Mémoires de madame de Rémusat (3/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Part 11

Chapter 113,685 wordsPublic domain

Le 25 juin, les deux empereurs s'étant embarqués sur les deux rives du Niémen, en présence d'une partie de leur armée, abordèrent en même temps au pavillon qu'on avait élevé sur un radeau au milieu du fleuve. Ils s'embrassèrent en se joignant, et demeurèrent deux heures ensemble. L'empereur Napoléon était accompagné de son grand maréchal Duroc et de son grand écuyer Caulaincourt; le czar, de son frère Constantin et de deux grands personnages de sa cour. Dans cette entrevue, la paix fut irrévocablement fixée. Bonaparte consentit à rendre au roi de Prusse une partie de ses États, quoique son penchant intime le portât à changer complètement la forme des pays conquis, parce que cette transformation entière favorisait davantage sa politique, dont la base était une domination universelle. Cependant, il fut obligé, en traitant, de sacrifier quelques portions de ses projets. Le czar pouvait encore être un ennemi redoutable; Napoléon savait que la France se fatiguait de la guerre, et qu'elle redemandait sa présence. Une plus longue campagne eût entraîné l'armée vers des entreprises dont on ne pouvait pas prévoir l'issue. Il fallut donc ajourner une partie du grand plan, et faire halte encore une fois. Les Polonais, qui avaient compté sur une libération absolue, virent seulement la portion de la Pologne qui avait appartenu à la Prusse devenir duché de Varsovie, duché qui fut donné au roi de Saxe comme en dépôt. Danzig devint une ville libre, et le roi de Prusse s'engagea à fermer ses ports aux Anglais. L'empereur de Russie offrit sa médiation pour tenter la paix avec l'Angleterre. Bonaparte se flatta que l'importance du médiateur terminerait le différend. Sa vanité mettait un grand prix à ce que sa royauté fût reconnue par nos voisins insulaires[68]. Il a dit souvent, depuis, qu'il avait senti à Tilsit que la question de l'empire continental se jugerait un jour entre le czar et lui, et que la magnanimité qu'Alexandre avait montrée[69], l'admiration que ce jeune prince lui témoignait, l'enthousiasme réel dont il était pénétré en sa présence, l'avaient comme subjugué et porté à désirer, plutôt qu'une rupture éternelle, une alliance solide qui pourrait, après tout, amener entre deux grands souverains le partage du continent. Le 26, le roi de Prusse vint aussi sur le radeau, et, après la conférence, les trois souverains se rendirent à Tilsit, où ils logèrent tant que durèrent les négociations, se visitant tous les jours, se donnant à dîner, passant des revues et paraissant dans la plus grande intelligence. Bonaparte déploya tout ce qu'il avait de ressources dans l'esprit; il s'observa beaucoup, il flatta le jeune empereur et le séduisit complètement. M. de Talleyrand acheva encore cette conquête par l'habileté toujours pleine de grâce avec laquelle il arrivait à soutenir et à colorer la politique de son maître. Alexandre lui témoigna une grande amitié, et prit une extrême confiance en lui. La reine de Prusse vint à Tilsit; Bonaparte s'efforça par beaucoup de galanteries de réparer la dureté de ses bulletins[70]. Elle ne pouvait se plaindre, non plus que le roi son époux. Tous deux, dépossédés, se voyaient forcés de recevoir avec reconnaissance ce qu'on leur rendait de leurs États. Ces illustres vaincus renfermèrent leur peine secrète, et l'empereur crut les avoir acquis en les rétablissant sur un trône morcelé dont il pouvait les repousser tout à fait. Au reste, dans son traité, il conservait toujours des moyens de surveillance, en laissant des garnisons françaises dans les États de quelques princes secondaires, tels que ceux de Saxe, de Cobourg, d'Oldenbourg et de Mecklembourg-Schwerin. Une partie de son armée demeurait encore sur les côtes du Nord, parce qu'il paraissait que le roi de Suède ne voulait point entrer dans le traité, et enfin, cette guerre fit éclore un royaume composé de la Westphalie et d'une portion des États prussiens. Jérôme Bonaparte fut décoré de cette nouvelle royauté, et le projet de son mariage avec la princesse Catherine de Wurtemberg fut arrêté. Les deux ministres des affaires étrangères, M. de Talleyrand et le prince Kourakin, signèrent ce traité, le 9 juillet 1807. L'empereur se rendit ensuite chez l'empereur de Russie, portant la décoration de l'ordre russe de Saint-André. Il demanda à voir le soldat russe qui s'était le mieux conduit pendant la campagne, et lui donna de sa main la croix d'or de la légion. Les deux souverains s'embrassèrent de nouveau, et se séparèrent, après s'être promis une éternelle amitié. Des cordons furent distribués respectivement dans les deux cours. La séparation de Bonaparte et du roi de Prusse se fit aussi avec pompe, et le continent se trouva encore une fois pacifié.

[Note 68: Quand l'empereur apprit, un peu plus tard, que le gouvernement anglais refusait la paix, il s'écria: «Eh bien, la guerre recommencera, et elle sera à mort pour l'un des deux États.»]

[Note 69: Le czar avait alors trente ans, une très belle figure et une bonne grâce infinie.]

[Note 70: L'empereur écrivait à l'impératrice: «Tilsit, 8 juillet 1807. La reine de Prusse a été réellement charmante; elle est pleine de coquetterie pour moi; mais n'en sois point jalouse; je suis une toile cirée sur laquelle tout cela ne fait que glisser. Il m'en coûterait trop cher pour faire le galant.» (P. R.)]

Des événements si éclatants imposèrent fortement à la disposition blâmante qui existait toujours sourdement à Paris.

Il était impossible de ne pas admirer une telle gloire; mais il est certain qu'on s'y associait beaucoup moins que par le passé. On s'apercevait qu'elle tenait un peu pour nous de la nature d'un joug brillant, et, comme on commençait à connaître Bonaparte et à se défier de lui, on craignait les suites de l'enivrement que sa puissance pouvait exciter en lui. Enfin, la prépondérance militaire excitait aussi l'inquiétude; les vanités de l'épée, prévues d'avance, blessaient l'orgueil individuel. Une secrète tristesse se mêlait à l'admiration. Cette tristesse se faisait remarquer surtout parmi ceux que leurs places ou leur rang allaient remettre en contact avec Napoléon. On se demandait si le despotisme violent de ses manières ne paraîtrait pas plus que de coutume dans toutes ses actions journalières; on se voyait rapetissé devant lui, et on prévoyait qu'il le ferait sentir durement. Chacun faisait avec anxiété son examen de conscience, recherchant sur quelle partie de sa propre conduite ce maître sévère pourrait, à son retour, exprimer son mécontentement. Épouse, famille, grands dignitaires, ministres, la cour tout entière, tous enfin, éprouvaient plus ou moins cette angoisse, et l'impératrice, qui le connaissait mieux qu'une autre, exprimait tout naïvement son inquiétude, en disant: «L'empereur est si heureux, qu'il va sûrement beaucoup gronder.» La magnanimité des rois consiste à élever les âmes autour d'eux, en reversant une partie de leur grandeur morale sur ceux qui les environnent; mais Bonaparte, naturellement jaloux, s'isolait toujours, et redoutait tout partage. Ses dons furent énormes après cette campagne; mais on s'apercevait qu'il payait les services pour ne plus en entendre parler, et la solde de ses récompenses paraissait un compte tellement terminé, qu'il réveilla des prétentions sans exciter de reconnaissance.

Pendant les entrevues de Tilsit, il ne se passa rien à Paris que la translation du corps du jeune Napoléon, qu'on avait déposé à Saint-Leu, dans la vallée de Montmorency, chez le prince Louis, et qui fut porté à Notre-Dame en cérémonie. L'archichancelier le reçut dans l'église, et en remit le dépôt au cardinal-archevêque de Belloy pour le conserver jusqu'au moment où la fin des réparations de Saint-Denis permettrait de l'y transporter. On s'occupait alors de reconstruire les caveaux qui avaient contenu les cendres de nos rois. On avait recueilli leurs restes épars que les outrages du règne de la Terreur n'avaient point épargnés, et l'empereur avait ordonné la construction d'autels expiatoires pour réparer ce sacrilège fait à tant d'illustres morts. Cette idée, belle et monarchique, lui fit beaucoup d'honneur, et fut célébrée avec raison par quelques-uns des poètes de notre époque.

Quand l'empereur revint en France, sa femme vivait à Saint-Cloud dans toutes les précautions d'une prudence minutieuse. Sa mère demeurait assez paisiblement à Paris, avec son frère le cardinal Fesch. Madame Murat habitait toujours l'Élysée, et conduisait finement une foule de petites intrigues. La princesse Borghèse menait le seul train de vie qui lui plût, et qu'elle entendît. Louis et sa femme étaient ensemble dans les Pyrénées; ils avaient laissé leur enfant près de l'impératrice. Joseph Bonaparte régnait avec douceur et faiblesse à Naples, disputant la Calabre aux révoltés qui la troublaient, et ses ports aux Anglais. Lucien habitait Rome, se livrant aux arts et au repos. Jérôme rapportait une couronne; Murat, un désir violent d'en obtenir une, et un grand fonds d'animosité contre M. de Talleyrand, qu'il croyait son ennemi. Il s'était fort rapproché du secrétaire d'État Maret, jaloux en secret du ministre des affaires étrangères, et il approuvait beaucoup l'intimité de sa femme avec Fouché. Tous quatre savaient bien qu'au fond de l'âme l'empereur concevait souvent le projet d'un divorce et d'une illustre alliance. Ils cherchaient les moyens de détruire un reste d'attachement qui conservait encore madame Bonaparte sur le trône, afin de plaire à l'empereur en l'ayant aidé dans l'exécution de cette idée, de repousser les Beauharnais, et d'empêcher que M. de Talleyrand n'acquît de nouveaux droits à la confiance de son maître, en le dirigeant seul dans toute cette affaire.

M. de Talleyrand, depuis quelques années, travaillait à s'acquérir une réputation européenne, au fond très méritée. Sans doute il avait, plus d'une fois, abordé la pensée du divorce; mais il voulait, avant tout, que ce divorce conduisît l'empereur à une grande alliance, et, de plus, il voulait en avoir été le négociateur. Aussi, tant qu'il ne se crut pas sûr de parvenir à ses fins, il sut contenir les tentations de l'empereur à cet égard, en lui représentant que la chose importante était, en pareil cas, de bien choisir le moment. Quand il fut de retour de cette campagne, l'empereur parut avoir en lui plus de confiance que jamais. M. de Talleyrand lui avait été fort utile en Pologne, et dans chacun de ses traités. Pour le récompenser, il le fit vice-grand électeur. Cette dignité de l'Empire donnait à M. de Talleyrand le droit de remplacer le prince Joseph partout où celle de grand électeur l'appelait; mais, en même temps, M. de Talleyrand fut obligé de renoncer au ministère des relations extérieures, qui se trouvait au dessous de son nouveau rang. Il n'en demeura pas moins dans la confiance de Napoléon pour toutes les affaires étrangères, qu'il traitait avec lui de préférence au vrai ministre. Quelques personnes, très avisées, voulurent, depuis, avoir prévu que M. de Talleyrand échangeait, à cette époque, un poste sûr contre une situation brillante et plus précaire. Bonaparte lui-même a bien laissé échapper, quelquefois, qu'il n'était pas revenu de Tilsit sans quelque peu d'humeur de la prépondérance de son ministre en Europe, et qu'il s'était choqué plus d'une fois de l'opinion généralement établie que ce ministre lui fût nécessaire. En le changeant de poste, et ne s'en servant que par forme de consultation, il en tirait, en effet, tout le parti qu'il voulait, se réservant de l'écarter ou de ne pas suivre sa direction à l'instant où elle cesserait de lui convenir. Je me rappelle à cette occasion une anecdote assez piquante. M. de Champagny, homme d'esprit dans un cercle très circonscrit, passa du ministère de l'intérieur à celui des affaires étrangères. M. de Talleyrand, en lui présentant les employés qui allaient être sous ses ordres, lui dit: «Monsieur, voici bien des gens recommandables, dont vous serez content. Vous les trouverez fidèles, habiles, exacts, mais, grâce à mes soins, nullement zélés.» À ces mots, M. de Champagny fit un mouvement de surprise. «Oui, monsieur, continua M. de Talleyrand, en affectant le plus grand sérieux. Hors quelques petits expéditionnaires, qui font, je pense, leurs enveloppes avec un peu de précipitation, tous ici ont le plus grand calme, et se sont déshabitués de l'empressement. Quand vous aurez eu à traiter un peu de temps des intérêts de l'Europe avec l'empereur, vous verrez combien il est important de ne se point hâter de sceller et d'expédier trop vite ses volontés.» M. de Talleyrand amusa l'empereur du récit de cette histoire, et de l'air déjoué et ébahi qu'il avait remarqué dans son successeur[71]. Il n'est peut-être pas hors de propos de donner un aperçu des appointements que M. de Talleyrand cumulait alors:

Comme vice-grand électeur 330 000

Comme grand chambellan 40 000

La principauté de Bénévent pouvait lui valoir............. 120 000

Le grand cordon de la Légion d'honneur 5 000 ------- 495 000

[Note 71: Malgré l'observation de la page précédente, il me paraît juste de remarquer et de regretter la faute que fit M. de Talleyrand en quittant le ministère des affaires étrangères, surtout s'il est vrai qu'il le fit de son plein gré, et malgré l'empereur. Comment ne s'est-il pas rendu compte de l'affaiblissement qui en résulterait dans sa position, et des difficultés plus grandes qu'il rencontrerait pour conjurer les volontés de l'empereur dans les affaires d'Espagne, ou ailleurs? On perd une grande force en perdant un ministère, c'est-à-dire l'action, et en se réduisant au conseil. Il est vrai qu'on le faisait alors grand dignitaire de l'Empire, qu'on l'élevait au rang de prince, et qu'il y avait en lui du grand seigneur, c'est-à-dire qu'il était sensible à l'éclat des dignités sans pouvoir. On ne peut s'expliquer autrement cette faute politique. Dès ce moment, il n'eut plus à parler que lorsqu'on l'appelait, et ses conseils ne pouvaient être de quelque poids que lorsqu'ils étaient demandés. Il n'eut d'influence que quand l'empereur le voulut bien. Il est vrai que son successeur était un homme doux et modeste qu'il espérait sans doute gouverner; mais la docilité de celui-ci s'appliqua plutôt à l'empereur son maître qu'à son prédécesseur disgracié. (P. R.)]

Plus tard, des dotations furent ajoutées à cette somme. On estimait sa fortune personnelle à trois cent mille livres de rente; je n'ai jamais su ce chiffre positivement. Les différents traités lui ont valu des sommes importantes et des présents énormes. Au reste, il tenait un état de maison très considérable; il payait de fortes pensions à ses frères; il avait acheté la belle terre de Valençay, dans le Berri, qu'il meubla avec un extrême luxe. Il avait, au temps dont je parle, la fantaisie des livres, et sa bibliothèque était superbe. Cette année, l'empereur lui ordonna d'étaler le plus grand train, et d'acheter une maison qui convînt à sa dignité de prince, promettant de la payer. M. de Talleyrand acheta l'hôtel de Monaco, rue de Varenne, l'agrandit encore par des bâtiments considérables, et l'orna beaucoup. L'empereur, s'étant brouillé, lui manqua de parole, et le jeta dans un assez grand embarras, en l'obligeant à payer ce palais.

Pour achever le récit de la situation de la famille impériale, je dirai que le prince Eugène gouvernait alors avec sagesse et prudence son beau royaume d'Italie, parfaitement heureux de la tendresse de sa femme, et de la naissance d'une petite fille qu'elle venait de lui donner[72].

[Note 72: La princesse n'avait sans doute pas suivi le conseil que lui donnait l'empereur dans cette lettre écrite de Saint-Cloud, le 31 août 1806: «Ma fille, j'ai lu avec plaisir votre lettre du 10 août. Je vous remercie de tout ce que vous me dites d'aimable. Vous avez raison de compter entièrement sur tous mes sentiments. Ménagez-vous bien dans votre état actuel, et tâchez de ne pas nous donner une fille. Je vous dirai la recette pour cela, mais vous n'y croirez pas: c'est de boire tous les jours un peu de vin pur.» (P. R.)]

L'archichancelier Cambacérès, cauteleux par nature et par calcul, s'était tenu à Paris dans le cercle de représentation que lui permettait l'empereur, et qui satisfaisait sa puérile vanité[73]. Il apportait la même prudence à présider le conseil d'État, dirigeant les discussions avec ordre et lumières, et les surveillant de manière à ce qu'elles ne passassent jamais les bornes prescrites. L'architrésorier Le Brun se mêlait de peu de choses, tenant une bonne maison, ordonnant sa fortune, ne faisant aucun ombrage, n'ayant aucun crédit. Les ministres[74] se renfermaient dans leurs attributions respectives, tous conservant sous un tel maître l'attitude de premiers commis attentifs et dociles, dirigeant la partie dont ils étaient chargés par leur maître dans un système uniforme, dont la base commune était sa volonté et son intérêt. Chacun d'eux recevait le même mot d'ordre: _promptitude_ et _soumission_. Le ministre de la police se permettait un peu plus que les autres de donner à ses paroles la liberté qui lui convenait, soigneux de garder sa liaison avec les jacobins, dont il garantissait le repos à l'empereur. Par cela même, il était un peu moins dépendant, parce qu'il avait un parti. Il demeurait maître des détails, et supérieur aux différentes polices qui surveillaient la France. Bonaparte et lui pouvaient se mentir souvent en s'entretenant ensemble, mais ils ne se trompaient sans doute point.

[Note 73: Comme grand dignitaire de l'État, il touchait trois cent trente mille francs de traitement, devant avoir le tiers du million accordé à un prince français; et l'empereur lui complétait les six cent mille francs qu'il recevait lorsqu'il était consul. L'architrésorier Le Brun touchait cinq cent mille francs.]

[Note 74: En général, les ministres avaient deux cent dix mille francs de traitement; celui des relations extérieures recevait davantage.]

M. de Champagny, fait depuis duc de Cadore, qui était ministre de l'intérieur, ayant passé aux affaires étrangères, fut remplacé par le conseiller d'État Cretet, qui était d'abord directeur général des ponts et chaussées. Il n'était pas trop homme d'esprit, mais bon travailleur et fort exact; c'est tout ce qu'il fallait à l'empereur.

Le grand juge Régnier, fait depuis duc de Massa, dont j'ai déjà parlé, administrait la justice avec une médiocrité continue. L'empereur se souciait fort qu'elle ne prît ni autorité ni indépendance.

Le prince de Neuchatel était ministre, et bon ministre, de la guerre; le général Dejean était ministre du matériel de cette partie. Tous deux étaient surveillés par l'empereur en personne.

M. Gaudin, sage ministre des finances, maintenait, dans le travail des impositions et des recettes, une régularité qui le rendait cher à l'empereur. Il ne se mêlait d'autre chose. Depuis, l'empereur le fit duc de Gaëte.

M. Mollien, depuis fait comte, ministre du Trésor, montrait plus d'esprit et beaucoup de sagacité financière.

M. Portalis, avec de l'esprit et du talent, ministre des cultes, avait entretenu une harmonie entre le clergé et le pouvoir. Il faut dire que les prêtres, très reconnaissants de ce qu'ils devaient en sûreté et en considération à Bonaparte, se livraient à lui de fort bonne grâce et favorisaient un despotisme qui mettait de l'ordre partout. Quand il exigea la levée des conscrits de 1808, dont j'ai parlé, il ordonna, selon sa coutume, aux évêques d'exhorter les paysans à se soumettre à la conscription. Les mandements furent très remarquables. Dans celui de l'évêque de Quimper on lisait ces mots:

«Quel est le coeur français qui ne bénisse avec transport la divine Providence d'avoir donné pour empereur et roi à ce magnifique empire, prêt à s'ensevelir pour toujours sous des ruines ensanglantées, le seul homme qui pût en réparer les malheurs, et voiler de sa gloire les époques qui l'avaient déshonoré?»

M. Portalis mourut cette année, et fut remplacé par le conseiller d'État M. Bigot de Préameneu, fait comte plus tard, fort honnête homme, mais moins éclairé que lui.

Enfin, le ministre de la marine avait peu de choses à faire, depuis que Bonaparte, désespérant de l'emporter sur l'Angleterre, et irrité du mauvais succès de toutes ses entreprises maritimes, avait renoncé à s'en occuper. M. Decrès était, avec beaucoup d'esprit, tout à fait du goût de son maître. Un peu rude dans ses manières, il le flattait d'une façon inattendue. Il mettait peu de prix à l'estime publique, et consentait à prendre sur son compte toutes les injustices que l'empereur voulait faire supporter à l'ancienne marine française, sans cependant qu'il y parût rien de sa volonté. M. Decrès a amassé sur sa tête, avec un dévouement intrépide, les haines de tous ses anciens camarades. Depuis, l'empereur le fit duc[75].

[Note 75: L'amiral Decrès, ou duc Decrès, né en 1761, est mort assassiné à Paris, le 7 décembre 1820. Il a été ministre de la marine de 1801 à 1814, et encore pendant les Cent-Jours. (P. R.)]

À cette époque, la cour était froide et silencieuse. C'était là, surtout, que se faisait sentir la conviction intime que les droits de chacun n'étaient appuyés que sur la volonté du maître, et, comme cette volonté avait aussi ses fantaisies, l'embarras de les prévoir portait chacun à éviter toute action, et à demeurer dans le cercle plus ou moins restreint de ses attributions. Les femmes agissaient encore moins que les autres, et n'osaient chercher d'autre succès que celui de leur luxe et de leur beauté. Dans la ville, on arrivait de plus en plus à une profonde indifférence sur le mouvement des rouages d'une machine dont on voyait les résultats, dont on sentait la force, mais à l'action de laquelle on comprenait qu'on n'aurait aucune part. On vivait dans un état de société qui ne manquait pas d'agréments. Les Français, dès qu'ils ont du repos, savent retrouver le plaisir. Mais la confiance était restreinte, l'intérêt national affaibli, tous les grands sentiments qui honoraient la vie à peu près paralysés. Les hommes graves devaient souffrir, les vrais citoyens devaient trouver qu'ils auraient vécu inutilement. On acceptait, en dédommagement, le plaisir d'une existence sociale agréable et variée. La civilisation s'accroissait par le luxe, qui, en énervant les facultés de l'âme, rendait tous les rapports individuels faciles. Elle procure aux gens du monde un petit nombre d'intérêts qui, presque toujours, leur suffisent, et dont, après tout, on ne rougit point de s'accommoder, lorsqu'on a longtemps souffert des grands désordres politiques. Ceux-ci avaient encore une grande place dans nos souvenirs; ils donnaient un prix réel à ce temps d'un brillant esclavage et d'une élégante oisiveté.

CHAPITRE XXV.

1807.

Tracasseries de cour.--Société de M. de Talleyrand.--Le général Rapp.--Le général Clarke.--Session du Corps législatif.--Discours de l'empereur.--Fêtes du 15 août.--Mariage de Jérôme Bonaparte.--Mort de Le Brun.--L'abbé Delille.--M. de Chateaubriand.--Dissolution du Tribunat.--Voyage à Fontainebleau.

Quand l'empereur arriva à Paris, le 27 juillet 1807, j'étais encore à Aix-la-Chapelle, où je commençais à m'inquiéter de la disposition dans laquelle il serait revenu. J'ai dit que c'était le mal habituel de sa cour, à chacun de ses retours. Je ne pouvais guère m'en informer, car on n'osait livrer ses secrets à ses correspondants; ce fut donc seulement à mon arrivée que je connus quelques détails.