Mémoires de Mademoiselle Mars (volume I) (de la Comédie Française)

Chapter 3

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S'il devient facile à toute personne de bonne foi, d'après ces divers aperçus, de se faire une idée ce caractère, il est plus malaisé de lui trouver des analogies dans la société même où mademoiselle Mars vécut. Aucune physionomie de comédienne ne saurait entrer en ligne avec celle-ci dans le dix-huitième siècle, siècle individuel par excellence, et dans le dix-neuvième, mademoiselle Mars conserve encore le privilége exceptionnel de sa valeur. Elle demeura _elle_ jusqu'à la fin de sa vie, _elle_, c'est-à-dire une femme qui, dans d'autres conditions données, eût fait merveilleusement et mieux qu'une duchesse de la vieille cour les honneurs d'un salon peuplé de grands noms et de grands esprits. Mais mademoiselle Mars était non-seulement modeste, elle fut timide toute sa vie. Pressée bien souvent de céder à des sollicitations élégantes, à des démarches habiles tentées auprès d'elle pour la confisquer une seule soirée dans les salons à la mode, elle répondait à l'un de ses anciens amis, conteur ingénieux de qui nous tenons ce trait: _Je ne veux pas leur montrer la bête curieuse!_ Cette antipathie marquée pour le monde tenait à une certaine sauvagerie de caractère dont mademoiselle Mars s'accusait souvent devant ses amis. Le monde ne lui eût offert d'ailleurs qu'un commerce pauvre, ingrat; il lui eût rendu des sous pour de l'or. Où donc alors mademoiselle Mars avait-elle puisé cette convenance parfaite, ce goût, cette réserve qui formaient le cachet personnel de son talent? Elle est morte, hélas! en emportant le secret de cette ingénieuse puissance.

Il est vrai de dire aussi, pour faire comprendre la répugnance de mademoiselle Mars, à l'endroit des cercles, que la société devant laquelle s'étaient écoulées ses plus belles années avait vu ses rangs singulièrement éclaircis. Les poètes dramatiques de sa pléïade s'étaient éclipsés peu-à-peu devant d'autres écrivains, Lemercier, Arnauld, Andrieux, Legouvé, Soumet, tous, jusqu'à Casimir Delavigne, avaient payé leur dette à la mort bien avant mademoiselle Mars. De là un ennui, une satiété réelle pour une femme qui aimait souvent à causer de mademoiselle Contat avec Chazet, de Fleury avec Roger, de Monvel avec Duval, de Napoléon avec Gérard! mademoiselle Mars, qui se fût peut-être composé un salon à trente ans, ne se sentait plus la force de recommencer des amitiés. Que lui restait-il en effet de l'ancienne Comédie, des acteurs qu'elle avait pu connaître et chérir, des auteurs qui, les premiers, lui avaient apporté le fruit de leurs veilles? Les uns n'étaient plus, nous le répétons; d'autres s'étaient métamorphosés en députés, en pairs de France, quelques-uns même en ermites qui avaient rompu avec leur siècle. Et cependant la puissance de ce génie était telle, que chacun voulait admirer encore de près cette jeunesse éternelle et ce séduisant sourire, les uns pour en jouir comme d'un portrait aux lignes suaves, d'autres pour confier encore à ce rare talent leurs créations fraîchement écloses, leurs travaux, leurs œuvres qui ne pouvaient se passer d'elle! Le salon de mademoiselle Mars voyait encore à certains jours accourir près de cette femme simple et bonne les noms les plus beaux, les plus radieux de notre siècle littéraire, Victor Hugo, notre grand poète, avait donné le premier rôle de sa première pièce à mademoiselle Mars; Alexandre Dumas avait eu le même bonheur que Victor Hugo. Des peintres comme Delaroche, Eugène Delacroix, Dauzats et Jadin se faisaient remarquer dans le cercle de ses habitués, ils y échangeaient de vives causeries. On rencontrait chez elle M. V. de la Pelouse, vieillard aimable et instruit; Romieu, ce gai préfet; Lebrun, l'auteur de _Marie Stuart_; MM. Edmond Blanc, Vatout, Planard, Goubaud, Germain Delavigne, Véron, Lesourd, Malitourne, le baron Denniée, toujours vif et spirituel dans ses moindres anecdotes; Bachou, le baron Taylor, et une foule d'autres personnes distinguées. Dans cet angle de son salon se tenait le camp des intimes: M. Baudouin, le conteur attique et précis; M. Milot, M. le comte de Mornay, d'un goût noble, exquis dans tout; M. le marquis de Mornay son frère; ce pauvre Béquet, dont nous vous avons dit la sagacité, l'esprit et le goût;--que vous dirais-je enfin, quelques femmes assises sur ces mêmes fauteuils où s'étaient assises avant elles mesdames Mainvieille-Fodor et Saint-Aubin, des femmes douées de la beauté de mademoiselle Amigo, de la voix de madame Dabadie. Plus loin, c'était MM. Cavé, Jules Janin, Hippolyte Lucas, Cordellier-Delanoue. Ainsi entourée, mademoiselle Mars pouvait se croire encore la reine des intelligences; elle souriait à Dumas en se souvenant de _Bellisle_; à Hugo en songeant à _Dona Sol_ ou à la _Thisbé_! Alfred de Vigny et Soumet étaient ses adorations. Ne vous seriez donc pas cru vous-même transporté dans quelque noble salon de la place Royale, en voyant cette femme qui eut toute sa vie l'esprit et le cœur de Ninon, cette femme dont Charles Nodier eût défendu la moindre lettre à l'égal de celles de Maintenon ou de Mirabeau? C'est que tout devenait charme et musique en passant par les lèvres de l'admirable comédienne; c'est que tous ces hommes, devenus ses hôtes pour une soirée, se disputaient tous l'honneur d'une parole prononcée par mademoiselle Mars hors de la scène? Là, point de calcul, d'apprêt, rien de l'éventail, des diamants de Célimène; mademoiselle Mars n'était plus qu'une femme du monde, une femme, il est vrai, qui avait parlé de bonne heure à bien des têtes couronnées, une femme parée de toutes les ressources de son esprit, de son maintien, de sa voix! Qui lui eût parlé dans ces réunions des choses du théâtre eut commis presque un délit; là plus de grande coquette, plus d'ingénue, plus de comédienne, mais une maîtresse de maison, la dernière des grandes dames, comme on l'a dit. Nous avons ajouté qu'elle était difficile et méticuleuse en amitiés, mais à qui donc doit-on refuser le droit d'arranger sa vie? Mademoiselle Mars était née tellement, et peut-être à son insu, une femme du monde, que dans le dépit, l'impatience la plus naturelle et la plus vive, il ne lui échappa jamais un mot qui parût une dissonnance choquante à ses familiers. Grondait-elle quelqu'un et lui faisait-elle, comme l'on dit, son paquet au coin de son feu, elle avait dans sa seule façon de prononcer le nom de monsieur; de mademoiselle si c'était une femme, quelque chose de bref, de sec, d'incisif, allant merveilleusement et en droite ligne à son but. Et en ceci, on le voit, la comédienne de grandes manières servait la femme de grand ton. Célimène ne doit, ne peut se fâcher comme madame Patin.

Si, durant toute sa vie, et au dire de ceux qui l'ont connue, elle fut toujours en retard d'une heure pour une affaire d'intérêt, souvent même pour une affaire de comité; mademoiselle Mars était en revanche aussi en avance pour obliger. On l'a vue souvent se lever, quitter son propre salon et ses amis, afin de courir où l'infortune l'appelait. Elle a supporté courageusement d'affreux revers de fortune; tomber d'un seul coup de cent quarante mille francs à huit mille six cents francs du Théâtre-Français[8], restreindre sa maison et ne pas se plaindre, n'est pas d'une femme ordinaire. Le nombre des pensions qu'elle faisait à des gens nécessiteux ne s'en vit pas même diminué.

On a parlé de services oubliés par mademoiselle Mars, et à ce sujet on a accusé son testament.

D'abord, ce testament est de 1838. Il est daté d'Italie.

Cette date répond à plusieurs de ces oublis; puis nous savons de bonne source qu'elle avait l'intention de le retoucher, seulement elle n'en trouva pas le courage. Elle craignait la mort et tout ce qui pouvait la lui rappeler[9].

Les meilleurs esprits ne sont pas exemps de cette sinistre inquiétude.

Mademoiselle de Sens, dont nous avons écrit quelque part l'histoire, poussa cette crainte si loin, qu'on avait ordre dans sa maison de ne jamais lui apporter une lettre timbrée de noir. Elle ignora longtemps le trépas d'amis bien chers, et son saisissement fut si profond en apprenant la mort d'une personne qu'elle croyait pleine de vie, qu'elle la suivit au tombeau.

Étonnez-vous donc des alarmes de mademoiselle Mars! Par quel charme, par quelle prière sortie de ce doux organe eût-elle désarmé cette implacable déesse? Hélas! elle avait eu dans une fin récente encore l'exemple de cette lutte formidable et vaine; on lui avait raconté un jour les derniers moments d'un poète plein de génie et de feu que la mort venait de prendre, les deux mains sur ses chants inachevés[10].

--Sauvez-moi! sauvez-moi! s'écriait avec une voix déchirante le noble martyr à la garde-malade qui le veillait; sauvez moi, ma sœur, ne me laissez pas mourir!

Et il tendait vers cette femme des mains fiévreuses, défaillantes...

Les détails de cette agonie, si cruelle pour nous tous les amis et les élèves de Soumet, avaient vivement impressionné mademoiselle Mars.

Les sombres fantômes dont la fantaisie des biographes s'est complu à l'entourer au lit de sa mort sont de pures fictions, Elle a beaucoup souffert, mais le délire n'a pas toujours opprimé cette noble intelligence; elle s'est endormie si doucement, que trois heures après elle ressemblait à sa propre image, peinte par Gérard. Une fois touché par la mort, ce visage avait repris sa plus éclatante beauté,--la beauté de mademoiselle Mars à l'âge de trente ans!

Voici tout ce qui reste de cette femme célèbre en fait de reproductions dues au marbre, au crayon ou au pinceau:

Le portrait de mademoiselle Mars, peint par Gérard.

La miniature de Jacques, (1810) représentant mademoiselle Mars dans le personnage de Betty (la _Jeunesse de Henry V_); elle avait alors trente ans.

Le buste de David (d'après nature), 1823.

Ce buste, que David possède encore dans son atelier, reviendra de droit à la Comédie Française, nous l'espérons.

Outre les nombreux services rendus si longtemps à la Comédie par mademoiselle Mars, il est bon de dire qu'en mourant elle avait manifesté l'intention de fonder un prix que ce théâtre eût décerné, soit à la meilleure pièce, représentée dans l'année, soit à la première élève qui se distinguerait entre toutes dans le domaine si pauvre à cette heure de la Comédie.

Un mot de nous au lecteur, en finissant.

La vie de mademoiselle Mars s'offre naturellement au biographe sous un double aspect: comme artiste, elle a occupé au théâtre une place large, importante; comme femme, elle s'est conquis, au sein de l'existence la plus modeste, des amitiés nobles, délicates, dont nul ne contestera la valeur.

En raison de ceci, il se présentait pour nous une difficulté que le plus simple juge appréciera. Ne parler que de mademoiselle Mars à la scène pouvait devenir fastidieux à la longue; pénétrer dans l'intimité de cette vie offrait un écueil inévitable. On nous saura gré, nous l'espérons, de nos réticences et de nos ménagements.

Le masque suppose un stylet; nous répudions à l'avance le masque et le stylet pour toutes nos œuvres. Si c'est là une garantie de nos jugements, nous la donnons tout d'abord et de plein gré à ceux qui voudront nous lire: «Nous signons donc cet ouvrage et de grand cœur».

Différentes considérations nous ont déterminé à l'entreprendre; la première de toutes a été de montrer mademoiselle Mars sous son vrai jour. Pour obtenir un pareil résultat, il ne nous a pas semblé que ce fût assez des matériaux précieux que nous possédions, des documents divers et des autographes nombreux de mademoiselle Mars; nous avons eu recours constamment aux témoignages des contemporains. Les moindres confidences, les moindres souvenirs des personnes qui ont approché de près mademoiselle Mars ont eu pour nous, un grand prix; en frappant au cœur de ses amis, nous avons trouvé plus d'un écho sympathique. C'est là le privilége des mémoires illustres de se conserver des défenseurs ardents même au-delà du tombeau; les amis de mademoiselle Mars se sont ligués noblement pour prévenir la sienne de la moindre tache. Ce sont leurs souvenirs plus que les nôtres que nous consignons ici. Nous sommes trop jeune pour avoir suivi de bonne heure mademoiselle Mars dans les diverses phrases de sa carrière; mais nous connaissons ses amis, c'est à eux que nous avons fait appel. Beaucoup de ces personnes reconnaîtront ici sans peine le texte même de leurs notes.

Faire estimer la femme de ceux qui n'ont entrevu que l'actrice était pour nous un devoir: ce devoir, la vie de mademoiselle Mars nous l'a rendu bien facile. La sincérité d'un pareil écrit est son unique défense.

MÉMOIRES DE MADEMOISELLE MARS.

CHAPITRE PREMIER.

Naissance de mademoiselle Mars.--Opinions diverses à ce sujet.--Date des archives de la Ville.--Contradiction de madame Desmousseaux.--Parrain et marraine.--Le baptême de Clairon.--Le nom d'_Hippolyte_.--_Le bonheur du jour_.--La pension sur la cassette.--Monvel.--Mademoiselle Mars et ses portraits.--L'enfant de la balle.--Jeunesse et misère.--Deux sœurs.--Les mains rouges.--Le café au lait et les officiers.--M. Valville ne doit pas attendre.--Les beaux bras de mademoiselle Lange.--Dugazon console mademoiselle Mars.--Portrait de Dugazon.--La sœur martyre.--Les oiseaux de Dugazon.--Vengeance d'acteur.--Manière de professer de Dugazon.--Théâtre de marionnettes qu'il donne à Hippolyte Mars.--Desessarts plastron.--Grandménil.--Un trait de l'Avare.--Singulière fin de Grandménil.

«Et memor nostri Galatea vives!

HORACE, liv. III.

«Mademoiselle Mars (Anne-Françoise-Hippolyte Boutet) est née à Paris le 9 février 1779 (paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois).»

Telle est la date enregistrée par tous les biographes de la célèbre actrice aux souvenirs de laquelle nous consacrons cet ouvrage.

Les biographes ajoutent que Boutet était le nom de son père[11] et Mars celui de sa mère.

Arrêtons-nous d'abord sur la première de ces assertions,--celle qui touche la naissance de mademoiselle Mars.

À ce compte des biographes, mademoiselle Mars serait née six semaines après Marie-Thérèse-Charlotte de France, dauphine et duchesse d'Angoulême. Le jour où elle serait venue au monde, on célébrait les relevailles de la reine. Le canon tonnait pour la fille de Marie-Antoinette, en même temps que la fille de Monvel bégayait ses premiers cris.

Ce rapprochement devait nécessairement flatter les historiens, les curieux, les poètes.

Ces deux destinées, si voisines l'une de l'autre, ont été en effet bien dissemblables!

On connaît le mot attribué à Monvel:

«On a tiré le canon le jour de la naissance de ma fille!»

Mais est-ce du canon qu'on tira le jour des relevailles de la reine ou de celui qui annonçait la naissance de la dauphine que voulait parler Monvel?

Les registres de la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, sur laquelle est née mademoiselle Mars, ont été transportés dès 92 à la Ville; ils ne laissent aucun doute à l'égard de cette date. C'est le 9 février 1779 qu'Hippolyte Mars est née.

Voici l'acte de naissance relevé par nous à la Ville, nous le copions textuellement:

«Mercredi 10 février 1779,

_«Fut baptisée Anne-Françoise-Hippolyte, fille de Jacques-Marie Boutet, _bourgeois de Paris_, et de Jeanne-Marguerite Salvetat, son épouse, rue Saint-Nicaise. Parein[12], Saint-Jean-François Aladane, caissier des fermes. La marraine, Marie-Anne Bosse, veuve de Joseph Fabre, _bourgeois de Marseille_.

«_L'enfant est né d'hier et ont signé:_

ALADANE, BOSSE, BOUTET, LEBAS.

Plusieurs choses ont le droit de surprendre dans cet acte, revêtu de la plus complète authenticité. Le nom de _Mars_ n'y figure point du côté de la mère ou de la fille. Pour Monvel, il tait son nom de Monvel, (il est vrai que son voyage en Suède ne l'avait pas encore anobli). Il ne s'y dit pas comédien et s'intitule _bourgeois de Paris_. Mais ce qui étonne bien plus, c'est qu'il y regarde Jeanne-Marguerite Salvetat (Madame Mars) comme sa femme, ce qui entacherait l'acte de nullité. Des considérations particulières ont déterminé sans doute Monvel à agir ainsi, nous ne pouvons les pénétrer ni les expliquer.

Ce que nous pouvons seulement affirmer, c'est que Monvel, peu de temps après cet acte, se maria en Suède où il épousa mademoiselle Cléricourt, fille d'un ancien comédien pensionné par le roi. Ce que nous pouvons dire, c'est qu'une personne, dont le père et l'oncle furent contemporains de Monvel, dont la famille, en un mot, s'est trouvée toujours unie à celle de mademoiselle Mars, autant par les liens de la parenté que par les liens du succès, madame Desmousseaux, cette actrice si distinguée de notre premier théâtre, dont mademoiselle Mars faisait si grand cas, cette seule duègne qui nous rappelle les temps glorieux de la Comédie, nous a assuré:

1º Que l'acte relevé par nous sur les archives de l'Hôtel-de-Ville lui paraissait incompréhensible;

2º Qu'elle savait de source sûre que mademoiselle Mars était née à Rouen et non à Paris;

3º Qu'il n'était pas rare, à cette époque, de voir des oublis ou des erreurs notables sur les registres de la Ville.

À l'appui de cette opinion, madame Desmousseaux ajoutait les faits qui suivent:

«Mademoiselle Mars est née à Rouen; le lendemain même du jour où Marie-Antoinette donnait, à Versailles, le jour à la duchesse d'Angoulême (Madame la Dauphine). Les chemins de fer n'existaient pas alors; aussi avait-il fallu toute la nuit pour que la nouvelle franchît la distance de Versailles jusqu'à Rouen. Les cloches mêlaient leur bruit à la grande voix du canon, au moment où madame Mars accoucha d'Anne-Françoise Hippolyte.»

Cette assertion de madame Desmousseaux nous paraît la seule raisonnable.

Comment admettre, en effet, la pension accordée à mademoiselle Mars, le meuble envoyé par la reine, dont il sera bientôt fait mention, si mademoiselle Mars n'était née que _six semaines après la Dauphine_?

Le nom d'Hippolyte, donné à Mademoiselle Mars, avait été le nom de Clairon.

Clairon fut aussi la maîtresse de Monvel. Voici comment elle raconte elle-même, dans ses Mémoires, les circonstances curieuses de son baptême:

«L'usage de la petite ville où je suis née était de se rassembler, en temps de carnaval, chez le plus riche bourgeois, pour y passer tout le jour en danses et en festins. Loin de désapprouver ce plaisir, le curé le doublait en le partageant, et se travestissait comme les autres. Un de ces jours de fête, ma mère, grosse de sept mois, me mit au monde entre deux et trois heures après midi. J'étais si chétive, si faible, qu'on crut que peu de moments achèveraient ma carrière. Ma grand'mère, femme d'une piété vraiment respectable, voulut qu'on me portât sur-le-champ même à l'église recevoir au moins mon passeport pour le ciel; mon grand-père et la sage-femme me conduisirent à la paroisse; le bedeau même n'y était pas, et ce fut inutilement qu'on alla au presbytère. Une voisine dit qu'on était à l'assemblée chez M***, et on m'y porta. Le curé, mis en Arlequin, et son vicaire, en Gilles, trouvèrent mon danger si pressant, qu'ils jugèrent n'avoir pas un instant à perdre. On prit promptement, sur le buffet, tout ce qui était nécessaire; on fit taire un moment les violons, on dit les paroles requises, et on me ramena à la maison». (Mém. d'Hippolyte Clairon, publiés par elle-même en 1799, p. 225).

La reine Marie-Antoinette fut la première fée qui toucha véritablement de sa baguette royale le berceau de la petite Hippolyte Mars: une pension de 500 livres sur la cassette du roi lui fut accordée[13].

Dans le salon de mademoiselle Mars, dont nous parlerons plus tard, la célèbre actrice garda toute sa vie, à l'appui de cette faveur princière, un petit meuble, dit _bonheur du jour_, auquel elle attachait nécessairement un grand prix. Ce meuble à compartiments, donné à sa mère par la reine de France, servit constamment de secrétaire à mademoiselle Mars.

On montre sur une table, à Fontainebleau, le coup de canif plus ou moins historique échappé à l'impatience de Napoléon, au moment de son abdication; mademoiselle Mars qui, elle aussi, abdiqua, n'a laissé à ce petit meuble aucune trace de sa juste indignation: ce fut cependant sur lui qu'elle signa son acte de retraite, en mars 1841.

Remarquez la date, en mars!

Monvel, en sa qualité de comédien du roi, avait droit à cette marque insigne de bienveillance de la part de la reine. Cet acteur, chacun le sait, était loin d'être un homme ordinaire.

Nous aurons plus d'une fois l'occasion de remarquer la noblesse innée de son ton, de ses manières; tout chez lui sentait l'homme de qualité. Vers la fin de sa vie, mademoiselle Mars n'en parlait elle-même qu'avec un attendrissement mêlé de respect.

--On ne saura jamais ce qu'il valait! disait-elle un jour à M. B..., qui lui faisait voir un portrait de cet acteur célèbre; jamais peut-être il n'y eut d'homme plus modeste!

Et comme une autre fois son carrossier lui proposait devant la même personne de faire peindre un canton d'armes sur les panneaux de sa calèche:

--Au fait, reprit mademoiselle Mars, j'en aurais le droit!... à cause de Monvel!

L'ami de mademoiselle Mars de qui nous tenons cette anecdote l'ayant pressée de s'expliquer à cet égard, elle n'en fit rien et changea vite de conversation.

Si Monvel devint noble, puis comme Molé et Grandménil, membre de l'Institut national, c'est qu'on ne rougissait pas alors d'accorder au talent, dans quelque sphère qu'il brillât, les honneurs dont il était digne. Dans le siècle d'avant, Molière ne fut pas de l'Académie; dans notre siècle, on hésita à donner la croix à Talma. Un seul trait peindra l'estime que les gens de lettres et les comédiens eurent pour Monvel, ce fut lui qui fut chargé de l'apothéose de Molé[14]. L'effet de cet éloge funèbre, prononcé par Monvel avec cette sensibilité exquise qui faisait le fond de son caractère, et cette pureté de diction qui le classa si vite au rang de nos premiers comédiens, est encore présent à bien des mémoires contemporaines. La douleur qui le pénétrait semblait avoir augmenté le charme naturel de son éloquence, Monvel pleurait ce jour-là autrement qu'à la Comédie. Il se souvenait sans doute, en accompagnant Molé à sa dernière demeure, de deux douleurs bien cuisantes: d'abord Molé avait été son ami, puis il s'était affecté si cruellement des injures de Geoffroy qu'il en parlait encore à son lit de mort avec amertume. Cette double affection inspira à Monvel de belles et énergiques paroles.

Le père de Monvel était un acteur de talent; Monvel était comédien et homme de lettres: la vocation de mademoiselle Mars était tracée.

«Presque tous ceux qui se sont fait un nom dans les beaux-arts, a dit Voltaire, les ont cultivés malgré leurs parents; mais la nature a toujours été en eux plus forte que l'éducation.»

Si de pareilles lignes s'appliquent de droit à un génie de la trempe de Molière, génie combattu, opprimé dès sa naissance, elles trouvent en revanche dans l'éducation première de notre héroïne un éclatant démenti.

Monvel avait eu avec madame Mars, actrice fort belle, mais médiocre, de cette époque, une liaison que sa propre existence lui permettait de regarder comme fragile, qu'un mariage postérieurement conclu[15] lui commandait même de rompre; de cette liaison était née Hippolyte Mars.

Mais, dans ce miroir si pur, si ingénu, si charmant, Monvel tout entier se retrouvait il eût été bien ingrat de contrarier la vocation de sa fille!