Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Part 7

Chapter 73,664 wordsPublic domain

Ouverture de la session du Sénat.--Rapport de M. de Talleyrand.--Lettre de l'empereur au roi d'Angleterre.--Réunion de la couronne d'Italie à l'Empire.--Madame Bacciochi devient princesse de Piombino.--Représentation d'_Athalie_.--Voyage de l'empereur en Italie.--Mécontentement de l'empereur.--M. de Talleyrand.--Projets de guerre avec l'Autriche.

Le 4 février de cette année 1805, on apprit en France, par _le Moniteur_, que le discours du roi au parlement d'Angleterre, lors de son ouverture le 16 janvier, avait donné à entendre que l'empereur avait fait de nouvelles propositions d'accommodement, et que la réponse du ministère avait été qu'on ne pourrait convenir de rien, avant d'en avoir conféré avec les puissances étrangères du continent, et particulièrement avec l'empereur Alexandre.

Selon la coutume, des notes assez vives servaient de commentaires à ce discours, et, en présentant un tableau de notre bonne intelligence, du moins apparente, avec les souverains de l'Europe, ces notes avouaient cependant quelque refroidissement entre l'empereur de Russie et celui de France, et l'attribuaient à l'intrigue de MM. de Marcoff et de Woronzoff, tous deux dévoués à la politique anglaise. Le message du roi d'Angleterre annonçait aussi la guerre entre l'Angleterre et l'Espagne.

Ce même jour, 4 février, le Sénat ayant été réuni, M. de Talleyrand présenta un rapport très habilement fait, dans lequel il développa le système de conduite qu'avait suivi Bonaparte à l'égard des Anglais. Il le montra faisant toujours des démarches pour la paix, tout en ne craignant point la guerre, fort des préparatifs qui menaçaient les côtes anglaises, ayant plusieurs flottilles équipées et prêtes dans les ports, une armée considérable et animée. Il rendit compte des moyens de se défendre que l'ennemi avait réunis sur ses côtes, ce qui prouvait qu'il ne regardait point la descente comme impossible, et, après avoir donné de grands éloges à la conduite de l'empereur, il lut au Sénat assemblé cette lettre que celui-ci avait adressée, le 2 janvier, au roi d'Angleterre:

«Monsieur mon frère, appelé au trône de France par la Providence et par les suffrages du Sénat, du peuple et de l'armée, notre premier sentiment est un voeu de paix.

«La France et l'Angleterre usent leur prospérité; elles peuvent lutter des siècles. Mais leurs gouvernements remplissent-ils bien le plus sacré de leurs devoirs? et tant de sang versé, inutilement et sans la perspective d'aucun but, ne les accuse-t-il pas dans leur propre conscience? Je n'attache point de déshonneur à faire le premier pas. J'ai assez, je pense, prouvé au monde que je ne redoute aucune des chances de la guerre. Elle ne m'offre d'ailleurs rien que je doive redouter. La paix est le voeu de mon coeur; mais la guerre n'a jamais été contraire à ma gloire. Je conjure Votre Majesté de ne pas se refuser au bonheur de donner elle-même la paix au monde. Qu'elle ne laisse pas cette douce satisfaction à ses enfants! Car, enfin, il n'y eut jamais de plus belle circonstance, ni de moment plus favorable, pour faire taire toutes les passions et écouter uniquement le sentiment de l'humanité et de la raison. Ce moment une fois perdu, quel terme assigner à une guerre que tous mes efforts n'auraient pu terminer? Votre Majesté a plus gagné depuis dix ans en territoires et en richesses que l'Europe n'a d'étendue; sa nation est au plus haut point de prospérité. Que veut-elle espérer de la guerre? Coaliser quelques puissances du continent? Le continent restera tranquille. Une coalition ne ferait qu'accroître la prépondérance et la grandeur continentale de la France. Renouveler dès troubles intérieurs? Les temps ne sont plus les mêmes. Détruire nos finances? Des finances fondées sur une bonne agriculture ne se détruisent jamais. Enlever à la France ses colonies? Les colonies sont pour la France un objet secondaire, et Votre Majesté n'en possède-t-elle pas déjà plus qu'elle n'en peut garder? Si Votre Majesté veut elle-même y songer, elle verra que la guerre est sans but, sans aucun résultat présumable pour elle. Eh! quelle triste perspective de faire battre des peuples pour qu'ils se battent!

«Le monde est assez grand pour que nos deux nations puissent y vivre, et la raison a assez de puissance pour qu'on trouve le moyen de tout concilier, si de part et d'autre on en a la volonté. J'ai toutefois rempli un devoir saint et précieux à mon coeur. Que Votre Majesté croie à la sincérité des sentiments que je viens de lui exprimer, et à mon désir de lui en donner des preuves. Sur ce, etc....

Paris, 12 nivôse an XIII (2 janvier 1805).

NAPOLÉON.»

Après avoir présenté cette lettre, au fond assez remarquable, comme une preuve éclatante de l'amour de Bonaparte pour les Français, de son désir de la paix, et de sa modération généreuse, M. de Talleyrande donna communication de la réponse que lui avait faite lord Mulgrave, ministre des affaires étrangères. La voici:

«Sa Majesté a reçu la lettre qui lui a été adressée par le chef du gouvernement français, datée du deuxième jour de ce mois.»

«Il n'y a aucun objet que Sa Majesté ait plus à coeur que de saisir la première occasion de procurer de nouveaux à ses sujets les avantages d'une paix fondée sur des bases qui ne soient pas incompatibles avec la sûreté permanente et les intérêts essentiels de ses États. Sa Majesté est persuadée que ce but ne peut être atteint que par des arrangements qui puissent, en même temps, pourvoir à la sûreté et à la tranquillité à venir de l'Europe, et prévenir le renouvellement des dangers et des malheurs dans lesquels elle s'est trouvée enveloppée. Conformément à ce sentiment, Sa Majesté sent qu'il lui est impossible de répondre plus particulièrement à l'ouverture qui lui a été faite, jusqu'à ce qu'elle ait eu le temps de communiquer avec les puissances du continent, avec lesquelles elle se trouve engagée par des liaisons et des rapports confidentiels, et particulièrement avec l'empereur de Russie, qui a donné les preuves les plus fortes de la sagesse et de l'élévation des sentiments dont il est animé, et du vif intérêt qu'il prend à la sûreté et à l'indépendance de l'Europe.

»14 janvier 1805.»

Le caractère vague et indéterminé de cette réponse, toute diplomatique, donnait un grand avantage à la lettre de l'empereur plus ferme, et, en apparence, portant toutes les marques d'une magnanime sincérité. Elle fit donc un assez grand effet, et les différents rapports de ceux qui furent chargés de la porter aux trois grands corps de l'État, la présentèrent plus ou moins habilement dans le jour qui devait lui être le plus favorable.

Le rapport de Régnault de Saint-Jean d'Angely, envoyé comme conseiller d'État au Tribunat, est très remarquable, et encore intéressant aujourd'hui. Les louanges données à l'empereur, quoique poussées à l'extrême, y ont de la grandeur; le tableau de l'Europe est habilement tracé; celui du mal que la guerre doit faire à l'Angleterre est au moins spécieux, et, enfin, la peinture de nos prospérités à cette époque est imposant, et peu ou point exagéré.

«La France, dit-il, n'a rien à demander au ciel, sinon que le soleil continue à luire, que la pluie continue à tomber sur nos guérets, et la terre à rendre les semences fécondes.»

Et, alors, tout cela était vrai, et une sage administration, un gouvernement modéré, une constitution libérale donnée à la France, eussent à jamais consolidé cette prospérité! Mais les idées constitutionnelles n'entraient nullement dans le plan de Bonaparte. Soit que réellement il crût, comme il le disait souvent, que le caractère français et la position continentale de la France fussent en opposition avec les lenteurs d'un gouvernement représentatif; soit que, se sentant fort et habile, il ne pût consentir à faire à l'avenir de la France le sacrifice des avantages qu'il croyait nous donner par la puissance seule de sa volonté, il ne laissait guère échapper les occasions de discréditer la forme du gouvernement de nos voisins.

«La situation malheureuse dans laquelle vous avez mis votre peuple, disait-il dans les notes du _Moniteur_, en s'adressant aux ministres anglais, ne peut s'expliquer que par le malheur d'un État dont la politique intérieure est mal assise, et d'un gouvernement jouet misérable des factions parlementaires, et des mouvements d'une puissante oligarchie.»

Cependant, il se doutait bien, quelquefois, qu'il résistait aux tendances générales du siècle, mais il croyait avoir la force de les contenir. Un peu plus tard, il lui est arrivé de dire: «Tant que je vivrai, je régnerai comme je l'entends; mais mon fils sera forcé d'être libéral.» Et, en attendant, il ne rêvait que des créations féodales. Il pensait pouvoir les faire accepter, et les préserver de la critique, qui commençait à décrier les anciennes institutions, en les établissant sur une si grande échelle, qu'elles intéressaient notre orgueil, et imposaient silence à la raison. Il croyait pouvoir encore une fois, comme l'histoire des siècles en avait déjà présenté l'exemple, soumettre le monde à la puissance d'un peuple-roi, puissance à la vérité toute représentée dans sa personne. Un mélange d'institutions orientales, romaines, et offrant aussi quelques ressemblances avec les temps de Charlemagne, devait faire de tous les souverains de l'Europe de grands feudataires de celui de l'Empire français, et peut-être que, si la mer n'eût pas irrévocablement préservé l'Angleterre de notre invasion, ce gigantesque projet eût été exécuté.

Peu de temps après, on eut l'occasion de voir jeter par l'empereur les fondements d'un plan qu'il roulait dans le secret de ses pensées. Je veux parler de la réunion de la couronne de Fer à celle de France.

Le 17 mars, M. de Melzi, vice-président de la république italienne, accompagné des principaux membres de la Consulte d'État, et d'une nombreuse députation de présidents de collèges électoraux, de députés du Corps législatif et de personnages importants, vint apporter à l'empereur, placé sur son trône, le voeu de la Consulte, qui demandait qu'il voulût bien régner aussi sur la république ultramontaine. «On ne peut nous conserver, disait M. de Melzi, le gouvernement actuel, parce qu'il nous arrière de l'époque où nous vivons. La monarchie constitutionnelle est indiquée partout, par le progrès des lumières. La république italienne demande un roi, et son intérêt veut que ce roi soit Napoléon, à cette condition que les deux couronnes ne seront réunies que sur sa tête, et qu'il se nommera lui-même un successeur pris dans sa descendance, dès que la mer Méditerranée aura recouvré la liberté.»

À ce discours, l'empereur répondit qu'il avait toujours travaillé pour l'intégrité de l'Italie, que, dans ce but, il acceptait la couronne, parce qu'il concevait que le partage serait dans ce moment funeste à son indépendance. Il promit enfin de placer la couronne de Fer plus tard, avec plaisir, sur une plus jeune tête, prêt à se sacrifier toujours pour les intérêts des États sur lesquels il était appelé à régner.

Le lendemain 18, il se rendit au Sénat en grande cérémonie, et il annonça le voeu de la Consulte, et son acceptation. M. de Melzi et tous les Italiens lui prêtèrent serment; et le Sénat d'approuver et d'applaudir comme de coutume. L'empereur termina son discours en déclarant «qu'en vain le génie du mal chercherait à remettre en guerre le continent, que ce qui avait été réuni à l'Empire demeurerait réuni.»

Sans doute, il prévoyait alors que ce dernier événement serait la cause d'une guerre prochaine, au moins avec l'empereur d'Autriche; mais il était loin de la redouter. L'armée se fatiguait de son inaction; trop de périls étaient attachés à la descente; on pouvait espérer qu'un temps favorable en faciliterait, à toute force, l'exécution; mais comment se maintenir ensuite dans un pays où il ne serait guère possible de se recruter? Et quelles chances pour la retraite, en cas de mauvais succès? On peut observer dans l'histoire de Bonaparte qu'il a toujours évité, du moins autant qu'il l'a pu, et surtout pour sa personne, les situations désespérées. Une guerre devait donc lui rendre le service de le tirer des embarras de ce projet de descente, devenu ridicule le jour où il renonçait à le tenter.

Dans cette même séance, l'État de Piombino fut donné à la princesse Élisa. En annonçant cette nouvelle au Sénat, Bonaparte déclarait que cette principauté avait été mal administrée depuis plusieurs années, qu'elle intéressait le gouvernement français par la facilité qu'elle offrait pour communiquer avec l'île d'Elbe et la Corse, que ce don n'était donc point l'effet d'une tendresse particulière, mais une chose conforme à la saine politique, à l'éclat de la couronne et à l'intérêt des peuples.

Et ce qui prouve à quel point les donations de l'empereur avaient cette forme de fiefs dont je parlais tout à l'heure, c'est que le décret impérial portait que les enfants de madame Bacciochi, en succédant à leur mère, recevraient l'investiture de l'empereur des Français, qu'ils ne pourraient se marier sans son consentement, et que le mari de la princesse, qui devait prendre le titre de prince de Piombino, prononcerait le serment suivant:

«Je jure fidélité à l'empereur; je promets de secourir de tout mon pouvoir la garnison de l'île d'Elbe; et je déclare que je ne cesserai de remplir, dans toutes les circonstances, les devoirs d'un bon et fidèle sujet envers Sa Majesté l'empereur des Français.»

Peu de jours après, le pape baptisa en grande cérémonie le second fils de Louis Bonaparte, tenu par lui-même et par sa mère. Cette pompe eut lieu à Saint-Cloud. Le parc fut illuminé à raison de cet événement et semé de jeux publics pour le peuple. Le soir, il y eut un cercle nombreux et une première représentation d'_Athalie_ au théâtre de Saint-Cloud.

Cette tragédie n'avait point été donnée depuis la Révolution. L'empereur, qui avoua que la lecture de cet ouvrage ne l'avait jamais bien frappé, fut très intéressé par la représentation, et répéta encore à cette occasion qu'il désirait fort qu'une pareille tragédie fût faite pendant son règne. Il consentit à ce qu'elle fût représentée à Paris; et, à dater de cette époque, on commença à pouvoir remettre sur notre théâtre la plupart de nos chefs-d'oeuvre, que la prudence révolutionnaire en avait écartés. Ce ne fut pas, cependant, sans en retrancher quelques vers dont on craignait les applications. Luce de Lancival, l'auteur d'_Hector_ et d'_Achille à Scyros_, et, peu après, Esménard, auteur du poème de _la Navigation_, furent chargés de corriger Corneille, Racine et Voltaire. Mais, n'en déplaise à cette précaution d'une police trop minutieuse, les vers retranchés, comme les statues de Brutus et de Cassius, étaient d'autant plus marquants qu'on les avait fait disparaître.

À la suite de ces grandes déterminations prises à l'égard de l'Italie, l'empereur annonça qu'il y ferait un prochain voyage et fixa son sacre à Milan, pour le mois de mai. Il convoqua, en même temps, le Corps législatif italien pour la même époque, et il fit paraître nombre de décrets et d'arrêtés relatifs aux nouveaux usages qu'il établissait dans ce pays. Il donna aussi des dames et des chambellans à sa mère, entre autres M. de Cossé-Brissac, qui avait sollicité cette faveur. Dans le même temps, le prince Borghèse fut déclaré citoyen français; et nous eûmes parmi les dames du palais une nouvelle compagne, madame de Canisy, une des plus belles femmes de cette époque.

Madame Murat accoucha dans ce temps; elle occupait alors l'hôtel Thélusson, situé au bout de la rue d'Artois. On vit, à cette occasion, combien le luxe de ces nouvelles princesses allait toujours croissant, et cependant il n'était point encore arrivé au point où il est parvenu depuis. Elle avait imaginé, pour le temps de ses couches, de tendre sa chambre en satin rose, les rideaux de son lit et ceux des fenêtres, de la même étoffe, tous garnis en dentelle très haute et très fine, au lieu de franges.

Bientôt on ne s'occupa plus que des préparatifs du départ, qui fut fixé au 2 avril, ainsi que celui du pape; et, quelques jours avant, M. de Rémusat partit pour Milan, chargé d'y porter les insignes, ornements royaux et diamants de la couronne qui devaient servir au couronnement. Ce voyage commença pour moi un chagrin nouveau, qui devait se reproduire pendant quelques années. Jamais encore je ne m'étais séparée de mon mari, et j'avais pris l'habitude de jouir si vivement et si intimement des douceurs de mon intérieur, que j'eus beaucoup de peine à supporter cette pénible privation. Cette peine contribua encore à jeter un voile assez sombre sur la vie de cour à laquelle je me trouvais forcée; et elle coûta beaucoup aussi à mon mari, qui eut, ainsi que moi, le tort de le laisser deviner. Je l'ai déjà dit, la vie d'un courtisan est manquée lorsqu'il veut conserver l'habitude de sentiments qui sont toujours une dangereuse distraction aux devoirs minutieux dont cette vie est composée.

Mon inquiétude en voyant mon mari partir pour un voyage qui me paraissait si long, et presque dangereux, tant mon imagination s'exaltait sur tout ce qui le regardait, me fit désirer qu'il emmenât avec lui un ancien officier de marine de nos amis, appelé Salembeni, pauvre, et vivant d'une petite place obscure, et de quelque argent que M. de Rémusat lui donnait, en l'employant comme secrétaire. Je lui confiai le soin de la santé de mon mari. Cet homme avait de l'esprit; mais il était un peu difficile, assez malin, d'une humeur chagrine. Il nous causa plus d'une peine, et c'est pour cela que j'en fais mention ici[10].

Ma santé devenait trop mauvaise pour qu'on songeât à me mettre du voyage. L'impératrice parut me regretter; quant à moi, j'étais au fond contente de me reposer de cette vie orageuse que j'avais menée, et de demeurer avec ma mère et mes enfants[11].

[Note 10: M. Salembeni, qui aimait à écrire, écrivit assez librement d'Italie plutôt sur la chronique scandaleuse de la cour que sur la politique. Les lettres étaient ouvertes et montrées à l'empereur qui lui ordonna de partir dans les vingt-quatre heures, comme on le verra plus loin. Cette disgrâce causa quelques ennuis à mon grand-père. Quoique dans la correspondance de l'auteur de ces mémoires avec son mari on sente quelque gêne, et que bien des phrases s'y trouvent destinées à satisfaire un maître jaloux, il est probable que les lettres du mari et de la femme étaient aussi considérées comme trop libres. (P. R.)]

[Note 11: Ma grand'mère, toujours faible de santé, commençait à devenir tout à fait malade, et impropre à toute activité. Son caractère s'en ressentit. Elle ne perdit rien de sa douceur, mais elle perdit du calme, de la sérénité, de la gaieté. Elle eut de fréquents maux de nerfs qui, joints à sa vivacité naturelle d'imagination, la rendirent plus accessible à l'inquiétude et à la mélancolie. Le voyage de son mari, si différent cependant des expéditions dangereuses des hommes de ce temps, qui était presque un voyage de plaisirs, la troubla plus qu'on ne le peut croire aujourd'hui, et son chagrin étonnait même les femmes les plus romanesques de ces temps si éloignés de nous. La vie du monde, et surtout celle de la cour, lui devint de plus en plus difficile. (P. R.)]

Mesdames de la Rochefoucauld, d'Arberg, de Serrant et Savary accompagnèrent l'impératrice; un assez grand nombre de chambellans, les grands officiers, enfin une cour assez nombreuse et assez jeune, fut du voyage. L'empereur partit le 2 avril, et le pape le 4 du même mois. Celui-ci reçut partout, jusqu'à son arrivée à Rome, de grandes marques de respect, et, alors, il croyait sans doute dire adieu à la France pour jamais.

Murat restait gouverneur de Paris, et chargé d'une surveillance exacte qu'il étendait à tout, mais ne faisant pas, je crois, des rapports toujours désintéressés. Fouché, plus libéral dans sa police, si on peut se servir de cette expression, ayant acquis le droit de se croire nécessaire, dirigeait les choses d'un peu haut, ménageant toujours tous les partis, selon son système, afin de se rendre utile à tous.

L'archichancelier Cambacérès demeurait pour la direction du Conseil d'État, dont il s'acquittait bien, et pour faire les honneurs de Paris. Il recevait beaucoup de personnes, qu'il accueillait avec une politesse mêlée d'une certaine morgue qui donnait à sa manière une teinte de ridicule.

Au reste, Paris et la France étaient alors dans le plus grand repos; tout semblait s'entendre pour marcher vers l'ordre, et demeurer dans la soumission. L'empereur commença son voyage par la Champagne. Il alla à Brienne, et passa un jour dans le beau château de ce nom, pour visiter le berceau de sa jeunesse. Madame de Brienne faisait profession d'un extrême enthousiasme pour lui, et, comme il savait gré de l'adoration, il fut très aimable chez elle. Il y avait alors quelque chose d'amusant à voir, à Paris, quelques-uns des parents de madame de Brienne recevoir les lettres animées qu'elle écrivait sur ce séjour impérial. Cependant, comme elles rapportaient des faits, ces lettres produisirent bon effet dans ce qu'on appelle chez nous _la bonne compagnie_. Le succès est chose facile aux puissants de ce monde; il faut qu'ils soient ou bien malveillants ou bien maladroits, quand ils ne parviennent pas à nous plaire.

Peu de jours après ces grands départs, l'article suivant parut dans _le Moniteur_:

«Monsieur Jérôme Bonaparte est arrivé à Lisbonne sur un bâtiment américain, sur lequel étaient inscrits comme passagers «monsieur et mademoiselle Patterson». M. Jérôme a pris aussitôt la poste pour Madrid. Monsieur et mademoiselle sont rembarqués. On les croit retournés en Amérique.»[12]

[Note 12: Voici comment l'empereur annonçait le retour de son frère au ministre de la marine, le vice-amiral Decrès:

«Milan, 23 floréal an XIII (13 mai 1805).

»Monsieur Decrès, M. Jérôme est arrivé. Mademoiselle Patterson est retournée en Amérique. Il a reconnu son erreur et désavoue cette personne pour sa femme. Il promet de faire des miracles. En attendant, je l'ai envoyé à Gênes pour quelque temps.» (P. R.)]

Je crois qu'ils passèrent alors en Angleterre.

Ce M. Patterson n'était autre chose que le beau-père de Jérôme. Celui-ci, devenu amoureux en Amérique de la fille d'un négociant américain, l'avait épousée, se flattant d'obtenir, après quelque mécontentement, le pardon de son frère. Mais Bonaparte, qui rêvait dès lors d'autres projets pour sa famille, montra le plus grand courroux, cassa le mariage, et força son frère à une séparation subite. Jérôme se rendit en Italie, et le joignit à Turin; il fut fort maltraité, et reçut l'ordre de se rendre sur l'une de nos flottes qui croisait dans la Méditerranée; il demeura en mer pendant un assez long temps, et ne rentra en grâce que plusieurs mois après.

L'empereur fut accueilli dans toute la France avec un enthousiasme réel. Il séjourna à Lyon, où il s'attacha les commerçants par des ordonnances qui leur étaient favorables; enfin, il passa le mont Cenis, et demeura quelques jours à Turin.