Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat
Part 5
À cette époque, l'empereur ne s'épargna aucune cérémonie; il les aimait, surtout parce qu'elles faisaient partie de ses créations; il les compliquait toujours un peu par sa précipitation naturelle, dont il avait peine à se défendre, et par la crainte extrême qu'on éprouvait que tout ne se fît point à sa fantaisie. Un jour, placé sur son trône, environné des grands officiers, des maréchaux et du Sénat, il reçut les révérences de tous les préfets et de tous les présidents des collèges électoraux. Dans une seconde audience qu'il donna aux premiers, il leur recommanda fortement d'exécuter la conscription: «Sans elle, leur dit-il (et ses paroles furent insérées dans _le Moniteur_), il ne peut y avoir ni puissance ni indépendance nationales.» Il nourrissait sans doute dès lors le projet de placer sur sa tête la couronne d'Italie, et sentait que ses projets devaient finir par allumer la guerre. D'ailleurs l'impossibilité de la descente en Angleterre, quoiqu'on en continuât les préparatifs, lui était démontrée, et bientôt il lui faudrait employer son armée, dont la présence pouvait être un poids pour la France. Il eut au milieu de cela une petite occasion d'humeur contre les Parisiens. Il avait ordonné à Chénier une tragédie qui pût être donnée à l'occasion du couronnement. Chénier avait traité le sujet de Cyrus, et le cinquième acte de son ouvrage représentait assez fidèlement, en effet, le couronnement de ce prince et la cérémonie de Notre-Dame. La pièce était médiocre, les applications commandées et trop indiquées. Le parterre parisien, toujours indépendant, siffla l'ouvrage et se permit même de rire au moment de l'installation sur le trône. L'empereur fut mécontent; il bouda mon mari, chargé de l'administration de ce théâtre, comme s'il eût dû lui répondre de l'approbation du public, et, dès lors, ce même public apprit par quel côté faible il pourrait se venger, au théâtre, du silence qui, partout ailleurs, lui était rigoureusement imposé.
Le Sénat donna aussi une belle fête; plus tard, le Corps législatif l'imita. Le 16, on en célébra une magnifique qui endetta la ville de Paris pour plusieurs années. Grand festin, feu d'artifice, bal, service de vermeil, et toilette de vermeil aussi, offerts à l'empereur et à l'impératrice, harangues, légendes flatteuses à outrance inscrites partout. On a beaucoup parlé des éloges prodigués à Louis XIV sous son règne; je suis sûre qu'en les réunissant tous ils ne feraient pas la dixième partie de ceux qu'a reçus Bonaparte. Je me rappelle que, dans une autre fête donnée encore à l'empereur par la ville quelques années après, comme on était à bout d'inscriptions, on inventa de mettre en lettres d'or, au-dessus du trône où il devait s'asseoir, ces paroles de l'Écriture: «Ego sum qui sum!» et personne ne s'en montra scandalisé.
La France, aussi, fut dévouée pendant ce temps aux fêtes et aux réjouissances, on frappa des médailles qui furent distribuées avec profusion. Enfin les maréchaux donnèrent aussi leur fête, dans la salle de l'Opéra. Cette fête coûta dix mille francs à chaque maréchal. On avait mis le théâtre de plain-pied avec la salle; les loges étaient décorées de gaze d'argent, éclairées de lustres brillants et ornées de femmes très parées; la famille impériale sur une estrade; on dansait dans cette grande enceinte. La profusion des fleurs et des diamants, la richesse des costumes, la magnificence de la cour donnèrent à cette fête beaucoup d'éclat. Il n'est pas une d'entre nous qui ne fît de grandes dépenses pour toutes ces cérémonies. On accorda aux dames du palais dix mille francs pour les en dédommager; cet argent fut loin de nous suffire. Les dépenses du couronnement se montèrent à quatre millions.
Les princes et les étrangers de marque qui se trouvaient à Paris faisaient une cour assidue à nos souverains, et, de son côté, l'empereur mettait assez de grâce à leur faire les honneurs de Paris. Le prince Louis de Bade était alors fort jeune, assez embarrassé de sa personne, et se mettant peu en évidence. Le prince primat était un homme de plus de soixante ans, aimable, gai, un tant soit peu bavard, connaissant bien la France et Paris, qu'il avait habité dans sa jeunesse, amateur des lettres, et lié avec les anciens académiciens. Ils étaient admis, et quelques autres encore, aux petits cercles qui se tenaient chez l'impératrice. Durant cet hiver, une ou deux fois par semaine, on invitait une cinquantaine de femmes et un bon nombre d'hommes à souper aux Tuileries. On s'y rendait à huit heures, dans une toilette recherchée, mais sans habit de cour. On jouait dans le salon du rez-de-chaussée qui est aujourd'hui celui de Madame. Quand Bonaparte arrivait, on passait dans une salle où des chanteurs italiens donnaient un concert qui durait une demi-heure; ensuite on rentrait dans le salon et on reprenait les parties; l'empereur allant et venant, causant ou jouant, selon sa fantaisie. À onze heures, on servait un grand et élégant souper; les femmes seules s'y asseyaient. Le fauteuil de Bonaparte demeurait vide; il tournait autour de la table, ne mangeait rien, et, le souper fini, il se retirait. À ces petites soirées étaient toujours invités les princes et princesses, les grands officiers de l'Empire, deux ou trois ministres et quelques maréchaux, des généraux, des sénateurs et des conseillers d'État avec leurs femmes. Il y avait là de grands assauts de toilettes; l'impératrice y paraissait toujours, ainsi que ses belles-soeurs, avec une parure nouvelle, et beaucoup de perles et de pierreries. Elle a eu dans son écrin pour un million de perles. On commençait alors à porter beaucoup d'étoffes lamées en or et en argent. Pendant cet hiver, la mode des turbans s'établit à la cour; on les faisait avec de la mousseline, blanche ou de couleur, semée d'or ou bien avec des étoffes turques très brillantes. Les vêtements peu à peu prirent aussi une forme orientale; nous mettions sur des robes de mousseline richement brodées, de petites robes courtes, ouvertes par devant, en étoffe de couleur, les bras, les épaules et la poitrine découverts. Souvent, pendant cette saison, il arriva que l'empereur, de plus en plus amoureux comme je le dirai plus bas, et cherchant à dissimuler sa préférence en s'occupant de toutes les femmes, semblait n'être à l'aise qu'au milieu d'elles; et chacun des hommes de la cour, s'apercevant que sa présence le gênait, se retirait dans un autre salon voisin de celui où on se tenait. Alors nous pouvions assez bien figurer un harem; j'en fis un soir la plaisanterie à Bonaparte; il était en belle humeur et s'en amusa; mais cela ne plut nullement à l'impératrice.
Pendant ce temps, le pape, qui vivait fort retiré le soir, employait ses matinées à visiter les églises, les hôpitaux et les établissements publics. Il alla officier à Notre-Dame, et une foule considérable fut admise à lui baiser les pieds. Il parcourut Versailles, les environs de Paris, fut reçu d'une manière touchante aux Invalides, et c'est alors qu'il commença à produire plus d'effet que l'empereur ne l'eût voulu.
J'entendais dire à cette époque que Sa Sainteté désirait fort de retourner à Rome. Je ne sais pourquoi l'empereur le retenait toujours, je n'en n'ai pas pu éclaircir le motif.
Le pape était toujours vêtu de blanc; il avait une robe de moine, parce que d'abord il avait été moine. Cette robe était de laine, et, par-dessus, une sorte de camisole en mousseline garnie de dentelle qui faisait un assez étrange effet. Sa calotte était de laine blanche.
À la fin de décembre, le Corps législatif fut ouvert en grande cérémonie; on s'y évertua en discours sur l'importance et le bonheur du grand événement qui venait de se passer; et on y fit encore un rapport beau et vrai de l'état prospère de la France.
Cependant, les demandes se multipliaient pour obtenir des places à la nouvelle cour; l'empereur accéda à quelques-unes. Il prit aussi des sénateurs parmi les présidents des collèges électoraux. Il fit Marmont colonel général des chasseurs à cheval, et il distribua le grand cordon de la Légion d'honneur à Cambacérès, à Lebrun, aux maréchaux, au cardinal Fesch, à MM. Duroc, de Caulaincourt, de Talleyrand, de Ségur, et à plusieurs ministres, au grand juge, à M. Gaudin et à M. Portalis, ministre des cultes. Ces nominations, ces faveurs, ces promotions tenaient tout le monde en haleine. Dès ce moment, le mouvement fut donné; on s'accoutuma à désirer, à attendre, à voir incessamment quelque nouveauté; chaque jour produisit un petit incident, inattendu dans le détail, mais prévu par l'habitude que nous prîmes tous de voir toujours quelque chose. Depuis, l'empereur a étendu à toute la nation, à toute l'Europe, ce système d'éveiller sans cesse l'ambition, la curiosité et l'espérance; ce n'a pas été un des secrets les moins habiles de son gouvernement.
CHAPITRE XI.
(1807.)
L'empereur amoureux.--Madame de X...--Madame de Damas.--Confidences de l'impératrice.--Intrigues de palais.--Murat est élevé au rang de prince.
L'impératrice ne pouvait s'empêcher de se plaindre secrètement quelquefois, en voyant que son fils n'avait aucune part aux promotions qui se faisaient journellement; mais elle avait le très bon goût de renfermer son mécontentement à cet égard, et Eugène conservait au milieu de cette cour une attitude naturelle et paisible qui lui faisait honneur, et qui contrastait avec la jalouse impatience de Murat. L'épouse de celui-ci harcelait sans cesse l'empereur, pour qu'il donnât enfin à son mari un rang qui le tirât de pair d'avec les maréchaux, parmi lesquels il s'irritait de se voir confondu. Pendant l'hiver, ce ménage sut habilement profiter de la faiblesse de l'empereur, et acquit des droits à ses dons en le servant soigneusement, comme nous allons le voir, dans ses nouvelles amours.
J'ai dit déjà qu'Eugène était assez occupé de madame de X... Cette jeune femme, alors âgée de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, était blonde et blanche; ses yeux bleus avaient toutes les impressions qu'elle voulait leur donner, hors celle de la franchise, parce que je crois que les habitudes de son caractère la portaient à une assez grande dissimulation. Son nez aquilin était un peu long, sa bouche charmante, ornée de belles dents qu'elle montrait beaucoup. Sa taille moyenne avait de l'élégance, mais manquait un peu d'embonpoint; son pied était petit, et elle dansait à merveille. Elle ne montrait pas un esprit bien remarquable, mais elle ne manquait point de finesse; elle était calme, un peu sèche, et difficile à émouvoir, et encore plus à troubler.
L'impératrice avait commencé par la traiter avec beaucoup de distinction; elle louait sa figure, approuvait toujours sa toilette, la cajolait de préférence à d'autres, à cause de son fils, et contribua peut-être à la faire remarquer à son époux. Celui-ci s'en occupa dès le voyage de Fontainebleau. Madame Murat, qui devina la première le goût naissant de son frère, chercha à s'emparer de la confiance de cette jeune femme, et elle y réussit assez pour la mettre promptement en défiance de l'impératrice. Murat, par suite, je crois, d'un arrangement très intérieur, feignait d'être amoureux de madame de X..., et donna ainsi le change pendant quelque temps aux observations de la cour.
L'impératrice, qui ne doutait pas de la nouvelle préoccupation de l'empereur, mais qui n'en pouvait deviner l'objet, soupçonna d'abord, comme je l'ai dit, la maréchale Ney, à qui, en effet, il adressait assez souvent la parole; et, pendant quelques jours, la pauvre maréchale devint l'objet des regards et de la mauvaise humeur de sa patronne. Je recevais, comme de coutume, la confidence de cette jalouse inquiétude, et je ne voyais rien encore qui la justifiât.
L'impératrice se plaignait à madame Louis Bonaparte de ce qu'elle appelait _la perfidie_ de la maréchale; cette dernière fut sermonnée et interrogée; et, après avoir assuré qu'elle n'éprouvait réellement qu'une sorte de peur vis-à-vis de l'empereur, elle avoua qu'il avait paru quelquefois s'occuper d'elle, et que madame de X... lui avait fait son compliment sur la grande conquête qu'elle était au moment de faire. Ce récit éclaira tout à coup l'impératrice. Plus attentive, elle vit la vérité, découvrit que Murat ne feignait de l'amour que pour se charger de porter les déclarations de l'empereur. Elle trouva, dans la déférence qu'elle vit à Duroc pour madame de X..., une preuve des sentiments de son maître, et dans la conduite de madame Murat un plan assez bien ourdi contre sa propre tranquillité. Dès lors, on vit l'empereur plus souvent dans l'appartement de sa femme. Presque tous les soirs, il redescendait au rez-de-chaussée, et ses regards et quelques paroles instruisirent également et l'impératrice et l'objet de sa préférence. Si sa femme se rendait au spectacle dans une petite loge, car l'empereur n'aimait point qu'elle parût en public sans lui, il venait l'y joindre tout à coup; et, de jour en jour moins maître de lui, il paraissait plus occupé. Madame de X... conservait une apparence froide, mais elle usait de toutes les ressources de la coquetterie féminine. Sa toilette était de plus en plus recherchée, son sourire plus fin, ses regards plus manégés, et bientôt il fut assez facile de deviner tout ce qui se passait. L'impératrice soupçonna que madame Murat avait favorisé chez elle de secrètes entrevues. Elle m'assura un peu plus tard qu'elle en avait la certitude. Alors elle éclata en plaintes et en larmes selon sa coutume, et je me vis encore une fois obligée de recevoir des confidences qui me compromettaient, et de recommencer des sermons qui n'étaient guère écoutés.
L'impératrice voulut tenter des explications qui furent très mal reçues. Son mari prit de l'humeur, la traita durement, lui reprocha de s'opposer à ses moindres distractions, lui imposa silence, et, tandis qu'en public elle dévorait ses peines et paraissait triste et abattue, lui, gai, ouvert, animé plus que nous ne l'avions vu encore, s'occupait de nous toutes, et nous prodiguait les expressions de sa sauvage galanterie. Dans ces réunions chez l'impératrice dont j'ai parlé tout à l'heure, il paraissait en vrai sultan. Il se plaçait à une table de jeu, faisait appeler pour sa partie assez ordinairement sa soeur Caroline, madame de X... et moi; et, tenant à peine les cartes, il commençait avec nous des dissertations, sentimentales à sa manière, où il mettait plus d'esprit que de sensibilité, quelquefois du mauvais goût, mais assez d'exaltation. Dans ces entretiens, madame de X..., fort réservée et craignant peut-être que je ne la découvrisse, ne répondait que par monosyllabes. Madame Murat y prenait peu d'intérêt, marchant à son but et se souciant peu du détail. Quant à moi, ces conversations m'amusaient, et j'y répondais avec toute la liberté d'esprit dont j'avais l'avantage sur ces trois autres personnes plus ou moins préoccupées. Quelquefois, sans nommer qui que ce fût, Bonaparte commençait à disserter sur la jalousie, et alors il était facile de voir quelles applications il voulait faire à sa femme; je le comprenais et je la défendais de mon mieux, gaiement, et en évitant de la désigner; et alors je voyais assez clairement que madame de X... et madame Murat m'en savaient mauvais gré.
Dans ces soirées, madame Bonaparte, jouant assez tristement à un autre bout du salon, nous regardait de loin, et souffrait de ces entretiens qui l'inquiétaient toujours. Quoiqu'elle eût bien des raisons de compter sur moi, comme elle était naturellement défiante, quelquefois elle craignait que je ne la sacrifiasse à l'envie de plaire à l'empereur, et, du moins, elle me savait mauvais gré de ne pas témoigner un blâme pour sa conduite. Tantôt elle me demandait d'aller le trouver et de lui parler fortement sur le tort qu'elle prétendait que sa nouvelle liaison lui faisait dans le monde; tantôt elle m'engageait à faire épier madame de X... dans sa propre maison, où elle savait que Bonaparte se rendait quelquefois le soir; ou bien elle me faisait écrire, en sa présence, des lettres anonymes pleines de reproches, que je composais devant elle pour lui plaire, et pour qu'elle ne les fît pas faire à d'autres, et que j'avais soin de brûler, après l'avoir assurée que je les avais envoyées. Ses domestiques affidés étaient employés à découvrir les preuves de ce qu'elle cherchait. Des ouvriers de marchands favoris étaient dans sa confidence, et je souffrais d'autant plus de ces imprudences, que j'appris peu après que madame Murat mettait sur mon compte les découvertes que faisait l'impératrice, et m'accusait d'un assez vilain métier, dont assurément je n'étais nullement capable.
Madame Bonaparte souffrait d'autant plus que son fils éprouvait un chagrin assez vif de ce qui se passait. Madame de X..., qui, d'abord, par coquetterie, goût ou vanité, l'avait assez bien écouté, depuis sa nouvelle et plus éclatante conquête, évitait jusqu'aux moindres apparences d'aucune relation avec lui. Peut-être se vantait-elle à l'empereur de l'amour qu'elle inspirait à Eugène. Ce qui est certain, c'est que ce dernier était froidement traité par son beau-père. L'impératrice s'en montrait irritée; madame Louis s'en affligeait, mais dissimulait ses secrètes impressions, Eugène souffrait et se renfermait dans une apparence calme qui donnait heureusement peu de prise sur lui.
On voit que, dans tout cela, se retrouvait encore la haine éternelle des Bonapartes et des Beauharnais, dans laquelle il était de ma destinée, quelque modérée que je fusse, de me voir toujours froissée. J'ai bien fait cette expérience, c'est que tout, ou presque tout, est hasard dans les cours. La prudence humaine n'est point de force à s'y défendre, et je ne sais pas de moyens d'échapper aux interprétations, à moins que le souverain lui-même ne se montre point accessible aux soupçons; mais, loin de là, l'empereur accueillait tous les rapports, et même avait une sorte de crédulité pour accepter tous ceux qui étaient malveillants, de quelque genre qu'ils fussent. Le plus sûr moyen d'acquérir sa faveur était de lui conter tous les _on dit_, de lui dénoncer toutes les conduites; voilà pourquoi M. de Rémusat, placé très près de lui, ne l'a jamais obtenue; c'est qu'il s'est refusé à ce métier que Duroc lui indiquait souvent.
Un soir, l'empereur, outré d'une scène violente qu'il avait eue avec sa femme et dans laquelle, poussée à bout, celle-ci lui avait déclaré qu'elle finirait par défendre à madame de X... l'entrée de son appartement, s'adressa à M. de Rémusat et se plaignit de ce que je n'employais pas le crédit que j'avais sur elle à modérer la vivacité de ses imprudences. Il finit par lui dire qu'il voulait m'entretenir en particulier, et que je n'avais qu'à lui demander une audience. M. de Rémusat me rendit cet ordre, et, en effet, dans la journée du lendemain, je demandai l'audience qui fut fixée à la matinée suivante.
On avait préparé une grande chasse pour ce jour-là. L'impératrice était partie d'avance avec les princes étrangers et attendait l'empereur au bois de Boulogne; j'arrivai comme l'empereur allait monter en voiture, sa suite était toute rassemblée; il rentra dans son cabinet pour me recevoir, au grand étonnement de la cour, pour qui tout faisait événement.
Il commença par se plaindre amèrement du trouble de son intérieur, il se déchaîna contre les femmes en général, et contre la sienne surtout. Il me reprocha de favoriser son espionnage, et m'accusa de mille faits qui m'étaient étrangers, suite des rapports qu'on lui avait faits. Je reconnus dans ses récits les mauvais offices de madame Murat, et ce qui me fit le plus de peine, c'est que je démêlai aussi que l'impératrice, pour appuyer ses plaintes, m'avait quelquefois nommée et, m'avait prêté ce qu'elle avait dit ou pensé. Cela, et les paroles de l'empereur, m'émut un peu, et les larmes me vinrent aux yeux. L'empereur, qui s'en aperçut, repoussa rudement la peine qu'il me faisait, avec cette phrase qui lui était ordinaire et que j'ai déjà citée: «Les femmes ont toujours deux moyens habiles de faire effet: le rouge et les larmes.» Dans ce moment, ces paroles prononcées avec un ton ironique, et dans l'intention de me déconcerter, produisirent l'effet contraire; elles m'irritèrent et me donnèrent la force de lui répondre: «Non, sire, il arrive aussi que, lorsqu'on est injustement accusée, on ne peut s'empêcher de pleurer d'indignation.»
Il faut rendre cette justice à l'empereur, c'est qu'il n'était guère frappé d'une manière fâcheuse pour vous quand on lui montrait quelque fermeté, soit que, n'en rencontrant pas souvent dans les autres, il fût moins préparé à y répondre, soit que la justesse de son esprit approuvât ce qu'on avait ressenti justement.
Le sentiment un peu vif que j'éprouvais ne lui déplut pas. «Si vous n'approuvez point, me dit-il, l'inquisition qu'exerce contre moi l'impératrice, comment n'avez-vous pas assez de crédit sur elle pour la retenir? Elle nous humilie tous deux par l'espionnage dont elle m'environne; elle fournit des armes à ses ennemis. Puisque vous êtes dans sa confidence, il faut que vous m'en répondiez, et je me prendrai à vous de toutes ses fautes.» Il s'égaya un peu en prononçant ces mots; alors je lui représentai que j'aimais tendrement l'impératrice, que j'étais incapable de la guider dans une route inconvenante; mais qu'on ne pouvait guère avoir de crédit sur une personne passionnée. Je lui dis encore qu'il ne mettait nulle adresse dans sa manière d'agir avec elle, que soit qu'elle le soupçonnât à tort ou à raison, il la brusquait, et la traitait trop rudement.
Je n'osais pas blâmer l'impératrice dans ce que sa conduite avait de réellement blâmable, parce que je savais qu'il ne manquerait pas de rapporter à sa femme tout ce que j'aurais dit. Je finis par l'assurer que, pendant quelque temps, je me tiendrais à l'écart du palais, et qu'il verrait si les choses en iraient mieux. Alors, il entreprit de me prouver «qu'il n'était ni ne pouvait être amoureux, qu'il n'avait-pas plus regardé madame de X... qu'une autre; que l'amour était fait pour des caractères autres que le sien, que la politique l'absorbait tout entier; qu'il ne voulait nullement dans sa cour de l'empire des femmes, qu'elles avaient fait tort à Henri IV et à Louis XIV; que son métier, à lui, était bien plus sérieux que celui de ces princes, et que les Français étaient devenus trop graves pour pardonner à leur souverain des liaisons affichées et des maîtresses en titre».
Il parla un peu légèrement de la conduite passée de sa femme, ajoutant qu'elle n'avait pas le droit de se montrer sévère. Je crus pouvoir l'arrêter sur ce discours, et il ne s'en fâcha point. Enfin il me questionna sur les gens qui servaient d'espions à l'impératrice; je lui répondis toujours que je n'en connaissais point. Là-dessus, il me reprocha de ne pas lui être assez dévouée. J'essayai de lui prouver que je lui étais plus sincèrement attachée que ceux qui lui rapportaient tant de petites choses peu dignes d'être écoutées. Cette conversation se termina mieux qu'elle n'avait commencé; je crus voir que je lui avais laissé une assez bonne impression sur moi.
L'entretien avait été fort long. L'impératrice, qui s'ennuyait au bois de Boulogne, avait envoyé un valet à cheval pour savoir ce qui arrêtait son époux. On lui avait rapporté qu'il était enfermé avec moi. Son inquiétude devint très vive; elle revint aux Tuileries; et, comme elle ne m'y trouva plus, elle envoya chez moi madame de Talhouet, chargée de s'informer de ce qui s'était passé. Pour obéir aux ordres de l'empereur, je répondis qu'il n'avait été question que de demandes relatives à M. de Rémusat.