Mémoires de madame de Rémusat (2/3) publiées par son petit-fils, Paul de Rémusat

Part 18

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Tous les ans, il commandait à Lyon des tentures et des ameublements pour les différents palais. C'était afin de soutenir les manufactures de cette ville. De même, on achetait encore tous les ans de beaux meubles en acajou qu'on déposait au Garde-Meuble, des bronzes, etc.. Les manufactures de porcelaine avaient des ordres pour fournir des services entiers d'une extrême beauté. Au retour du roi, tous les palais ont été trouvés meublés à neuf, et les garde-meubles remplis.

Avec tout cela, la dépense des années les plus chères, y compris celles du sacre et du mariage, n'a pas excédé vingt millions.

La dépense de Bonaparte pour sa toilette était portée sur le budget à quarante mille francs. Quelquefois elle allait un peu plus haut. Dans ses campagnes, il fallait lui envoyer du linge et des habits dans plusieurs endroits à la fois. Il salissait vite, et beaucoup, tout ce qu'il portait. La moindre gêne lui faisait rejeter un vêtement, ainsi que la moindre différence dans la finesse du drap ou du linge. Il disait toujours qu'il ne voulait être habillé que comme un simple officier de sa garde; il grondait continuellement sur ce qu'il prétendait qu'on lui faisait dépenser, et, par fantaisie ou maladresse, il rendait fréquemment nécessaire le renouvellement de sa toilette. Entre autres coutumes destructives, il avait l'habitude d'accommoder le feu avec son pied, brûlant ainsi ses souliers et ses bottes, principalement quand il se livrait à quelque accès de colère; alors, tout en parlant et se fâchant, il repoussait violemment les tisons dans la cheminée près de laquelle il était.

M. de Rémusat fut plusieurs années son maître de la garde-robe, et ne recevait point d'appointements pour cette place. Quand M. de Turenne, chambellan, le remplaça, on lui donna douze mille francs.

Chaque année, l'empereur faisait lui-même le budget de la dépense de sa maison, avec la plus scrupuleuse attention et une économie remarquable. Dans les trois derniers mois de l'année, chaque chef de service réglait sa dépense pour l'année suivante. Ce travail achevé, on se réunissait en conseil de la maison et on discutait tout avec soin. Ce conseil était composé du grand maréchal, qui le présidait[54]; des grands officiers, de l'intendant et du trésorier de la couronne. La dépense de la maison de l'impératrice se trouvait comprise dans les attributions du grand chambellan, qui la portait sur son budget. Dans ces conseils, le grand maréchal et le trésorier étaient chargés de soutenir les intérêts de l'empereur. Ces discussions finies, le grand maréchal portait les budgets à Bonaparte, qui les examinait lui-même, et les rendait ensuite, après avoir fait mettre en marge ses observations. Au bout de quelque temps, le conseil réuni était présidé par l'empereur lui-même, qui discutait encore chaque article de dépense. Ces discussions se prolongeaient, le plus souvent, pendant plusieurs conseils; ensuite les budgets, rendus à chaque chef de service, étaient recopiés et mis au net; ils passaient dans les mains de l'intendant, qui travaillait définitivement avec l'empereur, en présence du grand maréchal. Dans ce travail, on arrêtait toutes les dépenses, et bien rarement on a vu un grand officier obtenir ce qu'il avait demandé.

[Note 54: Tant que M. de Talleyrand fut grand chambellan, il ne s'en mêla point, et laissa toujours M. de Rémusat le représenter.]

Bonaparte se levait à des heures inégales, mais généralement à sept heures. Quand il s'éveillait dans la nuit, il lui arrivait de reprendre son travail, ou de se baigner, ou de manger. Son réveil était ordinairement triste, et paraissait pénible. Il avait assez souvent des spasmes convulsifs de l'estomac, qui excitaient chez lui un vomissement. Il en paraissait quelquefois fort troublé, comme s'il eût craint d'avoir pris du poison, et alors on avait beaucoup de peine à l'empêcher d'augmenter cette disposition en essayant tout ce qui devait encore faciliter ce vomissement[55].

[Note 55: Je tiens ce détail de son premier médecin, Corvisart.]

Les seules personnes qui eussent le droit d'entrer dans la chambre de sa toilette étaient le grand maréchal, le premier médecin, sans se faire annoncer, et le maître de la garde-robe, qu'on annonçait, et qui presque toujours était reçu. C'est dans ces moments qu'il eût voulu que M. de Rémusat employât cette visite du matin à lui rendre compte de ce qui se disait ou se faisait à la cour et dans la ville. Mon mari s'y refusa toujours--et lui déplut sur cet article--avec une sorte de ténacité qui mériterait bien quelques éloges.

Les autres médecins ou chirurgiens de quartier ne pouvaient venir que lorsqu'ils étaient appelés. Bonaparte ne semblait pas ajouter grande foi à la médecine, il en plaisantait volontiers; mais il portait une extrême confiance et beaucoup d'estime à Corvisart. Sa santé était bonne, sa constitution forte; quand il était atteint de quelque dérangement, il se montrait assez susceptible d'inquiétude. Une légère humeur dartreuse le tourmentait de temps en temps, et il se plaignait un peu du foie. Il mangeait sobrement, ne buvait guère, ne faisait d'excès d'aucun genre. Il prenait beaucoup de café.

J'ai dit comment il renonça à habiter la même chambre que sa première femme; il n'a de même, je crois, passé que peu de nuits entières avec l'archiduchesse. Elle craignait excessivement la chaleur, ne faisait jamais de feu dans l'appartement où elle couchait, et l'empereur, qui était frileux dans l'intérieur d'une maison, quoiqu'il supportât très bien les rigueurs du froid au dehors, se plaignait de cette habitude. Avec l'impératrice Joséphine, ne se gênant en rien, il venait la trouver au milieu de la nuit, quand il était souffrant ou sans sommeil, et, sans lui dissimuler les motifs de ces visites, il lui disait fort naïvement qu'il venait chercher une manière d'exciter la transpiration dont il avait le besoin.

Durant sa toilette, il était assez silencieux, à moins qu'il ne s'établît entre lui et Corvisart quelque controverse, sur un point de médecine. Dans toutes choses, il aimait à aller au fait, et, quand on lui parlait de la maladie de quelqu'un, sa première question était toujours: «Mourra-t-il?» Il trouvait assez mauvais que la réponse fût dubitative, et en concluait à l'insuffisance de la médecine.

Il a eu beaucoup de peine à s'accoutumer à se raser lui-même. M. de Rémusat l'y détermina, en voyant l'agitation qu'il éprouvait, et même l'inquiétude, tant que durait cette opération faite par un barbier. Après beaucoup d'essais, lorsqu'il y eut réussi, il lui arriva souvent de dire qu'en lui donnant le conseil de le faire de sa propre main, on lui avait rendu un signalé service. Bonaparte était, quand il régnait, si bien accoutumé à ne compter pour rien tous ceux qui l'entouraient, que ce mépris des autres se retrouvait dans ses moindres habitudes. Il ne se faisait aucune idée de la décence que la bonne éducation inspire ordinairement à toute personne un peu élevée, procédant à une toilette complète dans sa chambre en présence de ceux qui s'y trouvaient, quels qu'ils fussent. De même, si un valet de chambre lui causait quelque impatience en l'habillant, il s'emportait rudement, sans égard pour les autres ni pour lui-même. Il jetait à terre ou au feu la partie de son vêtement qui ne lui convenait pas. Il soignait particulièrement ses mains et ses ongles; il lui fallait, pour les couper, une grande quantité de ciseaux, parce qu'il les brisait et les jetait, quand ils ne lui paraissaient pas suffisamment affilés. Jamais il ne faisait usage d'aucun parfum, se contentant seulement d'eau de Cologne, dont il faisait de telles inondations sur toute sa personne, qu'il en usait jusqu'à soixante rouleaux par mois. Il croyait cet usage fort sain. Le calcul entrait pour beaucoup dans sa propreté, car, ainsi que je l'ai dit, il était peu soigneux.

Sa toilette finie, il passait dans son cabinet, où l'attendait son secrétaire intime. Au coup de neuf heures, le chambellan de service, qui était arrivé à huit heures, et qui avait soigneusement regardé si tout était en ordre dans l'appartement, et si les huissiers se trouvaient à leur poste, frappait à la porte et lui annonçait _le lever_, ayant soin de ne point entrer dans le cabinet, à moins que l'empereur ne le lui dît. J'ai déjà rendu compte de la manière dont se passaient ces levers. Quand ils étaient finis, Bonaparte accordait assez fréquemment des audiences particulières à quelques-uns des personnages qui se trouvaient là: princes, ministres, grands fonctionnaires publics, ou préfets en congé. Tous ceux qui n'avaient pas droit à venir au lever, ne pouvaient obtenir d'audience qu'en s'adressant au chambellan de service, qui mettait leurs noms sous les yeux de l'empereur; le plus souvent il les refusait.

Le lever et les audiences le menaient à l'heure de son déjeuner. Vers onze heures, on le servait partout dans ce qu'on appelait _le salon de service_, où il donnait ses audiences particulières, et travaillait avec ses ministres. Le préfet du palais annonçait le déjeuner, et y assistait debout. C'était alors qu'il recevait des artistes, des comédiens. Il mangeait vite de deux ou trois plats, et finissait par une grande tasse de café pur. Après, il rentrait, et il travaillait. Dans le salon dont nous avons parlé, se tenaient le colonel général de la garde de semaine, ainsi que le chambellan, l'écuyer, le préfet du palais, et, lorsqu'il y avait chasse, un des officiers des chasses. Les conseils des ministres se tenaient à jours fixes. Il y avait trois conseils d'État par semaine. Pendant cinq ou six ans, il les présida souvent; il s'y faisait accompagner de son colonel général et du chambellan. En général, on dit qu'il y était fort remarquable, supportant et excitant la discussion. Souvent on s'étonnait des observations lumineuses et profondes qui lui échappaient sur les matières qui paraissaient devoir lui être le plus étrangères. Dans les derniers temps, sa tolérance dans la discussion s'altéra, et il y prit un ton plus impérieux. Le conseil d'État, ou celui des ministres, ou son travail particulier, le conduisaient jusqu'à six heures. Depuis 1806, il a presque toujours dîné seul avec sa femme, hors dans les voyages à Fontainebleau, où il invitait du monde. On le servait, entrées et entremets, tout à la fois; il mangeait avec distraction, prenant ce qui se trouvait devant lui, fût-ce des confitures ou quelque crème qu'il se servait avant d'avoir touché aux entrées. Le préfet du palais assistait au dîner, deux pages servaient, et étaient servis par les valets de chambre. L'heure du dîner était fort inégale. Si les affaires le demandaient, Bonaparte restait à travailler et retenait son conseil jusqu'à six, sept et huit heures du soir, sans montrer nulle fatigue, ni aucun besoin de manger. Madame Bonaparte l'attendait avec une patience admirable, sans se plaindre jamais.

Les soirées étaient fort courtes. J'ai dit comment elles se passaient. Durant l'hiver de 1806, il se donna beaucoup de petits bals, soit aux Tuileries, soit chez les princes; l'empereur y paraissait un moment, et avait toujours l'air de s'y ennuyer. Le coucher se faisait comme le matin, excepté que c'était alors le service qui était introduit le dernier, pour prendre les ordres. L'empereur, pour se déshabiller et se mettre au lit, n'avait près de lui que des valets de chambre.

Personne ne couchait dans sa chambre; son mameluk dormait près des entrées intérieures. L'aide de camp de jour couchait dans le salon de service, la tête appuyée contre la porte. Dans les pièces qui précédaient ce salon, veillaient un maréchal des logis de la garde et deux valets de pied. On ne rencontrait aucune sentinelle dans l'intérieur du palais. Aux Tuileries, il y en avait une sur l'escalier, parce que cet escalier est ouvert au public; partout on en voyait aux portes extérieures. Bonaparte était fort bien gardé par peu de monde; c'était le soin du grand maréchal. La police du palais était très bien faite; on savait le nom de toutes les personnes qui y entraient. Personne n'y logeait, sauf le grand maréchal, qui était nourri, et dont les gens avaient la livrée de l'empereur, et, parmi les domestiques, les valets de chambre et les femmes de chambre. La dame d'honneur avait un appartement que madame de la Rochefoucauld n'occupa guère. Lors du second mariage, Bonaparte voulut que madame de Montebello[56] y demeurât toujours. Du temps de l'impératrice Joséphine, la comtesse d'Arberg et sa fille, qu'on avait fait venir de Bruxelles pour être dame du palais, furent toujours logées au palais. À Saint-Cloud, tout le service était logé. Le grand écuyer demeurait aux écuries, qui étaient où sont celles du roi[57]. L'intendant et le trésorier étaient logés.

[Note 56: La maréchale Lannes.]

[Note 57: Hôtel de Longueville, sur le Carrousel. Il n'est pas nécessaire de dire que ces écuries et cet hôtel ont été démolis pour les travaux du Louvre. (P. R.)]

L'impératrice Joséphine avait six cent mille francs pour sa dépense personnelle. Cette somme était loin de lui suffire; elle faisait annuellement beaucoup de dettes. On lui passait cent vingt mille francs pour ses aumônes. On ne donna à l'archiduchesse que trois cent mille francs, et soixante mille francs pour sa cassette.

La raison de cette différence est que madame Bonaparte devait accorder nombre de secours à des parents pauvres qui en réclamaient souvent; et que, ayant des relations en France, auxquelles l'archiduchesse était étrangère, elle devait dépenser davantage. Madame Bonaparte donnait beaucoup; mais, comme elle ne prenait jamais ses présents sur ses propres effets, mais qu'elle les achetait toujours, cela augmentait infiniment ses dettes.

Malgré la volonté de son mari, elle ne put jamais se soumettre dans son intérieur à aucun ordre, ni à aucune étiquette. Il eût voulu qu'aucun marchand n'arrivât jusqu'à elle, mais il fut obligé de céder sur cet article. Les petits appartements intérieurs en étaient remplis, ainsi que d'artistes de toute espèce. Elle avait la manie de se faire peindre, et donnait ses portraits à qui en voulait, parents, amis, femmes de chambre, marchands même. On lui apportait sans cesse des diamants, des bijoux, des châles, des étoffes, des colifichets de toute espèce; elle achetait tout, sans jamais demander le prix, et, la plupart du temps, oubliait ce qu'elle avait acheté. Dès le début, elle signifia à sa dame d'honneur et à sa dame d'atours qu'elles n'eussent point à se mêler de sa garde-robe. Tout se passait entre elle et ses femmes de chambre. Elle en avait six ou huit, je crois. Elle se levait à neuf heures; sa toilette était fort longue; il y en avait une partie fort secrète, et tout employée à nombre de recherches pour entretenir et même farder sa personne. Quand tout cela était fini, elle se faisait coiffer, enveloppée dans un long peignoir très élégant et garni de dentelles. Ses chemises, ses jupons étaient brodés, et aussi garnis. Elle changeait de chemise et de tout linge trois fois par jour, et ne portait que des bas neufs. Tandis qu'elle se coiffait, si nous nous présentions à la porte, on nous faisait entrer. Quand elle était peignée, on lui apportait de grandes corbeilles qui contenaient plusieurs robes différentes, plusieurs chapeaux et plusieurs châles. C'étaient, en été, des robes de mousseline ou de percale très brodées et très ornées; en hiver, des redingotes d'étoffe ou de velours. Elle choisissait la parure du jour, et, le matin, elle se coiffait toujours avec un chapeau garni de fleurs ou de plumes, et des vêtements qui la couvraient beaucoup. Le nombre de ses châles allait de trois à quatre cents; elle en faisait des robes, des couvertures pour son lit, des coussins pour son chien. Elle en avait constamment un toute la matinée, qu'elle drapait sur ses épaules, avec une grâce que je n'ai vue qu'à elle. Bonaparte, qui trouvait que les châles la couvraient trop, les arrachait et quelquefois les jetait au feu; alors elle en redemandait un autre. Elle achetait tous ceux qu'on lui apportait, de quelque prix qu'ils fussent; je lui en ai vu de huit, dix et douze mille francs. Au reste, c'était un des grands luxes de cette cour. On dédaignait d'y porter ceux qui n'auraient coûté que cinquante louis, et on se vantait du prix qu'on avait mis à ceux qu'on y montrait[58].

[Note 58: On sait que ces vêtements étaient des châles de cachemire que la campagne d'Égypte, et le goût oriental qui s'en était suivi, avaient mis à la mode. (P. R.)]

J'ai déjà rendu compte de la vie que menait madame Bonaparte: cette vie n'a guère varié. Elle n'ouvrait pas un livre, ne tenait jamais une plume, ne travaillait guère, et ne paraissait jamais s'ennuyer. Elle n'aimait point le spectacle. L'empereur ne voulait point qu'elle y fût chercher, sans lui, des applaudissements; elle ne se promenait que lorsqu'elle était à la Malmaison, demeure qu'elle a embellie sans cesse, et où elle a dépensé des sommes immenses. Bonaparte s'en irritait, querellait; sa femme pleurait, promettait d'être plus rangée, et vivait de la même manière; en somme, il fallait bien finir par payer. La toilette du soir se passait comme le matin. Tout était toujours d'une extrême élégance; rarement nous avons vu reparaître la même robe, les mêmes fleurs. Le soir, presque toujours, l'impératrice était coiffée en cheveux, avec des fleurs, ou des perles, ou des pierres précieuses. Alors ses robes la découvraient beaucoup, et la toilette la plus recherchée était celle qui lui allait le mieux. La moindre petite assemblée, le moindre bal, lui étaient une occasion de commander une parure nouvelle en dépit des nombreux magasins de chiffons dont on gardait les provisions dans tous les palais, car elle avait la manie de ne se défaire de rien. Il me serait impossible de dire quelles sommes elle a consommées en vêtements de toute espèce. Chez tous les marchands de Paris, on voyait toujours quelque chose qui se faisait pour elle. Je lui ai vu plusieurs robes de dentelle de quarante, cinquante et même cent mille francs. Il est presque incroyable que ce goût de parure, si complètement satisfait, ne se soit jamais blasé. Après le divorce, à la Malmaison, elle a conservé le même luxe, et elle se parait, même quand elle ne devait recevoir personne. Le jour de sa mort, elle voulut qu'on lui passât une robe de chambre fort élégante, parce qu'elle pensait que l'empereur de Russie viendrait peut-être la voir. Elle a expiré toute couverte de rubans et de satin couleur de rose. Ce goût et cette habitude ont porté très haut les dépenses que nous devions faire pour paraître convenablement autour d'elle[59].

[Note 59: Mesdames Savary et Maret ont dépensé pour leur toilette de cinquante à soixante mille francs par an.]

Sa fille était mise aussi avec une grande richesse, c'était le ton de cette cour; mais elle avait de l'ordre et de l'économie, et ne paraissait pas prendre plaisir à se parer. Madame Murat et la princesse Borghèse y mettaient toute leur vanité. Leurs habits de cour coûtaient habituellement de dix à quinze mille francs; elles finirent par les surcharger de perles fines et même de diamants qui les rendaient sans prix.

Avec cet extrême luxe, le goût remarquable qui dirigeait l'impératrice, la richesse des costumes des hommes, on comprend que la cour devait être fort brillante. On peut dire qu'à certains jours, elle offrait un coup d'oeil qui éblouissait. Les étrangers en furent souvent frappés.

À dater de cette année (1806), l'empereur imagina de donner, de temps à autre, de grands concerts dans la salle dite des Maréchaux. Cette salle, décorée de leurs portraits qui y sont, je crois, encore, était éclairée d'un nombre infini de bougies. On invitait tout ce qui tenait au gouvernement, et les personnes présentées. Cela faisait bien, environ, de quatre à cinq cents personnes. Après avoir parcouru les salons où se tenait tout ce monde, Bonaparte passait dans cette salle; il était placé au fond, l'impératrice à sa gauche, ainsi que les princesses de sa famille, dans la plus éclatante parure, sa mère à sa droite, belle encore et avec l'air fort noble; ses frères costumés richement, les princes étrangers et les grands dignitaires assis. Derrière, les grands officiers, les chambellans, tout le service dans leurs uniformes brodés. À droite et à gauche, sur le retour et en deux rangs, la dame d'honneur, la dame d'atours, les dames du palais, presque toutes jeunes, la plupart jolies et parfaitement mises[60]; ensuite, un nombre infini de femmes, étrangères et françaises, toutes mises avec le plus grand luxe; derrière ces deux rangs de femmes assises, les hommes debout: ambassadeurs, ministres, maréchaux, sénateurs, généraux, etc. et toujours les costumes très brillants. En face du rang impérial se plaçaient les musiciens; et, dès que l'empereur était assis, on exécutait la meilleure musique, qui, à la vérité, quoiqu'il se fît un grand silence, n'était guère écoutée. Quand le concert était fini, au milieu de ce carré qui demeurait vide, les meilleurs danseurs et danseuses de l'Opéra, très élégamment vêtus, formaient des ballets charmants. Cette partie de la fête amusait tout le monde, même l'empereur. M. de Rémusat était chargé d'en régler l'ordonnance, et ce n'était pas une petite affaire; car l'empereur était difficile et minutieux sur tout.

[Note 60: Un habit de cour nous coûtait au moins cinquante louis, et nous en changions fort souvent. Le plus ordinairement, cet habit était brodé en or ou en argent, et garni de nacre. On portait beaucoup de diamants en guirlandes, bandeaux et épis.]

M. de Talleyrand disait quelquefois à mon mari: «Je vous plains, car vous êtes chargé d'amuser l'inamusable.» Ce divertissement et le concert ne duraient pas plus d'une heure et demie. Ensuite, on allait souper dans la galerie de Diane, et là, la beauté de la galerie, l'éclat des lustres, la somptuosité des tables, le luxe de l'argenterie et des cristaux joint à celui des convives, donnaient à ce repas quelque chose qui, réellement, tenait de ce que nous lisons dans les contes de fées. Il y manquait cependant, je ne dirai point cette sorte d'aisance qui ne doit pas se trouver dans une cour, mais cette sécurité que chacun aurait pu y apporter, si le pouvoir qui présidait à tout cela eût voulu joindre un peu de bienveillance à la majesté dont il était environné. Mais on le craignait partout, et, dans une fête comme ailleurs, on démêlait toujours sur le visage de chacun quelque chose de ce secret effroi qu'il aimait à inspirer.