Mémoires de Mademoiselle Mars (volume I) (de la Comédie Française)
Chapter 4
De son côté, madame Mars vivant du théâtre, madame Mars, liée de bonne heure avec des acteurs comme Préville, Dazincourt, Baptiste, des auteurs comme Ducis, Legouvé, etc., devait tout naturellement songer à produire bientôt cette enfant à la scène. La première fois qu'elle avait vu Monvel, c'était dans une représentation de Mahomet. Lekain jouait le rôle du prophète, Monvel faisait _Séide_ et Brizard _Zopire_. Jamais peut-être un pareil ensemble de talents ne s'était produit. Madame Mars était fort belle[16], si belle qu'on s'écriait en la voyant: Voilà une vraie reine de tragédie! Elle avait les bras et la gorge magnifiques, de grands yeux méridionaux; seulement chez elle l'âme et le foyer manquaient. C'était un marbre admirable et rien de plus.
La mère de madame Mars avait été plus remarquable encore de visage que sa fille; le roi Louis XV l'avait distinguée. Elle-même racontait que, dans la grande galerie de Versailles, le pied lui avait tourné quand le jeune roi passait: on portait dans ce temps là des mules de Venise très hautes. La douleur fit pousser un cri à madame Mars; le roi, tout ému de voir une si belle personne, pâlit, s'approcha d'elle et la soutint.
--Une femme qu'on soutient est une femme qui tombe, lui dit Louis XV à l'oreille; et en effet, ajoutait-elle avec un sourire, de ce jour-là je ne fus plus obligée de passer à Versailles par la grande galerie.
Elle dansa le _menuet_ devant le roi.
Monvel, on le sait, fut toute sa vie un homme à bonnes fortunes; cependant l'ensemble de sa personne était très frêle; il avait à proprement parler la peau sur les os. Du reste, une tête de médaille admirable (cela était frappant surtout quand il jouait _Cinna_ avec sa couronne de chêne), des yeux profonds, expressifs. Malgré la faiblesse de sa constitution, il se fit remarquer bien vite dans l'emploi de Molé; il avait autant de feu, mais plus d'art. Au dire de tous ceux qui ont vu ces deux acteurs, on doit s'abstenir même d'établir entre eux la moindre similitude. Ainsi le rôle de Morinzer, dans l'_Amant bourru_[17] était joué par Molé avec une franchise telle, une chaleur si brûlante, qu'on ne voyait guère en lui qu'on bon marin bien entier, bien rude, en révolte avec la société et ses usages, un de ces hommes véritablement bourrus qu'on aime malgré soi, grâce à leur probité et malgré la dureté de leur écorce. Monvel, au contraire, moins fougueux, plus pénétré, maître de sa colère et de ses éclats, pathétique au plus haut degré, y produisait un effet bien différent; on s'enthousiasmait avec le premier, on pleurait avec le second, deux exemples bien faits pour encourager au théâtre les organisations les plus contraires! Ajoutez à cette habileté profonde une diction simple et touchante, des attitudes aisées, et ce grand art des nuances que si peu d'acteurs comprennent, vous n'aurez encore qu'une idée imparfaite de ce beau talent, qui pourrait peut-être se résumer pour Monvel dans ce seul trait: la faculté de s'émouvoir à son gré, à son heure. Monvel eut de tout temps la passion à ses ordres, et cependant il écarta avec soin de son répertoire les rôles qui exigent une explosion trop éclatante. C'est que la douleur, l'amour, la jalousie, la haine, les grandes passions, n'ont pas besoin de cris pour se traduire: voyez la Niobé, elle est immobile, mais dans ce marbre quelle noble mélancolie! L'éloquence du regard était poussée à un si haut point chez Monvel, la sensibilité de son silence même devenait si sympathique, qu'il produisait un effet prodigieux bien avant d'avoir parlé. Molé était un volcan, un coup de foudre; Monvel était simple et persuadé[18].
Dans la comédie, où on le vit après la mort de Molé, il ne causa pas moins d'intérêt, d'admiration, de surprise. _Ésope à la cour_, l'_Abbé de l'Épée_, le _Philosophe sans le savoir_, le Président de la _Gouvernante_, quels joyaux charmants, quel triomphe pour ce comédien tant aimé!--Nous avons parlé tout à l'heure de l'_Amant bourru_, Monvel est l'auteur de cet ouvrage; on doit lui pardonner dès lors les _Victimes cloîtrées_, drame à notre sens fort ennuyeux. Mais il faut se reporter à l'époque où l'ouvrage fut composé. Les couvents étaient assez mal notés dans l'opinion: Diderot n'avait pas peu contribué à les décrier avec sa _Religieuse_. Les opéras de Monvel lui font certainement plus d'honneur que ses drames: témoins _Julie, Blaise et Babet_, les _Trois fermiers, Ambroise_ ou _Voilà ma journée_. L'Institut ne fut qu'une justice rendue à ce littérateur intéressant[19].
Peu contents des palmes cueillies par eux à la scène, du retentissement des journaux et des recettes, les acteurs d'alors ambitionnaient le succès de l'écrivain: Molé, Monvel, Dugazon ont chacun des titres divers à l'estime des gens de lettres. Le premier composa des pièces de vers pleines de sel et d'agrément, des discours d'ouverture et de clôture (usage perdu depuis la Révolution à la Comédie-Française), des notices sur Lekain et mademoiselle d'Angeville; il fit même au théâtre une petite comédie, le _Quiproquo_, qui eut du succès. Monvel alla plus loin: il eut un vrai répertoire; pour Dugazon, que devons-nous en dire, sinon que ces mystifications valent mieux que ses pièces républicaines[20]? Il appartenait à un seul homme, à Molière, de réunir en lui ces deux gloires, celle de l'écrivain et de l'artiste. Plus tard, des comédiens comme Picard et Alexandre Duval laissèrent au théâtre des preuves de leur vocation d'auteur. De nos jours encore, deux artistes fort distingués[21] ont abordé avec succès cette double carrière. Monvel professait en homme convaincu de tout ce que l'art possède de ressources et de secrets. Il eût communiqué la vie et le mouvement au comédien le plus froid, et cela par des gradations si admirables, qu'on se demandait comment la nature, qui l'avait fait si chétif, l'avait doué en même temps d'une pareille énergie. Seulement, et pour nous servir d'une expression commune qui rende exactement notre pensée sur ce lutteur merveilleux, la lame chez Monvel usait le fourreau. Il était souvent environné de potions et de tisanes, donnant la plupart du temps ses leçons dans un grand fauteuil qui égalait, pour l'ampleur et la vétusté, celui du _Malade Imaginaire_. La petite Hippolyte, amenée alors près de Monvel, tremblait devant cet appareil de fioles et ce grand fauteuil, comme Louison à la vue de la poignée de verges dont le terrible Argan la menace[22]. Épeler les chefs-d'œuvre de notre scène avec un tel maître, c'était entrer d'un seul coup dans la voie du succès; Monvel fut pour sa fille la meilleure école, mais il ne l'épargna pas à la peine. Son écolière fut plus d'une fois sévèrement réprimandée. «On n'arrive à la gloire, dans notre état, qu'en mouillant par jour six chemises,» disait Clotilde la danseuse à M. de Ségur. Mademoiselle Mars n'y arriva qu'après avoir mangé du pain noir: sa première jeunesse fut misérable. L'enfant de la balle fut traitée souvent comme la pauvre Chiara d'Hoffmann, elle souffrit comme Mignon. Qui ne s'est ému au seul début de ce livre charmant de Marivaux, où Marianne arrive sur le pavé de Paris, Marianne douce et candide, Marianne qui se mire avec une joie si grande à un morceau de glace suspendu dans sa chambrette? Voici la chambre en carreaux, froide l'hiver, brûlante l'été, le pot à l'eau ébréché, les rideaux trop courts retombant en pentes inégales sur le lit; la mansarde d'une grisette du temps de Louis XV enfin. À cette fenêtre, et ses deux coudes appuyés sur l'ardoise du toit, rayonne d'un morne éclair cette belle enfant aux couleurs pâles, aux yeux bleuâtres de fatigue... appelez-la Marianne ou mademoiselle Mars, mais elle souffre, hélas! elle est étiolée; voyez ses bras! «Hippolyte est si maigre, écrivait Valville à l'un de ses amis, que nous craignons de la perdre.» Valville eût pu ajouter que la pauvre enfant grelotait à la lettre dans son grenier. Il fallait là voir, souffreteuse et toute pensive, arroser quelques méchants pots de fleurs à sa fenêtre, et cela pendant que sa sœur aînée[23] portait de belles robes de belles étoffes, des étoffes qui eussent si bien convenu aux délicates épaules de la jeune Agnès! Voilà de beaux bijoux, lui disait sa sœur; admire cet écrin, ces bagues! N'est-ce pas que je suis éblouissante? Dame! ma chère sœur, je suis l'aînée, je me sens faite pour vivre dans une atmosphère brillante! Que tu es bonne de te fatiguer à apprendre de méchants rôles! Vois un peu ce pauvre Valville: où cela l'a-t-il mené, le théâtre! Moi, je veux sourire, je veux vivre, je veux régner! Et je régnerai, vois-tu, ma pauvre sœur, je régnerai; je serai riche, fêtée, enviée un jour de tous! Va! j'espère bien ne pas rester au théâtre Montansier!
Cendrillon,--n'était-ce point alors Cendrillon que mademoiselle Mars?--écoutait cet orgueilleux babil en portant au feu mourant de la cheminée quelques mauvais tisons dus à l'obligeance d'un voisin. Elle admirait les chapeaux à plumes et les écharpes de sa sœur,--ses bonnets de gaze,--ses rubans de mille couleurs,--un arc-en-ciel de tous les jours et de toutes les heures,--car mademoiselle Mars aînée était une vraie poupée de modes. À quarante-cinq ans passés, elle portait encore des chapeaux à grandes plumes.
Mademoiselle Mars aînée avait les mains lisses et blanches, et mademoiselle Mars se désolait bien fort d'avoir en ce temps-là les mains rouges. Les mains rouges! qui se douterait aujourd'hui que ce fut là le premier chagrin de mademoiselle Mars!
Un autre désespoir enfantin non moins grand pour elle, c'était chaque matin d'aller chercher le lait! Elle s'aventurait timide et les yeux baissés, jusqu'à la laitière, présentant son pot de fer-blanc comme une de ces jolies petites servantes de Greuze aux robes rayées de bleu et de rose, au ruban lilas à la ceinture, au pied mignon et furtif.--Le lait! le lait! bien vite, Madame la laitière! M. Valville attend son café, et malheur à moi si je faisais attendre M. Valville!
Et elle s'en revenait triomphante, comme Perrette de la fable.
Ce Valville, pour qui mademoiselle Mars se dépêchait tant, était un acteur qu'affectionnait beaucoup sa mère;--il logeait chez elle et jouait à Montansier. Plus tard, mademoiselle Mars devait le recueillir elle-même, pauvre, délaissé, souffrant! Il avait pour amis Baptiste cadet, Damas, Caumont, mais surtout Patrat.
Cet acteur, dont il sera parlé plus d'une fois dans ces récits, était donc le commensal et l'ami de madame Mars la mère depuis un assez grand nombre d'années. C'était un homme méthodique, qui ressemblait à un portrait du temps de Néricault Destouches, l'air grave, la démarche lente,--mais surtout il était exact aux heures des repas et tenait énormément le matin à son café.
Un jour, cependant, le café au lait de Valville manqua; Valville faillit attendre, comme Louis XIV!
L'enfant était revenue toute en larmes à la maison.
--Qu'as-tu? demanda Valville.
Pour toute réponse, Hippolyte Mars se mit à pleurer. Elle balançait à sa main gauche l'anse de son pot au lait, en baissant à terre ses grands yeux noirs.
--Vide! s'écria Valville en regardant le pot au lait; ils te l'ont pris, l'on t'aura poussée, c'est sûr! Tiens, ne pleure pas, et retourne vite à la laitière!
Ce mot de _retourne vite!_ amena un nuage de honte et de douleur au front de la pauvre enfant.
--Mais encore un coup, que s'est-il donc passé? demanda Valville; tu ressembles à la petite fille à la _cruche cassée_. Tu sais, ce joli tableau? Voyons, Hippolyte, est-ce un rôle que tu répètes?
--Je ne répète pas de rôle, répondit-elle à Valville avec une moue chagrine, ce sont ces maudits officiers qui m'ont vu jouer à Versailles le divertissement des _Étrennes_[24] et qui, depuis ce matin, m'ont reconnue par malheur quand j'allais chercher du lait:
--Tiens, se sont-ils écriés, c'est la petite à Monvel! Et là-dessus, j'en rougis encore, l'un d'eux m'a pris le menton.
--N'est-ce que cela?
--Comment, ce n'est point assez? Apprenez donc alors qu'un autre--le plus hardi sans doute--a prétendu que je lui devais un baiser. Un officier du roi! ces messieurs, à ce qu'il paraît, ne doutent de rien!
--Et tu le lui as accordé?
--Ah! bien oui, je n'ai pas même demandé mon reste... je veux dire mon lait à la laitière. Je me suis enfuie à toutes jambes et je vous jure bien, monsieur Valville, que c'est la dernière fois que je retourne avec ce pot dans la rue... Non, je ne descendrai plus jamais le matin, oh non! Et tenez, pour que vous n'en doutiez pas, ajouta-t-elle en mettant le vase sous son pied mutin, voilà, je l'espère, ce qui vous fera croire à ma volonté!
Ce mot _volonté_ dans la bouche de la petite fille avait quelque chose de si accentué, de si ferme, racontait plus tard Valville, que ce jour-là je n'osai lutter; je pris mon café sans lait.
Il est vrai de dire, pour la justification de la chère enfant, que cette commission journalière la mettait sur les épines. On portait alors en effet des manches courtes, et chaque fois qu'Hippolyte Mars descendait dans la rue pour chercher le lait de Valville, il lui fallait bien montrer ses bras.
--Des mains rouges, des mains rouges! répétait-elle en pleurant, quand les bras de mademoiselle Lange sont si beaux!
Mademoiselle Lange, qui joua en effet plus tard les ingénuités à côté de mademoiselle Mars, était une délicieuse jeune première pleine de grâce et de fraîcheur; reçue en 1793, elle se retira en l'an VI.
C'est sur cette pauvre mademoiselle Lange, dont le portrait figure encore dans le foyer de MM. les comédiens ordinaires du roi, que retomba d'aplomb la vengeance de Girodet. Ce peintre déjà célèbre venait de faire le portrait de l'actrice pour M. Simon, qui le lui avait commandé. Ce M. Simon était carrossier à Bruxelles, et tellement en réputation, que les merveilleuses de Paris, comme les lionnes d'Angleterre, faisaient mettre dans leur contrat de mariage qu'elles auraient un équipage sortant des ateliers de Simon. La solidité dont il faisait parade pour ses roues avait établi sa réputation. Il les faisait jeter d'un des sommets les plus élevés de Bruxelles sur une surface plane, et à la moindre avarie, il forçait l'ouvrier à recommencer la pièce. M. Simon avait admiré mademoiselle Lange dans _Pygmalion_; il voulut offrir un char à cette Galatée. Mademoiselle Lange préféra ce char à son image. Une garde-robe fort belle et des diamants complétèrent l'attaque de mademoiselle Lange. L'épais carrossier obtient le pas sur le beau Larive. M. Simon avait un mérite roulant; il se piquait de plus de se connaître aussi bien en peinture qu'en vernis. Il s'en alla donc chez Girodet, auquel il fut tenté de dire sur le seuil même: _Mon confrère!_ tant sa vanité lui faisait voir ses propres ateliers sous un jour aussi resplendissant que celui du peintre. Girodet se mit à la besogne; il espérait beaucoup de ce portrait: Mademoiselle Lange était si jolie! Son désappointement fut grand, lorsqu'il vit que mademoiselle Lange le refusait; le portrait fut renvoyé à l'artiste. Outré de colère, le peintre le creva et le _retourna_ (style de commerce) à mademoiselle Lange.
Six semaines après, parut au Salon un petit tableau représentant Danaé. La déesse _à la pluie d'or_ ressemblait cette fois à mademoiselle Lange de façon à la convaincre elle-même. On fut obligé de retirer cette toile qui occasionnait une véritable émeute. Les femmes à demi étouffées par la foule y laissaient leurs châles, d'autres leurs maris; c'était un concert de réclamations incroyables. À côté de la Danaé, le peintre avait mis un dindon faisant la roue (allusion ironique au carrossier!) il avait un anneau à la patte droite. Cette patte s'offrait avec une gaucherie des plus comiques à la main délicieuse de mademoiselle Lange, que M. Simon épousa en effet. L'allégorie était trop verte pour que M. Simon avouât que tout Paris l'avait reconnu; il voulut faire cependant un procès à Girodet: des amis prudents l'en détournèrent. Des avertissements anonymes furent employés contre l'artiste: on le menaçait, on voulait l'effrayer; il ne sortait plus qu'avec une canne à dard. Le texte de ces lettres alarmantes était des plus curieux; l'une d'elles finissait ainsi:
«On vous prévient, Monsieur, que pour être tout entier à sa vengeance, M. Simon est plutôt dans l'intention de vendre son fonds.»
Mademoiselle Mars, fluette, maigre, prête à rompre comme la baguette d'un alcade, était de plus aussi noire qu'une taupe; en un mot, loin d'annoncer ce qu'elle devint par la suite. Elle comparait elle-même sa maigreur à celle d'un _faucheux_, nous sommes forcé de prendre son mot[25]. Par un malheur singulier, mademoiselle Mars jouait souvent à côté de mademoiselle Lange.
--Il fallait voir, écrit-elle plus tard à l'une de ses amies, madame de Saint-A..., comme je souffrais de me trouver près de mademoiselle Lange! En vain j'employais la patte de lièvre et les cosmétiques pour blanchir ces _malheureux bras_, rien n'y faisait! Comment les cacher par des manches longues? L'impitoyable mode me défendait cette petite ruse. Il fallut me résigner, me consoler même avec le mot de Dugazon; «_C'est jeunesse, reprenait-il, c'est jeunesse, petite bête! Un jour, va, crois-m'en, tu pleureras de les avoir blanches, tes mains!_»
Dugazon la chérissait. Il l'avait d'abord amusée plus aisément que tout autre, car on n'eut jamais de masque plus mobile; son visage seul était un répertoire, et l'on sait combien les enfants aiment les grimaces et les pantins. Joignez à cela chez Dugazon une agilité de singe, une science d'escamoteur et une abondance de lazzis telle, qu'on eût pu se croire à l'âge de notre héroïne devant la barraque d'un Polichinelle; et jugez de la joie de la petite Hippolyte quand l'ingénieux Scapin levait le marteau de la maison! Dugazon dansait avec une aisance parfaite; il baragouinait et se gaussait du premier venu avec un sang-froid inaltérable. On sait le succès de ses mystifications; celle qu'il fit subir à M. Decaze, fils d'un fermier-général, est bien connue; nous ne la rappelons que pour mémoire. Il s'agissait, on le sait, de madame Dugazon; cette fois, les rieurs furent du côté du mari.
M. Decaze, fils d'un fermier-général, admit Dugazon dans sa société, il s'amusait quelquefois à jouer des proverbes avec lui. Riche, jeune, brillant, il s'imagina de faire la cour à madame Dugazon, actrice aussi supérieure dans son genre (l'Opéra-Comique), que son mari l'était dans le sien. La chronique prétendit que M. Decaze fut heureux; Dugazon, averti de cette liaison clandestine, vole chez M. Decaze; il ferme la porte de sa chambre sur lui, et tire un pistolet qu'il présente à son rival.--Les lettres de ma femme! ses lettres! son portrait! s'écrie-t-il; exécutez-vous, Monsieur! Le jeune homme, effrayé, obéit en tremblant; il court à son secrétaire, il remet les lettres, le portrait à Dugazon. Dugazon, muni de ce butin, ouvre la porte sans bruit, il met la main sur la rampe de l'escalier... Son rival, revenu de sa stupeur et de son effroi, l'y poursuit presque aussitôt.
--Au voleur, au voleur, qu'on arrête ce coquin! s'écriait le jeune Decaze.
Et les domestiques d'accourir au bruit que fait leur maître, et Dugazon d'aller au-devant d'eux, de s'arrêter aussi comme ravi et de regarder fixement M. Decaze.
--Bravo! Monsieur, c'est cela! bien joué!
M. Decaze redoublait en vain ses cris; en vain il le montrait du doigt à ses laquais, en renouvelant l'ordre de l'arrêter. Dugazon lui répliquait, en gagnant la rue très lentement: À merveille!... Si vous jouez avec autant de vérité ce soir, vous l'emporterez vraiment sur moi!
Puis, comme l'autre écumait de rage:
--Parbleu, je vous fais mon sincère compliment, vous étiez né pour être un grand comédien!
Ce qui, dans cette scène incroyable, devait piquer le plus M. Decaze, c'était de voir ses laquais se joindre à Dugazon pour l'applaudir et l'apostropher par des bravos qu'ils croyaient flatteurs. L'habitude où ces dignes gens se trouvaient de voir l'amoureux de madame Dugazon jouer des scènes comiques avec son mari les enracinait dans cette croyance que tout cela n'était qu'un proverbe. Dugazon parvint ainsi jusqu'à la porte cochère sans démentir son persiflage, et il se trouvait déjà loin quand M. Decaze parvint à désabuser ses valets.
En revanche, voici une anecdote arrivée à la sœur même de Dugazon, et qui n'a jamais obtenu l'honneur des Mémoires. Nous croyons qu'elle n'en est pas tout à fait indigne. Elle peint à merveille la taquinerie de cet homme, rival de Musson en fait de plaisanteries et de tours moqueurs.
Indépendamment de madame Vestris, sa sœur, Dugazon avait une autre sœur, laquelle s'était vue élevée de bonne heure dans une réserve scrupuleuse. C'était une demoiselle de province, rigide et pieuse; on ne lui avait jamais prêté un seul amant, et, en venant à Paris, elle n'avait pas la prétention d'en faire. La sévérité de cette demoiselle allait à un point tel, qu'elle n'avait jamais vu son frère jouer devant le public; elle ignorait les coulisses de son théâtre, et cependant elle portait le nom de Dugazon! La maison de cet acteur qui, grâce à la présence de sa sœur, pouvait devenir tout d'un coup un intérieur agréable, prit dès son arrivée la forme d'un cloître; le livre d'heures de mademoiselle Dugazon traînait souvent à côté de ses rôles; ses lunettes (la malheureuse fille portait des lunettes!) allaient de pair sur le bureau de notre comique avec le répertoire de Scapin et de Mascarille. Dugazon le mondain, Dugazon le _farceur_ Dugazon l'homme des proverbes, l'homme des singeries, des parades, était embaumé de vertus, il suait l'office divin par tous les pores.
Les premiers jours, cela lui parut fort dur; il commençait à s'y habituer cependant, quand un désir curieux de cette même sœur lui donna l'idée de renverser en un jour l'édifice de sa pruderie.
Un écho mondain venait de pénétrer dans cette demeure purifiée par tant de pieux exemples; le hasard, ce dieu des amants, fut cette fois celui des frères: on parla devant mademoiselle Dugazon du bal prochain de l'Opéra.
J'aime à croire, pour mon compte, qu'un pareil récit se trouva dans la bouche de quelque marquis enthousiaste. Il dut mettre beaucoup d'art au récit de ces magnificences nocturnes; la peinture qu'il en fit fut si variée, si vive, que la recluse éprouva un désir violent d'assister, ne fût-ce qu'une nuit, à ce magnifique spectacle.
«Désir de femme est un feu qui dévore, Désir de nonne est cent fois pis encore!»
Et mademoiselle Dugazon était aussi nonne que possible. Dugazon se vit prié, que dis-je? supplié, par cette même sœur si austère; elle lui demanda de l'accompagner au bal masqué de l'Opéra. C'était une folie, un rêve, disait-elle; mais ce rêve, ne pouvait-il pas le réaliser; cette folie était-elle donc si coupable? Chez les femmes, de la prière au larmes il n'y a qu'un pas. Mademoiselle Dugazon pleura comme n'eût point pleuré Clairon dans des beaux jours; elle appela Dugazon son _bon petit frère_, Dugazon fut d'abord déferré; il ne jouait pas cet emploi, mais il finit par se laisser attendrir: il y eut plus, il promit.
Il suffisait de connaître Dugazon pour comprendre ce que devait lui coûter une pareille promesse; lui, le papillon du bal, le point de mire des seigneurs désœuvrés, des baronnes coquettes, des nymphes agaçantes! lui, le brillant acteur, le Frontin hardi, le soupeur par excellence, s'allourdir au point d'amener à son bras, dans ce bal, une provinciale bien gauche, une fille ignorante de tous les usages reçus, de tous les plaisirs musqués, de toutes les intrigues qui se croisent dans cette nuit de folies! C'était s'aventurer, se compromettre, se perdre de gaieté de cœur! Dugazon pris en flagrant délit de conversation _fraternelle_ à ce bal de l'Opéra! Quel sujet de rire pour les fades plaisants qui s'y donnent rendez-vous, quelle page honteuse pour ses Mémoires!
Dugazon n'en dormit pas de la nuit.