Mémoires de madame de Rémusat (3/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Part 10

Chapter 103,153 wordsPublic domain

Cependant, les rigueurs de l'hiver disparaissaient peu à peu en Pologne, et tout annonçait le renouvellement des hostilités. Le bulletin du 16 mai nous apprenait l'arrivée de l'empereur de Russie à son armée, et les paroles mesurées qu'on employait à l'égard des souverains, et l'épithète de _braves_ accordée aux soldats russes, faisaient penser qu'on se préparait à rencontrer une vigoureuse résistance. Le maréchal Lefebvre était chargé du siège de Danzig[62]; quelques affaires d'avant-postes avaient eu lieu; enfin, le 24 mai, la ville de Danzig se rendit. L'empereur s'y transporta aussitôt, et, pour récompenser le maréchal, il le fit duc de Danzig, en ajoutant à ce titre une dotation considérable. Ce fut la première création de ce genre. Il en développa les avantages, comme il lui plut, dans une lettre qu'il écrivit au Sénat à cette occasion, et il s'appliqua à les appuyer sur des motifs qui ne devaient point effaroucher les amateurs de l'égalité, dont il soignait toujours les préventions. Je l'ai souvent entendu parler des motifs qui le portèrent à créer ce qu'il appelait une caste intermédiaire entre lui et la vaste démocratie de la France. Il s'appuyait, d'abord, sur le besoin de récompenser les grands services, d'une manière qui ne fût point onéreuse à l'État, sur la nécessité de satisfaire les vanités françaises[63], et, enfin, de s'entourer à la façon des autres souverains de l'Europe. «La liberté, disait-il, est le besoin d'une classe peu nombreuse, et privilégiée, par la nature, de facultés plus élevées que le commun des hommes. Elle peut donc être contrainte impunément. L'égalité, au contraire, plaît à la multitude. Je ne la blesse point en donnant des titres qui sont accordés à tels ou tels, sans égard pour la question, usée aujourd'hui, de la naissance. Je fais de la monarchie, en créant une hérédité, mais je reste dans la Révolution, parce que ma noblesse n'est point exclusive. Mes titres sont une sorte de couronne civique; on peut les mériter par les oeuvres. D'ailleurs, les hommes sont habiles quand ils donnent à ceux qu'ils gouvernent le même mouvement qu'ils ont eux-mêmes. Or tout mon mouvement à moi est ascendant, il en faut un pareil qui agite de même la nation.»

[Note 62: L'orthographe de ces noms de villes ou de provinces allemandes devenus des titres français est difficile à déterminer. L'auteur, comme les femmes, et même les hommes de son temps, n'en prend nul souci, et écrit tantôt d'une façon, tantôt d'une autre. Les historiens de l'Empire ne présentent nulle concordance, et la plupart n'ont point de système régulièrement suivi. Aujourd'hui, l'on met quelque pédanterie à laisser aux noms un caractère local. Aussi j'écris en allemand, _Danzig_, et non _Dantzick_ comme on le fait souvent. (P. R.)]

[Note 63: «On me dira, disait l'empereur, que tout cela fera une noblesse de cour; mais cette noblesse de cour aura conquis son rang avec son épée.--Oh! dit ma grand'mère, avec son épée? Avec son sabre.» L'empereur se mit à rire. (P. R.)]

Une fois, après avoir développé tout ce système devant moi, à sa femme, il s'arrêta tout à coup. Il se promenait, selon sa coutume, dans l'appartement. «Ce n'est pas, dit-il, que je ne voie que tous ces nobles, ces ducs surtout que je fais, et à qui j'accorde de si énormes dotations, vont devenir un peu indépendants de moi. Décorés et riches, ils tenteront de m'échapper, et prendront vraisemblablement ce qu'ils appelleront _l'esprit de leur état_.» Et, sur cette réflexion, il continua sa promenade, en gardant quelques minutes de silence; puis, se retournant vers nous un peu brusquement: «Oh! reprit-il, en souriant d'un sourire dont je ne saurais comment décrire l'expression, ils ne courront pas si vite que je ne sache bien les rattraper.»

Quoique les services militaires décorassent au fond, d'une manière imposante, les parchemins dont l'empereur scellait le don sur le champ de bataille, cependant l'humeur moqueuse des Parisiens, que la gloire même ne fait pas reculer, s'empara d'abord de la dignité du nouveau duc. Il avait quelque chose de commun et de soldatesque qui y prêtait un peu; et sa femme, vieille et excessivement bourgeoise, fut l'objet d'un grand nombre de railleries. Elle s'exprimait plaisamment sur la préférence qu'elle donnait à la partie pécuniaire des dons de l'empereur, et lorsqu'elle faisait cet aveu, au milieu du salon de Saint-Cloud, et que la naïveté de ses discours faisait rire quelques-unes d'entre nous, alors, rouge de colère, elle ne manquait pas de dire à l'impératrice: «Madame, je vous prie de faire taire toutes vos péronnelles.» On conçoit qu'une pareille incartade ne diminuait pas notre gaieté[64].

[Note 64: Les mots spirituels, ou tout au moins comiques, de la maréchale Lefebvre ont eu quelque popularité. Celui-ci était en réalité plus singulier, et plus expressif. Il s'agissait, paraît-il, d'un domestique qu'elle avait fait mettre tout nu devant elle, pour s'assurer qu'il n'emportait rien. Il est impossible d'écrire le mot par lequel elle demandait, avant de faire son récit, le départ des dames de la cour. Son mari, le maréchal duc de Danzig, avait aussi ses mots que l'on citait, et dont quelques-uns ont une beauté soldatesque. Il se plaignait à mon grand-père d'un fils qui se conduisait mal: «Vois-tu, disait-il, j'ai peur qu'il ne meure pas bien.» Un jour, ennuyé du ton d'envie désobligeante avec lequel un de ses compagnons d'enfance, le revoyant dans ses grandeurs, lui parlait de sa richesse, de ses titres et de son luxe, il lui dit: «Eh bien, tiens, je te cède tout cela, et pour rien, mais au prix coûtant. Nous allons descendre dans mon jardin; je tirerai sur toi soixante coups de fusil, et après cela, si je ne t'ai pas tué, tout est à toi.» (P. R.)]

L'empereur eût bien voulu arrêter le cours de ces plaisanteries, mais elles échappaient à sa puissance, et, comme on savait qu'il y était sensible, on recherchait ce moyen commode et facile de se venger de l'oppression. Les bons mots, les calembours couraient la ville; on les mandait à l'armée; l'empereur irrité tançait le ministre de la police sur son peu de surveillance; celui-ci, affectant une certaine libéralité dédaigneuse, répondait qu'il fallait laisser aux oisifs ce dédommagement. Cependant, quand il avait appris qu'un propos railleur ou malveillant avait été tenu dans un salon de Paris, le ministre en mandait tout à coup le maître ou la maîtresse, pour les avertir de mieux surveiller leur société, et il les renvoyait avec une inquiétude vague sur la sûreté du commerce de ceux qui la composaient. Plus tard, l'empereur trouva le moyen de raccommoder l'ancienne noblesse avec les décorations de la nouvelle: il l'appela au partage; et, comme c'était reconnaître son privilège que de lui en donner un nouveau, quelque mince qu'il fût, elle ne dédaigna pas cette concession qui devenait un acte renouvelé de ce qu'elle avait été autrefois.

Cependant, l'armée se trouvait organisée de nouveau très fortement. Tous nos alliés y concouraient. On vit des Espagnols traverser la France pour aller combattre les Russes sur la Vistule; aucun souverain n'osait résister aux ordres qu'il recevait. Le Bulletin du 12 juin annonça la reprise des hostilités. On y rendait compte des tentatives faites pour la paix. M. de Talleyrand y poussait beaucoup, peut-être l'empereur lui-même n'était pas loin de la désirer. Mais le gouvernement anglais s'y refusait; le jeune czar se flattait de faire oublier Austerlitz; la Prusse, fatiguée de nous, redemandait son souverain; Bonaparte, vainqueur, dictait des conditions sévères; la guerre se ralluma. Quelques affaires partielles tournèrent à notre avantage; nous rentrâmes dans notre activité accoutumée. Les deux armées se rencontrèrent à Friedland, et nous remportâmes une nouvelle et grande victoire, qui fut longtemps disputée. Malgré le succès, l'empereur put conclure que, lorsqu'il aurait affaire désormais aux Russes, il lui faudrait s'attendre à une lutte violente, et que c'était entre lui et Alexandre que se traiteraient les destinées du continent.

À la journée de Friedland, un nombre considérable de nos officiers généraux furent blessés. La conduite de mon beau-frère M. de Nansouty fut digne d'éloges. Pour favoriser le mouvement de l'armée, il soutint avec sa division de grosse cavalerie le feu de l'ennemi, pendant plusieurs heures, maintenant par la force de son exemple tous les hommes dans une inaction très pénible, puisqu'on peut dire qu'elle était aussi sanglante que le combat. Le prince Borghèse fut envoyé du champ de bataille à Saint-Cloud, pour annoncer ce succès à l'impératrice. Il donna, en même temps, l'espoir que ce succès serait suivi d'une paix prochaine, et ce bruit, qui se répandit, ne fut pas un faible ornement à la victoire.

La bataille de Friedland fut suivie d'une marche rapide de notre armée. L'empereur gagna le village de Tilsit, sur les bords du Niémen. Le fleuve séparait les deux armées. Un armistice fut proposé par le général russe, et accepté par nous; les négociations commencèrent. Sur ces entrefaites, j'étais partie pour les eaux d'Aix-la-Chapelle, où je menais une paisible vie, et où j'attendais, comme toute l'Europe, la fin de cette terrible guerre. J'y trouvai pour préfet M. Alexandre de Lameth, qui, après avoir tant marqué dans les commencements de la Révolution, avait émigré, était rentré en France, ayant passé de longues années dans un cachot autrichien, en même temps que M. de la Fayette. Employé par l'empereur, il était arrivé à être préfet de ce que nous appelions le département de la Roër, qu'il administrait fort bien. L'éducation que j'avais reçue, les opinions de ma mère et de sa société m'inspiraient de grandes préventions contre les opinions qui secondèrent en 1789 les dispositions révolutionnaires. Je ne voyais dans M. de Lameth qu'un factieux ingrat à l'égard de la cour, qui avait adopté le rôle de membre de l'opposition pour se donner un éclat qui flattait son ambition. Ce qui me faisait encore pencher vers cette idée, c'est que je le trouvais grand admirateur de Bonaparte, qui assurément ne gouvernait point la France dans un système qui fût une émanation de l'Assemblée constituante. Mais il se pourrait que, ainsi que la majorité des Français, nos troubles l'eussent un peu dégoûté d'une liberté achetée si cher, et qu'il eût aussi adopté de coeur un despotisme qui recréait l'ordre.

Quoi qu'il en soit, cette connaissance que je fis me donna l'occasion d'entendre développer quelques-unes des opinions sur les droits des citoyens, la balance du pouvoir, les libertés utiles, qui me frappèrent. M. de Lameth défendait les intentions de l'Assemblée constituante, et je n'avais nulle raison de lui disputer ce point assez oiseux de la discussion, à l'époque où nous nous trouvions tous deux. Il justifiait ensuite la conduite des députés de 1789, et, quoique je ne fusse point de force à lui répondre en détail, je sentais confusément qu'il avait tort, et que l'Assemblée constituante n'avait pas rempli sa mission avec assez d'impartialité et de conscience. Mais je me sentais frappée de l'utilité pour une nation d'appuyer son gouvernement sur des institutions moins passagères, et, à cet, égard, les paroles que j'entendais proférer avec assez de chaleur, jointes au sentiment pénible que me faisaient éprouver nos interminables guerres, jetaient dans mon esprit la semence de quelques idées saines et généreuses que les événements ont depuis entièrement développées[65]. Au reste, quoi qu'on pensât alors, la raison, ou son instinct, était forcée de céder devant l'éclatante fortune qui élevait en ce moment Bonaparte à l'apogée de sa gloire. On ne pouvait plus le juger avec les mesures ordinaires; la fortune le secondait si continuellement, qu'en la poussant à ses plus éclatants comme à ses plus déplorables excès, il semblait obéir à sa destinée.

[Note 65: Il paraît probable, et cela est indiqué ici, que les conversations de M. de Lameth ont contribué à l'éducation politique et libérale de l'auteur de ces mémoires. On trouvera peut-être piquant de rapprocher l'influence que ces causeries ont exercée sur son esprit, des préjugés qu'elle avait, et de ses impressions un peu sévères, lors de leur première rencontre. Il ne faut pas oublier que ma grand'mère n'avait pas encore vingt-sept ans lorsqu'elle voyait M. de Lameth à Aix-la-Chapelle, et qu'elle avait quitté l'intérieur doux, simple et attristé de sa mère pour la cour du premier consul, à peine âgée de vingt-deux ans. Il n'est pas étonnant que son jugement ait mis quelques années à se former, et qu'elle n'ait pas, du premier coup, atteint la vérité constitutionnelle. Le travail qui se fait peu à peu dans cet esprit distingué est précisément un des charmes de ses lettres et de ses mémoires. Voici donc ce qu'elle écrivait d'Aix-la-Chapelle à son mari, le 4 juillet 1807: «Le préfet est fort aimable; mais ce n'est plus à présent cet homme élégant et recherché que vous m'annoncez. Il n'a plus l'air jeune, il est couperosé, il ne parle que de son département, il s'en occupe sans cesse, il ne sait pas un mot de ce qui se passe hors d'Aix-la-Chapelle, il n'ouvre pas un livre, et ne fait que sa place. Il paraît aimé ici, son état de maison est fort simple.» Quelques jours plus tard, le 17 juillet, elle écrivait: «J'aimerais assez le préfet, qui a une politesse noble et de bon goût; mais il est trop froid et trop préfet, il ne parle que de son département et paraît n'avoir plus que son administration dans la tête. Il est assez mal avec madame G----. On dit ici qu'elle lui a fait beaucoup d'avances, mais que, pour ne pas déplaire aux bonnes Allemandes, que les manières un peu libres de ladite dame choquaient, il a résisté à tout. On ajoute qu'elle ne lui a pas pardonné. Vous voyez que ce n'est pas là le Lameth d'autrefois. Il l'est encore dans certaines opinions constituantes qu'il se plaît à mettre en avant. Mais ce qui est remarquable, c'est qu'il ramène toujours la conversation sur les scènes passées, et qu'il aime à rappeler ses liaisons avec l'ancienne cour, et la faveur qu'on lui témoignait. Quand il parle ainsi, on le regarde et on ne trouve rien à répondre; au reste, il n'a pas l'air de savoir mauvais gré du silence. Enfin, je trouve donc le préfet plus aimable; il vient quelquefois me faire des petites visites du matin. Au bout de quelques moments, il trouve le moyen de mettre la conversation sur les commencements de la Révolution, sur l'Assemblée constituante, sur ses idées de régénération, sur ses espérances de réforme. Il arrange tout cela de son mieux, il fait des contes que j'ai l'air d'adopter, et qu'au fond je ne repousse pas entièrement, parce que je trouve en moi une disposition, naturelle dans ce siècle-ci, à excuser une bonne partie des erreurs politiques. Hier, je lui ai fait raconter les circonstances de sa captivité, et, après avoir pensé que le roi de Prusse avait eu assez raison d'arrêter ce _trio_, cependant j'ai trouvé qu'on avait été bien dur. Je crois que je les ai presque plaints, mais surtout cette pauvre madame de Lameth, la mère, qui partageait la prison de son fils dans les derniers temps, et qui avait six cents marches à monter pour arriver au donjon. Il conte bien ce qu'il a souffert. J'ai été surtout frappée d'une obligation de danser tous les jours qu'il s'était imposée pour faire de l'exercice. Pendant trente-neuf mois, à la même heure, il sautait en chantant une contredanse, et il m'a avoué qu'il s'était souvent surpris à répandre des larmes au milieu de ce triste rigodon. C'est à la fin d'une pareille contredanse qu'une fois il s'est déterminé à se couper la gorge avec un rasoir, et qu'il en a été empêché par un domestique qui l'a surpris.» (P. R.)]

Cependant, les grandes circonstances politiques donnaient lieu, à Aix-la-Chapelle comme à Paris, comme partout, à des bruits de toute espèce: On fondait le royaume de Pologne; on le donnait à Jérôme Bonaparte, que l'on mariait à une fille de l'empereur d'Autriche; on allait même jusqu'à renouveler les bruits du divorce de notre empereur. Les esprits, animés par le gigantesque des événements, les dépassaient encore, et se montaient de plus en plus à ce besoin de l'extraordinaire dont l'empereur savait si bien profiter pour les entraîner. Et comment, en effet, ne point s'attendre à toutes choses, en apprenant ce qui se passait? Madame d'Houdetot, qui vivait encore alors, disait, en parlant de Bonaparte: «Il rapetisse l'histoire, et il agrandit l'imagination[66].»

[Note 66: À cette époque, M. de Chateaubriand revint du voyage qu'il avait entrepris dans la Terre-Sainte pour y recueillir les observations qui devaient servir à l'ouvrage des _Martyrs_, qu'il méditait.]

Après la bataille de Friedland, l'empereur écrivit aux évêques une lettre qui est belle. Elle renferme entre autres, cette phrase: «Cette victoire a signalé l'anniversaire de la bataille de Marengo, de ce jour où, tout couvert encore de la poussière du champ de bataille, notre première pensée, notre premier soin furent pour le rétablissement de l'ordre et de la paix dans l'Église de France[67].»

[Note 67: C'était une question souvent discutée, autrefois, que celle des opinions de l'empereur sur la religion, l'immortalité de l'âme, l'existence de Dieu. Tout le monde aime à savoir ce que pensent ces grands génies sur ces problèmes qu'ils ne résolvent pas beaucoup plus aisément que nous. Il m'est arrivé plus d'une fois de demander à mon père si nos parents, ou quelques autres interlocuteurs habituels de Napoléon, avaient pu lui dire à ce sujet quelque chose de précis. Il en était aussi réduit aux conjectures. Sa mère, interrogée par lui, ne se souvenait pas d'avoir entendu l'empereur en parler sérieusement, ou d'une manière significative. Il n'attaquait pas les dogmes et n'en riait point. Il n'aimait pas les philosophes incrédules; mais son aversion pour leurs théories sociales suffirait pour expliquer sa sévérité à leur égard. Il parlait cependant des prêtres avec peu de respect. Par allusion à certains antécédents du cardinal Fesch, il disait que ce qu'il savait de son oncle le disposait à ne faire nul cas de la sincérité et du zèle des prêtres, puisqu'il le voyait aussi attaché qu'eux à la cause de l'Église. Jamais, quoiqu'il parlât assez souvent de l'importance politique de la religion, du soin qu'il en fallait prendre, il n'exprimait rien de positif sur la vérité ou la beauté de telle pu telle croyance. Il n'avait nulle sympathie pour la piété, nulle entente de ce qu'elle est dans certaines âmes.

Il paraissait ne l'avoir jamais rencontrée, et ne l'admettre que comme préjugé populaire. Il avait une incrédulité de fait, mais non raisonnée et sympathique. La religion, même abstraite, paraissait lui être étrangère. Le nom de la _Providence_, celui de _Dieu_ même étaient des mots qu'il n'employait guère; mais cela venait plutôt des habitudes de son temps que d'un parti pris. Comme tant d'hommes de la fin du XVIIIe siècle, il n'avait jamais réfléchi au fond de la religion. Plus qu'un autre, il devait regarder le temps qu'elle prend comme du temps perdu, excepté quand il lui accordait quelques moments d'attention pour gagner des populations musulmanes, ou satisfaire des populations belges ou vendéennes. Mon père ajoutait que sa mère croyait que la religion était une chose à laquelle il ne pensait _à la lettre_ pas du tout, sans avoir une résolution formée contre la foi chrétienne. Il avait aussi quelque disposition à accepter le merveilleux, les pressentiments, même certaines communications mystérieuses entre les êtres; mais c'était plutôt l'effort d'une imagination vague qu'une aptitude particulière à la foi dans un symbole déterminé. (P. R.)]

Le _Te Deum_ fut chanté dans Paris et la ville fut illuminée.