Mémoires de madame de Rémusat (3/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat
Part 23
Néanmoins, ce ne fut pas sans prévoir une partie de ces inconvénients qu'il continua à avancer dans la route tortueuse où il était entré. Le refus que fit le prince des Asturies de signer son abdication lui causa une violente inquiétude. Craignant que ce prince ne lui échappât, il le fit garder à vue; il essaya sur lui tous les moyens de séduction et de violence, et tous ceux qui l'entouraient s'aperçurent facilement de l'agitation dans laquelle il était retombé. Duroc, Savary, l'abbé de Pradt, furent chargés de gagner, persuader ou effrayer les conseillers du prince. Mais quel moyen de parvenir à persuader aux gens de consentir à se voir déposséder? En acceptant l'opinion de l'empereur, que chacun des membres de la famille régnante était également médiocre et inhabile, il faut conclure encore qu'il eût été plus adroit de leur laisser le pouvoir et le trône; car l'obligation d'agir, dans un temps qui devenait si difficile, les eût conduits à beaucoup de fautes dont leur ennemi eût alors profité. Mais, en les outrageant par la violation de tous les droits humains, en paralysant leur action, en les condamnant au rôle si simple et si touchant de victimes, on déterminait ou facilitait tellement ce qu'ils avaient à faire, qu'on attirait l'intérêt sur eux, sans même qu'ils eussent à prendre la moindre peine pour l'exciter. À l'égard des princes d'Espagne et du pape, l'empereur a fait une faute pareille, et il en a reçu la même punition.
Cependant, comme il voulait sortir de cet état d'angoisse, il se détermina à mander le roi Charles IV à Bayonne, et à prendre, tout à coup et hautement, le parti du vieux souverain détrôné. Il entrevit que la marche qu'il allait suivre entraînerait la guerre; mais aussitôt il se flatta, car, sitôt un parti pris, son imagination active parvenait promptement à le flatter, que cette guerre ressemblerait à toutes les autres. «Oui, disait-il, je sens que ce que je fais n'est pas bien, mais qu'ils me déclarent donc la guerre!» Et, quand on lui représentait qu'une déclaration de guerre était une chose bien peu à attendre de la part de personnes transplantées hors de leur territoire et privées de leur liberté: «Et pourquoi aussi sont-ils venus? Ce sont des jeunes gens sans expérience, et qui viennent ici sans passeports. Il faut que je juge cette entreprise bien nécessaire; car j'ai bien besoin de marine, et ceci va me coûter les six vaisseaux que j'ai à Cadix.» D'autres fois, il disait:
«Si ceci devait me coûter 80 000 hommes, je ne le ferais pas; mais il ne m'en faudra pas 12 000; c'est un enfantillage. Ces gens-ci ne gavent pas ce que c'est qu'une troupe française. Les Prussiens étaient comme eux, et on a vu comment ils s'en sont trouvés. Croyez-moi, ceci finira vite. Je ne voudrais faire de mal à personne, mais quand mon grand char politique est lancé, il faut qu'il passe. Malheur à qui se trouve sous les roues!»
Vers la fin du mois d'avril, on vit arriver à Bayonne le prince de la Paix, que Murat avait délivré de la captivité où il était retenu à Madrid. La junte, présidée par don Antonio, frère de Charles IV, le céda avec peine; mais le temps de la résistance était passé. Le favori avait perdu l'espérance de sa future souveraineté; mais sa vie était compromise en Espagne, la protection de l'empereur était son unique ressource; il n'était donc point douteux qu'il se prêterait à tout ce qu'on exigerait de lui. Il lui fut enjoint de diriger le roi Charles dans la route qu'on voulait qu'il suivît, et il s'y prêta sans nulle observation.
Je ne puis m'empêcher de transcrire une réflexion de l'abbé de Pradt, qui me paraît fondée et qui trouve ici tout naturellement sa place[107]:
«À cette époque, dit-il, la partie du projet qui concernait la translation de Joseph à Madrid n'était pas encore déclarée. On pouvait la prévoir; mais Napoléon n'en avait pas laissé percer l'idée. Dans les conférences que la négociation avec M. Escoiguiz me mit à portée d'avoir avec Napoléon, il ne lui était pas arrivé d'en rien témoigner, abandonnant au temps de dévoiler chaque partie d'un plan dont il graduait avec soin la manifestation, après l'avoir porté dans son coeur pendant une longue suite de jours, sans qu'aucune indiscrétion l'eût soulagé du fardeau de son secret: emploi bien déplorable sans doute de la force d'âme, mais qui cependant montre un grand empire sur lui-même de la part de l'homme qui peut se maîtriser à ce point, surtout quand il est porté à l'indiscrétion, principalement dans la fougue de la colère, comme l'était Napoléon.»
[Note 107: _Mémoires historiques sur la révolution d'Espagne_, par l'auteur du _Congrès de Vienne_, in-8°, Paris, 1816. (P. R.)]
Le roi Charles IV arriva à Bayonne le 1er mai, avec sa femme, leur plus jeune fils, la fille du prince de la Paix, la reine d'Étrurie accompagnée de son fils, et, un peu plus tard, don Antonio, qui fut contraint de quitter la junte et de se rendre auprès de sa famille.
APPENDICE
Ici se terminent les Mémoires de ma grand'mère, et l'on regrettera sans doute que la mort ne lui ait pas permis de les prolonger, au moins jusqu'au divorce de l'empereur, que l'on voit planer dès le premier jour comme une menace sur la tête de cette Joséphine, toute séduisante, tout aimable, et peu intéressante au demeurant. Nul ne peut suppléer à ce qui manque ici, et les lettres mêmes de l'auteur donnent peu de renseignements politiques sur les temps qui suivent. Elle parlait même rarement, dans les derniers jours, de sa vie de ce qu'elle avait alors vu ou souffert. Mon père a pourtant eu parfois le projet de continuer son récit, en recueillant ce que ses parents lui avaient raconté, en anecdotes ou en impressions, sur la fin de l'Empire, et ce qu'il savait de leur vie. Il n'a pas accompli son projet en entier, et n'a rien laissé d'achevé sur ce point. Ses notes pourtant nous paraissent précieuses et donnent le dénouement nécessaire du grand drame qui se déroule dans les chapitres précédents. On trouvera peut-être intéressant de les lire à la suite des Mémoires qu'elles complètent, quoiqu'il ait exprimé, dans un ouvrage plus étendu, son jugement sur les derniers jours de l'Empire et sur le temps où il naissait à la vie politique. Il y a là des observations générales et particulières, et une opinion éclairée sur la conduite des fonctionnaires et des citoyens dans les temps difficiles, qui mérite d'être connue. On me pardonnera donc d'imprimer cet appendice aux Mémoires, en laissant à ces notes un caractère évident de négligence et d'improvisation, me bornant aux modifications nécessaires à la correction et à la clarté du récit.
PAUL DE RÉMUSAT.
«Les souverains espagnols arrivèrent à Bayonne au mois de mai 1808. L'empereur les expédia à Fontainebleau, et envoya Ferdinand VII à Valençay, terre qui appartenait à M. de Talleyrand. Puis il revint, après avoir parcouru les départements du Midi et de l'Ouest, et après avoir fait un voyage politique dans la Vendée, où il produisit beaucoup d'effet. Il arriva à Paris vers le milieu du mois d'août.
»Mon père, qui était alors premier chambellan, fut chargé de recevoir les Bourbons d'Espagne à Fontainebleau. Il le fit naturellement avec ses soins et ses manières ordinaires. Quoiqu'il nous rapportât de ce voyage des traits qui étaient peu propres à donner une grande idée de Charles IV, non plus que de la reine et du prince de la Paix, qui l'accompagnait, il avait naturellement témoigné à ces princes détrônés le respect dû à leur rang et à leur malheur. Comme, apparemment, quelques-uns des autres officiers de la cour, plutôt par ignorance que par mauvais sentiment, s'étaient conduits d'une façon différente, Charles IV le remarqua, et il disait: «Rémusat, lui, il sait que je suis Bourbon.»
»M. de Talleyrand était précisément à Valençay quand l'empereur le chargea d'aller y recevoir, évidemment pour le compromettre dans l'affaire d'Espagne, les trois infants. Il fut un peu troublé de la commission, et cependant il n'épargnait pas, à son retour, les observations piquantes à ces étranges descendants de Louis XIV. Il racontait qu'ils achetaient des jouets d'enfants à tous les petits marchands des foires du voisinage, et que, lorsque ensuite un pauvre leur demandait l'aumône, ils lui donnaient un pantin. Il les accusa, plus tard, d'avoir fait du dégât à Valençay, et il le dit même avec à-propos au roi Louis XVIII, qui, désirant l'éloigner de la cour, et n'osant lui donner l'ordre, lui vantait la beauté et la magnificence du château de Valençay: «Oui, c'était assez bien,» dit-il; «mais les princes espagnols y ont tout dégradé, à force d'y tirer des feux d'artifice pour la Saint-Napoléon.»
»M. de Talleyrand, quoiqu'il commençât à sentir que sa situation auprès de l'empereur était moins simple et moins forte, le trouva, en allant le rejoindre, bienveillant et confiant en apparence. Aucun nuage ne se laissa apercevoir entre eux. L'empereur avait besoin de lui pour la conférence d'Erfurt, à laquelle il se rendit avec lui, à la fin de septembre. Mon père y accompagna l'empereur. Les lettres qu'il dut écrire de là à ma mère ne se sont pas retrouvées. Mais cette correspondance devait être si surveillée et si réservée, que je crois cette perte sans importance. Mon père nous rapporta surtout des récits de l'union des deux empereurs, de la coquetterie mutuelle de leurs rapports, de la bonne grâce de l'empereur Alexandre. M. de Talleyrand a écrit une relation de cette conférence d'Erfurt dont il a fait plusieurs lectures. Il se vantait, à son retour, que, le jour ou les deux empereurs montèrent en voiture pour s'éloigner chacun de son côté, il avait dit à l'empereur Alexandre, en le reconduisant: «Si vous pouviez vous tromper de voiture!...» Il avait trouvé quelques qualités à ce prince, et il s'était attaché à se faire dans son esprit une position dont il recueillit les fruits en 1814; mais, dès ce temps-là, il ne prenait l'alliance russe que comme une nécessité accidentelle, quand on était en guerre avec l'Angleterre, et il ne cessait pas de regarder une liaison avec l'Autriche, base éventuelle d'un rapprochement futur avec l'Angleterre, comme le vrai système de la France en Europe. Il a été assez fidèle à ce système dans sa conduite politique, soit lors du mariage de Napoléon, soit en 1814 et en 1815, soit sous le règne de Louis-Philippe. Il en parlait souvent à ma mère.
»Ma mère aurait eu à raconter, en achevant cette année 1808: 1° la conférence d'Erfurt, suivant les récits de M. de Talleyrand et de mon père; 2° le contre-coup de l'affaire d'Espagne sur la cour des Tuileries et sur la société de Paris. La partie royaliste de cette cour et de cette société fut un peu émue de la présence de ces vieux Bourbons à Fontainebleau. C'est, je crois, alors qu'il faut placer la disgrâce et l'exil de madame de Chevreuse.
»Revenu d'Erfurt au mois d'octobre, l'empereur ne fit que passer à Paris, et partit aussitôt pour l'Espagne, d'où il revint au commencement de 1809, après une campagne peu décisive. L'opinion était loin de s'être améliorée à l'égard de sa politique. On avait pensé, pour la première fois, à la possibilité de sa perte, surtout à sa mort soudaine dans une guerre où un patriotisme insurrectionnel pouvait armer le bras d'un assassin. Des rapports, en partie fidèles, en partie envenimés, lui avaient fait connaître les progrès d'une désapprobation et d'une défiance dont Talleyrand et Fouché n'avaient pas craint de se rendre les organes. Le premier surtout a toujours été hardi, et même imprudent, comme tous les hommes qui sont vains de leur conversation, et qui la croient une puissance. Fouché, dont les propos étaient plus réservés, ou moins répétés dans les salons, avait été peut-être plus loin dans la voie de l'action. En esprit positif qu'il était, il s'était posé pratiquement l'hypothèse de l'ouverture de la succession impériale, et, dans cette hypothèse, il s'était rapproché de M. de Talleyrand. L'empereur revint irrité, et il témoigna son irritation à la cour, et surtout au conseil des ministres, par la scène célèbre qu'il fit à M. de Talleyrand[108], à qui il ôta la place de grand chambellan, pour la donner à M. de Montesquiou.
[Note 108: _Histoire du Consulat et de l'Empire_, par M. A. Thiers, tome X, P 17.]
»On a trouvé parfois mauvais que des fonctionnaires importants de l'Empire, tels que MM. de Talleyrand et Fouché, ainsi que d'autres moins connus, se soient préoccupés de ce qui frappait tout le monde, et attachés à ne pas tromper l'opinion quand celle-ci, en se manifestant, aurait pu arrêter les développements d'une mauvaise politique. Je suis prêt à admettre que la vanité et le bavardage ont pu entraîner les propos de Talleyrand et de Fouché hors de la juste mesure. Mais je maintiens que, sous tout gouvernement, et en particulier sous le gouvernement absolu, il est nécessaire que des fonctionnaires importants, en cas de péril public, ou à la vue d'une mauvaise direction des affaires, ne craignent point, par une opposition connue, d'encourager cette résistance morale qui peut seule ralentir et même changer la marche funeste de l'autorité. À plus forte raison, s'ils prévoient la possibilité d'un désastre prochain pour lequel il n'y a rien de prêt, peuvent-ils se préoccuper de ce qu'il y aurait à faire. Que l'orgueil du pouvoir absolu s'en irrite, qu'il cherche à briser, à supprimer cette résistance, quand elle est trop isolée pour l'entraver, je le conçois. Mais ce n'en serait pas moins un bonheur pour l'État et pour lui, qu'elle fut assez forte, au contraire, pour contraindre le souverain à modifier ses plans. Et, pour ne pas sortir du cas qui nous occupe, supposez qu'un concert plus général eût fait entendre à l'empereur les mêmes sons, qu'au lieu d'imputer à l'intrigue ou à la trahison le mécontentement de Talleyrand ou de Fouché, les rapports de Dubois ou de tout autre, le lui eussent présenté comme une preuve d'une désapprobation universelle; que son préfet de police, partageant lui-même cette désapprobation, la lui eût montrée partagée et exprimée par Cambacérès, par Maret, par Caulaincourt, par Murat, par ce duc de Gaëte que M. Thiers cite dans cette occasion, enfin par tous les hommes importants de la cour et du gouvernement, le service rendu à Napoléon eût-il été si mauvais? et cette résistance unanime n'eût-elle pas été la seule chose propre à l'éclairer, à l'arrêter, à le détourner de la voie de perdition, à une époque où il en était bien temps encore?
»Quant au reproche adressé à Talleyrand ou à tel autre, d'avoir blâmé le gouvernement après l'avoir approuvé et servi, c'est un reproche naturel dans la bouche de Napoléon, qui ne craignait pas, d'ailleurs, de l'exagérer par le mensonge. Mais il est puéril en lui-même; ou bien il est défendu, parce qu'on a suivi un gouvernement, parce qu'on a supporté, couvert, même justifié dans le passé ses fautes par erreur ou faiblesse, de s'éclairer quand le danger s'accroît, quand les circonstances se développent; et comme s'il ne fallait pas, à moins de rester dans une opposition constante ou une soumission sans limites, qu'il y eût un moment où l'on cessât d'approuver ce qu'on a approuvé jusqu'à la veille, où l'on parlât après s'être tu, et où, plus frappé des inconvénients que des avantages, on reconnût des défauts qu'on avait essayé ou feint d'ignorer, et des fautes qu'on pouvait avoir palliées longtemps. C'est, après tout, ce qui est arrivé à la France à l'égard de Napoléon, et ce changement devait s'opérer naturellement dans l'âme des fonctionnaires comme dans celle des citoyens, à moins que cette âme ne fût aveuglée par la servilité, ou corrompue par une ignoble ambition.
»Dans notre sphère modeste, nous n'eûmes jamais, sous l'Empire, à décider que de la direction de nos voeux et de nos sentiments. N'ayant jamais eu ni pris la moindre part d'action politique, nous avons eu cependant à résoudre pour nous-mêmes cette question qui se présente sans cesse à moi quand je relis les mémoires et les lettres où ma mère a consigné l'histoire de ses impressions et de ses idées.
»Ma mère aurait eu à toucher, au moins indirectement, ce grave sujet, en racontant la disgrâce de M. de Talleyrand. Elle le vit alors au moins autant qu'auparavant. Elle entendit ses récits. Il me semble que rien n'était alors connu du public comme la manière froide, silencieuse, dénuée de faiblesse et d'insolence, avec laquelle, adossé à une console, à cause de ses mauvaises jambes, il avait écouté la philippique de l'empereur[109]. Comme la chose se pratique sous la monarchie absolue, il avala sa disgrâce, et continua d'aller à la cour avec un aplomb qui ne fut pas pris alors pour de l'humilité, et je ne me rappelle pas qu'à partir de ce jour son attitude sous l'Empire ait été taxée de faiblesse. Il est bien entendu, d'ailleurs, qu'il ne faut pas appliquer ici les règles du point d'honneur telles qu'elles se comprennent dans un pays libre, ni les lois philosophiques de la dignité morale comme on les entend hors du monde des cours et des affaires.
[Note 109: C'est après cette scène que M. de Talleyrand disait publiquement: «Quel dommage qu'un si grand homme soit si mal élevé!» (P. R.)]
»Ma mère aurait eu ensuite à raconter notre rôle épisodique dans cette sorte de drame. Je ne suis pas sûr que l'empereur soit arrivé ressentant ou montrant quelque mécontentement contre mon père. Je ne sais si ce ne sont pas des rapports postérieurs qui nous attirèrent notre part de disgrâce. En tout cas, il ne le sut pas sur-le-champ, soit parce que, ne s'y attendant nullement, il ne soupçonna rien, soit parce qu'en effet, dans le premier moment, l'empereur ne pensa pas à lui. Il était des amis de M. de Talleyrand, et, jusqu'à un certain point, de sa confidence. C'était déjà un motif de suspicion, une cause de défaveur. Aucune lettre, aucune démarche ne pouvaient nous être reprochées; même, je m'en souviens, la conversation était chez nous excessivement prudente, et ce n'est que si l'espionnage avait surpris jusqu'aux entretiens de M. de Talleyrand dans le petit salon de ma mère, où mes parents le voyaient habituellement seul, qu'on aurait pu trouver la matière d'un rapport positif de police. Il y en eut cependant; mon père n'en doutait pas, quoique l'empereur ne lui ait jamais témoigné son mécontentement par quelque scène vive, ni même par quelque explication sévère. Mais il lui témoigna une froideur malveillante, et donna à ses manières cette dureté qui rendait son service insupportable. Mes parents se sentaient dès lors, se savaient, à l'égard du souverain, dans une position pénible qui pouvait même aboutir à leur retraite de la cour.
»Les choses ne s'améliorèrent pas lorsque Napoléon, parti pour l'Allemagne au mois d'avril 1809, revint le 6 octobre à Fontainebleau, vainqueur à Wagram, et fier de la paix signée à Vienne. Des victoires, quoique chèrement achetées, n'étaient pas pour le rendre plus généreux et plus bienveillant. Il venait encore de faire d'assez grandes choses pour être vain de sa force, et, si elle avait été mise à de rudes épreuves, c'était une raison de plus pour qu'il voulût qu'elle fut respectée. Cependant, il trouvait en arrivant le souvenir récent de la descente des anglais à Walcheren, un état de choses en Espagne peu satisfaisant, une querelle avec le saint-siège poussée à ses dernières extrémités, et l'opinion publique plus inquiète de son goût pour la guerre que rassurée par ses victoires, défiante, triste, sévère même, et entourant de ses soupçons l'homme qu'elle avait si longtemps environné de ses illusions.
»Cette fois, c'est à Fouché qu'il en voulait. Fouché avait agi à sa manière au moment de la descente des Anglais. Il avait pris sur lui, il avait fait un certain appel au sentiment public, il avait réorganisé la garde nationale, employé Bernadotte sur nos côtes. Tout dans cette conduite, et le fond et les détails, avait vivement déplu à l'empereur. Toute son humeur était donc contre Fouché, et, de plus, comme il était revenu décidé au divorce, il était difficile qu'il tînt M. de Talleyrand à l'écart d'une délibération où la connaissance de l'état de l'Europe devait peser d'un poids décisif. C'est ici qu'il faut voir encore une de ces preuves, chaque jour moins fréquentes alors, de la justesse presque impartiale de son esprit. On l'a entendu dire quelquefois: «Il n'y a que Talleyrand qui m'entende; il n'y a que Talleyrand avec lequel je puisse causer.» Il le consultait, et, dans d'autres moments, il parlait de le mettre à Vincennes. Aussi ne manqua-t-il pas de l'appeler lorsqu'il délibéra sur son mariage. M. de Talleyrand insista fortement pour qu'il s'unît à une archiduchesse. Il pensait même que l'empereur ne l'avait alors rapproché de lui que parce que son intervention dans cette affaire contribuerait à décider l'Autriche. Ce qui est certain, c'est qu'il a toujours cité sa conduite dans cette circonstance comme un des gages qu'il avait donnés de son opinion fondamentale sur les alliances de la France et les conditions de l'indépendance de l'Europe.
»On sent combien, sur toutes ces choses, l'état de l'opinion pendant la campagne du Danube, les délibérations relatives au divorce, celles qui précédèrent le mariage avec Marie-Louise, les Mémoires de ma mère auraient été instructifs et intéressants. Il m'est malheureusement impossible de suppléer à cette dernière lacune. On peut se rappeler seulement qu'elle dit que l'impératrice avait eu le tort de douter de sa fidélité dans une occasion, probablement relative au divorce. Elle a annoncé qu'elle expliquerait cela. Je ne puis l'expliquer à sa place, et je n'ai nul souvenir qu'elle m'en ait jamais parlé. Au moment même du divorce, son dévouement fut apprécié, et la reine Hortense alla jusqu'à lui conseiller d'y regarder à deux fois avant de s'attacher sans retour à sa mère[110]. Ce n'est pas que je veuille lui faire un grand mérite de ce qu'elle fit alors: la plus simple délicatesse dictait sa conduite, et d'ailleurs, avec sa santé déplorable, son inaction forcée, ses anciens rapports avec Joséphine, et notre nouvelle situation auprès de l'empereur, elle aurait eu dans une cour renouvelée, auprès d'une nouvelle impératrice, la position la plus gauche et la plus pénible. On conçoit, du reste, qu'il ne se passa rien dans tout ce que je viens de rappeler qui relevât notre crédit à la cour, et ma famille y resta irréparablement diminuée. L'empereur, pourtant, approuva que ma mère restât avec l'impératrice Joséphine. Il l'en loua même; cela lui convint. Il la regarda comme une personne à la retraite, dont il n'aurait plus à s'occuper. Ayant moins à attendre de lui, moins à lui demander, il nous reprocha moins dans sa pensée ce qui pouvait nous manquer pour lui plaire. Il laissa mon père dans le cercle de ses fonctions officielles, où son caractère et un certain mélange de mécontentement et de crainte le portaient assez à se renfermer. Il fut à peu près établi dans l'esprit de Napoléon qu'il n'avait plus rien à faire pour nous, et il n'y pensa plus.
[Note 110: J'ai donné, dans une note du chapitre XXVII, la lettre qui raconte cette conversation. (P. R.)]
»Cette nouvelle situation eût fait que les Mémoires de ma mère, à dater de 1810, auraient perdu de leur intérêt. Elle ne revit plus la cour, hors une fois seulement pour être présentée à l'impératrice Marie-Louise; puis elle eut plus tard une audience de l'empereur, qui lui prescrivit de la demander[111]. Elle n'aurait donc plus eu rien à raconter dont elle eût été témoin dans le palais impérial. Elle n'était plus obligée à des relations avec les grands personnages de l'État, du moins elle s'en crut dispensée, et cédant, peut-être avec excès, à ses goûts, à ses souffrances, elle s'isola de plus en plus de tout ce qui rappelait la cour et le gouvernement.
[Note 111: J'ai parlé, dans une note, de cette audience et de la lettre qui suivit. (P. R.)]