Part 1
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Sur la page 258, le nom incorrect (Alexandre) D'AUMONE, a été corrigé en D'AUMONT.
THE FRENCH REVOLUTION RESEARCH COLLECTION
LES ARCHIVES DE LA REVOLUTION FRANÇAISE
PERGAMON PRESS
Headington Hill Hall, Oxford OX3 0BW, UK
MÉMOIRES
DE MADAME
LA DUCHESSE DE TOURZEL
L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l'étranger.
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la librairie) en mai 1883.
PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
MÉMOIRES
DE MADAME
LA DUCHESSE DE TOURZEL
GOUVERNANTE DES ENFANTS DE FRANCE
PENDANT LES ANNÉES
1789, 1790, 1791, 1792, 1793, 1795
PUBLIÉS PAR
LE DUC DES CARS
_Ouvrage enrichi du dernier portrait de la Reine_
TOME PREMIER
PARIS E. PLON et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 10, RUE GARANCIÈRE
1883
_Tous droits réservés_
INTRODUCTION
Les Mémoires que nous soumettons aujourd'hui au public n'ont, jusqu'ici, jamais été imprimés. Depuis fort longtemps la nombreuse descendance de madame la duchesse de Tourzel et le cercle restreint d'amis qui seuls avaient eu connaissance de ce précieux manuscrit en sollicitaient avec instance la publication, sans que madame la duchesse des Cars, petite-fille de madame de Tourzel, entre les mains de qui il était venu par héritage, ni, après elle, M. le duc des Cars, son fils, aient cru devoir accéder à ce désir. Les motifs d'une pareille réserve sont faciles à comprendre, si l'on se reporte par la pensée aux époques troublées que décrivent ces Mémoires. Toute la génération qui a traversé la période révolutionnaire a gardé des scènes terribles auxquelles elle avait assisté une impression dont la vieillesse même n'a pu éteindre la douloureuse vivacité. Lorsque, plus tard, la police de Napoléon Ier entoura d'une surveillance odieusement vexatoire les personnes que leur position et leur attachement connu à la famille royale désignaient à l'ombrageuse méfiance de l'Empereur, les habitudes de circonspection qu'elles avaient contractées pendant leur jeunesse devinrent la règle de conduite de leur vie tout entière, et ces sentiments s'étaient transmis à leurs enfants, témoins attristés des inquiétudes, parfois même des dangers auxquels leurs parents et eux-mêmes étaient exposés.
Aujourd'hui, ces raisons n'existent plus, et le moment semble venu de restituer à l'histoire un document unique, qui, par son caractère particulier, ne peut être comparé à aucun de ceux dont se compose la riche collection des mémoires relatifs à la révolution française. Tous ceux, en effet, qui ont écrit sur cette funeste époque, ont joué un rôle personnel plus ou moins direct dans le drame qu'ils racontent; ils ont donc une tendance naturelle, inévitable, à présenter les faits sous le point de vue préconçu auquel leurs passions, souvent leurs intérêts, leur commandent de se placer. Madame Campan elle-même n'a pu échapper entièrement à ce reproche. Malgré le charme qu'inspire son touchant et respectueux attachement à l'infortunée reine Marie-Antoinette, on entend, parfois, dans sa voix comme un écho de susceptibilités froissées, comme un cri inquiet de sa personnalité, qui contraste péniblement avec l'émotion du lecteur. Cette impression, on la chercherait en vain dans les _Mémoires de madame la duchesse de Tourzel_: tout entière aux devoirs de sa charge, sa vie, ses affections, ses pensées se concentrent exclusivement sur les augustes enfants dont les épaisses murailles du Temple pourront seules la séparer. Aux heures les plus menaçantes des émotions populaires, lorsque la populace égarée envahit aux 5 et 6 octobre 1789 le château de Versailles, lorsque l'émeute traverse les salons des Tuileries le 20 juin 1792, lorsqu'au 10 août elle s'y établit triomphante sur les ruines de la monarchie, la gouvernante des Enfants de France trouve dans son dévouement à la famille royale la force d'étouffer le cri le plus sacré de la nature. On sent à peine un frémissement d'inquiétude aux dangers que court sa fille bien-aimée, cette charmante Pauline de Tourzel, dont le courage désarma les bourreaux de la Force lors des hideux massacres de Septembre.
Mais si la personnalité de madame de Tourzel ne perce en aucun endroit de ces Mémoires, on y voit, presque à chaque page, comme un reflet des deux plus augustes victimes de la tragédie révolutionnaire: le roi Louis XVI et la reine Marie-Antoinette: c'est là ce qui fait un des principaux attraits de ces volumes.
Le public trouvera, nous l'espérons, un vif intérêt à suivre dans ce récit authentique le développement des terribles événements et des catastrophes qui ont marqué la fin du siècle dernier; il y verra l'origine de ces convulsions qui, après avoir désorganisé et bouleversé toute une société, continuent encore à troubler l'époque où nous vivons. La famille de madame de Tourzel sera heureuse de voir au milieu de quelles circonstances se sont révélés le courage, le sang-froid, le dévouement qui ont acquis à l'auteur de ces Mémoires un tel renom parmi ses contemporains et rendent ses descendants si justement fiers de lui appartenir.
Nommée gouvernante des Enfants de France au lendemain de la prise de la Bastille, madame de Tourzel fut, on peut le dire sans crainte, la dernière, la seule confidente des malheureux princes auxquels le danger, en relâchant bien vite les entraves de l'étiquette, permettait de suivre leur penchant pour les tendres effusions du coeur et de l'intimité.
Pendant cette cruelle agonie de la royauté, alors qu'une surveillance savamment grossière épie les moindres mouvements et jusqu'aux impressions du Roi et de la Reine, quand La Fayette semble chercher dans les humiliations qu'il inflige à la famille royale une sorte d'orgueilleuse jouissance, c'est dans l'appartement de madame de Tourzel que les malheureux princes viennent chercher un moment de calme et l'oubli de leurs souffrances. C'est là qu'ils versent, loin des regards impies, ces larmes amères que l'histoire a soupçonnées jusqu'ici plutôt qu'elle n'en a eu la preuve, car, une fois la porte franchie de nouveau, les devoirs sublimes de la royauté imposaient à ces nobles et saintes figures le masque d'une résignation surhumaine. Ces larmes, madame de Tourzel en a été l'unique témoin. Dans les douloureux épanchements auxquels elle a assisté, elle a saisi le secret de cette bonté que l'on a, parfois, pu qualifier de faiblesse, mais qui puisait sa source dans le plus ardent amour de la France. Aussi, lorsqu'après bien des années, dans une retraite que lui conseillaient à la fois les circonstances et son impérissable douleur, la gouvernante des Enfants de France a voulu nous laisser le récit de ces funestes événements, elle en cherche l'appréciation dans le souvenir qu'elle a gardé de ces suprêmes et cruelles confidences. C'est là ce qui distingue, entre tous, les Mémoires de madame la duchesse de Tourzel, et c'est pour cela que nous n'hésitons pas à les considérer comme un document historique d'une valeur absolument incomparable.
Louise-Élisabeth-Félicité-Françoise-Armande-Anne-Marie-Jeanne-Joséphine de Croy-Havré naquit à Paris le 11 juin 1749. Elle était le cinquième enfant et la quatrième fille de Louis-Ferdinand-Joseph de Croy[1], duc d'Havré, prince et maréchal héréditaire du Saint-Empire, marquis de Vailly, comte de Fontenoy, châtelain héréditaire de Mons, grand d'Espagne, etc., tué au combat de Filingshausen en 1761, et de Marie-Louise-Cunégonde de Montmorency-Luxembourg.
[1] Le duc de Croy-Havré, père de madame de Tourzel, avait trois soeurs: 1º Marie-Louise-Josephe, née le 22 février 1714, qui avait épousé le comte de Tane, gentilhomme piémontais; 2º Marie-Anne-Charlotte, née le 12 mai 1717, qui avait été mariée le 1er avril 1737 à Joachim-Antoine Ximenès, marquis d'Arizza, grand d'Espagne; 3º Pauline-Josephe, qui se fit religieuse.
Les autres enfants, issus du même mariage, furent Joseph-Anne-Auguste-Maximilien de Croy, duc d'Havré, mort en 1839, à quatre-vingt-seize ans,
Marie-Anne-Christine-Joséphine, comtesse de Rougé, morte à Paris en 1788; Emmanuelle-Louise-Gabrielle-Joséphine-Cunégonde, religieuse de la Visitation; enfin Marie-Charlotte-Joséphine-Sabine, marquise de Vérac.
Louise-Élisabeth-Félicité, la plus jeune de cette nombreuse famille, épousa, le 8 avril 1764, Louis-François du Bouchet de Sourches, premier marquis de Tourzel[2], grand prévôt de France. Cinq enfants naquirent de cette union; quatre filles: la duchesse de Charost[3], la comtesse François de Sainte-Aldegonde[4], la comtesse Louis de Sainte-Aldegonde[5], la comtesse de Béarn[6], l'auteur des _Souvenirs de quarante ans_, où elle trace un tableau si émouvant des massacres de Septembre. Cette dernière n'était point encore mariée lorsque sa mère fut nommée gouvernante des Enfants de France; aussi dut-elle l'accompagner à Versailles d'abord, puis aux Tuileries. Sa discrétion était telle que la Reine, prévenue par madame de Tourzel que ses entretiens avec le Roi étaient entendus dans la chambre occupée par sa fille, se contenta de répondre: «Qu'importe? Je n'ai rien à craindre quand mes plus secrètes pensées tomberaient dans le coeur de notre chère Pauline[7].»
[2] Le marquis de Tourzel était fils de Marguerite-Henriette Desmaretz, fille du maréchal de Maillebois: en premières noces son père avait épousé Charlotte-Antoinette de Gontaut, fille du maréchal de Biron; elle mourut en 1740, laissant quatre enfants: 1º Ursule, née en 1754, qui épousa Louis-François-René, comte de Virieu; 2º Judith, qui épousa, en 1755, Anne-Joachim-Annibal, comte de Rochemore; 3º Gabrielle-Louise-Geneviève; 4º Marie-Louise.
Le marquis de Tourzel eut un frère, le comte de Montsoreau, qui eut deux filles: l'une épousa le duc de Blacas; l'autre, le comte Auguste de la Ferronnays.
[3] Mourut sans enfants.
[4] Elle eut un fils, Camille, et une fille, Virginie, depuis duchesse de Mortemart.
[5] Elle eut deux filles: Philippine, comtesse d'Imécourt; Antoinette, comtesse de Cossé, et un fils, Charles de Sainte-Aldegonde.
[6] Elle eut une fille, la comtesse de Villefranche, et un fils, le comte Hector de Béarn.
[7] _Souvenirs de quarante ans_, première édition, 1861, page 32.
Le cinquième enfant de madame de Tourzel fut Charles-Louis-Yves du Bouchet de Sourches[8], deuxième marquis de Tourzel et dernier grand prévôt de France.
[8] Charles-Louis-Yves du Bouchet de Sourches eut, de son mariage avec mademoiselle Augustine de Pons, dernière du nom, qu'il épousa en 1796 (et qui a laissé, elle aussi, quelques pages très-intéressantes sur la Terreur), cinq enfants: Auguste, duchesse des Cars; Léonie, duchesse de Lorges; Hélène, comtesse d'Hunolstein; Roger, mort en bas âge, et Olivier, duc de Tourzel. Ce dernier épousa Anastasie de Crussol d'Uzès, dont il eut un fils qui mourut à l'âge de huit ans. Son père lui survécut fort peu, et, à sa mort, les papiers de la famille de Tourzel, ainsi que les précieux souvenirs de la captivité de la famille royale, passèrent à madame la duchesse des Cars, morte en 1870. Le manuscrit original de ces Mémoires est devenu de cette façon la propriété de M. le duc des Cars, petit-fils de madame de Tourzel. Il possède aussi le très-intéressant portrait reproduit en tête de ce volume. Ce portrait, commandé au peintre Kouarski par la reine Marie-Antoinette, pour la gouvernante des Enfants de France, comme témoignage de reconnaissance de son dévouement, fut interrompu par la journée du 10 août et est resté dans l'état où la révolution l'a surpris.
Les traditions de la famille ne nous ont conservé aucun détail précis sur les années qui suivirent le mariage de madame de Tourzel; nous savons seulement que son temps était partagé entre Paris et le magnifique château de Sourches, près du Mans, que son beau-père venait de faire construire. On sait en effet que M. de Sourches, pour mieux sauvegarder l'indépendance de son caractère, vécut, jusqu'à la fin du règne de Louis XV, retiré de la cour, autant que le permettaient les devoirs de sa charge.
A l'avénement du roi Louis XVI, il sembla que de nouveaux jours allaient luire sur la France: beaucoup de familles qui s'étaient écartées de Versailles y revinrent, attirées par les vertus et le charme dont le jeune roi et la reine Marie-Antoinette donnaient le gracieux exemple. Le marquis de Tourzel remplissait ses fonctions héréditaires de grand prévôt avec l'austère exactitude qui semblait un apanage de sa race et dont les _Mémoires du marquis de Sourches_, actuellement en cours de publication, nous ont transmis le témoignage pendant le règne de Louis XIV. Le grand prévôt de France accompagnait la cour dans tous ses déplacements. A ce titre, il se trouvait avec le Roi à Fontainebleau, au mois de novembre 1786, lorsque son cheval, s'étant emporté sous les futaies pendant une chasse à courre, lui fracassa la tête contre une branche d'arbre. L'émotion que causa ce fatal accident fut extrême. Le Roi fit aussitôt transporter le blessé dans la maison d'un garde, où, pendant huit jours, il reçut les soins des médecins de la cour, qui s'opposèrent à toute tentative de déplacement. Louis XVI, qui avait pleuré, nous rapporte madame de Staël, en apprenant cette catastrophe, et la Reine elle-même, veillèrent à ce que rien ne manquât au blessé, avec cette affectueuse et touchante sollicitude dont ils ne cessèrent jamais d'entourer ceux qui les approchaient. Malheureusement, les efforts de la science furent impuissants, et après une semaine de la plus cruelle agonie, M. de Tourzel expira. Sa veuve, aussitôt en proie à un transport de douleur, s'écria, en jetant son fils sur le corps inanimé de son père: «J'ai tout perdu; il ne me reste plus qu'un seul espoir en ce monde, c'est que vous soyez aussi vertueux que l'homme dont vous embrassez le cadavre.» De telles paroles, dans un pareil moment, disent, avec plus d'éloquence que ne pourraient le faire les récits de la tradition, combien avait été heureuse cette union si cruellement brisée.
Le Roi voulut sur-le-champ donner à son fils la survivance de la charge de grand prévôt de France. En vain lui fit-on observer que le jeune marquis de Tourzel n'avait pas encore atteint l'âge de la majorité, condition indispensable pour remplir ces hautes fonctions: «Les Sourches ne sont point mineurs, répondit-il; la mort de M. de Tourzel me touche beaucoup. Bon père de famille, sage, religieux et fidèle, il laisse, jeune, une réputation intacte et des affaires en bon ordre: belle leçon pour tant d'autres qui n'en laissent que de mauvaises!» Une semblable oraison funèbre est, à la fois, un honneur pour celui qui l'a inspirée et pour le prince capable d'apprécier ainsi la noblesse du caractère de ses serviteurs.
Le nouveau grand prévôt de France se montra, du reste, digne de la faveur royale, et nous verrons au cours de ces Mémoires avec quel courageux dévouement, au milieu des plus grands dangers, il sut remplir, jusqu'à la fin, les devoirs qui lui avaient été dévolus dans d'aussi solennelles circonstances.
Après ce terrible dénoûment, madame de Tourzel rentra dans la retraite. Tout entière à sa douleur et aux tendres soins dont elle entourait l'enfance de sa fille Pauline, il semblait que sa vie fût terminée pour le monde, et qu'elle ne dût plus jamais reparaître dans le milieu brillant où elle avait su faire admirer de tous ses vertus et ses nobles qualités.
Dieu en avait disposé autrement.
Pendant ces funestes années de 1787 et de 1788, les événements marchèrent vite. Aux intrigues de cour, que suscitait le duc d'Orléans pour ternir l'éclat de la majesté royale, avait bientôt succédé l'agitation des assemblées des notables, puis le mouvement plus redoutable des États généraux. D'un bout à l'autre du royaume, les esprits étaient en effervescence; toutes les bases de la monarchie étaient à la fois ébranlées, et la foule apprenait déjà à répéter, tantôt avec menace, tantôt avec amour, les noms des nouveaux acteurs qui allaient faire leurs débuts sur la scène de la politique. La faction d'Orléans, n'osant pas encore s'en prendre directement au Roi, et comprenant, du reste, que le caractère énergique de la Reine opposerait à la révolution le plus sérieux obstacle, attaquait sans relâche cette princesse, en calomniant de la façon la plus odieuse les personnes qu'elle honorait de son amitié. Au premier rang, parmi celles que menaçaient les haines populaires, se trouvait la duchesse de Polignac; aussi, lorsque la prise de la Bastille eut montré aux hommes de désordre qu'ils pouvaient impunément se livrer aux derniers excès, la malheureuse Reine comprit qu'il fallait se séparer de l'amie dévouée à qui elle avait confié le soin de ses enfants. Madame de Polignac prit donc une des premières la route de l'émigration, pour rejoindre à Turin le prince de Condé et le comte d'Artois: la place de gouvernante des Enfants de France devint ainsi vacante; mais cette charge, qui, à d'autres époques, eût été un honneur envié, n'était plus, dans les circonstances présentes, qu'un poste périlleux de sacrifice et de dévouement.
Pour remplir une telle mission, il fallait une personne d'un grand caractère, incapable de balancer entre le danger et l'accomplissement de son devoir, prête à sacrifier, sans hésiter, ses affections les plus chères pour répondre à la confiance royale, et dont le nom respecté de tous ne soulevât pas, tout d'abord, les préjugés haineux de l'esprit public. Une si haute abnégation, de telles qualités sont toujours rares; cependant le choix de la Reine se fixa immédiatement sur madame de Tourzel, tant son mérite était éclatant et incontesté.
Il n'est pas douteux qu'elle n'eût refusé cette distinction, si les circonstances avaient permis de la considérer comme une faveur. Toutefois, avant de se résoudre à l'accepter, elle hésita beaucoup, tant elle comprenait l'écrasante gravité des devoirs auxquels elle devrait désormais s'immoler. Dans les _Souvenirs de quarante ans_, madame la comtesse de Béarn, sa fille, nous a conservé le récit de ces hésitations: «Le combat entre ses affections particulières et le souvenir de la bonté que le Roi et la Reine lui avaient témoignée à l'époque de la mort de mon père dura plusieurs jours, écrit-elle. Mais le sentiment des malheurs de cette royale famille, le spectacle de l'abandon où beaucoup de ceux qui l'entouraient l'avaient déjà laissée, l'emportèrent. Elle se résigna au sacrifice qu'on lui demandait; c'en était un alors, et un bien grand: on pouvait déjà prévoir quelques-uns des malheurs cachés dans l'avenir.»
La marquise de Tourzel fut donc nommée gouvernante des Enfants de France, et la première fois qu'elle vit la Reine en cette qualité, elle fut saluée par une de ces paroles où l'infortunée Marie-Antoinette savait mettre toute la gracieuse délicatesse de son coeur: «Madame, lui dit-elle, j'avais confié mes enfants à l'amitié, je les confie maintenant à la vertu.»
C'est à ce moment que s'ouvrent les Mémoires.
Nous ne nous permettrons pas, même par la plus modeste des analyses, d'empiéter sur ces pages émouvantes, qui embrassent les dernières années de la vieille monarchie française, de la prise de la Bastille à la fin de la Terreur.
Après huit années de mariage, la Reine avait donné le jour à une fille, Marie-Thérèse-Charlotte, qui naquit à Versailles, le 19 décembre 1778, et mourut en exil, en 1854, après avoir épuisé tout ce qu'une vie humaine peut connaître de douleurs et de déceptions: ce fut l'héroïque prisonnière du Temple, depuis, madame la Dauphine.
Peu après cet événement, que la France entière salua de ses acclamations enthousiastes, la Reine fit une fausse couche, et ce fut seulement le 22 octobre 1781 que le canon des Invalides annonça la naissance de Louis-Joseph-Xavier-François de France, désigné dans l'histoire comme le premier Dauphin. En effet, ce jeune prince, dont la belle santé et la précoce intelligence autorisaient les plus légitimes espérances, devint tout à coup rachitique et s'éteignit à Meudon au mois de juin 1789.
En 1783, la Reine fit une nouvelle fausse couche, et deux ans plus tard, elle donnait le jour, le 27 mars 1785, à Louis-Charles de France, duc de Normandie, qui, devenu Dauphin à la mort de son frère, fut l'infortuné Louis XVII.
Enfin, le 9 juillet 1786, naissait à Versailles Sophie-Hélène-Béatrix, qui mourut le 19 juin suivant.
Ainsi, de cette nombreuse famille, il ne restait plus que deux enfants, le Dauphin et Madame de France, lorsque madame de Tourzel fut appelée à prendre auprès d'eux la place que lui imposait la confiance du Roi et de la Reine.
Après la mort de Robespierre, madame de Tourzel, qui, avec son fils et ses filles, Pauline et la duchesse de Charost, avait échappé comme par miracle à l'échafaud, se retira dans sa terre d'Abondant, près de Dreux. Elle y demeura jusqu'à la Restauration, absorbée dans ses douloureux souvenirs, partageant tous ses instants entre le culte des augustes victimes dont elle avait été la dernière confidente et les soins de la plus active charité. Là, sous les ombrages séculaires de son beau parc, elle avait érigé un modeste monument expiatoire, sur lequel le visiteur ému peut encore aujourd'hui lire cette touchante inscription qu'elle avait elle-même dictée:
«QUID SUNT CINERES? HEU! CINIS IPSA DEEST!»
Hélas! de toutes ces grandeurs qu'elle avait connues, de tous ces nobles martyrs qu'elle avait aimés, il ne restait, en effet, plus rien! Leurs cendres, confondues dans la fosse commune de Mousseaux et de Sainte-Marguerite, ou brûlées dans la chaux vive du cimetière de la Madeleine, n'étaient même plus là pour recevoir les pieux hommages d'un dévouement que les circonstances avaient élevé jusqu'à la hauteur de l'héroïsme!
Ce n'étaient pas seulement le Roi, la Reine et l'infortuné Dauphin qui reposaient dans ces tombes que la république croyait vouées à un éternel oubli! La grandeur de la France, développée pendant tant de siècles à l'abri des institutions tutélaires de la royauté, avait, elle aussi, succombé dans la tourmente révolutionnaire. L'agonie de ces malheureux princes était en même temps l'agonie de la France, et tous les bons Français comprenaient que ces terribles événements entraînaient, avec la ruine de la royauté, la ruine de leur patrie. En effet, on n'avait pas encore su établir une distinction subtile entre la France et le Roi; qui aimait l'un aimait l'autre, qui mourait pour la patrie mourait pour le Roi, qui mourait pour le Roi mourait pour la patrie.
Depuis le moment néfaste où la révolution a brisé ce faisceau sacré, les désastres ont succédé aux désastres, les catastrophes se sont accumulées sur les catastrophes, le désordre enfin s'est librement développé avec une audace de plus en plus grande; il en sera ainsi jusqu'au jour où la France désabusée comprendra qu'il lui faut renouer la chaîne brisée de ses traditions séculaires si elle ne veut, après avoir été la première parmi les nations civilisées, devenir un triste exemple de la décadence où les peuples sont entraînés par l'abandon de tous les grands principes politiques et religieux.