Mémoires de madame de Rémusat (3/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat
Part 24
»Cependant, comme mon père ne cessa pas de fréquenter le palais jusqu'au terme, comme la confiance de M. de Talleyrand n'éprouva aucun affaiblissement, et enfin comme la marche rapide et déclinante des affaires de l'empereur affecta de plus en plus l'opinion publique, et bientôt émut la vive inquiétude de la nation, ma mère eut encore beaucoup à connaître et à observer, et elle aurait pu donner à la peinture des cinq dernières années de l'Empire une certaine valeur historique.
»Quelques réflexions sur plusieurs événements de ces cinq années pourront, si l'on veut, être prises comme un souvenir de ce que j'ai entendu, dans le temps même, chez mes parents.
»Parmi les événements de cette année 1809, un des plus importants et qui firent le moins de bruit fut le coup de main sur le pape. On savait mal les faits au moment où ils se passaient, et, il faut bien le dire, chez la nation que Louis XIII a mise sous la protection de la sainte Vierge, personne n'y pensait. Cependant, l'empereur avait commencé par faire occuper les États romains, puis par les démembrer, puis par exiger du pape qu'il fît la guerre à l'Angleterre, puis par le réduire à la ville de Rome, puis par lui ravir toute puissance temporelle, puis enfin par le faire arrêter et garder prisonnier. Voilà qui est étrange, assurément! Et cependant il ne paraît pas qu'aucun gouvernement de l'Europe catholique ait sérieusement réclamé pour le père commun des fidèles. Le pape certainement, délibérant, en 1804, s'il sacrerait Napoléon, ne s'était pas objecté que c'était celui qui, dans l'année, avait fait fusiller le duc d'Enghien. L'empereur d'Autriche, délibérant, en 1809, s'il donnerait sa fille à Napoléon, ne s'est pas objecté que c'était celui qui avait, dans l'année même, mis le pape en prison. Il est vrai qu'alors tous les souverains de l'Europe avaient, en ce qui touche l'autorité pontificale, de tout autres idées que celles qu'on leur prête ou qu'on leur attribue aujourd'hui. La maison d'Autriche, en particulier, avait pour règle traditionnelle ce _testament politique_ où le duc de Lorraine, Charles V, recommande de réduire le pape au seul domaine de la cour de Rome, et se joue «de l'illusion des excommunications, quand il s'agit du temporel que Jésus-Christ n'a jamais destiné à l'Église et que celle-ci ne peut posséder sans outrer son exemple et sans intéresser son Évangile[112]».
[Note 112: _Histoire de la réunion de la Lorraine à la France_, par M. le comte d'Haussonville, t. III, p. 471.]
»On voit, dans une lettre de ma mère, qu'elle conseille dans l'automne de 1809, à mon père de ne pas faire représenter à la cour _Athalie_, dans un moment où l'affaire du pape peut faire chercher des allusions dans cette lutte d'une reine et d'un prêtre, et devant un prince aussi pieux que le roi de Saxe, qui venait en visite chez l'empereur. C'était là le _maximum_ de la préoccupation à elle causée par un coup de tyrannie dont on ferait tant de bruit aujourd'hui, et l'opinion publique ne s'en inquiétait certainement pas davantage. Je n'ai pas entendu dire qu'un seul fonctionnaire, dans cet immense empire, se soit séparé d'un gouvernement dont le chef était excommunié, si ce n'est nominativement, au moins implicitement, par la bulle lancée contre tous les auteurs ou coopérateurs des attentats commis envers l'autorité pontificale. Je ne puis m'empêcher de citer le duc de Cadore. Ce n'était un homme ni sans intelligence, ni sans honnêteté; mais, acceptant comme règles indiscutables les intentions de l'empereur, après avoir prêté son ministère à la spoliation de la dynastie espagnole, il concourait avec la même docilité à celle du souverain pontife, et excommunié lui-même comme _mandataire, fauteur et conseiller_, il soutenait avec un grand sang-froid que Napoléon pouvait reprendre ce que Charlemagne avait donné, et que maintenant la France rentrait vis-à-vis de Rome dans les droits de l'Église gallicane.
»Le résumé de la situation de l'Empire, à la fin de 1809, est fait en ces termes par le grand historien de l'Empire: «L'empereur s'était fait, à Vincennes, l'émule des régicides; à Bayonne, l'égal de ceux qui déclaraient la guerre à l'Europe pour y établir la république universelle; au Quirinal, l'égal au moins de ceux qui avaient détrôné Pie VI pour créer la république romaine[113]».
[Note 113: _Histoire du Consulat et de l'Empire_, t. XI, l. XXXVII, p. 303.]
»Je ne suis pas de ceux qui ajoutent par la déclamation à l'odieux de ces actes. Je ne les regarde pas comme des monstruosités inouïes et réservées à notre siècle; je sais que l'histoire est pleine d'exemples qu'ils n'ont guère fait que reproduire, et que des attentats analogues peuvent se retrouver dans la vie des souverains à qui la postérité a conservé quelque respect. Il ne faudrait pas presser l'histoire des rigueurs du règne de Louis XIV pour découvrir des exécutions qui ne sont pas incomparables avec la mort du duc d'Enghien. L'affaire de l'homme au masque de fer, surtout si, comme il est difficile de ne le pas croire, cet homme était un frère du roi, n'a pas grand'chose à envier au meurtre de Vincennes, et la force et la ruse ne se sont pas déployées d'une manière moins indigne dans l'acte par lequel Louis XIV se saisit de la Lorraine, en 1661, que dans la soustraction frauduleuse de l'Espagne en 1808. Je ne vois guère que l'enlèvement du pape, dont il faudrait remonter jusqu'au moyen âge pour retrouver l'équivalent. J'ajouterai même qu'après ces actions à jamais condamnables, il était encore possible, avec un peu de sagesse, d'assurer le repos, la prospérité et la grandeur de la France, à ce point qu'aucun nom dans l'histoire ne serait au dessus de celui de Napoléon. Mais, si l'on songe que c'est ce qu'il n'a point fait, que toutes les guerres entreprises désormais n'ont plus été que des acheminements insensés à la ruine de la patrie, et que dès lors le caractère de l'homme déjà chargé de tels méfaits se développait avec une hauteur et une dureté qui décourageaient ses meilleurs serviteurs, il faut bien comprendre que, même à la cour, tous ceux que n'égarait pas la servile complaisance d'un esprit faux ou d'un coeur abaissé, ont pu légitimement, ont dû peut-être, tristement désabusés, servir sans confiance, admirer sans affection, craindre plus qu'espérer, souhaiter des leçons ou des résistances à un pouvoir terrible, dans ses succès redouter son ivresse, et dans ses malheurs, plaindre la France plus que lui.
»Tel est, en effet, l'esprit dans lequel ces Mémoires auraient été continués, et l'on pourra même trouver que, par une sorte d'effet rétroactif, cet esprit s'est montré dans les récits antérieurs à 1809. À l'époque même où les choses se passaient, cet esprit fut lent à se prononcer, comme je viens de le décrire. Des années s'écoulèrent encore dans une tristesse craintive et défiante, mais sans haine, et chaque fois qu'une heureuse circonstance ou une sage mesure y donnaient jour, le besoin d'espérer reprenait le dessus, et l'on s'efforçait de croire que le progrès vers le mal aurait son terme.
»Les années 1810 et 1811 sont les deux années tranquilles de l'Empire. Le mariage dans l'une, et la naissance du roi de Rome dans l'autre semblaient des gages de paix et de stabilité. L'espérance eût été sans nuages, la sécurité entière, si le voile déchiré à travers lequel on apercevait l'empereur, n'eût montré des passions et des erreurs, germes toujours vivants de fautes gratuites et de tentatives insensées. On sentait que le goût de l'excès s'était développé en lui, et pouvait tout emporter. D'ailleurs, la durée interminable d'une guerre avec l'Angleterre, sans possibilité de la vaincre glorieusement, ni de lui faire aucun mal qui ne nous fût dommageable, et la continuation d'une lutte, en Espagne, difficile et malheureuse, étaient deux épreuves que l'orgueil de l'empereur ne pouvait paisiblement supporter longtemps. Il fallait qu'il se dédommageât à tout prix, et qu'il fît cesser ou du moins oublier par quelques succès étourdissants ces échecs permanents à sa fortune. Le bon sens indiquait que c'était la question d'Espagne qu'il fallait terminer, je ne dis point par un retour à la justice et par un généreux abandon, les Bonapartes ne sont pas de ceux à qui ces partis-là se proposent, mais par la force. Il est à croire que si l'empereur eût voulu concentrer toutes les ressources de son génie et de son empire sur la résistance de la Péninsule, il devait la vaincre. Les causes injustes ne sont pas dans le monde destinées à succomber toujours, et l'empereur aurait dû voir qu'en soumettant l'Espagne, il trouvait enfin l'occasion, si vainement cherchée, de frapper l'Angleterre, puisque celle-ci s'était rendue vulnérable en débarquant là ses armées sur le continent. Une telle occasion valait bien la peine qu'on risquât quelque chose, dût Napoléon s'y employer de sa personne et entrer lui-même en lice avec Arthur Wellesley. Quelle gloire, au contraire, et quelle fortune ne lui a-t-il pas réservées ainsi qu'à sa nation, en ajournant toujours la lutte, et en ne les rencontrant enfin l'un et l'autre que dans les champs funèbres de Waterloo!
»Mais l'empereur n'aimait pas l'affaire d'Espagne; elle l'ennuyait. Elle ne lui avait jamais donné un bon et glorieux moment. Il entrevoyait qu'il l'avait mal commencée, faiblement conduite, qu'il en avait singulièrement méconnu la difficulté et l'importance. Il s'efforçait de la mépriser, pour n'en être pas humilié; il la négligeait, pour en éviter les soucis. Il avait une répugnance puérile, si elle n'était pas pire, à se hasarder dans une guerre qui ne parlait pas à son imagination. Oserons-nous dire qu'il n'était pas parfaitement sûr de la bien faire, et que les risques de revers achevaient de le détourner d'une entreprise qui, même bien déterminée, l'aurait été trop lentement et trop difficilement pour sa grandeur? Toujours improvisateur, il était plus dans ses allures de vieillir ce qui lui déplaisait, et de rajeunir _par du neuf_ sa fortune et sa renommée. Il ne résistait pas à la séduction de l'inattendu. Ces causes, jointes aux développements logiques d'un système absurde, et aux développements naturels d'une humeur démesurée annulèrent toutes les garanties de prudence et de salut que les événements intérieurs de 1810 et 1811 semblaient avoir données, le détournèrent de l'Espagne sur la Russie, et produisirent cette campagne de 1812 qui le devait traîner à sa perte.
»Deux années où l'espérance pouvait dominer la crainte, et trois années où la crainte laissait bien peu de place à l'espérance, voilà le partage des cinq dernières années du règne de Napoléon.
»En parlant de 1810 et 1811, ma mère aurait eu à montrer comment les deux événements qui auraient dû inspirer à l'empereur l'esprit de conservation et de sagesse, son mariage et la naissance de son fils, ne servirent en fin de compte, qu'à exalter son orgueil. Dans l'intervalle, on vit tous les obstacles successivement enlevés entre lui et l'exécution de sa volonté. Aussi, depuis longtemps, il ne pardonne pas à Fouché d'être quelque chose par lui-même. Fouché a montré qu'il souhaitait la paix. Une scène violente vient rappeler celle dont Talleyrand avait été l'objet, et le duc de Rovigo devient ministre de la police, choix qui trompe sans doute les espérances de l'empereur et les craintes du public, mais qui semble pourtant aplanir encore le terrain où se jouait l'arbitraire. L'existence de la Hollande et le caractère indocile de son roi est encore un obstacle, au moins une limite. Le roi est réduit à abdiquer, et la Hollande est déclarée française. Rome même devient un chef-lieu de département, et le domaine de saint Pierre est réuni, comme jadis le Dauphiné, pour fournir un titre à l'héritier de l'empire. Le clergé, mené la main haute, est violenté dans ses habitudes et dans ses traditions. Un simulacre de concile est essayé et brisé, et la prison ou l'exil imposent silence à l'Église. Un conseiller, soumis mais modeste, exécute les volontés du maître, mais ne le célèbre pas; il manque d'enthousiasme dans la servitude: Champagny est remplacé par Maret, et le lion est lâché en Europe, sans plus entendre une voix qui ne l'excite à la fureur. Et comme, pendant ce temps, la fortune du conquérant et la liberté du monde ont trouvé l'une sa limite, l'autre son rempart dans ces lignes immortellement célèbres de Torrès-Vedras, il faut que cette force impatiente et irritée rebondisse sur Moscou, et qu'elle aille s'y briser.
»Cette dernière période, si riche pour l'historien politique en affreux tableaux, prêterait peu au simple observateur des scènes intérieures du gouvernement. Le nuage s'épaississait autour du pouvoir, et jamais la France n'a moins su ce qu'on faisait d'elle qu'alors qu'on la perdait en quelques coups de dés. Cependant, il y aurait encore à faire l'instructive peinture des coeurs et des esprits ignorants et inquiets, indignés et soumis, désolés, rassurés, abusés, insouciants, abattus, tout cela tour à tour et quelquefois en même temps, car le despotisme, qui feint toujours d'être heureux, prépare mal les peuples au malheur, et ne croit au courage que lorsqu'il l'a trompé.
»C'est, je pense, à cette description des sentiments publics que ma mère aurait pu consacrer la fin de ses Mémoires, car elle a su peu de chose que personne n'ait vu. M. Pasquier, qu'elle voyait tous les jours, observait, par goût autant que par devoir, la discrétion prescrite à ses fonctions. Habitué aux conversations du monde qu'il régentait sans contrainte, il a été longtemps soigneux d'en écarter la politique, même alors que tout le monde fût libre d'en parler. Le duc de Rovigo, moins discret, divulguait cependant plutôt ses opinions que les faits, et les conversations plus franches et plus confiantes de M. de Talleyrand n'étaient guère que la confidence de ses jugements et de ses pronostics.»
FIN DU TOME TROISIÈME ET DERNIER.
TABLE DU TOME TROISIÈME.
PRÉFACE DU TOME TROISIÈME.
LIVRE II. (Suite.)
CHAPITRE XX.
1806.
Sénatus-consulte du 30 mars.--Fondation de royaumes et de duchés.--La reine Hortense.
CHAPITRE XXI.
1806.
Mon voyage à Cauterets.--Le roi de Hollande.--Tranquillité factice de la France.--M. de Metternich.--Nouveau catéchisme.--Confédération germanique.--La Pologne.--Mort de M. Fox.--La guerre est déclarée.--Départ de l'empereur.--M. Pasquier et M. Molé.--Séance du Sénat.--Premières hostilités.--La cour.--Réception du cardinal Maury.
CHAPITRE XXII.
1806-1807.
Mort du prince Louis de Prusse.--Bataille d'Iéna.--La reine de Prusse et l'empereur Alexandre.--L'empereur et la Révolution.--Vie de la cour à Mayence.--Vie de Paris.--Le maréchal Brune.--Prise de Lubeck.--La princesse de Hatzfeld.--Les auditeurs au conseil d'État.--Souffrances de l'armée.--Le roi de Saxe.--Bataille d'Eylau.
CHAPITRE XXIII.
1807.
Retour de l'impératrice à Paris.--La famille impériale.--Junot.--Fouché.--La reine de Hollande.--Levée des conscrits de 1808.--Spectacles de la cour.--Lettre de l'empereur.--Siège de Danzig.--Mort de l'impératrice d'Autriche.--Mort du fils de la reine Hortense.--M. Decazes.--Insensibilité de l'empereur.
CHAPITRE XXIV.
1807.
Le duc de Danzig.--Police de Fouché.--Bataille de Friedland.--M. de Lameth.--Traité de Tilsit.--Retour de l'empereur.--M. de Talleyrand.--Les ministres.--Les évêques.
CHAPITRE XXV.
1807.
Tracasseries de cour.--Société de M. de Talleyrand.--Le général Rapp.--Le général Clarke.--Session du Corps législatif.--Discours de l'empereur.--Fêtes du 15 août.--Mariage de Jérôme Bonaparte.--Mort de Lebrun.--L'abbé Delille.--M. de Chateaubriand.--Dissolution du Tribunat.--Voyage à Fontainebleau.
CHAPITRE XXVI.
1807.
Puissance de l'empereur.--Résistance des Anglais.--Vie de l'empereur à Fontainebleau.--Spectacles.--Talma.--Le roi Jérôme.--La princesse de Bade.--La grande-duchesse de Berg.--La princesse Borghèse.--Cambacérès.--Les princes étrangers.--Affaires d'Espagne.--Prévisions de M. de Talleyrand.--M. de Rémusat est nommé surintendant des théâtres.--Fortune et gêne des maréchaux.
CHAPITRE XXVII.
1807-1808.
Projets de divorce.
CHAPITRE XXVIII.
1807-1808.
Retour de Fontainebleau.--Voyage de l'empereur en Italie.--La jeunesse de M. de Talleyrand.--Fêtes des Tuileries.--L'empereur et les artistes.--Opinion de l'empereur sur le gouvernement anglais.--Mariage de mademoiselle de Tascher.--Le comte Romanzow.--Mariage du maréchal Berthier.--Les majorats.--L'université.--Affaires d'Espagne.
CHAPITRE XXIX.
1808.
La guerre d'Espagne.--Le prince de la Paix.--Le prince des Asturies.--Abdication du roi Charles IV.--Départ de l'empereur.--Son séjour à Bayonne.--Lettre de l'empereur au prince des Asturies.--Arrivée de ce prince en France.--Naissance du second fils de la reine Hortense.--Abdication du prince des Asturies.
APPENDICE.
FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME ET DERNIER.
Paris--Imprimerie Émile Martinet, rue Mignon, 2.