Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Part 19

Chapter 193,664 wordsPublic domain

J'ai parlé tout à l'heure de la famille de madame Bonaparte. Celle-ci fit venir à Paris, dès les premières années de son élévation, quatre neveux et une nièce qu'elle avait à la Martinique. C'étaient MM. et mademoiselle de Tascher. On plaça les jeunes gens dans le service, et la jeune personne fut logée aux Tuileries. Celle-ci ne manquait point de beauté; mais le changement de climat altéra sa santé, ce qui la mit hors d'état de se marier comme l'eût voulu l'empereur. Il pensa d'abord à elle pour épouser le prince de Bade; ensuite, il la destina, pendant un temps, à un prince de la maison d'Espagne. Enfin, on l'a mariée au fils du duc de ***, dont toute la famille était belge. Ce mariage, fort désiré par cette famille qui en espérait de grands avantages, a mal réussi. Les deux époux ne se sont jamais convenu. Leur mésintelligence les a séparés d'abord sans éclat. Après le divorce, les de ***, trompés dans leur ambition, ont alors paru mécontents de cette alliance, et, depuis le retour du roi, le mariage a été complètement cassé. Madame de *** vit aujourd'hui à Paris très obscurément. L'aîné de ses frères, après avoir demeuré deux ou trois ans en France, sans se laisser éblouir de l'honneur d'avoir une tante impératrice, ennuyé de la représentation de la cour, sans goût pour le service militaire, atteint du regret de son pays, demanda et obtint la permission de retourner modestement dans les colonies. Il y porta de l'argent, et, sans doute, en y menant une vie paisible, il se sera depuis, plus d'une fois, applaudi de ce philosophique départ.

Un autre frère fut attaché à Joseph Bonaparte; il demeura en Espagne à son service militaire. Il a épousé mademoiselle Clary, fille d'un négociant de Marseille, nièce de madame Joseph Bonaparte[61]. Un troisième frère fut marié à la fille de la princesse de la Leyen. Il est en Allemagne avec elle. Le quatrième frère était infirme, il demeurait avec sa soeur; je ne sais ce qu'il est devenu.

[Note 61: Je crois qu'il a péri dans la campagne de 1814.]

Les Beauharnais ont aussi profité de l'élévation de madame Bonaparte, et ne cessaient de se presser autour d'elle. J'ai dit comme elle avait marié la fille du marquis de Beauharnais à M. de la Valette. Le marquis fut longtemps ambassadeur en Espagne; il est en France aujourd'hui. Le comte de Beauharnais, fils de celle qui a fait des vers et des romans[62], avait épousé en premières noces mademoiselle de Lezay-Marnesia. De ce mariage, il eut une fille qui demeura, après la mort de sa mère, auprès d'une vieille tante religieuse. Le comte de Beauharnais, s'étant remarié, ne paraissait guère songer à cette jeune fille. Bonaparte le fit sénateur. M. de Lezay-Marnesia, oncle de la jeune Stéphanie, la ramena tout à coup de Languedoc; elle avait alors quatorze ou quinze ans. Il la présenta à madame Bonaparte, qui la trouva jolie, et fine dans toutes ses manières. Elle la fit entrer dans la pension de madame Campan, d'où elle sortit en 1806, pour être tout à coup adoptée par l'empereur, déclarée princesse impériale, et mariée, peu après, au prince héréditaire de Bade. Elle avait alors dix-sept ans, une figure agréable, de l'esprit naturel, de la gaieté, même un peu d'enfantillage qui lui allait bien, un son de voix charmant, un joli teint, des yeux bleus animés, et des cheveux d'un beau blond.

[Note 62: C'était celle sur qui le poète Lebrun fit autrefois cette maligne épigramme:

Églé, belle et poète, a deux petits travers: Elle fait son visage et ne fait point ses vers.]

Le prince de Bade ne tarda point à devenir amoureux d'elle; mais, d'abord, il ne fut guère aimé. Il était jeune mais très gros, d'une figure commune et sans expression; il parlait peu, semblait gêné dans toute son allure et s'endormait un peu partout. La jeune Stéphanie, vive, piquante, éblouie d'ailleurs de son sort, fière de l'adoption de l'empereur, qu'elle regardait alors comme le premier souverain du monde, avec quelque raison, crut faire au prince de Bade beaucoup d'honneur en lui donnant sa main. On essaya en vain de redresser ses idées sur ce mariage; elle montrait une grande soumission à le faire, quand on voudrait; mais elle répondait toujours que la fille de Napoléon aurait pu épouser des fils de rois et des rois. Cette petite vanité, accompagnée de plaisanteries piquantes auxquelles ses dix-sept ans donnaient de la grâce, ne déplut point à l'empereur, et finit par l'amuser. Il prit un peu plus à gré sa fille adoptive qu'il ne l'eût fallu, et, précisément au moment de la marier, il devint assez publiquement amoureux d'elle. Cette conquête acheva de tourner la tête à la nouvelle princesse, et la rendit encore plus hautaine à l'égard de son futur époux, qui cherchait en vain les moyens de lui plaire[63].

[Note 63: Voici le décret, rendu le 3 mars 1806, par lequel l'empereur assignait un rang considérable à cette jeune femme: «Notre intention étant que la princesse Stéphanie Napoléon notre fille, jouisse de toutes les prérogatives dues à son rang: Dans tous les cercles, fêtes, et à table, elle se placera à nos côtés; et, dans le cas où nous ne nous y trouverions pas, elle sera placée à la droite de Sa Majesté l'impératrice.» Le lendemain, 4 mars, le mariage était annoncé au Sénat en ces termes: «Sénateurs, voulant donner une preuve de l'affection que nous avons pour la princesse Stéphanie Beauharnais, nièce de notre épouse bien-aimée, nous l'avons fiancée avec le prince Charles, prince héréditaire de Bade; et nous avons jugé convenable, dans cette circonstance, d'adopter ladite princesse Stéphanie Napoléon comme notre fille. Cette union, résultat de l'amitié qui nous lie depuis plusieurs années à l'électeur de Bade, nous a aussi paru conforme à notre politique et au bien de nos peuples. Nos départements du Rhin verront avec plaisir une alliance qui sera pour eux un nouveau motif de cultiver leurs relations de commerce et de bon voisinage avec les sujets de l'électeur. Les qualités distinguées du prince Charles de Bade, et l'affection particulière qu'il nous a montrée dans toutes les circonstances, nous sont un sûr garant du bonheur de notre fille. Accoutumé à vous voir partager tout ce qui nous intéresse, nous avons pensé ne pas devoir tarder davantage à vous donner connaissance d'une alliance qui nous est très agréable.» (P. R.)]

Aussitôt que l'empereur eut annoncé au Sénat la nouvelle de ce mariage, la jeune Stéphanie fut logée aux Tuileries, dans un appartement particulier; elle y reçut les députations des corps de l'État. Dans celle du Sénat, on avait nommé M. de Beauharnais, son père, dont la situation se trouvait assez bizarre. Elle reçut tous ces compliments sans embarras, et répondit à tous fort bien.

Devenue fille du souverain, et d'ailleurs très en faveur, l'empereur ordonna qu'elle passât partout immédiatement après l'impératrice, prenant le pas sur toute la famille. Madame Murat ne manqua pas d'en éprouver un déplaisir extrême. Elle la haïssait cordialement, et son orgueil et sa jalousie ne purent se dissimuler. La jeune personne en riait comme de tout le reste, et elle en faisait rire l'empereur, déterminé à s'égayer de tout ce qu'elle disait. L'impératrice devint assez mécontente de cette nouvelle fantaisie de son époux. Elle parla sérieusement à sa nièce, et lui montra le tort qu'elle se ferait, si elle ne résistait avec évidence aux efforts que tentait Bonaparte pour achever de la séduire. Mademoiselle de Beauharnais écouta les conseils de sa tante avec quelque docilité; elle la fit confidente des entreprises, quelquefois un peu vives, de son père adoptif, et promit de se conduire avec réserve. Ces confidences renouvelèrent les anciens démêlés du ménage impérial. Bonaparte, toujours le même, ne dissimula point à sa femme son penchant, et, trop sûr de son pouvoir, il trouvait assez mauvais que le prince de Bade pût s'aviser de se blesser de ce qui se passait sous ses yeux. Cependant la crainte d'un éclat, et le nombre des regards attachés sur les différends de tant de personnages en vue, le rendirent plus prudent. D'un autre côté, la jeune fille, qui ne voulait que s'amuser, montra plus de résistance qu'on ne l'avait cru d'abord. Mais elle haïssait alors franchement son époux. Le soir de son mariage, il fut impossible de la déterminer à le recevoir dans son appartement. Peu de temps après, la cour alla à Saint-Cloud, le jeune ménage aussi; et rien ne pouvait décider la princesse à permettre à son mari d'approcher d'elle. Il passait la nuit sur un fauteuil dans sa chambre, priant, pressant avec instance, et s'endormant ensuite sans avoir rien obtenu. Il se plaignait à l'impératrice, qui grondait sa nièce. L'empereur la soutenait, et reprenait toutes ses espérances. Tout cela avait un assez mauvais effet. Enfin, l'empereur le sentit; au bout de quelque temps, distrait par la gravité de ses affaires, fatigué des importunités de sa femme, frappé du mécontentement du jeune prince, et persuadé qu'il avait affaire à une jeune personne qui ne voulait se donner avec lui que le plaisir d'un peu de coquetterie, il consentit au départ du prince de Bade. Celui-ci emmena donc sa femme, qui répandit beaucoup de larmes en quittant la France, envisageant la principauté de Bade comme une terre d'exil. Arrivée dans ses États, elle y fut reçue assez froidement par le prince régnant; elle vécut longtemps en mauvaise intelligence avec son époux. On fut obligé d'envoyer de France des négociateurs secrets pour lui faire comprendre l'importance qu'il y avait pour elle à devenir la mère d'un prince, héréditaire à son tour. Elle se soumit; mais le prince, refroidi par tant de résistance, ne lui témoignait guère de tendresse, et ce mariage paraissait devoir les rendre tous deux malheureux. Il n'en fut pas ainsi cependant, et nous verrons plus tard que la princesse de Bade, ayant acquis avec les années plus de raison, prit enfin l'attitude qu'elle devait avoir, et, par sa bonne conduite, vint à bout de regagner l'affection du prince, et de jouir des avantages d'une union qu'elle avait d'abord si singulièrement méconnue[64].

[Note 64: Le prince de Bade est frère de l'impératrice de Russie.]

Je n'ai point encore dit que, parmi les plaisirs qu'on se donnait quelquefois à cette cour, il faut compter ceux de la comédie, qu'on jouait à la Malmaison. Cela avait été assez fréquent dans la première année du consulat. Le prince Eugène et sa soeur avaient de vrais talents, et cela les amusait beaucoup. À cette époque, Bonaparte s'intéressait assez à ces représentations, données devant une assemblée peu nombreuse. On bâtit une jolie salle à la Malmaison, et nous y jouâmes plusieurs fois. Mais, peu à peu, le rang où la famille se trouva montée ne permit plus guère ce genre de plaisir, et on finit par ne se le permettre qu'à certaines occasions, comme à la fête de l'impératrice. Quand l'empereur revint de Vienne, madame Louis Bonaparte imagina de faire faire un petit vaudeville de circonstance, où nous jouâmes tous et chantâmes des couplets. On avait invité assez de monde, et la Malmaison fut illuminée d'une manière charmante. C'était quelque chose d'imposant que de paraître en scène devant un pareil auditoire; mais l'empereur se montra assez bien disposé. Nous jouâmes bien; madame Louis eut et devait avoir un grand succès; les couplets étaient jolis, les louanges assez délicates, la soirée réussit parfaitement[65].

[Note 65: Cette représentation pourrait bien avoir été donnée un peu plus tard que cela n'est dit ici. Du moins, quand Barré, Radet et Desfontaines, les grands vaudevillistes du temps, firent jouer devant le public de Paris la pièce dont il s'agit, ils l'appelèrent _la Colonne de Rosbach_. Ils semblaient l'avoir faite en l'honneur de la campagne d'Iéna. Il est vrai que les auteurs pouvaient, sans travail, transporter leur _à-propos_ de la guerre de 1805 à la campagne de Prusse. Ni les courtisans ni les vaudevillistes n'y regardent de si près. Ce qui est certain, c'est que le rôle de la vieille Alsacienne est bien tel que ma grand'mère le raconte. Les princesses étaient ses filles, ou ses nièces. Cette Alsacienne se montrait pleine d'enthousiasme pour l'empereur, et chantait ce couplet, que la merveilleuse mémoire de mon père ne lui permettait pas d'oublier, et que je retiens après lui:

AIR: _J'ai vu partout dans mes voyages._

Ce qui dans le jour m'intéresse, La nuit occupe mon repos. Ainsi donc je rêve sans cesse À la gloire de mon héros. Les songes, dit-on, sont des fables, Mais, quand c'est de lui qu'il s'agit, J'en fais que l'on trouve incroyables, Et sa valeur les accomplit.

On peut trouver dans les Mémoires de Bourrienne des détails sur les représentations de la Malmaison. Le vaudeville était fort à la mode à cette cour. C'était toute la littérature de la jeunesse de beaucoup de personnages du temps. (P. R.)]

Il était assez curieux de voir de quel ton chacun se disait le soir: «L'empereur a ri, l'empereur a applaudi...» et comme nous nous en félicitions! Moi, particulièrement, qui ne l'abordais plus qu'avec une certaine réserve, je me retrouvai tout à coup dans une meilleure position vis-à-vis de lui, par la manière dont j'avais rempli le rôle d'une vieille paysanne qui rêvait toujours que son héros ferait des choses incroyables, et qui voyait les événements surpasser ce qu'elle avait rêvé. Après le spectacle, il me fit quelques compliments; nous avions tous joué de coeur, et il semblait un peu ému. Quand il m'arrivait de le voir ainsi, saisi comme à l'improviste par une sorte de détente et d'attendrissement, il me prenait des envies de lui dire: «Eh bien, laissez-vous faire et consentez quelquefois à sentir et à penser comme un autre.» J'éprouvais, dans ces occasions trop rares, un vrai soulagement; il semblait qu'une espérance nouvelle vînt tout à coup se raviver en moi. Ah! que les grands sont facilement maîtres de nous, et par combien peu de frais ils pourraient se faire aimer!

Peut-être cette réflexion m'est-elle déjà échappée; mais je l'ai faite si souvent pendant douze années de ma vie, elle me presse encore tellement aujourd'hui, quand j'interroge mes souvenirs, qu'il n'est pas extraordinaire qu'elle m'échappe plus d'une fois.

CHAPITRE XIX.

La cour de l'empereur.--Maison ecclésiastique.--Maison militaire.--Les maréchaux.--Les femmes.--Delille.--Chateaubriand.--Madame de Staël.--Madame de Genlis.--Les romans.--La littérature.--Les arts.

Avant de reprendre la suite des événements, j'ai envie de m'arrêter un peu sur les noms des personnages qui, dans ce temps, composaient la cour, ou qui occupaient quelque rang distingué dans l'État. Je ne pourrais pas cependant prétendre à faire une suite de portraits qui eussent des différences bien piquantes. On sait que le despotisme est le plus grand des niveleurs. Il impose à la pensée, il détermine les actions et les paroles; et, par lui, la règle à laquelle chacun est soumis se trouve si bien observée, qu'elle appareille tous les extérieurs, et peut-être même quelques-unes des impressions.

Je me souviens que, durant l'hiver de 1814, l'impératrice Marie-Louise recevait tous les soirs un grand nombre de personnes. On venait s'informer chez elle des nouvelles de l'armée, dont chacun était vivement occupé. Au moment où l'empereur, poursuivant le général prussien Blücher du côté de Château-Thierry, laissa à l'armée autrichienne le loisir de s'avancer jusque sur Fontainebleau, on se crut, à Paris, près de tomber au pouvoir des étrangers. Beaucoup de gens s'étaient réunis chez l'impératrice; on s'y interrogeait avec anxiété. Vers la fin de la soirée, M. de Talleyrand vint chez moi, au sortir des Tuileries. Il me conta l'inquiétude dont il venait d'être témoin, et me dit ensuite: «Quel homme, madame, que celui qui a amené le comte de Montesquiou et le conseiller d'État Boulay (de la Meurthe[66]) à éprouver la même inquiétude, et à la témoigner par les mêmes paroles!» Il avait trouvé chez l'impératrice ces deux personnes, qui lui avaient paru d'une pâleur pareille, et qui redoutaient également les événements qu'ils commençaient à prévoir[67].

[Note 66: Le comte de Montesquiou était alors grand chambellan. Boulay (de la Meurthe) avait été membre du côté gauche des Cinq-Cents, et avait imaginé la fameuse loi des _suspects_.]

[Note 67: Mon père, relisant dans les derniers temps de sa vie ces Mémoires, qu'il se décidait à publier, a écrit, à propos de cette conversation, la note suivante:

«L'observation de M. de Talleyrand peut bien avoir été faite dans une soirée à une partie de laquelle j'ai assisté. Je n'ai pas entendu l'observation, mais je me rappelle que ma mère nous la redit alors. Elle était même plus développée qu'elle n'est ici. Un soir, dans les deux premiers mois de 1814 ou plutôt des derniers mois de 1813, par un jour de congé, j'avais été au spectacle, et, en rentrant, je trouvai dans le petit salon de l'entresol de ma mère, place Louis XV, n° 6, elle, mon père, M. Pasquier et M. de Talleyrand. Celui-ci parlait et décrivait, à peu près sans être interrompu, la situation, si déplorable alors, des affaires. Il ne s'interrompit pas en me voyant entrer; on ne me fit pas signe de me retirer, et j'écoutai avec un vif intérêt. M. de Talleyrand, cette fois, parlait bien, avec force et simplicité; il passait en revue tous les pouvoirs et les hommes du moment, concluant que tout était désespéré, mais l'attribuant moins à la situation même, qu'aux dispositions de l'empereur et à celles des gens qui l'entouraient, en montrant que la raison, l'indépendance, le courage et la force de position manquaient presque partout, ou n'étaient réunis chez personne à un degré suffisant pour arrêter l'Empire et son maître, sur le penchant de leur ruine. C'est une des rares occasions que j'ai eues de voir M. de Talleyrand dans un de ses bons moments, chose qui ne m'est arrivée que deux ou trois fois dans ma vie. Celle-là était la première que j'entendais vraiment parler politique. Cette conversation était, je crois, destinée à M. Pasquier, qui écoutait avec plus de déférence que d'assentiment. Il me semblait qu'il n'était pas fort content, ni du fond où il reconnaissait à regret beaucoup de vrai, ni de l'obligation où il s'était trouvé d'entendre pareille confidence.» (P. R.)]

Ainsi, à quelques exceptions près, soit que le hasard n'eût point rassemblé autour de l'empereur des caractères bien marquants, soit par cette uniformité de conduite dont je viens de parler, je ne puis trouver dans ma mémoire un grand nombre de particularités purement personnelles qui méritent d'être conservées. Les principaux personnages étant à part, et suffisamment déterminés parles événements qu'il me reste à raconter, je n'ai guère à rapporter que les noms des autres, ou les costumes dont ils étaient revêtus, comme les emplois qui leur furent confiés. C'est une dure chose à supporter que le mépris universel de l'humanité dans le souverain auquel on est attaché. Il attriste l'esprit, décourage l'âme, et force chacun à se renfermer dans les attributions purement matérielles d'une charge qui devient un métier. Chacun des hommes qui composaient la cour et le gouvernement de l'empereur avait sans doute une nature d'esprit et des sentiments particuliers. Quelques-uns exerçaient silencieusement des vertus, quelques autres cachaient des défauts ou même des vices; mais les uns et les autres n'apparaissaient qu'au commandement, et malheureusement pour les hommes de ce temps. Bonaparte croyant tirer un plus grand parti du mal que du bien, c'étaient les mauvaises parties de la nature humaine qu'on pouvait le plus avantageusement découvrir. Il aimait à apercevoir les côtés faibles, dont il s'emparait. Là où il ne voyait point de vices, il encourageait les faiblesses, ou, faute de mieux, il excitait la peur, afin de se trouver toujours et constamment le plus fort. Ainsi, il aimait assez que Cambacérès, au travers de certaines qualités vraiment distinguées, laissât percer un assez sot orgueil, et se donnât la réputation d'une sorte de licence de moeurs, qui balançait la justice qu'on rendait à ses lumières et à son équité naturelle. Il ne se plaignait nullement de la molle immoralité de M. de Talleyrand, de sa légère insouciance, du peu de prix qu'il attachait à l'estime publique. Il s'égayait sur ce qu'il appelait la niaiserie du prince de Neuchatel, sur la flatterie servile de M. Maret. Il tirait parti de cette soif d'argent qu'il dévoilait lui-même dans Savary, et de la sécheresse du caractère de Duroc. Il ne craignait point de rappeler que Fouché avait été _jacobin_, et souvent même il disait en souriant: «Aujourd'hui, la seule différence, c'est qu'il est un jacobin enrichi; mais c'est tout ce qu'il me faut.»

Ses ministres ne furent, devant lui et pour lui, que des commis plus ou moins actifs, et «dont je ne saurais que faire, disait-il encore, s'ils n'avaient une certaine médiocrité d'esprit ou de caractère». Enfin, si on s'était senti vraiment supérieur par quelque côté, il eût fallu s'efforcer de le dissimuler, et peut-être que, le sentiment du danger avertissant chacun, on a généralement affecté des faiblesses ou des nullités qu'on n'avait point réellement.

De là l'embarras qu'éprouveront ceux qui écriront des mémoires sur cette époque; de là, sans doute, l'accusation, non méritée mais plausible, qu'on inventera contre eux, d'un air de malveillance répandu dans leurs jugements, d'une complaisance soutenue pour eux-mêmes, et d'une extrême sévérité à l'égard des autres. Chacun dira son propre secret, sans avoir pu découvrir celui de son voisin. La nature humaine n'est pourtant pas si viciée, mais elle est généralement un peu faible, et, dans l'état de société, son gouvernement seul peut la fortifier.

La maison ecclésiastique de l'empereur était sans influence. On lui disait la messe chaque dimanche, et c'était tout. J'ai déjà parlé du cardinal Fesch. Vers 1807, nous vîmes paraître à la cour M. de Pradt, évêque de Poitiers et, depuis, archevêque de Malines. Il avait de l'esprit et de l'intrigue, un langage à la fois verbeux et piquant toutefois, passablement de bavardage, de la libéralité dans les opinions, une manière trop cynique de les exprimer. Il fut mêlé à beaucoup de choses, sans jamais trop réussir à rien. Il enveloppait l'empereur lui-même par ses paroles; peut-être donnait-il de bons conseils; mais, quand il obtenait d'en être nommé l'exécuteur, tout se trouvait gâté. La confiance et l'estime publique reculaient devant lui.

L'abbé de Broglie, évoque de Gand, obtint à bon marché les honneurs de la persécution.

L'abbé de Boulogne, évêque de Troyes, se montra tout aussi ardent à préconiser le despotisme qu'on le voit aujourd'hui animé à s'efforcer de se tirer de l'inaction où l'a réduit heureusement le gouvernement constitutionnel du roi[68].

[Note 68: J'ai parlé ailleurs du cardinal Maury.]