sur ma caisse! disait le caissier.
--Sur mes cartons! s'écriait le régisseur.
C'était un spectacle véritablement tragique. Les jeunes premiers s'arrachaient les cheveux, les ingénuités pleuraient, les choristes se tordaient dans la fournaise comme autant de Machabées.
Grandménil survient, Grandménil veut sauver à tout prix ces précieux costumes si beaux, si brossés, si exacts, sous lesquels il joue tant de beaux rôles. _Où courir? où ne pas courir?_ ce monologue de l'_Avare_ était plus que jamais devenu le monologue de Grandménil.
Un Savoyard se présente.
--Monsieur, lui dit-il, je monterai pour vous à cette échelle, je sauverai votre garde-robe; mais il me faut un louis!
--Un louis! bourreau! murmure Grandménil; un louis! coquin! tu veux donc ma mort!
--Un louis, reprend le Savoyard.
--Va pour un louis, dit Grandménil après bien des hésitations.
Le Savoyard monte à l'échelle; un quart d'heure se passe: un quart d'heure d'angoisses pour Grandménil.
--Me volerait-il le scélérat, le pendard! Foin de lui! foin de ces gueux-là! Oh! je vais me plaindre à M. le préfet de police!
Et Grandménil, soupçonneux comme tout avare, se désespérait.
Cependant le Savoyard redescend, au milieu d'un nuage de fumée. Tous les spectateurs, tous les curieux l'entourent: ô prodige! il a sauvé les caisses de Grandménil! Lui-même, voyez-le! Il s'approche, il s'agenouille devant ces bienheureux coffres; il en fait l'inventaire avec bonheur.
Tout d'un coup, le voilà qui se frappe le front; qu'arrive-t-il donc?
Il arrive ceci, qu'en moins d'une minute Grandménil a mis le pied sur l'échelle du Savoyard; il a bravé le feu, la fumée, l'incendie aux mille langues sifflantes; il court, il vole, à travers les corridors enflammés, jusqu'à sa loge.
--Que va-t-il rapporter? se demandent les assistants, peut-être un costume, un rôle oublié, quelque chose de précieux, dans tous les cas!
--Nullement,--on voit redescendre majestueusement Grandménil, comme un dieu de l'Olympe, sa savonnette d'une main, son rasoir de l'autre, et dans sa poche gauche, devinez le bout de cette porcelaine qui passe,--c'est un vase, son vase de nuit.
_Naturam expellat farcâ, tamen usque recurret!_
Dans ce même incendie de l'Odéon, Valville se jeta courageusement de la fenêtre de sa loge sur les matelas qu'on lui tendait.
Grandménil était, du reste, fort riche; il aimait à jouer la comédie dans son château. Il quitta le théâtre en 1811, et se retira aux environs de Paris. Les Prussiens, les Autrichiens et les Russes le tourmentèrent sur la fin de sa vie, comme les Euménides tourmentent Oreste: l'arrivée des alliés, en 1815, le tua. Il abandonna sa terre, et erra plusieurs nuits, en s'écriant:--Voilà le commencement de la fin!
En proie à l'intempérie de l'air, il prit la fièvre et mourut.
Grandménil, Dugazon et Desessarts représentaient donc la Comédie-Française, à certaines heures, chez mademoiselle Mars. Tous trois amis de Valville, ils prenaient plaisir à voir germer par ses soins ce petit prodige. Dugazon commençait cette éducation de sa petite-fille; cette éducation devait se voir achevée un jour par mademoiselle Contat!
II.