Mémoires de Mademoiselle Mars (volume I) (de la Comédie Française)

Chapter 1

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MÉMOIRES DE MADEMOISELLE MARS

(DE LA COMÉDIE FRANÇAISE),

PUBLIÉS PAR ROGER DE BEAUVOIR.

I

PARIS,

GABRIEL ROUX ET CASSANET, ÉDITEURS,

33, rue Sainte-Marguerite-Saint-Germain.

1849.

INTRODUCTION.

I.

Dans le courant de 1829, la _Revue de Paris_, recueil alors à la mode, publia une toute petite nouvelle de cinq pages, appelée: _Marie_ ou le _Mouchoir bleu_.

Cette nouvelle obtint un véritable succès.

Pour le dire en passant, M. Véron n'a eu ce bonheur-là que deux fois dans sa vie de directeur, mais il l'a eu pleinement et à l'exclusion de tout grand journal; il a publié deux petits chefs-d'œuvre, dont ses amis et le public doivent lui savoir gré: le premier était cette nouvelle du _Mouchoir bleu_, et portait, comme signature, le nom d'Étienne Béquet; le second se nommait _l'Abbé Aubin_; il était de Mérimée.

À plus de dix-sept ans de distance, la première de ces deux nouvelles si simples, si rapides, fut presque un événement.

C'était alors le règne véritable de la _nouvelle_: on n'écrivait pas encore six volumes en deux mois; la littérature contemporaine ne montait pas des briks de l'État, elle vivait de peu; il n'y avait pas de métier à la Jacquart pour le roman, voire même pour le théâtre. Béquet tira donc un jour de son portefeuille le _Mouchoir bleu_, et la _Revue de Paris_ s'en contenta.

C'était une élégie candide et modeste, l'histoire d'un pauvre diable de soldat suisse, qui vole un mouchoir pour sa fiancée, mademoiselle Marie, et que l'on fusille d'après la rigueur du code militaire. Là rien de tourmenté, rien de prolixe, le pâtre du chemin vous eût fait le même récit; la jeune villageoise eût déposé sa cruche à la fontaine pour l'entendre. Sur le papier de notre écrivain ingénu avaient dû tomber seulement quelques unes de ces larmes rares, arrachées à la paupière du caporal Trimm, quand ce brave caporal trouve le temps de s'attendrir. Sédaine, Sterne et Prévost étaient fondus habilement dans ce récit. La bonhomie habituelle du conteur, la tournure contemplative de son esprit, se trahissait dès les premières lignes; c'est la seule nouvelle que fit Béquet, encore fallut-il qu'on l'en pressât. Indolent par goût, critique par état, flâneur par instinct, Béquet, que nous avons beaucoup connu, réalisait dans toute sa personne un de ces chanoines fleuris, dont l'abbé de Saint-Martin restera le meilleur type; il y avait chez cet homme du sybarite, de l'écrivain, et du lazzarone. Sa physionomie seule devenait la plus intéressante des études; elle avait quelque chose mobile et d'imprévu, elle passait par des nuances aussi distinctes que le visage expressif du neveu de Rameau. Dans le même quart-d'heure, Béquet se montrait réjoui et sentimental, pleureur et sceptique, crédule, sévère, indulgent, selon l'ami ou le vin qu'il rencontrait. Ce front chauve bien avant l'âge, ces mains passées invariablement dans son gousset comme pour se donner une contenance, cet œil vitré ou étincelant tour-à-tour, cette lèvre triste, pendante comme celle d'un homme absorbé dans quelque colloque intérieur, cette négligence résolue dans le maintien, dans la démarche, dans l'habit, tout cet ensemble gauche et abandonné de Béquet attirait sur lui l'attention et commandait l'examen aux plus distraits. Je laisse exprès ici la pureté inaltérable de ce goût si rare et si correct, pour ne parler que de l'homme; l'homme intéressait chez Béquet par une sorte de mélancolie hâtive, son rire était maladif, sa gaîté fiévreuse, son esprit le plus calme voisin de l'exaltation. Causeur ingénieux, helléniste de premier ordre, esprit incisif, mémoire charmante, Béquet fascinait surtout ses initiés; il fallait lui plaire pour qu'il se donnât la peine de plaire ensuite. Quel torrent de citations et d'anecdotes! Il vous eût parlé à la fois de Saint-Simon et du poète Lucain, de madame du Barry et de mademoiselle Contat, de Planche, son vieux maître, et du procès de Fouquet sur lequel il avait des notes! En vérité, ceux qui ne connaissent cet homme d'un charmant esprit que par la piquante vulgarité de quelques traits et charges d'atelier ne savent rien de Béquet! On a fait sur lui des mots qu'il n'acceptait pas; on a joué avec son esprit imprudemment. Nous, qui respectons plus que tout autre sa mémoire (peut-être parce qu'il eut l'indulgence de nous aimer), nous devons dire que si Béquet eût vécu, nous n'eussions guère songé à écrire ce livre, tant dans la moindre causerie, la moindre soirée, Béquet eût pris sur nous les devants en causeur instruit des moindres particularités de la vie de mademoiselle Mars. Béquet eut en effet, dans l'inimitable actrice, une amie noble et constante; il l'apprécia, il l'aima comme une sœur habile et prudente; il la défendit, ce qui vaut mieux, lui dont la rigueur fut souvent si inflexible! C'est que, comme beaucoup d'amis de mademoiselle Mars, Béquet avait reconnu dans elle toutes les qualités d'un _honnête homme_. Quand il en parlait, Dieu sait avec quel esprit! on s'intéressait à cette persévérante étude d'une femme du XIXe siècle, comme on se fût intéressé à un pastel à demi effacé dans la galerie de Versailles et de Saint-Cloud. Quel autre, en effet, eût fait mieux valoir que lui les plus exquises délicatesses de ce cœur inconnu au monde, à la foule; qui mieux que cet ami naïf et bon nous eût révélé la femme dans l'actrice; mademoiselle Mars sous Célimène, Sylvia? Ce talent si pur, si étincelant, si ferme, ce talent multiple et plein de souplesse, quel homme dut le contempler avec plus de respect, de trouble, d'émotion, lui qui fut l'ami, le défenseur assidu de Casimir Delavigne, de mademoiselle Mars, de Talma? Mademoiselle Mars! mademoiselle Mars! Les pleurs venaient aux yeux de Béquet lorsqu'il prononçait ce nom! Il savait tout d'elle: ses labeurs, ses bienfaits cachés, son abnégation, ses joies, ses triomphes et même ses caprices; et de tout cela, il s'était fait dans sa tête un roman aussi charmant, aussi approfondi que la _Marianne_ de Marivaux. Mademoiselle Mars, nous disait-il, mademoiselle Mars, oh! quelle oraison funèbre! Ne fut-elle donc pas hors de la scène un composé brillant de mille qualités aimables, ne laisse-t-elle pas après elle un parfum de grâce et de politesse qu'eût envié la cour du grand roi? Dans le temps où nous vivons, temps phalanstérien, prosaïque, humanitaire, ne sont-ce pas là de beaux et utiles dehors à proposer en exemple à une société chez qui le goût et l'instinct des convenances s'affaiblissent de jour en jour? Mademoiselle Mars! mais elle emportera, croyez le bien, avec elle, le dernier mot d'un siècle qui eut seul le don de la causerie et des belles manières, qui défendit son fauteuil contre l'empiètement de la politique! Mademoiselle Mars est bien plus de ce siècle-là que du nôtre, et rien ne servirait plus à l'établir, poursuivait-il, que son dédain formel pour tout ce qui ne rappelait pas ses mœurs. Que d'éléments de succès réunis dans ce modèle incomparable! Celui-là ne s'est pas trompé qui a dit le premier, en la voyant, qu'elle n'était pas née bourgeoise. La bourgeoisie était pour elle une antipathie, un contresens. «Avec un éventail dans la main, m'a-t-elle dit cent fois, une femme est plus forte qu'un homme avec une épée!» C'est qu'elle avait compris ce pouvoir souverain du regard, du geste, de la parole! Ce sourire, doux rayon entre deux rangées de perles, cette gaîté vive, aimable, que madame de Sévigné laisse follement bondir sous sa plume, et que mademoiselle Mars laissait tomber de sa lèvre; ce talent d'écouter,--le plus difficile des silences,--cette moquerie pleine d'insouciance, ce goût, ce tac sûr, qui donc en a surpris l'étude, sinon le secret?

C'est par tout cela que se défend mademoiselle Mars, et aussi par ce goût, cette réserve, ces grâces imprévues, cette immense faculté d'exaltation qu'elle possède et domine, selon le besoin et l'exigence du travail. Mademoiselle Mars! mais elle aura été mêlée comme une noble et grande tige à toutes les palmes du dix-huitième siècle et du dix-neuvième, elle aura connu tour-à-tour Chateaubriand et madame Récamier, Gérard, Victor-Hugo et Napoléon! Vous fut-il donné seulement, ajoutait l'auteur du _Mouchoir bleu_, de voir, de lire, de tenir entre vos mains une correspondance quelconque sortie des mains de mademoiselle Mars? Quel génie plus fin, plus agile et plus hardi! C'est elle, et non moi, qui devait écrire le moindre feuilleton sur Suzanne ou Célimène. Telle elle est entrée dans sa vie, telle elle l'a traversée avec le cortége de ses qualités affables, de ses vertus, de ses sentiments d'une autre époque! Et il faudra bien que l'envie se taise, il faudra bien qu'on lave un jour mademoiselle Mars de l'affront des petits pamphlets et des petites calomnies; car on se souviendra, en temps donné, qu'elle ne leur opposa jamais que le silence, on se souviendra que mademoiselle Mars, si humble et si ignorante d'elle-même dans ses triomphes, fut aussi la femme la plus résignée aux jours désastreux de l'abandon!

* * * * *

Ainsi parlait Béquet, ce vrai confesseur littéraire de mademoiselle Mars, Béquet, qui lui avait fait partager le premier son amour pour les poètes, son culte pour Saint-Simon. Mademoiselle Mars avait aimé Saint-Simon parce que Béquet l'aimait.

* * * * *

Et par ce trait seul, vous pouvez voir tout d'abord à quelle femme et à quel esprit nous allons avoir affaire. Célimène lisant le chapitre des ducs à brevet, n'est point une Célimène comme il en naît tous les jours. Ajoutez à cela que mademoiselle Mars eut pour père un membre de l'Institut, Monvel; qu'elle fut appelée toute jeune à connaître les premiers, les plus excellents auteurs de son temps; que la cour elle-même lui sourit à sa naissance; que tout ce qu'il y avait en France d'esprits éclairés, ardents et chaleureux protégea cette jeune enfant; et dites-nous si les fées de la fable mollement penchées sur un berceau trouvèrent un plus brillant avenir à prophétiser?

Ce que m'avait dit Béquet de ce caractère surprenant me donnait, je l'avoue, le plus vif, le plus sincère désir de connaître mademoiselle Mars; et comme ici les dates peuvent servir à l'appréciation de cette étude, je dois ajouter que Béquet me parlait ainsi de son idole constante à l'époque où mademoiselle Mars allait, disait-on, prendre sa retraite, emportant avec elle, dans un seul pli de sa robe, tous ces chefs-d'œuvre qu'une autre magicienne ne devra plus de longtemps, hélas! ressusciter avec sa baguette et son sourire.

La première fois que je vis l'auteur du _Mouchoir bleu_, chose singulière! Béquet se rendait lui-même à la vente d'une bibliothèque, celle de M. Chalabres, dont mademoiselle Mars était légataire universelle. La _Revue de Paris_ publia, à cette occasion, un article de moi: ce fut mon premier essai littéraire. Béquet présenta lui-même cet article à la _Revue_. C'est au nom de mademoiselle Mars que je dus ainsi ma première inscription sur un registre de la presse. Cette date m'était demeurée présente à l'esprit, quand j'appris, à quelque temps de là, le nouveau domicile que s'était choisi Béquet, à Saint-Maur. Loëve-Veymars et moi nous reçûmes un jour une lettre de Béquet: il nous invitait à aller dîner le lendemain dans son ermitage. Nous nous promîmes bien, l'un et l'autre, de ne pas manquer à ce rendez-vous, dans lequel, je dois le dire, il entrait pour moi un vif désir de curiosité. La nature de nos travaux nous avait tenus quelque temps éloignés les uns des autres; ce rendez-vous littéraire avait donc pour nous un grand charme. En me couchant, je l'avoue, je relus un peu mon Horace, n'ayant pas oublié que Béquet était bien capable de nous parler latin à dîner.

II.

Si vous ne connaissez pas Saint-Maur et ses ombrages, vous êtes bien heureux, d'abord parce que Saint-Maur est laid, puis parce que ses ombrages sont inondés de poussière, d'une poussière à désespérer la palette des peintres.

Rien qu'en voyant ces arbres et ce morne village parisien, où l'on transporta Carrel expirant, je fus pris d'une grande tristesse. Il m'avait toujours semblé que la maison d'un poète devait être fraîche et souriante; je trouvai l'habitation de Béquet froide et morose. Quoi de plus malheureux que les auteurs, pensais-je, ils inventent des oasis délicieuses, admirables, dans leurs moindres livres, et tous leurs poëmes, tous leurs rêves aboutissent à une mauvaise treille, à des gazons brûlés et à une vieille servante qu'ils prennent pour Amadryade!

Cela me fit penser à regarder un peu la servante de notre ami.

C'était un composé curieux, qui tenait à la fois de la gouvernante, de la tourière et de la Maritorne; elle avait en main un pot de réséda quand nous entrâmes, et elle le laissa tomber à notre aspect, en manifestant les signes de la plus grande surprise.

--On ne nous attend donc pas? demandai-je à Loëve-Veymars.

Il n'eut pas le temps de répondre, une fenêtre s'ouvrit: il en sortit la tête de Béquet.

--Ne parlez qu'en allemand à la Bérésina, nous dit-il, car elle est bien digne de cette nation par sa lenteur. Entrez, la table est mise et vous n'aurez pas d'indigestion!

Le dîner était frugal, en effet, et nous essuyâmes, à son endroit, un feu roulant de citations latines. Nous y répondîmes humblement par l'offre d'un pâté de Chevet, que nous tirâmes de notre voiture. La Bérésina nous fit une mine gracieuse. Elle se démit vite de sa mauvaise humeur, et nous nous assîmes.

Entre ces deux convives, je n'avais vraiment qu'à écouter. Loëve-Veymars, à qui j'adresserais bien volontiers l'ode d'Horace: _O navis referent in mare!_ etc, était un spirituel lutteur; il entama bientôt une escarmouche piquante avec Béquet. Le talent de Loëve-Veymars était net, concis, plein de charme et d'élégante atticité. Aucun auteur n'a laissé sur le théâtre, et sur mademoiselle Mars en particulier, de plus fines appréciations. On mit de côté les poètes latins pour parler de mademoiselle Mars. La Bérésina ressemblait à Laforêt: elle écoutait. Le dîner fut long et très gai; Béquet nous y lut la seule lettre qu'il eût reçue de mademoiselle Mars à titre d'éloges; il y était question du _Mouchoir Bleu_. Je n'ai jamais lu une pareille page de critique, cela était délié comme Marivaux. Il avait fallu faire violence à la modestie de Béquet pour qu'il nous allât chercher cette page précieuse[1]. La conversation qui suivit cette lecture eut pour objet différents épisodes de la vie de mademoiselle Mars; Béquet nous conta, entre autres, le trait suivant:

Mademoiselle Mars vit un matin arriver chez elle,--je ne sais plus en quelle année, ce devait être vers 1825,--un jeune homme de bonne mine qui lui présenta un manuscrit. Ce garçon avait vingt ans, il était venu de sa province à Paris; il n'avait lu qu'une chose encore, l'affiche du Théâtre-Français, et sur cette affiche le nom de mademoiselle Mars. Se faire présenter chez elle, il n'y fallait pas songer; il ne connaissait âme qui vive. Un soir il entre au théâtre, où mademoiselle Mars jouait _Fanchette_ de la Belle-Fermière. Il la regarde, il l'admire, il sort du parterre à moitié fou. À peine dans Paris, il s'aperçoit bien vite qu'il n'était pas mis comme tout le monde, le monde de Paris qui sait vivre et s'habiller. Il avait peu d'argent, il en attendait de son père; il emploie le peu de ressources qu'il a à s'habiller convenablement. L'idée de voir de plus près mademoiselle Mars s'empare de son cerveau avec une telle force que le lendemain, en se levant et après s'être équipé, adonisé de son mieux, il roule dans sa main gauche un cahier de papier blanc, puis le voilà qui court chez mademoiselle Mars. Il sonne, il attend, il dit son nom, un nom fort honorable et fort estimé dans sa province, mais inconnu dans la capitale; il est introduit enfin. Il balbutie quelques mots: mademoiselle Mars l'écoute, elle lui parle avec bonté, il se trouble, et quand elle lui demande son manuscrit, il se déferre tout-à-fait. La rougeur lui monte au front, il est en nage, il se lève, puis le voilà courant avec cette rame de papier,--ce drame mensonger d'un pauvre enfant!--jusqu'aux alentours du Palais-Royal.--J'ai menti, se dit-il, j'ai menti, elle doit me mépriser! Il entre chez un armurier, et achète un pistolet. Le soir, et je ne sais à quelle occasion, il est invité chez un de nos plus riches banquiers. M. Shikler, de la place Vendôme. Le jeu à la mode était alors l'écarté. Notre jeune homme entre dans ces salons, il voit une table à laquelle on le convie de s'asseoir; il n'a jamais joué de sa vie, le voilà qui joue. Il passe une première fois, une seconde, une troisième, en un mot, il passe dix-sept fois! L'enjeu modeste qu'il a mis sur table est devenu une fortune; il a peur, il perd la tête... Cependant il faut se lever, il ramasse les pièces éparses sur le tapis, fuit par le grand escalier et les jette à pleines poignées aux laquais de M. Shikler.--Quel malheur! s'écrie-t-il en s'esquivant comme un malfaiteur, quel malheur! oh! j'ai gagné! j'ai gagné, et l'on croira que je ne suis qu'un voleur!

Il reste chez lui, s'y barricade, et, exalté par les événements de sa journée, il se brûle la cervelle...

Béquet connaissait la famille de ce jeune homme; il était le lendemain dans la loge de mademoiselle Mars, quand il reçoit une lettre annonçant cet événement: cette lettre était du maître de l'hôtel habité par le jeune homme. Béquet se lève en s'écriant: «Le pauvre N...! oh! si vous l'aviez connu! C'était bien le garçon le plus timide, le plus gauche... Je ne le savais pas encore à Paris, pourquoi faut-il qu'il y soit venu!» Tout en parlant ainsi, Béquet regardait mademoiselle Mars; il la voit pâle et tremblante.

--Mon Dieu! s'écrie-t-elle, mon Dieu! vous venez de nommer ici un jeune homme que j'ai vu hier, un jeune homme, n'est-ce pas, qui est venu chez moi avec un manuscrit?

--J'ignorais cela, dit Béquet.

--Eh bien! ce jeune homme, je l'ai vu... oui, je l'ai vu en rêve cette nuit... dans un rêve singulier. Il tenait en main un pistolet!

Béquet resta confondu. Nul au monde n'avait pu apprendre les détails de ce suicide à mademoiselle Mars; mais elle avait rêvé, véritablement rêvé l'image du suicidé.

Un pareil fait ne doit être suivi, à notre sens, d'aucun commentaire; il servirait seulement, selon nous, à établir la faculté d'exaltation de mademoiselle Mars. Pour peu qu'une figure fût accentuée et qu'elle l'eût entrevue, cette image se gravait dans son esprit en contours ineffaçables. Il lui est souvent arrivé en province, de reconnaître des personnes qu'elle avait à peine fréquentées.--À certains passages de ces mêmes souvenirs, on rencontrera aussi dans sa vie d'étranges prédestinations.

Ainsi, mademoiselle Mars qui professa toute sa vie un culte pour les violettes,--ces fleurs au parfum suave et modeste,--devait se voir enterrée avec un bouquet de ces mêmes fleurs au côté, sans qu'on sût quelle main mystérieuse les avait placées sur sa poitrine.

Elle est morte aussi dans le mois qui porte son nom.

Sa fille est morte le 31 du mois de mars.

L'histoire de la mésange donnée à Béquet par mademoiselle Mars ne mérite pas moins de trouver sa place dans ces mémoires. Béquet en eût fait seulement le pendant du _Mouchoir bleu_.

Enfin mademoiselle Mars recevait tous les ans, à sa fête (la Saint Hippolyte), au milieu de bouquets d'amis, de fleurs achetées à grands frais chez madame Prévost, un simple bouquet d'héliotropes... L'auteur de cette offrande, renouvelée tant de fois et avec le même silence, resta toujours inconnu, du moins de toute autre personne qu'elle.

Sans anticiper ici davantage sur ces détails purement biographiques qui retrouveront leur place en temps et lieu, nous pouvons avancer hardiment que peu d'actrices eurent d'abord une existence plus brillante que mademoiselle Mars, du moins du côté de la fortune; seulement la vie pratique l'usa. Les journaux qui ont bien voulu parler du nitrate d'argent employé par elle sur la fin de sa vie comme cosmétique pour ses cheveux se sont arrêtés froidement à l'épiderme; ils ne savaient rien du caractère de mademoiselle Mars. Ce n'est point une misérable teinture, un fard apprêté plus ou moins bien qui a déterminé chez mademoiselle Mars ces lésions graves, organiques, c'est sa vie elle-même, vie active, nerveuse et singulièrement tourmentée par son propre besoin de volonté. Les esprits vulgaires ne se doutent pas à quel prix on achète souvent l'éclat, les indifférents s'embarrassent peu de ces luttes sourdes, incessantes contre l'envie. Les véritables amis de ce talent, l'honneur de la scène, demandaient à Dieu qu'il ne séparât pas pour elle le bonheur de la gloire: Dieu les a-t-il exaucés? Mademoiselle Mars eut à subir, vers la fin de sa carrière dramatique, des préférences et des injustices: le présent l'a vengée de l'ingratitude avant l'avenir; elle n'en a pas moins souffert de ces combats violents. Affirmer seulement qu'elle est morte de chagrin, de désillusion, de satiété, c'est mentir aux faits, à l'évidence; c'est arranger une histoire de fantaisie.

Mademoiselle Mars est morte avec un mot admirable sur les lèvres, un mot digne de Bossuet.

L'abbé Gallard avait été amené près d'elle; il venait de joindre sur le lit de la mourante ces deux mains aussi blanches que deux beaux lys; il lui parlait de Dieu en prêtre noble et intelligent.

Quand cette confession--on sait que mademoiselle Mars s'est confessée sans nulle répugnance--fut finie à ce pacifique chevet, un ami bien cher et bien dévoué, s'approcha de mademoiselle Mars:

--Eh bien, lui dit-il avec un sourire voilé de larmes; cela ne fait pas mourir!

--Non, répondit-elle, mais cela aide à mourir!

C'est par ces paroles que cette vie simple et touchante devait être close; c'est par cette dernière abnégation d'elle-même que mademoiselle Mars vivra. Tout le temps qu'elle a souri et parlé, mademoiselle Mars a mis son cœur, son esprit au service des gloires ou des amitiés contemporaines; elle n'a reculé devant aucun sacrifice. Cette voix d'un attrait, d'un pouvoir incomparable, ce talent net, éprouvé, elle l'a prêté à toutes les tentatives, à toutes les expériences du style et de la pensée, ne reculant ni devant le drame, qu'elle haïssait d'instinct, ni devant d'autres essais, où l'on semblait prendre plaisir à la compromettre. Cet art sérieux, difficile, l'art du théâtre, a trouvé dans elle une amazone et une interprète; elle a combattu à la fois pour l'école de Molière, de Marivaux et de Beaumarchais, comme pour Victor Hugo, pour Dumas et Delavigne.

«Ôtez mademoiselle Mars de la Comédie-Française, écrivait M. Jules Janin en 1840, c'en est fait non seulement de la comédie classique, mais de tous ces chefs-d'œuvre de seconde main, de ces copies éphémères de la comédie, auxquelles elle prête encore sa grâce piquante et son fin sourire[2].»