Mémoires de madame de Rémusat (3/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat
Part 20
Il était alors de plus en plus blessé de ce qui se tramait contre l'Espagne. Les ruses vraiment diaboliques que préparait l'empereur offensaient sinon la morale, du moins un goût des convenances qu'il portait dans la politique comme dans les affaires sociales. Il en prévoyait les conséquences, il me les a prédites dès cette époque, et il me dit une fois: «Le malheureux va remettre en question toute sa situation!» Il eût toujours voulu qu'on déclarât une guerre franche au roi d'Espagne, si on ne pouvait obtenir ce qu'on voulait, qu'on lui dictât des conditions avantageuses, qu'on chassât le prince de la Paix, et qu'on s'alliât, par un mariage, avec l'infant Ferdinand. Mais l'empereur voyait une sûreté de plus dans l'expulsion de la maison de Bourbon, et s'entêtait à ses projets, dupe aussi cette fois des ruses dont on l'environnait. Murat et le prince de la Paix, je l'ai dit, se flattaient d'attraper deux trônes. L'empereur n'avait point le projet de leur procurer cette satisfaction; mais il les trompait, et croyait trop volontiers aux facilités qu'ils s'empressaient de lui offrir pour arriver à leurs fins. Ainsi tout le monde dans cette affaire rusait, et, en même temps, tout le monde était trompé.
L'hiver se passa brillamment; on avait terminé cette jolie salle que renferment les Tuileries. Les jours de cercle, on donna des spectacles, le plus souvent italiens, quelquefois français. La cour s'y montrait en grand gala; on distribuait des billets à des personnes de la ville pour les galeries supérieures. Nous leur faisions aussi spectacle. Tout le monde voulut assister à ces représentations. On y déploya le plus grand luxe. On donna des bals parés et même masqués. Ce fut un plaisir nouveau pour l'empereur, auquel il se livra volontiers. Quelques-uns de ses ministres, sa soeur Murat, le prince de Neuchatel, eurent ordre d'inviter une assez grande quantité de monde, soit de la cour, soit de la ville. Les hommes portaient un domino, les femmes un élégant costume, et le plaisir de ce déguisement était à peu près le seul qu'elles apportassent dans ces assemblées, où l'on savait que l'empereur était présent, et où la crainte de le rencontrer imposait un peu silence. Pour lui, masqué jusqu'aux dents, assez facilement reconnu, cependant, par sa tournure particulière dont il ne se pouvait défaire, il parcourait les appartements, ordinairement appuyé sur le bras de Duroc. Il attaquait lestement les femmes, avec assez peu de décence dans les propos, et, s'il était attaqué lui-même, et ne reconnaissait pas tout de suite qui lui parlait, il finissait par arracher le masque, découvrant ce qu'il était par cet acte impoli de sa puissance. Il avait aussi grand plaisir à se servir de son déguisement pour aller tourmenter certains maris par des anecdotes, vraies ou fausses, sur leurs femmes. S'il apprenait que ces révélations avaient quelques suites, il s'en irritait après; car il ne voulait pas même que les actes de mécontentement qu'il avait excités fussent indépendants de lui. Il faut le dire, parce que cela est vrai, il y a dans Bonaparte une certaine mauvaise nature innée qui a particulièrement le goût du mal, dans les grandes choses comme dans les petites.
Cependant, au milieu de tous ces plaisirs, il travaillait fortement, et sa guerre personnelle avec le gouvernement anglais l'occupait beaucoup. Il imaginait toute sorte de moyens pour soutenir son système continental. Il se flattait de répondre par des articles de journaux au mécontentement qu'excitaient partout le renchérissement du sucre et du café, et la privation des marchandises anglaises. Il encourageait toutes les découvertes. Il espérait que le sucre de betterave et d'autres inventions, soit pour certaines productions, soit pour la confection des couleurs, nous affranchiraient du besoin de l'étranger. Il se fit adresser publiquement un rapport par le ministre de l'intérieur, qui avait obtenu, par le moyen des préfets, des lettres de chambres de commerce qui approuvaient le système continental, ce système devant imposer, disait-on, des privations momentanées pour assurer un jour la liberté des mers. On poursuivait les Anglais partout; on les tenait prisonniers à Verdun, on confisquait leurs biens en Portugal, on forçait la Prusse à se liguer contre eux; on menaçait la Suède, dont le roi s'entêtait à demeurer leur allié. La corde se tendait de part et d'autre. Il était impossible de ne pas prévoir que la mort seule de l'un des contendants terminerait la querelle, et les esprits sages s'inquiétaient déjà sérieusement. Mais, comme on nous trompait sur tout, la défiance se glissait toujours à chacune des lectures que nous faisions dans les journaux. On lisait sans croire. L'empereur s'épuisait à écrire sans persuader. Il s'irritait de cette défiance, et prenait tous les jours plus d'aversion contre les Parisiens. Il mettait sa vanité à vouloir convaincre; l'exercice de son pouvoir lui paraissait incomplet, quand il manquait son effet sur la pensée; le vrai moyen de lui plaire était de se montrer crédule: «Vous aimez Berthier, lui disait M. de Talleyrand, parce qu'il croit en vous.»
Quelquefois, on insérait dans les journaux, pour nous reposer des articles politiques, des anecdotes racontant des mots et des actions journalières de l'empereur. On nous contait, par exemple, qu'il avait été voir le tableau de David qui représentait la cérémonie de son couronnement, qu'il avait admiré et intéressé le peintre par une foule d'observations fines et remarquables, et que, en sortant, il avait ôté son chapeau pour le saluer, et _montrer les sentiments de bienveillance qu'il accordait à tous les artistes_.
Ceci me rappelle qu'il reprocha une fois, à M. de Luçay, l'un de ses préfets du palais, et alors chargé de la surintendance de l'Opéra, de recevoir avec quelque hauteur les acteurs, lorsqu'ils avaient affaire à lui. «Savez-vous bien, lui disait-il, qu'un talent, dans quelque genre qu'il soit, est une vraie puissance, et que, moi-même, je ne reçois point Talma sans ôter mon chapeau?» Il y avait bien un peu d'exagération dans ce qu'il disait là; mais il est certain qu'il se montrait accueillant pour les artistes distingués, et qu'il les encourageait de ses largesses et de ses paroles, pourvu toutefois qu'ils se montrassent soumis à dévouer leur art à ses plaisirs, à ses louanges et à ses projets; car une réputation importante, indépendamment de sa volonté, l'offusquait; une gloire qu'il ne donnait pas le choquait toujours[97]. Il persécuta madame de Staël, parce qu'elle demeura hors de la ligne qu'il eût voulu lui tracer; il négligea l'abbé Delille, qui vécut loin de lui dans la retraite; il mit souvent aux prises avec sa police M. de Chateaubriand, qui l'avait blessé, et qui affectait des opinions offensantes pour lui; enfin, il faut se mettre bien en tête que chacune de ses actions, à l'égard de qui que ce fût, était toujours le résultat d'un marché.
[Note 97: Dans ce temps, deux auteurs assez distingués, Jouy et Spontini, ayant donné l'opéra de _la Vestale_ qui eut un grand succès, l'empereur, qui s'était mis en tête, on ne sait trop pourquoi, de préférer la musique française de l'auteur des _Bardes_, Lesueur sut un mauvais gré réel aux Parisiens de ne pas penser comme lui. Il conserva une sorte de malveillance contre le musicien italien, dont on retrouve les effets lors de la distribution des prix décennaux.]
Le 21 janvier 1808, le Sénat assemblé accorda la levée de 80 000 combattants sur la conscription de 1809. Le conseiller d'État Régnault, orateur ordinaire dans ces sortes d'occasions, démontra que, de même que les levées précédentes avaient servi à conquérir la paix continentale, de même celle-ci servirait à obtenir enfin la liberté des mers; et personne ne contredit ce raisonnement. On a su que le sénateur Lanjuinais et quelques autres avaient parfois, pendant la durée de ce règne, essayé au Sénat quelques représentations sur ces levées si dures et si multipliées; mais ces observations s'évaporaient dans l'enceinte du palais sénatorial, et ne changeaient rien aux décisions prescrites d'avance. Le Sénat, soumis et craintif, n'inspirait aucune confiance nationale, et même on s'accoutuma à le regarder peu à peu avec une sorte de mépris. Les hommes sont sévères les uns envers les autres; ils ne se pardonnent point leurs faiblesses, et ils voudraient pouvoir applaudir dans un autre la vertu dont ils ne sont souvent point susceptibles; enfin, quelle que soit la tyrannie, l'opinion, pour qui veut l'écouter, se venge toujours plus ou moins. Il n'est pas de despote qui ignore les pensées qu'il inspire, le blâme qu'il excite. Bonaparte savait très positivement ce qu'il était, en bien et en mal, dans l'esprit des Français, mais il se flattait de pouvoir tout dominer.
Dans le rapport que son ministre de la guerre, le général Clarke, lui fit à l'occasion des nouvelles levées, on lit ces propres paroles: «Une politique vulgaire serait un fléau pour la France, elle rendrait imparfaits les grands résultats que vous avez préparés.» Personne n'était dupe de ces formules; on aurait pu souvent, toujours, demander comme dans la comédie: _Qui est-ce donc qu'on trompe ici?_ mais on se taisait, et cela suffisait.
Peu après, les villes de Kehl, de Cassel, de Wesel et de Flessingue furent réunies à l'Empire, comme des clefs qu'il devenait nécessaire d'avoir en notre possession. On faisait à Anvers d'immenses et beaux travaux. En tout, l'activité était grande sur tous les points des pays qui dépendaient de la France.
Au moment où le Parlement d'Angleterre s'ouvrit, il paraît que l'empereur conçut encore des espérances de mésintelligence entre le gouvernement anglais et la nation. Les discussions furent assez vives, l'opposition tonna comme de coutume. L'empereur l'aidait de tout son pouvoir, les notes du _Moniteur_ étaient fulminantes; on payait quelques journalistes anglais, on se flattait de produire quelques désordres; mais le ministère anglais, au fond, marchait dans une route qui, quoique difficile, était honorable à son pays, et il avait toujours l'avantage. À chaque vote, l'empereur ressentait une colère nouvelle, et il avouait qu'il ne comprenait rien à cette forme de gouvernement «libéral, disait-il, et où la voix du parti populaire n'avait jamais d'importance». Quelquefois, avec une sorte d'audace paradoxale, il disait: «En France, au fond, il y a bien plus de liberté qu'en Angleterre; car ce qu'il y a de pire pour une nation, c'est de pouvoir exprimer son voeu sans qu'il soit écouté. Ce n'est au bout du compte qu'une comédie offensante, une simagrée de liberté. Quant à moi, il n'arrive pas qu'on puisse me taire l'état de la France; je sais tout par moi-même, j'ai des rapports exacts, et je ne serais pas assez insensé pour oser faire ce qui serait en opposition directe avec les intérêts ou le caractère français. Toutes les clartés me parviennent comme à un centre commun. J'agis en conséquence, tandis que, chez nos voisins, on ne s'écarte point d'un système convenu qui est de maintenir l'oligarchie, à quelque prix que ce soit. Et, dans ce siècle, les hommes acceptent mieux le pouvoir d'un homme habile et absolu que la puissance humiliante d'une noblesse abâtardie partout.» Quand Bonaparte s'exprimait ainsi, en vérité on ne sait s'il cherchait à tromper les autres ou à se tromper lui-même. Son imagination, naturellement vive, influait-elle sur son esprit ordinairement si mathématique? La lassitude de la nation l'abusait-elle? Cherchait-il à se persuader ce qu'il souhaitait? On a cru le voir s'y efforcer souvent, et même quelquefois y parvenir. Au reste, comme je l'ai dit, Bonaparte pensait toujours se rapprocher de l'esprit de la Révolution, en attaquant ce qu'il appelait les _oligarques_; il voulait à tout propos l'égalité, qui n'était pour lui que du nivellement. Le nivellement est à l'égalité, précisément ce que le despotisme est à la liberté; car il écrase et détruit les facultés et les situations naturelles, auxquelles l'égalité donne carrière. L'aristocratie des classes nivelle, en effet, tout ce qui se trouve en dehors de ces classes privilégiées, en réduisant, par la plus douloureuse inégalité, la force à la condition de la faiblesse, le mérite à l'état de nullité.
L'égalité, au contraire, ennemie du nivellement, en permettant à chacun d'être ce qu'il est, d'arriver où il peut, ramène dans la société toute la variété des élévations naturelles et des influences légitimes. Elle forme aussi une aristocratie, non de classes, mais d'individus; non pas une aristocratie constituée de manière à niveler tout ce qu'elle domine, mais une aristocratie destinée à attirer dans la sphère élevée de son égalité tout ce qui mérite d'y atteindre. L'empereur avait, sans doute, le sentiment de ces différences; aussi, malgré sa noblesse, ses décorations, ses sénatoreries, toutes ses belles paroles, il ne tendait à autre chose qu'à enter son pouvoir absolu sur une vaste démocratie; car il y a aussi une démocratie niveleuse là où les droits politiques, accordés, en apparence, à tous, ne sont mis à la portée de personne.
Vers le commencement de février, on célébra le mariage de mademoiselle de Tascher, créole et cousine de madame Bonaparte. Elle fut élevée au rang de princesse, et mariée par la reine de Hollande. La famille de son mari était alors au comble de la joie, et montrait une obséquiosité remarquable. Elle se flattait d'arriver à de grandes élévations. Le divorce la désenchanta tout à fait, et elle se brouilla avec cette jeune princesse, qui ne lui apportait point tout ce qu'elle avait espéré.
Nous vîmes dans ce temps à Paris le comte de Romanzow, ministre des affaires étrangères de Russie. C'était un homme d'esprit et de sens; il arriva plein d'admiration pour l'empereur et animé encore par l'enthousiasme réel qu'éprouvait alors le jeune souverain. Maître de lui cependant, il observa l'empereur avec attention; il s'aperçut de l'état de gêne des Parisiens, qui acceptaient leur gloire sans se l'approprier; il fut frappé de certaines disparates, et se forma un jugement modéré qui, depuis, a bien pu avoir quelque influence sur le czar. L'empereur lui demanda: «Comment trouvez-vous que je gouverne les Français?--Sire, un peu trop sérieusement,» répondit-il.
Bonaparte, à l'aide d'un sénatus-consulte, créa une nouvelle grande dignité de l'Empire, sous le titre de gouverneur général au delà des Alpes, et il conféra cette dignité au prince Borghèse, qui fut envoyé à Turin avec sa femme. Ce prince se vit forcé de vendre à l'empereur toutes les plus belles statues que renfermait la villa Borghèse, et dont on orna notre Musée. C'était alors une admirable chose que cette collection de tout ce que l'Europe avait possédé de chefs-d'oeuvre réunis avec soin et élégance au Louvre, et, par ce genre de conquête, Bonaparte parlait très bien à la vanité et au goût français. Il se fit faire un rapport, en séance du conseil d'État, sur les progrès des sciences, des lettres et des arts, depuis 1789, par une commission à la tête de laquelle était M. de Bougainville. Après avoir entendu le rapport, il répondit en ces termes:
«J'ai voulu vous entendre sur les progrès de l'esprit humain dans ces derniers temps, afin que ce que vous auriez à me dire fût entendu de toutes les nations, et fermât la bouche aux détracteurs de notre siècle, qui, cherchant à faire rétrograder l'esprit humain, paraissent avoir pour but de l'éteindre. J'ai voulu connaître ce qui me restait à faire pour encourager vos travaux, pour me consoler de ne pouvoir plus concourir autrement à leurs succès. Le bien de mes peuples et la gloire de mon trône sont également intéressés à la prospérité des sciences. Mon ministre de l'intérieur me fera un rapport sur toutes vos demandes; vous pouvez compter constamment sur les effets de ma protection.»
C'est ainsi que l'empereur s'occupait de _tout_ à la fois, et qu'habilement il rattachait toutes les gloires humaines à l'éclat et à la grandeur de son règne.
J'ai dit qu'il désirait beaucoup fonder autour de lui des familles qui perpétuassent le souvenir des dignités qu'il accordait à ses favorisés. Il était blessé des obstacles qu'il avait rencontrés chez M. de Caulaincourt, qui était parti pour la Russie, déclarant très positivement que, ne pouvant épouser madame de----, il ne se marierait jamais. L'empereur essayait de surmonter une autre opposition qu'il trouvait chez l'homme qu'il aimait le mieux, le prince de Neuchatel, maréchal Berthier. Depuis nombre d'années, celui-ci était intimement attaché à une Italienne, qui, plus près de cinquante ans que de quarante, avait encore une beauté remarquable.
Elle exerçait sur lui un grand empire, au point de se faire pardonner une foule de distractions qu'elle ne craignait point de se permettre devant ses yeux, et qu'elle colorait selon qu'il lui convenait, ou dont elle obtenait le pardon. Le maréchal Berthier, tourmenté par l'empereur, demandait souvent à son maître, pour prix de sa fidélité, de ne point le poursuivre dans cette chère faiblesse de son coeur. Bonaparte s'irritait, se moquait, revenait à la charge, et ne pouvait vaincre cette résistance qui dura plusieurs années. Cependant, à force de prières et de paroles, il l'emporta enfin, et Berthier, tout en répandant de vraies larmes, consentit à épouser une princesse qui tenait à la maison de Bavière, et qui fut conduite à Paris. Ils reçurent la bénédiction nuptiale en présence de l'impératrice et de l'empereur[98]. Cette princesse n'était nullement belle, et elle ne put faire oublier à son nouvel époux les sentiments qui l'attachaient. Il conserva donc cette passion jusqu'à la fin de sa vie.
[Note 98: La princesse Marie-Élisabeth était fille du duc de Bavière-Birkenfeld.]
La princesse était une excellente personne, assez pauvre. Elle se plaisait à la cour de France, elle trouvait qu'elle avait fait un _bon mariage_. Le prince de Neuchatel, comblé de dons de l'empereur, jouissait d'un immense revenu[99], et ce ménage de trois personnes vivait dans une parfaite intelligence. Elle est demeurée à Paris depuis la Restauration, et depuis la mort du maréchal, qui, pris d'une fièvre chaude au retour de Bonaparte, au 20 mars 1815, dans sa terreur de cet événement, perdit la tête au point de se précipiter ou de se laisser tomber (ainsi que quelques-uns l'ont dit) d'une fenêtre[100]. Il a laissé deux garçons. La belle Italienne est aussi à Paris, et continue ses relations avec la princesse[101].
[Note 99: Il a eu jusqu'à un million de revenu.]
[Note 100: Le roi l'avait fait capitaine de l'une de ses compagnies de gardes du corps.]
[Note 101: La mort du prince de Neuchatel est entourée de circonstances tragiques et mystérieuses. Les uns assurent, en effet, qu'il s'est jeté par une fenêtre pendant un accès de fièvre chaude, les autres qu'il fut assassiné, et jeté dans la rue par une troupe de gens masqués. Il avait abandonné l'empereur, l'un des premiers parmi les maréchaux, et avait reconnu le nouveau gouvernement, avant même l'abdication de Fontainebleau. Le duc de Rovigo l'accuse dans ses Mémoires d'avoir ourdi un complot contre la vie de l'empereur. (P. R.)]
Ce fut dans ce temps que l'empereur montra plus fortement encore que par le passé quelles idées monarchiques germaient dans sa tête, et qu'il fonda l'institution des majorats. Cette institution fut approuvée d'un grand nombre, blâmée par les autres, enviée d'une certaine classe, et adoptée en général assez vivement par beaucoup de familles, qui saisirent cette occasion de donner une importance à l'aîné de leur race, et de perpétuer leur nom.
L'archichancelier porta le décret au Sénat. Il représenta dans son discours que les distinctions héréditaires étaient de l'essence de la monarchie, qu'elles donnaient un nouvel aliment à ce qu'on appelle en France l'_honneur_, et que notre caractère national nous portait à les accueillir avec empressement.
Ensuite, il prononça quelques paroles pour rassurer les hommes de la Révolution, ajoutant que tous les citoyens ne seraient pas moins toujours égaux devant la loi, et que les distinctions accordées indistinctement à tous ceux qui les méritaient devaient, sans exciter la jalousie, enflammer l'ardeur de tous. Le Sénat reçut cette nouvelle détermination avec son approbation ordinaire, et vota une adresse de remerciement et d'admiration à l'empereur. Dans la donnée de cette fondation, quand la loi parut avec les détails, généralement on la trouva bien rédigée. On s'aperçut qu'on y avait pris des précautions contre l'indépendance, mais qu'on avait encore soumis les allèchements qu'on offrait à la vanité, à une forme régulière et administrative qui pouvait, au fond, concourir au bien de l'État. M. de Talleyrand exalta beaucoup cette nouvelle invention, et ne comprenait point une monarchie sans noblesse.
Le conseil du sceau fut créé pour surveiller la soumission de chacun aux lois par lesquelles on obtenait la fondation d'un majorat. M. Pasquier, alors maître des requêtes, en fut nommé procureur général. Des titres commencèrent à être accordés à ceux qui exerçaient quelques charges, ou qui avaient quelques grandes places dans l'État. Cela produisit d'abord une sorte de surprise moqueuse, à cause de cet accolement de certains noms précédés du titre de comte ou de baron; mais on s'y accoutuma assez vite, et, au fond, l'espérance pour tous d'arriver à quelque distinction fit qu'on se prêta assez bien à la supporter, et même à l'approuver chez les autres. J'ai ouï dire que c'est alors que l'empereur se montra véritablement ingénieux pour démontrer à tous les partis à quel point ils devaient approuver les créations qu'il entreprenait. Il n'épargna aucune parole: «J'assure la Révolution, disait-il aux uns. Cette caste intermédiaire que je fonde est éminemment démocratique; car, à toute heure, tout le monde y est appelé. Elle appuiera le trône, disait-il à des grands seigneurs.» Puis il ajoutait, en se tournant vers ceux qui voulaient arriver à une monarchie tempérée: «Elle s'opposera à l'empiétement du pouvoir absolu, car elle devient une autorité dans l'État.» Il disait encore à ce qui restait de vrais jacobins: «Réjouissez-vous, car voilà l'ancienne noblesse complètement anéantie.» Et à cette ancienne noblesse: «En vous décorant de nouvelles dignités, vous faites revivre les vôtres, et vous perpétuez vos anciens droits.» On l'écoutait, on voulait encore le croire. D'ailleurs, il ne donnait pas grand temps à nos réflexions, et il nous emportait dans le tourbillon de ses séductions de tout genre. Il les imposait avec force même, quand il était nécessaire. C'était une adresse de plus, car il y a des gens qui aiment avoir été forcés.
Une autre institution suivit celle-ci, et parut imposante et grandiose. Je veux parler de l'université. L'enseignement public fut concentré dans un système fort et étendu, et tout le décret qui le concerne a été conçu, dit-on, par une grande pensée. Dans la suite, il arriva pour l'université ce qui advenait pour tout. Le despotisme de Bonaparte s'effarouchait promptement des pouvoirs qu'il créait, et qui pouvaient devenir des obstacles à telle ou telle de ses volontés. Le ministre de l'intérieur, le préfet, l'administration générale, c'est-à-dire le système absolu, s'immiscèrent dans les opérations que tentait le corps de l'université, les contrarièrent, les détruisirent, quand elles annonçaient le plus léger esprit d'indépendance, et nous sommes encore à ce sujet plutôt une belle façade qu'un véritable monument. M. de Fontanes fut nommé grand maître de l'université. Ce choix, qui fut généralement approuvé, était cependant celui qui convenait le plus au maître, jaloux de conserver son pouvoir journalier sur les hommes et les choses.