Mémoires de madame de Rémusat (3/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat
Part 6
Durant quelques jours, les bulletins rendirent compte de plusieurs affaires partielles qui n'étaient que le prélude de la grande bataille du 14 octobre. On y représentait la cour de Prusse dans un grand trouble, et on y donnait, en passant, un conseil tout despotique aux princes qui se jettent dans l'hésitation, en consultant la multitude sur les grands intérêts politiques, trop au-dessus de sa portée. Comme si les nations, au point où elles sont arrivées aujourd'hui, pouvaient consentir longtemps à confier à leurs chefs l'argent levé sur elles et les hommes pris dans leurs rangs, sans s'informer des causes de l'emploi qu'on fait et de l'un et des autres! Oui, sans doute, Bonaparte a arrêté d'une main de fer les progrès, révolutionnaires par leurs formes, libéraux et utiles dans les principes, que cette époque devait nécessairement faire faire aux hommes de toutes classes. Mais c'est peut-être parce qu'il a un moment élevé cette digue inattendue, qu'aujourd'hui les peuples paraissent montrer une disposition un peu trop précipitée à reconquérir tous leurs droits.
Le 14 octobre, les deux armées se joignirent et cette grande bataille, en peu d'heures, détermina le sort du roi de Prusse. Cette cavalerie si redoutable ne tint pas contre notre infanterie. La confusion des ordres en mit dans les manoeuvres; un grand nombre de Prussiens furent tués ou pris[30]; des généraux demeurèrent sur le champ de bataille; le prince de Brunswick fut blessé gravement, le roi obligé de fuir, enfin la déroute complète. Nos bulletins furent remplis des éloges du maréchal Davout, qui, en effet, contribua fort au succès de la journée, ce que l'empereur ne craignit pas d'avouer. Il n'était pas dans sa coutume de rendre toujours également justice à tous ses généraux. Lorsqu'à son retour l'impératrice l'interrogea sur les louanges qu'il avait fait imprimer relativement au maréchal Davout, dans cette occasion: «Eh! lui répondit-il en riant, je puis tant que je voudrai lui donner sans danger de la gloire, il ne sera jamais assez fort pour la porter.»
[Note 30: Voici de quelle façon l'empereur rendait compte à l'impératrice de la bataille d'Iéna, sur le champ de bataille même, le 15 octobre 1806: «Mon amie, j'ai fait de belles manoeuvres contre les Prussiens. J'ai remporté hier une grande victoire. Ils étaient cent cinquante mille hommes; j'ai fait vingt mille prisonniers, pris cent pièces de canon, et des drapeaux. J'étais en présence et près du roi de Prusse; j'ai manqué de le prendre, ainsi que la reine. Je bivouaque depuis deux jours. Je me porte à merveille. Adieu, mon amie; porte-toi bien et aime-moi. Si Hortense est à Mayence, donne-lui un baiser, ainsi qu'à Napoléon et au petit.» (P. R.)]
Il arriva, le soir de cette bataille, une aventure assez piquante à M. Eugène de Montesquiou[31]. Il était officier d'ordonnance; l'empereur l'envoya au roi de Prusse avec une lettre dont je parlerai plus bas. On le garda au quartier général prussien toute la journée; on n'y doutait point de la défaite des Français, on voulait l'en rendre témoin. Il fut, en effet, spectateur inactif mais agité de l'événement. Les généraux, et particulièrement Blücher[32], affectaient de donner des ordres inquiétants devant lui. Vers le soir, ce jeune homme, entraîné par les fuyards, chercha à rejoindre notre armée. Dans sa course, il rencontra deux Français qui se joignirent à lui; à eux trois, ils vinrent à bout de s'emparer de dix-huit Prussiens débandés qu'ils ramenèrent en triomphe à l'empereur; cette petite prise l'amusa beaucoup.
[Note 31: Fils aîné de celui qui a été chambellan. Il fut tué, depuis, en Espagne.]
[Note 32: Que nous avons vu, depuis, entrer deux fois dans Paris, à la tête de son armée.]
La bataille d'Iéna fut suivie d'une de ces marches rapides que Bonaparte savait si bien imposer à son armée, dès qu'elle avait vaincu. Personne n'a jamais su mieux que lui profiter de la victoire; il étourdissait l'ennemi, en ne lui laissant pas le temps de respirer.
La ville d'Erfurt capitula le 16; le roi de Saxe fut un peu admonesté d'avoir cédé au roi de Prusse, en lui ouvrant ses États, et en prenant part au commencement de cette guerre, mais on lui renvoya ses prisonniers. Le général Clarke fut gouverneur d'Erfurt.
Tous les bulletins de cette époque ont un caractère plus remarquable que les autres. Bonaparte était irrité d'avoir été trompé par l'empereur Alexandre; il avait cru pouvoir compter sur l'éternelle neutralité de la Prusse; il se blessait de l'influence anglaise sur le continent; sa mauvaise humeur perçait à chacune des phrases qu'il dictait. Il attaquait tour à tour le gouvernement anglais, la noblesse prussienne qu'il voulait dénoncer au peuple, la jeune reine[33], les femmes, etc. De grandes et belles expressions, souvent poétiques, venaient, sans transition, se perdre dans une suite d'injures grossières et communes. Il satisfaisait ses petites passions, mais il se dégradait dans ses opinions particulières, et surtout il choquait le bon goût parisien. Nous commencions à nous accoutumer aux miracles militaires, et la critique _s'accrochait_, pour ainsi dire, à la forme dans laquelle ils nous étaient transmis. Après tout, cette attention que donnent les peuples aux paroles des rois n'est pas si puérile qu'on le pense. Les paroles des souverains dévoilent souvent leur caractère encore plus que leurs actions, et, pour des sujets, le caractère du prince a la première de toutes les importances.
[Note 33: Bulletin du 17 octobre:
«La reine est une femme d'une jolie figure, mais de peu d'esprit, etc.»
Et plus tard:
«On dit dans Berlin: «La reine était si bonne, si douce! Mais, depuis cette fatale entrevue avec le bel empereur, comme elle est changée!»]
Le roi de Prusse, poussé l'épée dans les reins, demanda un armistice qui lui fut refusé, et cependant la ville de Leipzig fut prise. Les Français traversèrent le champ de bataille de Rosbach, et la colonne qui rappelait notre défaite fut enlevée et envoyée à Paris.
Le 22 octobre, M. de Lucchesini vint à notre quartier général. Il apporta une lettre du roi de Prusse, que le secret ordonné dans les affaires diplomatiques, disait _le Moniteur_[34], ne permet point de publier. «Mais, ajoutait le journal, la réponse de l'empereur a été trouvée si belle, qu'il en a couru quelques copies, et nous allons donner celle qui est tombée dans nos mains.»
[Note 34: _Moniteur_ du 30. En mettant de côté les circonstances, plus ou moins impérieuses, qui motivèrent la détermination du roi de Prusse à rompre la paix, la lettre de Bonaparte est remarquable.]
Toutes les déterminations de l'empereur, depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites, semblaient toujours appuyées sur cette raison de la fable de la Fontaine: _Parce que je m'appelle Lion_.
«Les Prussiens s'étonnent de l'activité de la poursuite; ces messieurs étaient sans doute accoutumés aux manoeuvres de la guerre de Sept ans.» Et, lorsqu'ils voulaient demander trois jours, pour enterrer leurs morts: «Songez aux vivants, a répondu l'empereur, et laissez-nous le soin d'enterrer les morts, il n'y a pas besoin de trêve pour cela[35].»
[Note 35: À cette époque M. Daru, intendant de la maison de l'empereur, fut nommé intendant de l'armée. La Prusse conserve aujourd'hui encore le souvenir de la manière sévère dont il leva partout les contributions. Il a laissé dans ce pays une réputation terrible, et, pourtant, qui l'aura connu, dira que c'est un homme dont les opinions ne sont point violentes, aimant les lettres, et qui s'est fait des amis. Mais, alors, la soumission paraissait le premier des devoirs. L'empereur la voulait dans le fond et dans la forme. Les qualités ou les vices des maîtres développent les unes ou les autres chez leurs sujets.]
Le 24 octobre, l'empereur arriva à Potsdam. On pense bien qu'il visita Sans-Souci, et que les souvenirs du grand Frédéric durent se retrouver dans les bulletins. _Le bel empereur_ et _la jolie reine_ y reçurent encore de nouveaux affronts, ce qui nous annonça que la guerre avec la Russie suivrait celle avec la Prusse, et nous consterna à Paris. Les nouvelles étaient lues publiquement sur le théâtre, mais n'excitaient plus guère que quelques applaudissements gagnés. «La guerre, toujours la guerre, voilà donc où nous sommes réduits!» et cette parole, prononcée avec plus ou moins d'amertume, attristait les personnes attachées à l'empereur, et qui pourtant n'y pouvaient répondre.
Ce même jour, 25 octobre, la citadelle de Spandau se rendit.
On joignit à tous ces récits la lettre d'un prétendu soldat, écrite d'une ville du duché de Brunswick. On y louait avec enthousiasme la valeur française, on la représentait comme une suite du système militaire qui dirigeait nos armées: «Il n'est pas moins vrai, disait-on, qu'un soldat qui peut se dire: «Il n'est pas impossible que je devienne maréchal d'Empire, prince ou duc, ainsi que tout autre,» doit être encouragé par cette pensée. À Rosbach, c'était tout différent. Alors étaient à la tête de l'armée française des gens de qualité qui ne devaient leur rang qu'à la naissance et à la protection d'une Pompadour, et qui commandaient à des soi-disant soldats, sur la trace desquels, après leur défaite, on ne trouva que des bourses à cheveux et des sacs à poudre.»
Enfin, quand l'empereur fut entré dans Berlin, le 27 octobre, _au milieu des plus nombreuses acclamations_, il soulagea son mécontentement contre ceux des grands seigneurs prussiens qui se présentèrent à lui. «Mon frère, le roi de Prusse, dit-il, a cessé d'être roi, le jour où il n'a pas fait pendre le prince Louis, lorsqu'il a été assez osé pour aller casser les fenêtres de ses ministres[36].» Il adressa ces dures paroles au comte de Nesch: «Je rendrai cette noblesse de cour si petite, qu'elle sera obligée de mendier son pain.»
[Note 36: Le jeune prince s'était permis cette action de garnison contre M. d'Haugwitz, qui revenait de France et opinait pour la paix.]
En proférant et publiant ces paroles violentes, l'empereur, non seulement satisfaisait sa colère contre les instigateurs de cette guerre, mais encore il croyait remplir ainsi les engagements qu'il avait été forcé de prendre avec notre révolution. Quoiqu'il fût un contre-révolutionnaire déterminé, il lui fallait bien, de temps en temps, rendre quelque hommage aux idées qui, par une fatale déviation, avaient produit son avènement. Un désir égaré de l'égalité, un noble besoin de la liberté, furent les causes de nos discordes civiles, il le savait; mais, dévoré de la soif de commander, et évitant de nous encourager à cette liberté qui, si on vient à bout de la fonder, sera la plus honorable conquête de l'époque où nous vivons, dans le marché qu'il lui fallait conclure avec son temps, il se bornait à préconiser l'égalité. Premièrement, il sentait qu'il ne l'atteindrait plus. D'ailleurs, le désir immodéré du nivellement, excité par l'exaltation des parties les moins généreuses de notre nature, s'irrite à la vue d'une supériorité quelconque. Par cela même qu'il trouble notre raison, ce désir nous met dans un état dont un homme fort peut facilement profiter pour nous subjuguer. Tandis que l'amour de la liberté, au contraire, est un sentiment exempt de toute personnalité, qui tend vers la civilisation la plus parfaite. Il est donc prouvé qu'un souverain généreux devrait aujourd'hui cultiver ce beau penchant des peuples; mais il est reconnu que Bonaparte ne voulait grandir que son pouvoir. Pour y réussir, tantôt, oubliant son origine, il parlait et agissait comme un roi par la grâce de Dieu, et, pour ainsi dire, toutes ses paroles devenaient féodales; tantôt il se livrait à un certain jacobinisme, sachant bien qu'il y a despotisme partout où il y a exagération de système, et, alors, il insultait les rois légitimes, il flétrissait les souvenirs, il dénonçait la noblesse aux plébéiens de tout pays. Jamais il ne s'est avisé de constater nulle part les vrais droits des nations; et cette aristocratie modeste des lumières et d'une noble civilisation lui déplaisait bien plus, au fond, que celle des titres et des privilèges qu'il exploitait à son gré.
Le 29 octobre, M. de Talleyrand quitta Mayence, pour se rendre auprès de l'empereur, qui le mandait. M. de Rémusat le vit partir avec un extrême regret. Il trouvait de grands plaisirs dans sa conversation. L'oisiveté un peu solennelle de cette vie de cour les rendait alors nécessaires l'un à l'autre. M. de Talleyrand, ayant aperçu la sûreté du commerce de mon mari et l'étendue de ses lumières, quittait avec lui ses habitudes silencieuses, et lui livrait quelques-unes de ses opinions sur les événements, et sur leur maître commun. Aristocrate par goût, par système, par état, M. de Talleyrand ne trouvait point mauvais que Bonaparte contraignît la Révolution dans ce qu'il regardait comme ses exagérations; mais il eût souhaité que son caractère moins farouche, sa volonté moins passionnée, ne l'écartassent point de la route où il le dirigeait souvent, par des conseils mesurés et habiles. Particulièrement éclairé sur les situations politiques européennes, plus versé dans ce qu'on appelle le _droit des gens_ que dans le _vrai droit des nations_, il s'expliquait avec une grande justesse sur la marche diplomatique qu'il eût désiré qu'on suivît. Dès lors, il s'effrayait de l'importance que la Russie pouvait prendre en Europe, il opinait sans cesse pour qu'on fondât une puissance indépendante, entre nous et les Russes, et il favorisait pour cela les désirs animés, quoique vagues, des Polonais. «C'est le royaume de Pologne, disait-il toujours, qu'il faut créer. Voilà le boulevard de notre indépendance; mais il ne faut pas le faire à demi.» Plein de ce système, il partit pour rejoindre l'empereur, bien déterminé à lui conseiller de mettre à profit sa brillante fortune.
Après son départ, M. de Rémusat me manda qu'il retombait dans un profond ennui. La cour de Mayence vivait ordonnée et monotone. L'impératrice y était, comme ailleurs, comme partout, douce, rangée, oisive, et craignant d'agir, parce qu'elle redoutait, de loin comme de près, de déplaire à son époux. Sa fille, heureuse d'échapper à son triste intérieur, remplissait ses journées de je ne sais quelles distractions un peu trop enfantines pour sa position et son rang[37]. Elle jouissait beaucoup, ainsi que sa mère, des heureuses dispositions de son jeune fils, alors plein de vie, de beauté, et fort développé pour son âge. Les princes d'Allemagne venaient faire leur cour à Mayence. On donnait de grands repas, on se promenait, on se parait avec soin, on souhaitait des nouvelles. La cour désirait revenir à Paris; l'impératrice demandait à aller à Berlin, et tout demeurait, là comme ailleurs, suspendu à la volonté d'un seul homme.
[Note 37: Il est difficile de ne pas remarquer que la reine Hortense et sa cour s'amusaient un peu comme des pensionnaires. C'était une suite de la camaraderie de la maison de madame Campan. Louis Bonaparte, ou Napoléon III, semblait avoir hérité quelque chose de cela. Il avait, même fort loin de la jeunesse, un goût pour les jeux innocents, les colin-maillard, les farces de société, qui semble un peu étrange. C'est, dit-on, la seule chose qui le déridât, l'amusât, et lui donnât une sorte d'amabilité qu'il n'avait point dans les relations du monde et de la politique, où il portait une froideur extrême. (P. R.)]
À Paris, la vie était morne mais paisible. L'absence de l'empereur semblait toujours apporter un peu de soulagement. On n'y parlait pas davantage, mais on paraissait mieux respirer, et cette _allégeance_ se remarquait surtout dans ceux qui tenaient de plus près à son gouvernement. Mais, comme je l'ai déjà dit, l'impression des victoires s'usait de plus en plus, et des yeux exercés auraient dès lors deviné que ce n'étaient plus les succès de ce genre qui devaient exciter chez les peuples un enthousiasme durable.
L'armée du prince Eugène avançait aussi en Albanie, et le maréchal Marmont tenait tête aux Russes, qui s'ébranlaient de ce côté. Une nouvelle proclamation de l'empereur à ses soldats fut publiée. Cette proclamation annonçait la rupture avec la Russie et l'intention de marcher en avant, promettait de nouveaux triomphes, et déclarait tout _l'amour_ que Bonaparte portait à son armée. Le maréchal Brune[38], commandant l'armée de réserve demeurée à Boulogne, fit à cette occasion ce singulier ordre du jour qu'on imprima dans _le Moniteur_ où tout s'imprimait, par ordre:
«Soldats, vous lirez quinze jours de suite dans vos chambrées la proclamation sublime de Sa Majesté l'empereur et roi à la grande armée. Vous l'apprendrez par coeur. Chacun de vous, attendri, répandra les larmes du courage, et sera pénétré de cet enthousiasme irrésistible qu'inspire l'héroïsme.» À Paris, personne ne fut attendri, et cette prolongation de la guerre nous consterna.
[Note 38: Le même qui fut égorgé à Avignon, en 1815.]
Cependant, l'empereur demeurait à Berlin, dont il avait fait son quartier général. Il annonçait dans ses bulletins que la grande et belle armée prussienne avait disparu, comme un brouillard d'automne, et il faisait achever par ses lieutenants la conquête de tous les États prussiens. On frappait en même temps une contribution de 150 millions; toutes les villes se rendaient peu à peu: Küstrin, Stettin, un peu plus tard Magdebourg. Lubeck, qui voulut résister, avait été prise d'assaut et horriblement pillée; on s'y battit dans toutes les rues, et je me souviens que le prince Borghèse, qui prit part à cet assaut, nous raconta le détail des cruautés que les soldats exercèrent dans cette malheureuse ville. «Le spectacle dont j'ai été témoin, nous disait-il, m'a donné une idée de l'état d'enivrement sanglant dans lequel la résistance d'abord, et la victoire après, peuvent mettre le soldat.» Et il ajoutait: «Dans un tel moment, tous les officiers sont soldats. Moi-même, j'étais hors de moi, j'éprouvais, comme tout le monde, une sorte d'ardeur égarée d'exercer ma force sur les individus et sur les choses. J'aurais honte aujourd'hui de me rappeler des horreurs absurdes. Au travers d'un pareil danger, quand il faut se faire jour avec le sabre, au milieu des flammes qui dévorent tout sous vos yeux, lorsque le bruit du canon, ou d'une continuelle mousqueterie, se mêle aux cris d'une multitude qui se presse, se cherche, ou se fuit, dans l'espace rétréci d'une rue, alors la tête se perd tout à fait. Il n'existe peut-être pas d'atrocité, il n'existe pas de folie dont on ne soit capable. On détruit sans profit pour personne, mais on cède à je ne sais quelle fièvre qui excite toutes les facultés les plus désordonnées.»
Après la prise de Lubeck, le maréchal Bernadotte y demeura quelque temps, en qualité de gouverneur, et ce fut à cette époque qu'il jeta les fondements de son élévation future. Il montra une extrême équité et un grand soin, pour adoucir les plaies que la guerre avait faites autour de lui; il maintint son armée dans une exacte discipline; il séduisit, il consola par la douceur de ses manières, et il laissa dans cette contrée une profonde admiration, et un véritable attachement pour lui.
Tandis que l'empereur séjournait à Berlin, le prince de Hatzfeld, qui y était demeuré, et qui, disent les bulletins, s'en reconnaissait gouverneur, avait une correspondance secrète avec le roi de Prusse, dans laquelle il rendait compte des mouvements de notre armée. Une de ses lettres fut saisie, et l'empereur ordonna qu'on l'arrêtât, et qu'on le fît passer devant une commission militaire. Sa femme, grosse et au désespoir, essaya de parvenir jusqu'à l'empereur, et, ayant obtenu une audience, se jeta à ses pieds. Il lui montra la lettre du prince; et, cette infortunée se livrant à l'excès de sa douleur, l'empereur, ému, la fit relever, et lui dit: «Vous avez dans les mains la pièce authentique sur laquelle votre mari peut être condamné. Suivez mon conseil, profitez de ce moment pour la brûler, et alors je serai sans moyen de le faire juger.» La princesse ne se le fit pas dire deux fois, et jeta le papier au milieu du feu, en arrosant de larmes les mains de l'empereur. Cette anecdote fit plus d'impression à Paris que les victoires[39].
[Note 39: Voici comment l'empereur raconte cette scène à l'impératrice: «J'ai reçu ta lettre où tu me parais fâchée du mal que je dis des femmes. Il est vrai que je hais les femmes intrigantes, au delà de tout. Je suis accoutumé à des femmes bonnes, douces, conciliantes; ce sont celles que j'aime. Si elles m'ont gâté, ce n'est pas ma faute, mais la tienne. Au reste, tu verras que j'ai été fort bon pour une, qui a été sensible et bonne, madame de Hatzfeld. Lorsque je lui ai montré la lettre de son mari, elle me dit en sanglotant, avec une profonde sensibilité, et naïvement: «Ah! c'est bien là son écriture!» Lorsqu'elle lisait, son accent allait à l'âme. Elle me fit peine, je lui dis: «Eh bien, madame, jetez cette lettre au feu, je ne serai plus assez puissant pour faire punir votre mari.» Elle brûla la lettre, et me parut bien heureuse. Son mari est, depuis, fort tranquille. Deux heures plus tard, il était perdu. Tu vois donc que j'aime les femmes bonnes, naïves et douces; mais c'est que celles-là seules te ressemblent.--Berlin, 6 novembre 1806, neuf heures du soir.» Tous ces récits s'accordent. On disait toutefois, dans le temps même, que l'empereur, après avoir eu des projets de rigueur, s'était aperçu que la lettre incriminée avait une date antérieure au moment où, selon le droit de la guerre, elle aurait pu être considérée comme un acte d'espionnage, et qu'alors toute la scène aurait été arrangée pour l'effet dramatique. D'autres ont dit que c'est madame de Hatzfeld elle-même qui, en jetant les yeux sur la lettre, aurait montré à l'empereur cette date, et qu'aussitôt il se serait écrié: «Oh! alors brûlez tout cela.» (P. R.)]
Notre Sénat envoya une députation à Berlin, pour porter ses félicitations sur une si belle campagne. L'empereur chargea les envoyés de rapporter à Paris l'épée du grand Frédéric, le cordon de l'Aigle noir qu'il avait porté, et plusieurs drapeaux, «parmi lesquels, disait _le Moniteur_, il y en a plusieurs brodés des mains de la belle reine, beauté aussi funeste aux peuples de Prusse que le fut Hélène aux Troyens».