Mémoires de madame de Rémusat (3/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat
Part 22
Cependant, nos troupes s'établissaient en Espagne. Les Espagnols, surpris de cette invasion, murmuraient assez hautement, et se plaignaient de la faiblesse de leur souverain et de la trahison du favori. On se demandait pourquoi les armées espagnoles étaient envoyées sur les frontières du Portugal, loin du centre du royaume, qui était ainsi livré sans défense. Murat marchait vers Madrid. Le prince de la Paix envoya un homme à lui à Fontainebleau, pour prendre les dernières instructions. Cet homme, nommé Izquierdo, vit M. de Talleyrand qui l'éclaira, lui démontra l'erreur du prince de la Paix, et lui fit connaître à quel point le traité qu'on venait de signer à Fontainebleau, renfermait la destruction complète de toute la puissance espagnole. Cet Izquierdo, épouvanté de tout ce qu'il apprit, retourna promptement à Madrid, et, sur ses récits, le prince de la Paix ouvrit les yeux, et s'aperçut à quel point il était joué. Mais il était trop tard. On rappela les troupes, et on songea alors à imiter la conduite du prince du Brésil, en abandonnant le continent. La cour s'était retirée à Aranjuez; ses préparatifs ne pouvaient être tellement mystérieux qu'on n'en fût averti dans Madrid; la fermentation de cette ville s'accrut à la nouvelle de l'approche de Murat et de l'éloignement de son roi. Bientôt cette fermentation éclata par une révolte; le peuple se porta en foule à Aranjuez, le roi fut retenu prisonnier dans son palais, la maison du prince de la Paix pillée, celui-ci mis en prison, et arraché à grand'peine à la fureur du peuple. On contraignit le roi Charles IV à disgracier son favori, et à l'exiler d'Espagne. Dès le lendemain de cette journée, soit que le roi, épouvanté, se sentît trop faible pour régner sur un pays qui allait devenir le théâtre de tant de troubles, soit qu'un parti opposé sût habilement l'y contraindre, il abdiqua en faveur de son fils.
Tout cela se passait à quelques lieues de Madrid, et en présence de Murat, qui y avait établi son quartier général. Ce fut le 19 mars 1808 que le roi Charles IV écrivit à l'empereur que, sa santé ne lui permettant plus d'habiter l'Espagne, il venait d'abdiquer en faveur de son fils. Cet événement changeait tous les projets de Bonaparte. Il se voyait enlever le fruit de l'intrigue qu'il avait ourdie depuis six mois. L'Espagne allait se trouver gouvernée par un jeune prince qui paraissait, d'après ce qui venait de se passer, capable d'un acte de force. Il était vraisemblable que la nation espagnole embrasserait avec ardeur la cause d'un souverain qui sans doute avait pour but la délivrance de l'Espagne. Nos armées étaient reçues avec mécontentement à Madrid; Murat se voyait déjà forcé de décréter des mesures sévères pour maintenir le bon ordre; il fallait prendre un parti nouveau, et s'approcher, avant tout, du théâtre des événements pour les mieux juger. D'après cela, l'empereur se décida à se rendre à Bayonne. Il quitta Saint-Cloud le 2 avril, et se sépara de M. de Talleyrand assez froidement, en se gardant bien de lui faire part d'aucun projet. _Le Moniteur_ annonça que l'empereur allait visiter les départements du Midi, et, seulement le 8 avril, sans avoir donné de grands détails sur ce qui se passait en Espagne, on nous apprit que l'empereur était désiré et même attendu à Madrid.
L'impératrice, qui aimait à voyager et à ne point quitter son époux, obtint la permission de partir après lui; elle le rejoignit à Bordeaux.
M. de Talleyrand me parut visiblement inquiet et mécontent de ce voyage. Je serais assez portée à croire que, depuis longtemps, par haine de Murat, et par suite d'un autre plan que j'ignore, il favorisait le parti qui dirigeait la conduite du prince des Asturies. Dans cette occasion, il se voyait écarté, et, pour la première fois, Bonaparte apprenait à se passer de lui. On ne comprenait rien à Paris de tout ce qui se passait; les articles officiels du _Moniteur_ étaient chargés de nuages. Avec l'empereur, on s'attendait à tout; mais il commençait à blaser même la curiosité; et d'ailleurs, la maison d'Espagne n'inspirait pas un grand intérêt. On s'agita donc très peu d'abord, et on attendit que le temps répandît un peu plus de clarté. La France ne s'habituait que trop à considérer Bonaparte comme se servant d'elle seulement pour faire les affaires de sa politique et de son ambition particulières.
Cependant Murat, qui connaissait quelques-uns des projets de l'empereur, et qui voyait tomber, par l'abdication du roi Charles IV, une grande partie de son plan, agit à Madrid avec une habileté perfide. Il évita de reconnaître le prince des Asturies, et tout porte à croire qu'il ne contribua pas peu à ramener le vieux roi au désir de reprendre sa couronne. Un compte rendu du général Monthion, envoyé à Aranjuez auprès de Charles IV, qui fut inséré dans _le Moniteur_, apprit à l'Europe que ce monarque s'était amèrement plaint de son fils, qu'il déclarait son abdication forcée, et qu'en se remettant dans les mains de l'empereur, il recommandait surtout qu'on sauvât la vie au prince de la Paix. La reine, encore plus passionnée sur cet article, se livra aux plus violentes plaintes contre son fils, et ne parut occupée que de la profonde inquiétude que lui causait la situation du favori.
Les Espagnols avaient accepté l'abdication de leur roi, et se voyaient avec joie débarrassés du joug du prince de la Paix. À Madrid surtout, ils s'irritaient de la présence des Français, de la sécheresse de leurs relations avec le jeune souverain, et Murat ne put parvenir à contenir la fermentation naissante qu'à l'aide d'une sévérité, nécessaire dans sa situation, mais qui acheva de nous rendre odieux.
L'empereur, étant arrivé à Bayonne, s'établit au château de Marrac, situé à un quart de lieue de cette ville, incertain encore de ce qui résulterait de son entreprise, méditant le voyage de Madrid pour dernière ressource, mais déterminé à ne point laisser échapper le fruit des tentatives commencées. Personne autour de lui n'était dans son secret; il faisait agir tout son monde, sans s'ouvrir à qui que ce fût. On peut lire, dans la relation que l'abbé de Pradt a donnée de la révolution d'Espagne, des notes assez curieuses et des remarques justes sur la force avec laquelle l'empereur savait porter à lui seul le mystère de ses conceptions. L'abbé de Pradt était alors évêque de Poitiers. En passant devant cette ville, Bonaparte l'emmena à sa suite, lui sachant assez de goût et de talent pour l'intrigue, et croyant pouvoir s'en servir.
J'ai ouï dire aux personnes qui firent ce voyage que le séjour de Marrac fut triste, et que la préoccupation de tout le monde était de souhaiter le dénouement de ce qui se passait, afin de retourner à Paris.
Savary fut promptement envoyé à Madrid, et reçut vraisemblablement l'ordre de ramener le prince des Asturies, à quelque prix que ce fût. Il remplit sa mission avec cette exactitude qui lui était particulière, et qui ne lui permettait jamais de réfléchir sur les ordres dont on le chargeait, ni sur les moyens qu'il lui fallait employer. Ce fut le 7 avril que Savary vit le prince des Asturies à Madrid. Il lui annonça comme certain le voyage de l'empereur en Espagne, prit tout le caractère d'un ambassadeur qui vient complimenter un nouveau roi, s'engageant, au nom de son maître, s'il trouvait ses dispositions amicales, à ne point s'immiscer dans aucune des affaires de l'Espagne. Ensuite il commença à insinuer que ce serait avancer beaucoup les négociations que de venir au devant de l'empereur, qui, assurait-il, allait sous peu se rendre à Madrid; et, ce qui a étonné tout le monde, et ce qui étonnera de même la postérité, c'est qu'il parvint à persuader le prince des Asturies et sa cour sur ce voyage. À la vérité, on ne peut guère douter que la menace ne fût jointe au conseil dans cette occasion, et que ce malheureux prince n'ait été entraîné dans le piège que par une multiplicité de lacs qui lui furent tendus à la fois. On lui fit sans doute sentir que sa couronne était à ce prix, que l'empereur, souhaitant cette démarche, ne lui prêterait secours que si on le satisfaisait sur ce point; on le leurra encore de l'espoir de le rencontrer sur le chemin. Il ne fut d'abord point question de passer la frontière.
Le prince des Asturies se trouvait entraîné par les événements à une entreprise un peu au-dessus de ses forces; il était plutôt agent que chef du parti qui l'avait porté sur le trône, et il ne pouvait entièrement s'accoutumer à la situation d'un fils révolté contre son père. Enfin la présence de nos armées l'intimidait; il n'osait répondre aux Espagnols du salut de la patrie, s'il résistait. Ses conseillers eux-mêmes étaient intimidés. Savary conseillait aussi, mais en menaçant, et ce malheureux prince, par suite d'une foule de sentiments divers, se détermina à l'action qui devait le plus immédiatement le perdre. J'ai entendu dire à Savary qu'une fois qu'il l'eut mis sur la route de Bayonne, il avait des ordres si positifs, qu'il était parfaitement déterminé à ne plus le laisser retourner; et, comme de fidèles serviteurs avaient averti son prisonnier, il le surveillait de si près, qu'il était bien certain qu'aucune force humaine n'eût pu le lui enlever. Pour observer cette intrigue aussi coupable que bien ourdie, l'empereur écrivit cette lettre, imprimée depuis, qui fut remise au prince des Asturies quand il était à Vitoria, et que je transcrirai ici, parce qu'elle aide à comprendre la suite des événements.
«Bayonne, avril 1808.
»Mon frère, j'ai reçu la lettre de Votre Altesse royale. Elle doit avoir acquis la preuve, dans les papiers qu'elle a eus du roi son père, de l'intérêt que je lui ai toujours porté. Elle me permettra, dans la circonstance actuelle, de lui parler avec franchise et loyauté. En arrivant à Madrid, j'espérais porter mon illustre ami à quelques réformes nécessaires dans ses États, et à donner quelque satisfaction à l'opinion publique. Le renvoi du prince de la Paix me paraissait nécessaire pour son bonheur et celui de ses sujets. Les affaires du Nord ont retardé mon voyage. Les événements d'Aranjuez ont eu lieu. Je ne suis point juge de ce qui s'est passé, et de la conduite du prince la Paix, mais ce que je sais bien, c'est qu'il est dangereux pour les rois d'accoutumer les peuples à répandre du sang, et à se faire justice eux-mêmes. Je prie Dieu que Votre Altesse royale n'en fasse pas un jour elle-même l'expérience. Il n'est pas de l'intérêt de l'Espagne de faire du mal à un prince qui a épousé une princesse du sang royal, et qui a si longtemps régi le royaume. Il n'a plus d'amis. Votre Altesse royale n'en aura plus, si jamais elle est malheureuse. Les hommes se vengent volontiers des hommages qu'ils nous rendent. Comment, d'ailleurs, pourrait-on faire le procès au prince de la Paix, sans le faire à la reine et au roi votre père? Ce procès alimentera les haines et les passions factieuses; le résultat en sera funeste pour votre couronne. Votre Altesse royale n'y a de droits que ceux que lui a transmis sa mère; si le procès la déshonore, Votre Altesse royale déchire par là ses droits.
»Qu'elle ferme l'oreille à des conseils faibles et perfides; elle n'a pas le droit de juger le prince de la Paix. Ses crimes, si on lui en reproche, se perdent dans les droits du trône. J'ai souvent manifesté le désir que le prince de la Paix fût éloigné des affaires. L'amitié du roi Charles m'a porté souvent à me taire, et à détourner les yeux des faiblesses de son attachement. Misérables hommes que nous sommes! Faiblesse et erreur, c'est notre devise. Mais tout cela peut se concilier: Que le prince de la Paix soit exilé d'Espagne, et je lui offre un refuge en France. Quant à l'abdication du roi Charles IV, elle a eu lieu dans un moment où mes armées couvraient les Espagnes, et, aux yeux de l'Europe et de la postérité, je paraîtrais n'avoir envoyé tant de troupes que pour précipiter du trône mon allié et mon ami. Comme souverain voisin, il m'est permis de vouloir tout savoir, avant de reconnaître cette abdication. Je le dis à Votre Majesté royale, aux Espagnols, au monde entier: Si l'abdication du roi Charles IV est de pur mouvement, s'il n'y a pas été forcé par l'insurrection et l'émeute d'Aranjuez, je ne fais aucune difficulté de l'admettre, et je reconnais Votre Altesse royale comme roi d'Espagne. Je désire donc causer avec elle pour cet objet. La circonspection que je porte, depuis un mois, dans cette affaire doit lui être garant de l'appui qu'elle trouvera en moi, si, à son tour, des factions, de quelque nature qu'elles soient, viennent à l'inquiéter sur son trône. Quand le roi Charles me fit part de l'événement du mois d'octobre dernier, j'en fus douloureusement affecté, et je peux avoir contribué, par les insinuations que j'ai faites, à la bonne issue de l'affaire de l'Escurial. Votre Altesse royale avait bien des torts; je n'en veux pour preuve que la lettre qu'elle m'a écrite, et que j'ai constamment voulu ignorer. Roi à son tour, elle saura combien les droits du trône sont sacrés. Toute démarche près d'un souverain étranger est criminelle. Votre Altesse royale doit se défier des écarts des émotions populaires. On pourra commettre quelques meurtres sur mes soldats isolés, mais la ruine de l'Espagne en serait le résultat. J'ai déjà vu avec peine qu'à Madrid on ait répandu des lettres du capitaine général de la Catalogne, et fait tout ce qui pouvait donner des mouvements aux têtes.
»Votre Altesse royale connaît ma pensée tout entière; elle voit que je flotte entre diverses idées qui ont besoin d'être fixées. Elle peut être certaine que, dans tous les cas, je me comporterai avec elle comme avec le roi son père. Qu'elle croie à mon désir de tout concilier, et de trouver des occasions de lui donner des preuves de mon affection et de ma parfaite estime.»
On voit, par cette lettre, que l'empereur se réservait le droit de juger encore de la validité de l'abdication du roi Charles IV. Cependant il paraît que Savary flatta le jeune roi d'un assentiment plus positif que celui qui était contenu dans cette lettre, tandis que Murat encourageait sous main le roi Charles à une rétractation. En écrivant de cette manière au prince des Asturies, l'empereur se ménageait les moyens de sauver le prince de la Paix, s'il était nécessaire, de prendre la défense du roi Charles IV, enfin de blâmer le premier mouvement d'insurrection du prince des Asturies contre son père. On a su pourtant, à cette époque, que l'ambassadeur de France avait fait insinuer à ce prince la demande qu'il fit d'une épouse prise dans la famille impériale, demande qui fut son plus grand crime auprès du favori.
Le prince des Asturies avait quitté Madrid le 10 avril; il recevait sur la route les témoignages d'affection de son peuple, et partout on lui montrait de l'inquiétude, en le voyant approcher de la frontière. Savary l'assurait toujours qu'en avançant davantage, il finirait par rencontrer l'empereur, et il le gardait de plus en plus près. À Burgos, le conseil du prince commença à s'alarmer; on poussa jusqu'à Vitoria. Là, le peuple détela les chevaux du prince; il fallut que la garde lui ouvrît un passage, et ce fut en quelque sorte malgré la volonté du prince lui-même dont les espérances se dissipaient à mesure.
«À Vitoria, me disait depuis Savary, je crus un moment que mon prisonnier m'allait échapper; mais j'y mis bon ordre, je lui fis peur.--Enfin, lui répondis-je, s'il avait résisté, est-ce que vous l'auriez tué?--Oh! non, reprit-il, mais je vous atteste que je ne l'aurais point laissé retourner.»
Ce qui rassurait les conseillers du prince, c'est qu'ils s'étaient persuadé qu'un mariage arrangerait tout, et, ne pouvant entrer dans l'immensité des plans impériaux, ils regardaient qu'une telle alliance, et le sacrifice de quelques hommes et de la liberté du commerce, serait la conclusion du traité définitif. On céda donc aux sollicitations très militaires de Savary, et enfin, on passa la frontière. Le cortège entra dans Bayonne le 21 avril. Les personnes qui se trouvaient auprès de l'empereur alors connurent par le changement de son humeur à quel point l'arrivée des infants était importante pour ses projets. Il avait paru jusque-là très soucieux; il ne s'ouvrait à aucun, mais il envoyait courriers sur courriers. Il n'osait compter sur le succès de son entreprise; il avait fait engager le vieux roi à le venir joindre; et lui, ainsi que la reine et le favori, n'avaient alors rien de mieux à faire. Mais il était si vraisemblable que le nouveau roi profiterait de la révolte prête à éclater en Espagne, et qu'il exciterait l'enthousiasme naissant de toutes les classes pour la délivrance de la patrie, que, jusqu'au moment où il sut que le prince avait franchi les Pyrénées, l'empereur dut regarder cet événement comme à peu près impossible. Il a dit, depuis, qu'à dater de cette faute, il n'avait plus douté de l'incapacité du roi Ferdinand.
Le 20 avril, la reine de Hollande accoucha d'un garçon qui fut nommé Louis[105]. À cette époque est mort le peintre Robert, fameux par la facilité de son talent, le goût qu'il avait, surtout en architecture; d'ailleurs, excellent homme et fort spirituel[106].
[Note 105: Cet enfant est devenu l'empereur Napoléon III. Le hasard qui le fait naître le jour même de l'arrivée des infants à Bayonne, au moment où la faute criminelle de la guerre d'Espagne s'accomplissait, peut prêter aux rapprochements des historiens fatalistes. (P. R.)]
[Note 106: Il ne s'agit pas ici de Léopold Robert, plus apprécié de la génération actuelle, mais d'Hubert Robert, né en 1733, membre de l'Académie en 1766, et connu par des tableaux de ruines où le goût classique commence à trahir quelques tendances modernes, ou romantiques, comme on aurait dit un peu plus tard. (P. R.)]
L'abbé de Pradt a raconté toutes les circonstances de l'arrivée des princes, et, comme il en fut témoin, je renvoie encore à son ouvrage, sans me croire obligée ici de le copier. Il dit que l'empereur vint de Marrac à Bayonne, qu'il traita le prince des Asturies d'égal à égal, qu'il lui donna dans la même journée à dîner, en lui accordant tout le cérémonial de la royauté, et que ce ne fut que le soir de ce jour, quand le prince fut retourné à son logis, que Savary revint chez lui, chargé de lui signifier l'intention de Bonaparte. Cette intention était de renverser la dynastie régnante, pour mettre la sienne à sa place, et, en conséquence, l'abdication était demandée à toute la famille. L'abbé de Pradt s'étonne avec raison de cette scène de comédie que joua l'empereur dans la journée, et on ne conçoit guère comment il se donna l'embarras de faire, le matin, un personnage ayant des intentions si opposées à celles de la soirée. Quel que fût son motif, on comprend la stupeur des princes espagnols, et quels durent être leurs regrets de s'être ainsi livrés à leur ennemi, qui dès ce moment fut inflexible. Dès lors, ils essayèrent, non de fuir, car ils s'aperçurent promptement que cela était impossible, mais d'instruire la junte qui siégeait à Madrid, et de leur captivité, et des déterminations qui assuraient la perte des derniers Bourbons. La plupart des courriers furent arrêtés; quelques-uns passèrent cependant; les nouvelles qu'ils portaient excitèrent l'indignation à Madrid, et, de là, dans toute l'Espagne. Les protestations de quelques provinces parurent, le peuple s'ameuta dans plusieurs villes; à Madrid, la sûreté de l'armée française fut compromise. Murat redoubla de sévérité, et devint l'objet de la haine comme de la terreur de tous les habitants. Tout le monde sait aujourd'hui à quel point l'empereur se trompa sur l'état de l'Espagne et sur le caractère des Espagnols. Il apporta dans cette odieuse entreprise les deux mêmes erreurs de son caractère et de son esprit, qui l'ont quelquefois entraîné à de si grandes fautes: Premièrement, cette volonté de l'emporter de haute lutte, cette impatience d'être obéi qui le jetait dans la précipitation, et qui souvent lui faisait négliger les intermédiaires qu'on ne dédaigne pas toujours impunément. Ensuite, cette opinion trop arrêtée chez lui, que les hommes subissent très peu de modifications importantes par l'action de leur gouvernement, et que les différences nationales sont d'une si mince considération, que la politique peut agir de la même manière sur des hommes du Midi ou du Nord, sur des Allemands, des Français ou des Espagnols. Il a avoué, depuis, s'être fortement trompé dans cette idée. En apprenant qu'il existait en Espagne une classe élevée qui s'apercevait du mauvais gouvernement qui la régissait, et qui souhaitait quelques changements constitutionnels, il ne douta point que le peuple ne donnât aussi dans l'appât qu'on lui présenterait d'une révolution pareille à celle de France. Il crut qu'en Espagne, comme ailleurs, on soulèverait facilement les hommes contre l'influence temporelle des prêtres, en supprimant tous les intermédiaires dont je parlais tout à l'heure. Démêlant avec la vivacité de son esprit, que le mouvement qui avait excité la révolte d'Aranjuez et mis le pouvoir dans les mains d'un prince faible, trop évidemment dénué des moyens qui font et contiennent les révolutions, il supposa, en dévorant d'avance le temps, les obstacles, les incidents qui retardent, qu'un premier ébranlement donné aux institutions espagnoles en amènerait le changement complet. Il crut donc rendre une sorte de service à la nation même, en devançant les événements, en s'emparant d'avance de leur révolution, et la conduisant de prime abord là où il croyait que la suite des temps devait la mener. Mais quand même il serait possible de parvenir à persuader tout un peuple, et à lui faire accepter, comme résultat d'une prévision habile et sûre, ce qu'il ne peut comprendre que par l'expérience des faits, et souvent des malheurs, l'odieux de tous les moyens employés par l'empereur jeta sur sa conduite un tort qui le flétrit aux yeux de ceux qu'il voulait gagner, et qu'il crut servir: _Jehu n'avait pas le coeur assez droit, ni les mains assez pures_ pour que l'Espagne le reçût comme le restaurateur dont elle avait besoin. Le joug étranger, d'ailleurs, souleva l'orgueil espagnol. Les ruses qui furent ourdies, l'emprisonnement des souverains, le mépris trop étalé des croyances religieuses, les menaces, les exécutions qui suivirent, et, un peu plus tard, les exactions et les cruautés de la guerre, tout se réunit pour s'opposer à toute entente. Bientôt les deux parties contendantes, animées l'une contre l'autre, ne virent plus entre elles qu'une lutte violente, excitée par le désir de se résister et de se détruire mutuellement. L'empereur lui-même sacrifia tout à la passion de ne rien céder; il prodigua les hommes et l'argent, seulement pour demeurer le plus fort; car il aurait rougi devant l'Europe d'avoir été vaincu, et la guerre la plus sanglante, les plus épouvantables désastres furent la suite de son orgueil blessé, comme du despotisme de sa volonté. Il ne parvint donc à créer que l'anarchie en Espagne. La nation, se voyant sans armée, se crut chargée de la défense du sol, et Bonaparte, qui mettait sa vanité et sa sûreté à être l'élu des peuples, qui, dans son système, n'eût jamais dû faire la guerre qu'aux rois, se trouva en peu d'années hors du terrain politique sur lequel il avait fondé sa puissance, et dévoila aux yeux de tous que c'était pour son profit seul qu'il exploitait le pouvoir.