Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Part 9

Chapter 93,517 wordsPublic domain

»Il arrive de là que leurs premières actions dans la vie sont moins le résultat de leurs penchants que celui de la seconde éducation qu'elles reçoivent du monde et de l'époux qui les a choisies. Combien de femmes qui ne se sont connues qu'après avoir triomphé de leurs sentiments, ou cédé à leurs faiblesses! Combien se sont ignorées, faute d'événements qui eussent développé leurs secrètes dispositions! Celle d'entre les femmes qui apporte d'avance des principes établis, qui les conserve encore même dans ses fautes, qui sait enfin les retrouver après, celle-là est sans doute d'une trempe forte et particulière. Madame d'Houdetot, dont cette digression ne nous a pas autant écartés qu'on pourrait d'abord le supposer, ne peut pas être assurément comprise dans cette classe. Cependant la couleur d'affection qu'elle a su donner à chacune des actions de sa vie, lui mérite une place particulière que justifie cette touchante uniformité. »Madame d'Houdetot fut donc élevée comme ses contemporaines. Des incidents particuliers la placèrent dans une société qui professait des opinions qui la séduisirent, sans l'égarer. Entourée de gens de lettres, elle aima leur esprit, apprécia leurs talents, mais elle ne partagea point leurs passions. Liée surtout avec ceux qu'on appelait alors _les philosophes_ ou _les académiciens_, sa jeune et riante imagination s'amusait de la forme piquante qu'ils savaient donner à la censure. Leur philanthropie générale, qu'on a vue s'alimenter souvent aux dépens des affections individuelles, plaisait à son coeur. Elle s'attachait aux principes d'une secte qui prêchait l'amour de l'humanité, et qui n'avait pas prévu, ou peut-être n'avait pas voulu prévoir, que les nouvelles institutions qu'ils voulaient fonder, ne pouvant s'élever que sur les ruines des anciennes, il en résulterait un moment d'anarchie sociale, seule partie de leur plan qui ait été exécutée. Des voix amies prêchaient à madame d'Houdetot une doctrine nouvelle, embellie du prestige de l'esprit et quelquefois du talent. Empressée de jouir, elle donnait peu de temps à la réflexion. Pour écouter les avertissements de la raison, il faut soumettre le plaisir à quelques moments d'interrègne, qui auraient attristé madame d'Houdetot. Si la nature de ses liaisons l'a quelquefois entraînée, si quelque ami sincère en a gémi, je doute qu'il ait jamais tenté de la détromper. Son erreur était celle du coeur; le moyen de détruire une semblable illusion?

»On ne peut guère porter plus loin que madame d'Houdetot, je ne dirai pas la bonté, mais la bienveillance. La bonté demande un certain discernement du mal; elle le voit et le pardonne. Madame d'Houdetot ne l'a jamais observé dans qui que ce soit. Nous l'avons vue souffrir à cet égard, souffrir réellement, lorsqu'on exprimait le moindre blâme devant elle, et dans ces occasions elle imposait silence d'une manière qui n'était jamais désobligeante, car elle montrait tout simplement la peine qu'on lui faisait éprouver. Cette bienveillance a prolongé la jeunesse de ses sentiments et de ses goûts. L'habitude du blâme aiguise peut-être l'esprit, beaucoup plus qu'elle ne l'étend, mais, à coup sûr, elle dessèche le coeur, et produit un mécontentement anticipé qui décolore la vie. Heureux celui qui meurt sans être détrompé! Le voile clair et léger, qui sera demeuré sur ses yeux, donnera à tout ce qui l'environne une fraîcheur et un charme que la vieillesse ne ternira point. Aussi madame d'Houdetot disait-elle souvent: «Les plaisirs m'ont quittée, mais je n'ai pas à me reprocher de m'être dégoûtée d'aucun.» Cette disposition la rendait indulgente dans l'habitude de la vie, et facile avec la jeunesse. Elle lui permettait de jouir des biens qu'elle avait appréciés elle-même, et dont elle aimait le souvenir, car son âme conservait une sorte de reconnaissance pour toutes les époques de sa vie.

»Par une suite du même caractère, elle avait éprouvé de bonne heure un goût très vif pour la campagne. Avide de jouir de tout ce qui s'offrait à ses impressions, elle s'était bien gardée de ne pas connaître celles que peut inspirer la vue d'un beau site et d'une riante verdure. Elle demeurait en extase devant un point de vue qui lui plaisait, elle écoutait avec ravissement le chant des oiseaux, elle aimait à contempler une belle fleur, et tout cela jusque dans les dernières années de sa vie. Jeune, elle eût voulu tout aimer, et ceux de ses goûts qu'elle avait pu garder sur le soir de ses ans, embellissaient encore sa vieillesse, comme ils avaient concouru à parer cette heureuse époque qui nous permet d'attacher un plaisir à chacune de nos sensations.

»Madame d'Houdetot, qui aimait passionnément les vers, en faisait elle-même de fort jolis. En les publiant, elle eût acquis facilement une célébrité qu'elle était loin de souhaiter, car toute espèce de vanité fut étrangère à son caractère. Elle se fit un amusement de son talent; ce talent fut aussi dirigé par son coeur, et ajouta encore à ses plaisirs.

»Sur l'automne de sa vie, elle fut exposée, comme une autre, aux tristes impressions produites par les mouvements politiques. Mais son aimable caractère sut encore la secourir à cette funeste époque. Pendant le règne de la Terreur, elle vécut à la campagne; sa retraite y fut respectée; ses parents s'y pressaient autour d'elle. Il se pourrait bien qu'elle n'eût conservé de ce temps que le souvenir de l'obligation, imposée alors, de se rapprocher les uns des autres, pour vivre dans cette intimité de famille et d'affection à laquelle le danger et l'inquiétude donnaient un prix dont on ne se fût pas douté dam un temps de repos et de plaisirs.

»Rentrée dans le monde, quand nos troubles cessèrent, elle y rapporta sa bienveillance accoutumée, et chercha à jouir encore des biens qui ne pouvaient lui échapper. Le besoin d'aimer, qui fut toujours le premier de ses besoins, la conduisit à faire succéder à des amis qu'elle avait perdus, d'autres amis plus jeunes qu'elle choisit avec goût, et dont la nouvelle affection la trompait sur ses pertes. Elle croyait honorer encore ceux qu'elle avait aimés, et dont elle se voyait privée, en cultivant dans un âge avancé les facultés de son coeur. Trop faible pour se soutenir dans sa vieillesse par ses seuls souvenirs, elle ne crut pas qu'il fallût cesser d'aimer avant de cesser de vivre. Une providence indulgente la servit encore en préservant ses dernières années de l'isolement qui les accompagne ordinairement. Des soins assidus et délicats embellirent ses vieux jours de quelques-unes des couleurs qui avaient égayé son printemps; une amitié complaisante consentit à prendre avec elle la forme qu'elle était accoutumée de donner à ses sentiments. La raison, austère et détrompée, pouvait quelquefois sourire de cette éternelle jeunesse de son coeur, mais ce sourire était sans malignité, et, sur la fin de sa vie, madame d'Houdetot trouva encore dans le monde cette indulgence affectueuse que l'enfance aimable paraît avoir seule le droit de réclamer.

»D'ailleurs, elle a prouvé, par le courage et le calme qu'elle a montrés dans ses derniers moments, que l'exercice prolongé des facultés du coeur n'en affaiblit point l'énergie. Elle a senti qu'elle mourait, et cependant, en quittant une vie si heureuse, elle n'a laissé échapper que l'expression d'un regret aussi tendre que touchant, «Ne m'oubliez pas,» disait-elle à ses parents et à ses amis en pleurs autour de son lit de mort, «j'aurais plus de courage s'il ne fallait pas vous quitter, mais du moins que je vive dans votre souvenir!» C'est ainsi qu'elle ranimait encore par le sentiment une vie prête à s'éteindre, et ces seuls mots: _J'aime!_ ont été le dernier accent que son âme en s'exhalant ait porté vers la Divinité.» (P. R.)]

Paris était, pendant cette absence, solitaire et paisible. La famille impériale vivait dispersée à la campagne. Je voyais quelquefois madame Louis Bonaparte à Saint-Leu que son mari avait acheté. Louis paraissait exclusivement occupé des embellissements de son jardin. Sa femme était solitaire, malade, et toujours craintive de laisser échapper un mot qui lui déplût. Elle n'avait osé ni se réjouir de l'élévation du prince Eugène, ni pleurer son absence qui devenait indéfinie. Elle écrivait peu, car elle ne croyait pas que le secret de ses lettres fût respecté.

Dans une des visites que je lui fis, elle m'apprit que le bruit s'était répandu que MM. de Polignac, enfermés au château de Ham, avaient fait des tentatives pour s'échapper, qu'on les avait transférés au Temple, qu'on accusait madame Bonaparte d'y prendre, par moi, un assez grand intérêt.

Cette accusation, dont madame Louis soupçonnait Murat d'être l'auteur, n'avait assurément aucun fondement; madame Bonaparte ne pensait plus à ces deux prisonniers, et, moi, j'avais entièrement perdu de vue la duchesse de Polignac.

Je m'appliquai à vivre fort retirée, afin de pouvoir répondre par ma solitude aux discours que l'on essayerait de tenir sur ma conduite; mais je fus, de plus en plus, affligée de ces précautions, et surtout de ne pouvoir profiter de la place où je me trouvais, pour être utile autant que je l'aurais désiré, soit à l'empereur lui-même, soit aux personnes qui voulaient obtenir de lui, par moi, quelques grâces.

Il y a dans mon humeur généralement assez de bienveillance; de plus, je mettais un peu d'amour-propre qui, je crois, n'était pas mal entendu, à servir ceux qui, dans le début, m'avaient blâmée, et à imposer silence à leurs critiques de ma conduite, par une foule de services qui n'auraient pas été sans générosité. Enfin, je croyais encore que l'empereur s'attacherait des personnes rétives, par la permission qu'il m'accorderait d'apporter jusqu'à lui leurs sollicitations et leurs besoins; et, comme je l'aimais encore, quoiqu'il m'inspirât plus de crainte que par le passé, je souhaitais toujours qu'il se fit aimer. Mais il fallut bien m'apercevoir que, mon plan n'étant pas toujours approuvé par lui, je pourrais m'en trouver dupe. Il fallut songer à me défendre, plutôt que chercher à protéger les autres. Je faisais sur tout cela des réflexions qui m'affligeaient; puis, dans d'autres moments, prenant mon parti, je m'arrangeais des inégalités de ma situation, me déterminant à n'en regarder que le côté agréable. J'avais dans le monde une petite considération qui me plaisait, de l'aisance, pourtant accompagnée d'un peu de gêne, comme il arrive toujours aux gens dont la fortune est peu solide, et dont les dépenses sont obligées. Mais j'étais jeune, et je ne pensais pas beaucoup à l'avenir. La société qui m'entourait était agréable, ma mère parfaite, mon mari aimable et bon, mon fils aîné charmant[16a]; je vivais intimement avec ma soeur bonne et spirituelle. Tout cela détournait mes pensées de la cour, et m'en faisait supporter les inconvénients. Ma santé seule me donnait des inquiétudes de tous les moments; car elle était mauvaise, et, visiblement, une vie agitée l'affaiblissait encore. Au reste, je ne saurais trop dire pourquoi je me suis oubliée à parler de moi dans ce détail; si jamais tout ceci doit être lu par un autre que mon fils, assurément il ne faudrait pas hésiter à le supprimer. Pendant le séjour de l'empereur en Italie, il y eut à la Comédie Française deux succès: _le Tartuffe de moeurs_, traduit ou plutôt imité de l'_École du scandale_ de Sheridan, par M. Chéron, et _les Templiers._ Ce M. Chéron était un homme d'esprit qui avait été député à l'Assemblée législative; il avait épousé une nièce de l'abbé Morellet; j'étais extrêmement liée avec eux. L'abbé avait écrit à l'empereur pour qu'il donnât une place à M. Chéron.[16b] Au retour de ce voyage, le _Tartuffe de moeurs_ fut joué devant Bonaparte; il s'en amusa tellement, qu'après s'être informé près de M. de Rémusat de ce qu'était l'auteur, et avoir appris de lui qu'il méritait qu'on l'employât, dans un moment de facilité et de bienveillance, il l'envoya préfet à Poitiers. Malheureusement pour sa famille, il y mourut au bout de trois ans de séjour; sa femme est une personne de beaucoup de mérite et d'esprit.

[Note 16a: Les lettres de ma grand'mère, et ce n'en est pas le moindre prix, sont remplies de récits sur l'esprit, la grâce, les heureuses dispositions de ce jeune enfant. On me pardonnera d'en citer un exemple. Dans une lettre du 29 floréal an XIII (19 mai 1805), après quelques éloges de la facilité de son fils à apprendre et à comprendre, elle ajoute: «Je ne sais si, tout paternel que vous êtes, vous ne sourirez pas de ce portrait que ma tendresse trace ainsi, mais je vous assure que je n'exagère rien, et si vous ne me croyez pas, consultez sa grand'mère (madame de Vergennes). Elle a une partie de surveillance sur lui dont elle s'acquitte avec une exactitude qui ne doit vous laisser aucune inquiétude. Le petit couche près d'elle, et, excepté à l'heure de ses leçons, où on me l'envoie, il reste près d'elle, ou dans le jardin, à jouer sous ses yeux. Il la réveille un peu matin, mais il me semble que cela l'amuse, et c'est ordinairement dans ce moment de la journée qu'elle lui donne ce qu'elle appelle la _leçon d'esprit_; en effet, c'est alors qu'elle le fait causer. Elle s'est imaginée de faire avec lui des dialogues des morts: Charles fait un interlocuteur, et ma mère un autre. Hier, le dialogue était entre Néron et Talma. Après avoir parlé de la tragédie, Charles, sous le nom du second, demanda à Néron s'il avait à Rome un premier chambellan chargé de ses plaisirs. Après avoir répondu, Néron questionne à son tour, et veut savoir quel était le premier chambellan des Français pendant la vie de Talma. Alors celui-ci vous nomme, et fait de grands éloges de vous; après cela, il parle de votre famille, de votre femme qui est une bonne mère, et puis de votre belle-mère, et Talma ajoute avec un air confidentiel: «Seigneur, si vous voulez me garder le secret, je vous dirai qu'il a une belle-mère qui est tout à fait folle de son petit-fils,» et maman de rire, et d'être ravie en me contant cela. Mais en voilà assez sur ce marmot, à qui j'ai demandé hier pourquoi je l'aimais tant, et qui m'a répondu: «Parce que je suis le fils de papa.» Qu'en dites-vous? Est-ce que je ne l'élève pas bien?» (P. R.)]

[Note 16b: Malgré cette recommandation, personne ne s'étonnera, sans doute, que je n'aie pas supprimé ces détails personnels qui donnent à ce récit du naturel et un intérêt particulier. (P. R.)]

_Les Templiers_ avaient été lus à Bonaparte par M. de Fontanes, approuvés dans quelques parties, blâmés dans d'autres. Il voulait qu'on y fit quelques corrections, auxquelles Raynouard, l'auteur, se refusa. L'empereur en demeura un peu piqué. Il ne trouva pas très bon que _les Templiers_ eussent un si grand succès. Il se piéta contre l'ouvrage, un peu contre l'auteur, et mit à les blâmer l'un et l'autre une sorte de petitesse et de despotisme, qui s'alliaient fort bien chez lui, quand une personne ou une chose avait excité sa mauvaise humeur. Tout cela arriva quand il fut revenu[16c]. En général, il aurait voulu que son goût et ses opinions servissent de règle. Il avait pris à gré la musique des _Bardes_, opéra de Lesueur, et il était tout près de trouver mauvais que le public de Paris n'en jugeât pas comme lui.

[Note 16c: C'est seulement à son retour à Paris que l'empereur se livra à l'humeur dont il est ici parlé, car voici ce qu'il écrivait de Milan, le 12 prairial an XIII (1er juin 1805), à M. Fouché: «Il me parait que le succès de la tragédie des _Templiers_ dirige les esprits sur ce point de l'histoire française. Cela est bien, mais je ne crois pas qu'il faille laisser jouer des pièces dont les sujets seraient pris dans des temps trop près de nous. Je lis dans un journal qu'on veut jouer une tragédie de Henri IV. Cette époque n'est pas assez éloignée pour ne pas réveiller des passions. La scène a besoin d'un peu d'antiquité, et, sans porter de gêne sur le théâtre, je pense que vous devez empêcher cela, sans faire paraître votre intervention. Vous pourriez en parler à M. Raynouard qui parait avoir du talent. Pourquoi n'engageriez-vous pas M. Raynouard à faire une tragédie du passage de la première à la seconde race? Au lieu d'être un tyran, celui qui lui succéderait serait le sauveur de la nation. C'est dans ce genre de pièces, surtout, que le théâtre est neuf, car sous l'ancien régime on ne les aurait pas permises. L'oratorio de Saül n'est pas autre chose; c'est un grand homme succédant à un roi dégénéré.» (P. R.)]

L'empereur partit de Gênes pour revenir directement à Paris. C'était la dernière fois qu'il voyait cette belle Italie où il semblait qu'il eût épuisé toutes les manières de frapper les hommes, comme général, comme pacificateur et comme souverain. Il repassa le mont Cenis, et ordonna les travaux qui devaient, ainsi qu'au Simplon, faciliter les communications entre les deux nations. La cour se trouva aussi augmentée des grands seigneurs italiens et des dames qu'il y attacha. Il avait déjà pris des chambellans parmi les Belges, et on commença à entendre autour de lui tous ces différents accents, qui variaient seuls les formules obséquieuses qu'on lui adressait.

Il arriva, le 11 juillet, à Fontainebleau, et de là il vint s'établir à Saint-Cloud. Peu de temps après son arrivée, _le Moniteur_ fut hérissé de notes animées et demi-menaçantes qui annonçaient l'orage que l'Europe ne tarderait point à voir éclater. Quelquefois ces notes renfermaient certaines expressions marquantes qui décelaient l'auteur qui les avait dictées. Il en existe une de ce temps qui me frappa:

Les journaux anglais rapportaient qu'on avait imprimé à Londres une généalogie supposée de la famille Bonaparte, qui faisait remonter assez haut sa noblesse.

«Ces recherches sont bien puériles, dit la note. À tous ceux qui demanderaient de quel temps date la maison de Bonaparte, la réponse est bien facile: Elle date du 18 brumaire.»

Je revis l'empereur avec un mélange de sentiments, dont quelques-uns étaient pénibles. Il était assez difficile de n'être pas ému par sa présence; mais je souffrais en éprouvant cette émotion mêlée d'une certaine défiance qu'il commençait à m'inspirer[16d].

[Note 16d: Les indiscrétions ou l'imprudence de M. Salembeni n'avaient pas seules causé quelque souci à mes grands-parents durant ce voyage en Italie. Voici une lettre de mon grand-père qui donne des détails sur une dénonciation plus sérieuse, à laquelle ce passage fait allusion:

«Milan, 18 prairial an XIII (7 juin 1805).

»Je ne veux pas, ma chère amie, laisser partir Corvisart sans lui donner une lettre pour vous. Plus heureux que moi, il compte vous voir dans huit ou dix jours, et moi je ne peux me promettre ce plaisir que dans cinq semaines, au plus tôt. Gardez pour vous ce que je vous dis de l'époque de mon arrivée, parce que l'empereur veut laisser croire qu'il n'arrivera à Paris que dans deux mois, mais la vérité est que son projet serait d'arriver à Fontainebleau le 22 ou le 23, au plus tard, du mois prochain. J'ai encore un motif de vous écrire par Corvisart, c'est que toutes nos lettres sont lues, ou dans le cas de l'être, ce qui ne laisse pas de me gêner fort quand je veux m'entretenir avec vous. C'est une lettre de Salembeni contenue dans un de mes paquets qui, lue à la poste, a occasionné son renvoi. Cela m'a empêché bien des fois de vous écrire à coeur ouvert, et m'a bien des fois rendu malheureux. J'aurais eu, par exemple, à vous prévenir, ma chère amie, que vous avez encore été calomniée auprès de l'empereur dans des rapports de Paris qui vous ont accusée d'avoir pris part à de mauvaises plaisanteries faites par madame de Damas sur le voyage en Italie et sur les frères de l'empereur. Sa Majesté ne m'en a pas parlé, mais il en a cependant été frappé, et en a parlé à d'autres, plusieurs fois. Il parait vouloir exiger que vous rompiez absolument avec cette famille. Vous sentez ce que j'ai eu à répondre aux personnes qui m'en ont parlé de la part de l'empereur, sans me permettre de m'en expliquer avec lui. Vous pensez bien que je n'ai rien cru de cette absurde calomnie. Mais je voulais qu'on me dit quel est le dénonciateur. J'ai même assuré que, si c'était un rapport de Fouché, je passerais entièrement condamnation. On ne m'a rien répondu, parce que, j'en suis sûr, cela vient de M. dont les intrigues existent toujours, et toujours pour le métier délicat que nous lui avons vu faire cet hiver. Quoiqu'il ne convienne pas que vous écriviez sur cela à l'empereur, ni à l'impératrice, vous pourriez cependant voir Fouché, et lui demander de vous rendre le service de vous dire, franchement, si ce sont ses rapports qui vous ont accusée. Vous pourriez peut-être, aussi, vous expliquer un peu ouvertement avec lui, et il trouverait sans doute le moyen de nous servir. Si vous écriviez à l'impératrice, ce qui serait bien, car vous ne lui écrivez pas assez souvent, vous pourriez, sans rien dire de positif, toucher quelque chose de votre manière de vivre. Il me vient l'idée qu'il serait possible que votre soeur, qui fréquente davantage les Damas, eût donné lieu à quelque méprise. Voyez surtout cela avec votre bonne tête et vos réflexions ordinaires, et faite votre profit de ce que je puis vous mander, enfin, en toute sûreté, car il y a déjà longtemps que cela dure. Ne croyez pas, d'ailleurs, que je sois pour cela maltraité par le maître. Il pourrait être mieux, mais je n'ai pas lieu de me plaindre. Quant à l'impératrice elle ne me parle jamais que d'elle et de ce qui l'intéresse personnellement. Il est impossible d'être plus complètement personnelle qu'elle n'est devenue. Cependant, elle prend plaisir à se vanter de vos lettres, et elle les fait toujours lire à l'empereur.» (P. R.)]