Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Part 2

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Quelques jours après, on mit dans _le Moniteur_ une protestation de Louis XVIII contre l'avènement de Napoléon. Cette protestation fut publiée le 1er juillet 1804, et produisit peu d'effet. La conspiration de Georges avait peut-être encore refroidi les sentiments, déjà si faibles, que l'on conservait à peine pour l'ancienne dynastie. Elle avait été, au fait, si mal ourdie, elle paraissait appuyée sur une telle ignorance de l'état intérieur de la France et des opinions qui la partageaient, les noms ou les caractères des conspirateurs excitaient si peu de confiance, et surtout on craignait si généralement les nouveaux troubles que de grands changements eussent entraînés, qu'en exceptant un certain nombre de gentilshommes, intéressés au retour d'un ordre de choses détruit, il n'y eut point en France de regrets de ce dénouement qui affermissait le système qu'on voyait s'établir. Soit par conviction, ou besoin de repos, ou soumission à la fortune imposante du nouveau chef de l'État, les adhésions à son élévation furent nombreuses, et la France prit, dès cette époque, une assiette paisible et ordonnée. Le découragement se mit dans les partis opposés, et, comme cela arrive communément, ce découragement fut suivi de tentatives secrètes que chacun des individus qui les composaient fit pour rattacher son existence aux chances qui s'ouvraient avec tant d'innovations. Gentilshommes et plébéiens, royalistes et libéraux, tous commencèrent leurs démarches pour être employés; les ambitions et les vanités éveillées sollicitèrent de tous côtés, et Bonaparte vit briguer l'honneur de le servir par ceux sur lesquels il aurait dû le moins compter.

Cependant, il ne se pressa pas dans son choix, et il attendit longtemps, afin d'entretenir les espérances et d'augmenter le nombre des aspirants. Pendant ce répit, je quittai la cour pour aller respirer à la campagne; je demeurai un mois dans la vallée de Montmorency chez madame d'Houdetot, dont j'ai déjà parlé; la vie douce que j'y menai me reposa des émotions pénibles que je venais d'éprouver presque sans interruption. J'avais besoin de cette retraite; ma santé qui, depuis, a toujours été plus ou moins faible, commençait à s'altérer; elle me donnait quelque tristesse qui s'augmentait encore des impressions nouvelles que je recevais, par les découvertes que je faisais peu à peu et sur les choses en général, et sur quelques personnages en particulier. Le voile doré dont Bonaparte disait que les yeux sont couverts dans la jeunesse commençait pour moi à perdre de son éclat, et je m'en apercevais avec une surprise qui fait toujours plus ou moins souffrir, jusqu'à ce que l'expérience en ait amorti les premiers effets.

CHAPITRE IX.

(1804.)

Organisation de la flotte de Boulogne.--Article du _Moniteur_.--Les grands officiers de la Couronne.--Les dames du palais.--L'anniversaire du 14 juillet.--Beauté de l'impératrice.--Projets de divorce.--Préparatifs du couronnement.

Peu à peu les différentes flottilles construites dans nos ports venaient toutes se réunir à celle de Boulogne. Quelquefois, dans le trajet, elles essuyaient des échecs, car les vaisseaux anglais croisaient incessamment sur les côtes pour s'opposer à ces jonctions. Les camps de Boulogne, de Montreuil et de Compiègne offraient le coup d'oeil le plus imposant, et l'armée devenait de jour en jour plus nombreuse et plus redoutable.

Sans doute ces préparatifs excitèrent de l'inquiétude en Europe, de même que les discours qu'ils faisaient tenir à Paris, car on inséra dans les journaux un article qui ne produisit pas alors un grand effet, mais qu'il m'a paru assez important de conserver, parce qu'il est un récit exact de tout ce qui a été fait depuis.

Cet article parut dans _le Moniteur_, le 10 juillet 1804, le même jour que l'on y rendit compte de l'audience que l'empereur donna à tous les ambassadeurs, qui venaient de recevoir de nouvelles lettres de créance auprès de lui; quelques-unes étaient accompagnées de paroles flatteuses des souverains étrangers sur son avènement au trône. Voici l'article:

«De tout temps, la capitale a été le pays des _on dit_. Chaque jour fait naître une nouvelle que le lendemain voit démentir. Quoiqu'on ait remarqué récemment plus d'activité et une certaine direction dans les _on dit_ dont s'amuse la crédulité des oisifs, on serait disposé à penser qu'il faut s'en remettre au temps à cet égard, et que le silence est, de toutes les réponses qu'on peut faire, la meilleure et la plus sensée. Quel est, d'ailleurs, le Français, homme de sens, qui, mettant quelque intérêt à découvrir la vérité, ne parvienne bientôt à reconnaître, dans les bruits qui se répandent, le résultat d'une malignité plus ou moins intéressée à les propager? Dans un pays où tant d'hommes savent ce qui est, et peuvent juger ce qui n'est pas, si quelqu'un croit trouver dans les _on dit_ des sujets d'inquiétudes réelles, si la crédule confiance trompe les spéculations de son commerce ou ses intérêts intérieurs, son erreur n'est pas durable, ou bien il doit s'en prendre à son défaut de réflexion.

«Mais les étrangers, les personnes attachées aux missions diplomatiques, n'ayant ni les mêmes moyens d'arrêter leurs jugements, ni la même connaissance du pays, sont souvent abusés. Quoiqu'ils aient eu lieu d'observer, depuis longtemps, avec quelle constance les événements se jouent des bruits qui circulent, ils ne les propagent pas moins dans les pays étrangers, et leurs récits font naître sur la France les idées les plus fausses. Nous croyons, en conséquence, qu'il n'est pas hors de propos de dire dans ce journal quelques mots sur les _on dit_.

«_On dit_ que l'empereur va réunir sous son gouvernement, la république italienne, la république ligurienne, la république de Lucques, le royaume d'Étrurie, les états du saint-père, et, par une suite nécessaire, Naples et la Sicile. _On dit_ que la Suisse et la Hollande auront le même sort; _on dit_ que le pays de Hanovre offrira à l'empereur, par sa réunion, le moyen de devenir membre du Corps germanique.

«On tire plusieurs conséquences de ces suppositions, et la première qui se présente, c'est que le pape abdiquera, et que le cardinal Fesch ou le cardinal Ruffo occupera le trône pontifical.

«Nous avons déjà dit, et nous répétons, que, si la France devait influer sur des changements relatifs au souverain pontife, ce serait plutôt pour influer d'autant sur le bonheur du saint-père, et pour accroître la considération du saint-siège et ses domaines, au lieu de les diminuer.

«Quant au royaume de Naples, les agressions de M. Acton, et son système constamment hostile, auraient autrefois donné à la France assez de motifs légitimes pour faire la guerre, qu'elle n'eût jamais entreprise avec le projet de réunir les deux Siciles à l'Empire français.

«Les républiques italienne et ligurienne, et le royaume d'Étrurie ne cesseront pas d'exister comme États indépendants, et il est assurément peu vraisemblable que l'empereur méconnaisse en même temps les devoirs attachés au pouvoir qu'il tient des comices, et la gloire personnelle qu'il a acquise en rendant deux fois à l'indépendance des États qu'il avait deux fois conquis.

«On peut se demander, à l'égard de la Suisse, qui a empêché sa réunion à la France avant l'acte de médiation? Cet acte, résultat immédiat des soins et des pensées de l'empereur, a rendu la tranquillité à ces peuples, est la garantie de leur indépendance et de leur sûreté, tant qu'eux-mêmes ne briseront point cette égide, en substituant aux éléments dont elle est formée les volontés d'un des corps constitués ou d'un des partis.

«Si la France eût voulu réunir la Hollande, la Hollande serait française comme la Belgique. Si elle est puissance indépendante, c'est que la France a senti à l'égard de ce pays, ainsi que pour la Suisse, que ces localités exigeaient une existence individuelle et une organisation particulière.

«Le Hanovre est l'objet d'une supposition qui a quelque chose de plus ridicule. La réunion de cette province serait le présent le plus funeste qu'on pût faire à la France, et il ne fallait pas de longues méditations pour s'en apercevoir. Le Hanovre deviendrait un sujet de rivalité entre le peuple français et le prince qui s'est montré l'allié et l'ami de la France dans un temps où l'Europe était conjurée contre elle.

»Le Hanovre, pour être conservé, exigerait un état militaire dont les dépenses seraient hors de toute proportion avec quelques millions qui constituent tous les revenus de ce pays. Le gouvernement, qui a sacrifié aux principes de la nécessité d'une ligne de frontières simple et continue jusqu'aux fortifications mêmes de Strasbourg et de Mayence, sur la rive droite, serait-il assez peu éclairé pour vouloir l'incorporation du Hanovre? Mais on dit qu'à cette possession est attaché l'avantage d'être membre du Corps germanique. Le titre seul d'empereur des Français répond à cette singulière idée. Le Corps germanique se compose de rois, d'électeurs, de princes, et n'admet, relativement à lui, qu'une seule dignité impériale. Ce serait, d'ailleurs, mal connaître la noble vanité de notre pays que de croire possible qu'il consentît à entrer comme élément dans un corps particulier. Si telle chose eut été compatible avec la dignité nationale, qui eût empêché la France de conserver ses droits au cercle de Bourgogne et ceux que lui donnait la possession du Palatinat? Nous le disons même, avec le sentiment d'un juste orgueil que personne ne pourra blâmer, qui a empêché la France de garder une partie des États de Bade et du territoire de la Souabe?

»Non, la France ne passera jamais le Rhin, et ses armées ne le franchiront plus, à moins qu'il ne faille garantir l'empire germanique et ses princes, qui lui inspirent tant d'intérêt par leur affection pour elle, et par leur utilité pour l'équilibre de l'Europe.

»Si ces _on dit_ sont nés de l'oisiveté, nous y avons assez répondu.

»S'ils doivent leur origine à l'inquiète jalousie de quelques puissances habituées à crier sans cesse que la France est ambitieuse, pour masquer leur propre ambition, il est une autre réponse: Grâce aux deux coalitions successivement formées contre nous, et aux traités de Campo-Formio et de Lunéville, la France n'a, à la proximité de son territoire, aucune province qu'elle doive désirer de garder, et, si, dans les événements passés, elle a fait preuve d'une modération sans exemple dans l'histoire moderne, il en résulte pour elle cet avantage qu'elle n'aura plus désormais besoin de prendre les armes.

»Sa capitale est située au centre de son empire; ses frontières sont environnées de petits États qui complètent son système politique; elle n'a géographiquement rien à désirer de ce qui appartient à ses voisins, elle n'est donc en inimitié naturelle avec personne, et, comme il n'existe pour elle ni une autre Finlande, ni d'autres lignes de l'Inn, elle se trouve dans une situation qui n'est celle d'aucune autre puissance.

«Parallèlement à ces _on dit_ ayant pour but de faire croire que la France a une ambition démesurée, on en fait circuler d'une autre espèce.

«Tantôt la révolte est dans nos camps; avant-hier, trente mille Français ont refusé de s'embarquer à Boulogne; hier, nos légions se battaient dix contre dix, trente contre trente, drapeaux contre drapeaux. On disait aux quatre départements du Rhin que nous allions les rendre à leur ancienne domination.

«Aujourd'hui, _on dit_ peut-être que le Trésor public est sans argent, que les travaux ont cessé, que la discorde est partout, et que les contributions ne se payent nulle part. Si l'empereur part pour les camps, on dira peut-être qu'il court y apaiser des troubles.

«Enfin qu'il reste à Saint-Cloud, qu'il aille aux Tuileries, qu'il demeure à la Malmaison, ce sera autant de sujets de propos tous plus ridicules les uns que les autres.

»Et si ces bruits, simultanément colportés dans les pays étrangers, avaient à la fois pour but d'alarmer sur l'ambition de l'empereur et de s'enhardir, en donnant quelque espoir sur la faiblesse de son administration, à des démarches inconvenantes et erronées, nous ne pourrions que répéter ce qu'un ministre a été chargé de dire en quittant la cour: «L'empereur des Français ne veut la guerre avec qui ce soit, il ne la redoute avec personne. Il ne se mêle pas des affaires de ses voisins, et il a droit à une conduite réciproque. Une longue paix est le désir qu'il a constamment manifesté; mais l'histoire de sa vie n'autorise pas à penser qu'il soit disposé à se laisser outrager ou mépriser.»

Cependant, après m'être reposée quelque temps à la campagne, je revins, et je rentrai dans le tourbillon de notre cour, où le mal de la vanité semblait de jour en jour s'emparer davantage de nous. L'empereur nomma alors les grands officiers de la maison. Le général Duroc fut grand maréchal du palais; Berthier, grand veneur; M. de Talleyrand, grand chambellan; le cardinal Fesch, grand aumônier; M. de Caulaincourt, grand écuyer; et M. de Ségur, grand maître des cérémonies. M. de Rémusat reçut le titre de premier chambellan. Il marchait immédiatement après M. de Talleyrand, qui, paraissant devoir être occupé par les affaires étrangères, abandonnerait à mon mari la plus grande partie des attributions de sa place. Cela fut en effet réglé ainsi d'abord; mais, peu après, l'empereur fit des chambellans ordinaires; parmi eux étaient le baron de Talleyrand, neveu du grand chambellan, des sénateurs, des Belges distingués par leur naissance, un peu plus tard aussi des gentilshommes français. Avec eux commencèrent les petites prétentions de préséance, les mécontentements des distinctions qui n'étaient pas pour eux. M. de Rémusat se trouva en butte à leur jalousie perpétuelle, et dans un certain état de guerre qui me causa des chagrins dont je rougis aujourd'hui, quand je me les rappelle. Mais, quelle que soit la cour qu'on fréquente, et celle-là en était devenue une bien véritable, il est impossible de n'y pas donner de l'importance à tous ces riens qui en composent les éléments. Un honnête homme, un homme raisonnable a souvent honte, vis-à-vis de lui-même, des joies ou des peines que lui fait éprouver le métier de courtisan, et cependant il ne peut guère échapper aux unes et aux autres. Un cordon, une légère différence dans un costume, le passage d'une porte, l'entrée de tel ou tel salon; voilà des occasions, chétives en apparence, d'une foule d'émotions toujours renaissantes. En vain on voudrait pourtant s'endurcir contre elles. L'importance qu'un grand nombre de gens y attachent vous force, malgré vous, de les apprécier. En vain l'esprit, la raison se dressent contre un tel emploi des facultés humaines; tout mécontent de soi qu'on est, il faut s'apetisser avec tout le monde, et fuir la cour tout à fait, ou consentir à prendre sérieusement toutes les niaiseries dont est composé l'air qu'on y respire.

L'empereur ajouta encore aux inconvénients attachés aux usages des palais ceux de son caractère. Il ordonna l'étiquette avec la sévérité de la discipline militaire. Le cérémonial s'exécutait comme s'il était dirigé par un roulement de tambour; tout se faisait, en quelque sorte, au pas de charge; et cette espèce de précipitation, cette crainte continuelle qu'il inspirait, jointes au peu d'habitude des formes d'une bonne moitié de ses courtisans donna à sa cour un aspect plutôt triste que digne, et marqua sur tous les visages une impression d'inquiétude qui se retrouvait au milieu des plaisirs et des magnificences dont, par ostentation, il voulut sans cesse être entouré.

La nouvelle impératrice eut pour dame d'honneur sa cousine, madame de la Rochefoucauld, et pour dame d'atours madame de la Valette. On leur nomma douze dames du palais. Peu à peu leur nombre fut augmenté, et nous y vîmes appeler des grandes dames de tous les pays, des personnes fort étonnées de se trouver ainsi rapprochées. Mais, sans entrer ici dans aucun détail, aujourd'hui fort inutile, combien ne vis-je pas à cette époque de demandes faites par des personnes qui, maintenant, affectent une sévérité de royalisme peu compatible avec les tentatives qu'elles essayèrent alors! Disons-le franchement: toutes les classes voulurent dans ce moment prendre leur part de ces nouvelles créations, et je pus remarquer, à part moi, nombre de gens qui, après m'avoir blâmée d'être arrivée à cette cour par suite d'une ancienne amitié, n'épargnèrent rien pour s'y placer par ambition. Quant à l'impératrice, elle était enchantée de se voir environnée d'une suite nombreuse et qui plaisait à sa vanité. La victoire qu'elle avait remportée sur madame de la Rochefoucauld en l'attachant à sa personne, le plaisir de compter M. d'Aubusson de la Feuillade parmi ses chambellans, mesdames d'Arberg, de Ségur, et des maréchales parmi les dames du palais, l'enivrait un peu; mais il faut convenir que sa joie toute féminine n'ôtait rien à sa bonne grâce accoutumée; elle eut toujours une adresse infinie pour conserver la supériorité de son rang, tout en montrant une sorte de déférence polie envers ceux ou celles qui, par l'éclat de leurs noms, y ajoutaient un lustre nouveau.

Dans le même temps, le ministère de la police générale fut recréé, et Fouché y fut, de nouveau, nommé. L'époque du couronnement fut fixée d'abord au 18 brumaire, et, en attendant, pour montrer qu'on ne perdait pas de vue les époques révolutionnaires, le 14 juillet de cette année, l'empereur se rendit en grande pompe aux Invalides, et, après avoir entendu la messe, il y distribua les croix de la Légion d'honneur à une foule considérable composée de toutes les classes qui formaient le gouvernement, l'armée et la cour. Comme on doit s'attendre à retrouver dans ces souvenirs, de temps en temps, des particularités qui rappellent qu'ils sont dictés par une mémoire féminine, je ne négligerai pas, à cette occasion, de dire à quel point l'impératrice sut, par le goût de sa parure et l'habileté de sa recherche, paraître jeune et agréable en tête d'un nombre considérable de jeunes et jolies femmes dont, pour la première fois, elle se montrait entourée. Cette cérémonie se fit à l'éclat d'un soleil brillant. On la vit, au grand jour, vêtue d'une robe de tulle rose, semée d'étoiles d'argent, fort découverte selon la mode du moment; couronnée d'un nombre infini d'épis de diamants, et cette toilette fraîche et resplendissante, l'élégance de sa démarche, le charme de son sourire, la douceur de ses regards produisirent un tel effet, que j'ai ouï dire à nombre de personnes qui assistèrent à la cérémonie qu'elle effaçait tout le cortège qui l'environnait.

Peu de jours après, l'empereur partit pour le camp de Boulogne, et, si l'on en croit les bruits publics qui se répandirent, les Anglais commencèrent à redouter réellement la tentative de la descente. Pendant plus d'un mois, il parcourut les côtes, passa en revue les différents corps de son armée, alors si nombreuse, si florissante et si animée. Il assista à plusieurs engagements qui eurent lieu entre les vaisseaux qui nous bloquaient et nos flottilles, qui prenaient un aspect redoutable. Tout en se livrant à ces occupations militaires, il rendit plusieurs décrets qui tendaient à fixer les préséances, et le rang des diverses autorités qu'il venait de créer. Sa préoccupation atteignait tout à la fois. Il avait déjà conçu le projet secret d'appeler le pape à son couronnement, et, pour y parvenir, il ne négligeait ni la puissance de sa volonté, qu'il lui manifestait de manière à ne point éprouver de refus, ni l'adresse avec laquelle il pouvait espérer de le gagner. Il envoya la croix de la Légion d'honneur au cardinal Caprara, légat du pape. Cette distinction fut accompagnée de paroles flatteuses pour le souverain pontife, et consolantes pour le rétablissement de la religion. On les publia dans _le Moniteur_.

Quand il communiqua cependant au conseil d'État son projet d'appuyer son élévation d'une telle pompe religieuse, il eut à soutenir la résistance d'une partie de ses conseillers d'État effarouchés de ce saint appareil. Treilhard, entre autres, s'y opposa fortement. L'empereur le laissa parler, et lui répondit ensuite: «Vous connaissez moins que moi le terrain sur lequel nous sommes; sachez que la religion a bien moins perdu de sa puissance que vous ne pensez. Vous ignorez tout ce que je viens à bout de faire par le moyen des prêtres que j'ai su gagner. Il y a en France trente départements assez religieux pour que je ne voulusse pas être obligé d'y lutter de pouvoir contre le pape. Ce n'est qu'en compromettant successivement toutes les autorités que j'assurerai la mienne, c'est-à-dire celle de la Révolution que nous voulons tous consolider.»

Tandis que l'empereur parcourait les ports, l'impératrice partit pour prendre les eaux d'Aix-la-Chapelle. Elle y fut accompagnée d'une partie de sa nouvelle maison. M. de Rémusat[2] eut ordre de la suivre, pour attendre l'empereur qui devait la rejoindre dans cette ville. Je fus assez contente de ce nouveau répit; je ne pouvais pas trop me dissimuler que tant de nouveaux venus effaçaient un peu de la valeur que m'avait donnée pendant les premières années l'impossibilité des comparaisons, et, quoique jeune encore sur les expériences du monde, je compris qu'un peu d'absence me serait utile pour reprendre ensuite, non la première place, mais celle que je choisirais.

[Note 2: Il venait d'être nommé premier chambellan de l'empereur. (P. R.).]

L'impératrice emmena donc madame de la Rochefoucauld[3]. C'était une femme d'environ trente-six à quarante ans, petite, bossue, d'une physionomie assez piquante, d'un esprit ordinaire, mais dont elle tirait bon parti, hardie comme les femmes mal faites qui ont eu quelques succès malgré leur difformité, gaie et nullement méchante. Elle affichait toutes les opinions de ce qu'on appelait les _aristocrates_ pendant la Révolution; et, comme elle eût été embarrassée de les allier avec sa situation présente, elle prenait son parti d'en rire, et ses plaisanteries retombaient sur elle-même avec assez de bonne grâce. Elle plut à l'empereur, parce qu'elle était légère, sèche et incapable d'intrigue. Au reste, soit sagesse, heureux hasard, ou impossibilité, jamais cour aussi nombreuse par les femmes n'offrit moins de chances pour aucune espèce d'intrigue. Les affaires de l'État se concentraient dans le seul cabinet de l'empereur; on les ignorait, et on savait que personne n'eût pu s'en mêler; de faveur, personne, non plus, ne pouvait se flatter d'en avoir. Le petit nombre de ceux que l'empereur distinguait, habituellement suspendus à l'exécution de sa volonté, étaient inabordables sur tout. Duroc, Savary, Maret ne laissaient échapper aucune parole inutile, et s'appliquaient à nous communiquer immédiatement les ordres qu'ils recevaient. Nous ne leur apparaissions, et nous ne nous apparaissions nous-mêmes, en faisant uniquement la chose qui nous était ordonnée, que comme de vraies machines à peu près pareilles, ou peu s'en fallait, aux meubles élégants et dorés dont on venait d'orner les palais des Tuileries et de Saint-Cloud.

[Note 3: «Une personne de haute naissance, a dit M. Thiers (tome V, livre XIX, p. 124), madame de la Rochefoucauld, privée de beauté mais non d'esprit, distinguée par son éducation et ses manières, autrefois fort royaliste, et riant maintenant avec assez de grâce de ses passions éteintes, fut destinée à être dame d'honneur de Joséphine.» (P. R.)]