Mémoires de madame de Rémusat (3/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat
Part 19
L'impératrice reçut mon mari le lendemain et lui raconta qu'à six heures elle avait joint Bonaparte pour dîner, qu'il était très triste, silencieux, et que, pendant le repas, il n'avait pas prononcé une parole; qu'après dîner elle l'avait quitté pour faire sa toilette, et qu'ensuite elle avait attendu l'heure du cercle; mais qu'on était venu la chercher, en lui disant que l'empereur se sentait malade. Elle l'avait trouvé souffrant de crises d'estomac violentes, et dans un état de nerfs assez agité. En la voyant il n'avait pu retenir ses larmes, et, l'attirant sur son lit où il s'était jeté, sans aucun égard pour son élégante toilette, il la pressait dans ses bras, en répétant toujours:
«Ma pauvre Joséphine, je ne pourrai point te quitter!» Elle ajoutait que cet état lui avait inspiré plus de pitié que d'attendrissement, et qu'elle lui redisait sans cesse: «Sire, calmez-vous, sachez ce que vous voulez, et finissons de telles scènes.» Mais ces discours augmentaient encore la crise de Bonaparte, et cette crise devint assez vive pour qu'elle l'engageât à renoncer à se montrer au public, et à se mettre au lit. Enfin, il n'y consentit que dans le cas où elle s'y placerait à côté de lui, et il lui fallut se dépouiller au même instant de toute sa parure et partager cette couche, qu'à la lettre, disait-elle, il baignait de larmes, répétant toujours: «Ils m'environnent, ils me tourmentent, ils me rendent malheureux!» La nuit se passa dans un mélange de tendresse et de sommeil agité. Après il reprit empire sur lui-même et ne montra plus de si vives émotions.
L'impératrice flottait ainsi de l'espérance à la crainte; elle ne se fiait point à ces scènes pathétiques; elle prétendait que Bonaparte passait trop vite de ces protestations tendres à des querelles pour des galanteries qu'il lui supposait, ou à d'autres plaintes; qu'il voulait la fatiguer, la rendre malade, peut-être pis même; car j'ai dit comme son imagination abordait tout. Ou bien elle croyait qu'il s'efforçait de la dégoûter de lui en la tourmentant sans cesse. Il est certain que, soit par calcul, soit par suite de ses propres inquiétudes, il l'agitait en tous sens, et qu'elle fut sur le point d'être assez gravement incommodée. Quant à Fouché, il avait pris le parti de parler hautement du divorce à l'impératrice, à moi, à tout le monde, disant qu'on le renverrait si on voulait, mais qu'on ne l'empêcherait point de conseiller ce qui était utile. M. de Talleyrand l'écoutait dans un silence dédaigneux ou moqueur, et consentait à passer assez publiquement pour s'opposer au divorce. Bonaparte voyait tout cela, sans blâmer la conduite de l'un ni de l'autre, ni même celle de personne[94]. Notre cour cherchait à se taire encore plus et mieux que de coutume; car rien n'indiquait de quel côté de ces grands personnages il fallait se ranger. Au milieu de cette tourmente, le tragique événement de l'Espagne éclata, et le divorce parut tout à fait mis de côté.
[Note 94: L'empereur pourtant continuait encore, en apparence, et quand il le croyait utile, à gourmander Fouché sur ses indiscrétions, car il lui écrivait de Venise, le 30 novembre 1807: «Je vous ai déjà fait connaître mon opinion sur la folie des démarches que vous avez faites à Fontainebleau, relativement à mes affaires intérieures. Après avoir lu votre bulletin du 19, et bien instruit des propos que vous tenez à Paris, je ne puis que vous réitérer que votre devoir est de suivre mon opinion, et non de marcher suivant votre caprice. En vous conduisant différemment, vous égarez l'opinion et vous sortez du chemin dans lequel tout honnête homme doit se tenir.» (P. R.)]
CHAPITRE XXVIII.
(1807-1808.)
Retour de Fontainebleau.--Voyage de l'empereur en Italie.--La jeunesse de M. de Talleyrand.--Fêtes des Tuileries.--L'empereur et les artistes.--Opinion de l'empereur sur le gouvernement anglais.--Mariage de mademoiselle de Tascher.--Le comte Romanzow.--Mariage du maréchal Berthier.--Les majorats.--L'université.--Affaires d'Espagne.
Vers ce temps, à peu près, M. Molé fut nommé préfet de la Côte-d'Or. L'empereur s'était aperçu de la distinction de son esprit dans plusieurs occasions. Il l'avait en quelque sorte adopté, et son élévation était déterminée dans sa pensée. Il le gagnait de plus en plus, par des conversations où il mettait en évidence ce qu'il avait de plus remarquable, et Bonaparte s'entendait très bien à séduire la jeunesse. M. Molé montra quelque répugnance à s'éloigner de Paris, où lui et sa famille se trouvaient fort bien établis. «Il ne faut effaroucher personne, lui dit l'empereur, par un avancement trop prompt. D'ailleurs, quelques expériences administratives vous seront utiles. Je ne vous tiendrai à Dijon qu'un an, et, après, vous reviendrez, et vous serez content de moi.» Il lui a tenu parole.
Le voyage de Fontainebleau fut terminé vers le milieu de novembre, au grand contentement de chacun, car on était fatigué des fêtes et de leur contrainte. Les princes étrangers retournèrent pour la plupart chez eux, éblouis de notre magnificence, qui avait été administrée, si je puis me servir de cette expression, avec un ordre extrême; car l'empereur n'entendait jamais raillerie sur l'économie de ses propres affaires. Il fut très content quand M. de Rémusat lui demanda, pour le compte des dépenses, des fêtes, des spectacles, seulement 150 000 francs; et, en effet, si on avait comparé la somme avec les résultats, on eût remarqué quel soin minutieux il avait fallu apporter à la dépense. L'empereur, qui se voulait instruire de tout, rappela à cette occasion ce que coûtaient autrefois à la cour de France de pareils voyages[95], et il mit une certaine vanité, assez fondée après tout, à ce rapprochement. Le service de la maison, très rigoureusement tenu par le grand maréchal, fut arrêté et payé de même, et tout se trouva en ordre et dans une règle très exacte. Ce Duroc tenait remarquablement la maison impériale, mais avec des formes dures, toutes émanées de la dureté du maître. Quand l'empereur grondait, on s'apercevait dans le château d'une succession de brutalités dont le moindre valet de pied ressentait les atteintes. Le service se faisait avec une exactitude de discipline; les punitions étaient sévères, l'exigence ne se relâchait point; aussi chacun ne manquait jamais à son poste, et tout se passait en silence et régulièrement. Tout abus était surveillé, les bénéfices des gens calculés et réglés d'avance. Dans les offices et dans les cuisines, la moindre chose, un simple bouillon, un verre d'eau sucrée ne se seraient pas distribués sans l'autorisation ou le bon du grand maréchal. De même, il ne se passait rien dans le palais dont il ne fût informé. Il était d'une discrétion à toute épreuve, et redisait tout seulement à l'empereur, qui s'informait des moindres choses.
[Note 95: Les mêmes plaisirs du roi, au dernier voyage de Fontainebleau, sous Louis XVI, avaient coûté près de deux millions.]
L'empereur quitta Fontainebleau pour faire un court voyage en Italie. Il voulait revoir Milan, se montrer à Venise, communiquer avec son frère Joseph, et, je pense, surtout, prendre une détermination à l'égard du royaume d'Italie, détermination par laquelle il croyait rassurer l'Europe, et, de plus, signifier à la reine d'Étrurie, fille du roi d'Espagne, qu'elle eût à quitter son royaume. Préparant en secret l'envahissement de l'Espagne, il savait que la réunion des deux couronnes de France et d'Italie avait souvent effarouché l'Europe. En appelant Eugène à la succession future du trône d'Italie, il annonçait que cette réunion ne serait point éternelle, et il supposait qu'on adopterait cette concession, qui ne le dépossédait point et qui mettait une borne au pouvoir de son successeur.
Murat, qui trouvait un grand avantage pour lui à ne point interrompre les communications avec son beau-frère, obtint la permission de l'accompagner dans ce petit voyage, au grand déplaisir de M. de Talleyrand, qui prévit qu'on profiterait de son absence pour écarter de plus en plus ses plans. L'empereur partit donc le 16 novembre, et l'impératrice revint à Paris. Le prince primat y demeura encore quelque temps, ainsi que les princes de Mecklembourg. Ils venaient aux Tuileries tous les soirs, on jouait, on causait peu, on écoutait de la musique; mais l'impératrice parut parler un peu plus à ce prince de Mecklembourg-Schwerin. On le remarqua, comme je l'ai dit, mais en riant, et on y mettait si peu d'importance qu'on en plaisantait l'impératrice elle-même. Quelques personnes prirent sérieusement ces plaisanteries, écrivirent à l'empereur, et, au retour, il gronda beaucoup. Habitué à se passer bien des fantaisies, il se montrait sévère pour celles des autres. Pendant ce voyage on donnait à Paris, sur l'un des petits théâtres, un vaudeville qui avait un grand succès et que tout le monde voulait voir. Madame Bonaparte en eut fantaisie comme les autres. Elle chargea M. de Rémusat de lui faire garder une petite loge, et, s'étant vêtue simplement et ayant pris une voiture sans armes, elle se rendit en secret à ce théâtre avec quelques dames et les deux princes de Mecklembourg. On écrivit encore à Milan cette très petite affaire; l'empereur écrivit à son tour une lettre fulminante, et il reprocha à sa femme, en revenant, de ne point savoir garder sa dignité. Je me rappelle même que, dans son mécontentement, il lui représentait que la reine de France s'était autrefois fait le plus grand tort, en ne craignant point de manquer à son rang par des légèretés de cette espèce.
Pendant son absence, la garde impériale fit une entrée triomphale à Paris; elle fut haranguée par le préfet et devint l'objet de beaucoup de fêtes.
J'ai dit aussi que les soeurs de charité furent rétablies; le ministre de l'intérieur les rassembla chez Madame mère et leur distribua des médailles en sa présence. L'empereur voulait que sa mère fût à la tête de tous les établissements de charité; mais elle n'avait rien, dans sa manière d'être, qui la rendît populaire, et elle s'acquittait sans goût ni habileté de ce dont elle était chargée.
L'empereur parut content de l'administration du royaume d'Italie et parcourut ce royaume tout entier. Il alla à Venise, où il fut joint par son frère Joseph, et par le roi et la reine de Bavière, qui allèrent lui rendre visite, ainsi que madame Bacciochi, qui sollicita quelque agrandissement de ses États. Pendant ce temps, la Russie rompait tout à fait avec l'Angleterre; une partie de nos armées, encore dans le nord de l'Allemagne, tenait en échec le roi de Suède; Bernadotte, à Hambourg, communiquait avec les Suédois mécontents, et acquérait une réputation personnelle qu'il soutenait avec soin. Il employait l'argent aussi pour se faire des créatures. Il n'est pourtant pas vraisemblable qu'il eût dès lors idée de ce qui lui est arrivé depuis; mais son ambition, quoique vague encore, le conduisait à se ménager des chances quelles qu'elles fussent, et, à cette époque, on pouvait au fond, dans certaines situations, tout entreprendre et tout espérer. Le prince du Brésil quitta Lisbonne le 29 novembre, et le général Junot y entra, peu de jours après, avec notre armée, en déclarant, toujours selon la coutume, que nous venions dégager les Portugais du joug des Anglais. Vers la fin de ce mois, l'empereur, ayant assemblé à Milan le Corps législatif, déclara qu'il adoptait solennellement Eugène, qui devenait héritier de la couronne d'Italie, à défaut d'héritiers mâles de l'empereur. En même temps, il lui permit de porter le titre de prince de Venise, et il créa la petite princesse qui venait de naître, princesse de Bologne. Après cela, il revint à Paris, où il arriva le 1er janvier 1808.
J'étais alors bien douloureusement occupée. J'avais retrouvé ma mère malade, à mon retour de Fontainebleau. Son état de langueur se prolongea d'abord, sans me donner de l'inquiétude. Toute souffrante qu'elle était, elle se montra fort contente des améliorations qui s'étaient faites dans notre situation, et je commençai, pendant les premiers temps de sa maladie, à établir ma maison sur le pied qu'avait ordonné l'empereur. Vers la fin de décembre, le mal de ma mère devint si alarmant, que nous ne pensâmes plus qu'à lui donner nos soins, et que notre maison fut fermée. Trois semaines après, nous eûmes le malheur de la perdre, et l'un des plus tendres liens de mon coeur, comme l'une de mes plus douces jouissances, fut à jamais perdu. Ma mère était une personne distinguée de toute manière. Elle avait beaucoup d'esprit, une raison aimable et solide, dans le monde une considération méritée. Elle nous était utile et agréable à chaque instant du jour. Elle fut universellement regrettée; sa perte nous jeta dans le désespoir; mon mari la pleura comme un vrai fils; on nous plaignit, même à la cour, car on savait ce qu'elle valait. L'empereur lui-même s'exprima bien sur ce malheur, et en parla très convenablement à M. de Rémusat quand il le revit; mais j'ai dit ailleurs que la vie de retraite que la convenance et ma douleur me forcèrent de mener, ayant contrarié ses vues, trois ou quatre mois après, il nous retira cette portion de notre revenu qu'il nous avait accordée pour la dépenser d'une manière brillante, en disant qu'elle nous était inutile, et nous laissant par là fort embarrassés de dettes qu'il nous avait obligés de contracter.
Je passai cet hiver bien tristement; je pleurais amèrement ma mère; j'étais séparée de mon fils aîné que nous avions mis au collège pour qu'il y cultivât les heureuses dispositions qui annonçaient déjà l'esprit distingué qui s'est, depuis, développé chez lui; ma santé était mauvaise, mon âme toute découragée. Assurément, ma société ne pouvait offrir de grandes distractions à M. de Talleyrand, et pourtant, il ne me dédaigna point dans mon malheur. Il fut un des plus assidus à me soigner. Il avait connu ma mère autrefois, il m'en parlait bien, et m'écoutait dans mes souvenirs. La gravité de ma peine dissipait toutes mes petites prétentions à faire de l'esprit devant lui; je ne retenais point mes larmes en sa présence. Souvent, en tiers avec mon mari et moi, il ne se montrait point importuné, ni de ma douleur, ni des tendres consolations que m'offrait si affectueusement M. de Rémusat. Il me semble, quand j'y pense, qu'en nous voyant, il nous examinait avec une sorte de curiosité. Sa vie tout entière l'avait tenu loin des affections naturelles; nous lui donnions un spectacle nouveau qui le remuait un peu. Il semblait apprendre, pour la première fois, ce qu'une tendresse mutuelle, fondée sur les sentiments les plus moraux, procure de douceur et de courage contre les traverses de la vie. Ce qui se passait dans ma chambre le reposait de ce qui se passait ailleurs, peut-être même de ses souvenirs; car, plus d'une fois, à cette époque, il m'a parlé de lui-même avec regret, je dirais presque avec dégoût.
Enfin, comme nous étions touchés de ses soins, nous y répondions par une reconnaissance qui partait du plus profond du coeur; il revenait de plus en plus fréquemment entre nous deux, et il y demeurait longtemps; plus de plaisanteries, de railleries sur les autres, entre nous. Rendue à moi-même, je lui laissais voir le fond d'une âme vive, et que l'habitude d'un bonheur intérieur avait rendue douce. Au travers de mes regrets, de ma profonde mélancolie, de l'oubli où je vivais de tout ce qui se passait au dehors, je le transportais dans des régions inconnues pour lui, à la découverte desquelles il semblait prendre plaisir. J'acquis peu à peu la liberté de lui tout dire; il me laissa prendre le droit de le blâmer, de le juger souvent assez sévèrement. Ma sincérité ne parut jamais lui déplaire, et je formai avec lui une liaison intime, et qui nous fut agréable à l'un et à l'autre. Quand je parvenais à l'émouvoir, j'étais satisfaite comme d'une victoire, et lui me savait gré d'avoir remué son âme, si souvent endormie par habitude, par système et par indifférence.
Une fois, emportée par les disparates qui échappaient à son caractère, je me laissai aller à lui dire: «Bon Dieu! quel dommage que vous vous soyez gâté à plaisir! Car, enfin, il me semble que vous valez mieux que _vous_.»
Il se mit à sourire. «La manière dont se passent nos premières années, me dit-il, influe sur toute la vie, et, si je vous disais de quelle façon j'ai passé ma jeunesse, vous arriveriez à vous moins étonner de beaucoup de choses.» Ce fut alors qu'il me conta que, estropié, se trouvant aîné dans sa famille, et, par son accident, trompant les espérances, et même les convenances qui, avant la Révolution, destinaient tout aîné d'une noble famille à l'état militaire, il avait été repoussé de son intérieur, renvoyé en province près d'une vieille tante. Sans le l'aire rentrer dans la maison paternelle, on l'avait ensuite placé dans un séminaire, en lui signifiant qu'il embrasserait l'état ecclésiastique, pour lequel il ne se sentait aucun goût. Durant les années qu'il avait passées à Saint-Sulpice, il s'était vu forcé de demeurer presque toujours solitaire dans sa chambre, son infirmité ne lui permettant guère de se tenir longtemps sur ses jambes, ne pouvant se livrer à aucune des distractions, à aucun des mouvements de l'enfance, s'abandonnant à la plus profonde mélancolie, prenant dès lors mauvaise opinion de la vie sociale, s'irritant contre cet état de prêtre qu'on lui imposait malgré lui, et se pénétrant de l'idée qu'il n'était point forcé d'observer bien scrupuleusement des devoirs auxquels on le contraignait, sans l'avoir consulté. Il ajoutait qu'il avait éprouvé le dégoût le plus profond de ce monde, un grand fonds d'irritation contre les préjugés, et qu'il n'avait échappé au désespoir qu'en se convertissant peu à peu à une véritable indifférence sur les hommes et sur les choses; qu'ensuite, se retrouvant enfin vis-à-vis de son père et de sa mère, il avait été reçu comme un objet déplaisant, et traité avec la plus grande froideur; que jamais un mot affectueux ou une consolation ne lui furent adressés. «Vous voyez, me disait-il, que, dans cette situation, il fallait mourir de chagrin, ou s'engourdir de manière à ne plus rien sentir de ce qui me manquait. Je tournai à l'engourdissement, et je veux bien convenir avec vous que j'eus tort. Il eût peut-être mieux valu souffrir, et conserver des facultés de sentir un peu fortement; car cette insouciance de l'âme, que vous me reprochez, m'a souvent dégoûté de moi-même. Je n'ai point assez aimé les autres; mais je ne me suis guère aimé non plus, et je n'ai pas pris assez d'intérêt à moi[96].
[Note 96: Parmi les récits de la jeunesse de M. de Talleyrand, je ne saurais oublier une anecdote que mon père m'a contée, la tenant évidemment de sa mère. M. de Talleyrand étudiait en théologie, lorsqu'une fois, en sortant d'un sermon à Saint-Sulpice, il trouva sur les degrés une jeune femme élégante et agréable qu'une pluie subite embarrassait fort, et qui ne savait comment s'en aller. Il lui offrit son bras, et un de ces petits parapluies, en sens inverse des nôtres, qui commençaient à être à la mode; elle accepta, et il la reconduisit chez elle. Elle l'engagea à venir la voir. Ils firent connaissance. C'était mademoiselle Luzy, qui était ou travaillait pour être, de la Comédie française. Elle lui raconta qu'elle était un peu dévote, qu'elle n'avait nul goût pour le théâtre, et que c'était malgré elle, et forcée par ses parents, qu'elle se destinait à ce métier: «C'est comme moi, lui répondit-il, je n'ai aucun penchant pour le séminaire et l'Église, et ce sont mes parents qui me contraignent.» Ils s'étendirent chacun sur ce sujet, et ce fut cette confidence mutuelle sur leur vocation contrariée qui les lia comme on se lie à vingt ans. (P. R.)]
»Une fois, je fus tiré de cette indifférence par une passion très forte pour la princesse Charlotte de Montmorency. Elle m'aimait beaucoup aussi. Je m'irritai plus que jamais contre l'obstacle qui s'opposait à ce que je l'épousasse. Je fis beaucoup de démarches pour me faire relever de ces voeux qui m'étaient odieux; je crois que j'y serais parvenu sans la Révolution qui éclata, et ne permit point au pape de m'accorder ce que je souhaitais. Vous comprenez que, dans la disposition où j'étais, je dus accueillir cette révolution avec empressement. Elle attaquait des principes et des usages dont j'avais été victime; elle me paraissait faite pour rompre mes chaînes, elle plaisait à mon esprit; j'embrassai vivement sa cause, et, depuis, les événements ont disposé de moi.»
Quand M. de Talleyrand me parlait ainsi, je le plaignais du fond de l'âme, parce que je comprenais cette triste influence d'une jeunesse toute décolorée sur le reste d'une vie; mais je ne sentais pas moins intérieurement qu'un caractère, tant soit peu énergique, se fût gardé de conclure comme lui, et je déplorais devant lui qu'il eût encore flétri sa vie de cette manière.
Il est très certain qu'une funeste insouciance du bien et du mal fut le fondement de la nature de M. de Talleyrand; mais on lui doit cette justice qu'il se garda bien d'ériger en principe aucune immoralité. Il sent le prix de la vertu chez les autres; il la loue bien; il la considère, et ne cherche jamais à la corrompre par aucun système vicieux. Il semble même qu'il trouve une sorte de plaisir à la contempler. Il n'a pas, comme Bonaparte, cette funeste idée que la vertu n'existe nulle part, et n'est qu'une ruse ou qu'une affectation de plus. Je l'ai souvent, entendu vanter des actions qui devenaient une amère critique des siennes; sa conversation n'est jamais ni immorale ni irréligieuse; il estime les bons prêtres, il aime à approuver; il a de la bonté et de la justice dans le coeur, mais il n'applique point à lui ce qu'il apprécie dans les autres; il s'est placé à part, il a conclu autrement pour lui. Il est faible, froid, et aujourd'hui, et depuis si longtemps blasé sur tout, qu'il cherche des distractions, comme un palais émoussé a besoin d'une nourriture piquante.
Les pensées sérieuses, appliquées à la morale ou aux sentiments naturels, lui sont pénibles, en le ramenant à des réflexions qu'il craint, et, par une plaisanterie, il cherche à échapper à ce qu'il éprouve. Une foule de circonstances l'ont entouré de gens dépravés ou légers qui l'ont encouragé à mille futilités; ces gens lui sont commodes parce qu'ils l'arrachent à sa pensée; mais ils ne peuvent le sauver d'un profond ennui qui lui donne un besoin impérieux des grandes affaires. Ces affaires ne le fatiguent point, parce qu'il ne les prend guère complètement; il est rare qu'il entre avec son âme dans quelque chose. Son esprit est supérieur, souvent juste; il _voit vrai_, mais il agit faiblement. Il a de la mollesse, et ce qu'on appelle _du décousu_; il échappe à toutes les espérances; il plaît beaucoup, ne satisfait jamais, et finit par inspirer une sorte de pitié à laquelle se mêle, quand on le voit souvent, un réel attachement. Je crois que, tant que notre liaison a duré, elle lui a fait du bien; je venais à bout de ramener chez lui des sentiments endormis, je le ramenais à des pensées élevées; je l'intéressais à une foule de sensations, ou neuves, ou oubliées; il me devait des émotions nouvelles; il me le disait, et m'en savait gré. Il venait me chercher souvent; j'avoue que je l'en ai estimé quelque peu, car il ne trouvait en moi aucune complaisance pour flatter ses faiblesses, et je lui parlais une langue qu'il n'avait point entendue depuis longtemps.